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Animisme

L'animisme est la doctrine philosophique qui professe que la vie est causée dans les êtres vivants par une âme et que dans l'humain en particulier cette âme, principe de la vie, n'est pas distincte du principe de la pensée. Ainsi, non seulement l'animisme suppose que le mécanisme, les mouvements de la matière, ne suffisent pas a expliquer la vie, non seulement il va chercher au-delà des organes une force métaphysique pour expliquer l'organisme, mais il veut encore identifier cette force métaphysique, principe de la vie, à la force métaphysique principe de la pensée, le principe vital à l'âme pensante. On voit donc que l'animisme doit d'abord réfuter le mécanisme, puis l'organicisme, puis le vitalisme pour s'établir sans conteste. 

Nous allons exposer les raisons que donnent les animistes en faveur de leur doctrine. Nous ferons ensuite un bref historique de la question.

1° D'après le mécanisme, tout s'explique dans la nature et dans l'humain par la matière et le mouvement. Qu'est-ce que la pensée? Un mouvement transformé; qu'est-ce que la vie? un mouvement transformé. La vie est constituée par un ensemble de mouvements : contraction et relâchement des muscles, circulation, digestion, respiration, nutrition, il n'y a dans tout cela que des déplacements de molécules matérielles et par conséquent rien autre chose que des mouvements. Le mouvement suffit donc à expliquer la vie. L'être vivant n'est qu'une machine, plus compliquée sans doute, mieux construite que les autres, mais une machine et rien de plus. A ces affirmations du mécanisme, Claude Bernard a fait une réponse décisive. Il y a en effet une différence essentielle qui sépare les vivants des non-vivants. Tandis que le non-vivant s'accroît par l'extérieur, le vivant s'accroît par le dedans; des éléments se juxtaposent à l'extérieur du minéral pour accroître son volume; des aliments sont introduits à l'intérieur de la plante ou de l'animal. De plus, tandis que le minéral s'accroît en long ou en large indifféremment et indéfiniment selon le hasard de ses rencontres avec les éléments extérieurs, la plante ou l'animal ne croissent jamais que selon des directions déterminées et dans des limites très étroites, selon l'espèce à laquelle ils appartiennent. Le mouvement vital est donc un mouvement dirigé et une direction se manifeste dans la vie. Enfin, le minéral ne s'accroît que par la juxtaposition d'éléments chimiquement semblables à lui, le cuivre par juxtaposition de cuivre, le fer par juxtaposition de fer; il ne peut absorber des éléments différents des siens sans cesser d'être ; si l'acide sulfurique absorbe du fer, il n'y a plus ni acide sulfurique, ni fer, il y a un corps nouveau, le sulfate de fer. 

Au contraire l'être vivant absorbe en lui des aliments qui diffèrent chimiquement de lui-même, il les décompose et s'en sert pour constituer ses propres organes. Avec le pain, la viande il fait des nerfs, des muscles, des os semblables à ceux qu'il possédait auparavant ou même à ceux que ses ancêtres possédaient avant lui. L'être vivant n'est pas seulement directeur de mouvements, il est créateur d'organes. 

Claude Bernard a ainsi montré qu'il y a dans tout vivant une idée directrice et créatrice qui ne peut s'expliquer par le simple mécanisme.

2° Mais ne pourrait-on pas admettre que cette idée directrice et créatrice n'est pas distincte des organes, qu'elle se confond avec la matière même qui les forme? C'est ce que soutient l'organicisme. D'après lui, on a tort de considérer la matière comme une étendue passive et inerte, la matière est aussi une force et la matière vivante plus encore que la non-vivante. Ainsi, il faut s'élever au-dessus du mécanisme, aller jusqu'au dynamisme et distinguer la matière brute, mue selon les lois de la mécanique, et la matière vivante, mue selon les lois de la vie.

Du reste, cet organicisme n'est pas moins résolument matérialiste que le mécanisme. En dehors de la matière il n'y a rien.

On fait alors remarquer à l'organicisme que sa position est intenable, qu'il doit ou rétrograder jusqu'au mécanisme ou s'avancer jusqu'aux doctrines métaphysiques. En effet, de deux choses l'une, ou la force directrice et créatrice, principe de la vie, selon Claude Bernard, n'est rien en dehors de la matière, ou elle est quelque chose. Si elle se confond avec la matière, elle ne sert plus de rien, car on ne comprend la matière que mue selon les lois de la mécanique et une matière active est une matière qui n'est plus matière, une matière animée ou spirituelle, ce qui est absurde. On appelle alors du nom de matière ce qui forme l'essence même de l'esprit. La matière dont l'essence serait une force, et une force qui se dirigerait vers un but, serait la même chose que l'esprit, et l'organicisme deviendrait une des formes de l'animisme. Si la force directrice ne se confond pas avec la matière, elle en est distincte et constitue en dehors de la matière et des organes un principe métaphysique de la vie. 

Ainsi donc, si l'organicisme, qui admet une force directrice et créatrice dans les organes, identifie cette force avec la matière vivante, il change les noms mais devient en réalité un animisme; s'il distingue la force vitale de la matière, il devient une doctrine métaphysique.

3° La force directrice et créatrice qui constitue la vie est distincte de la matière, voilà une thèse métaphysique. Si nous disons que cette force se confond en nous avec l'âme pensante, avec le principe spirituel du sentiment et de la pensée, nous serons animistes; si au contraire nous soutenons que cette force, ce principe vital, a une existence distincte de l'âme pensante, nous serons vitalistes ou duo-dynamistes, parce que nous admettrons dans l'humain deux forces, deux principes spirituels, deux âmes séparées l'une de l'autre. 

Le vitalisme soutient qu'il n'est pas concevable que l'âme pensante, dont l'attribut essentiel est la pensée et par suite la conscience, construise et organise son corps sans en avoir aucune conscience. Nous ne connaissons pas naturellement nos organes et, sans l'anatomie, nous ignorerions même que nous avons un cerveau. Comment admettre que l'âme consciente ait créé ce cerveau qu'elle ne connaît pas du tout? A cela, l'animisme répond qu'il y a, dans la vie intellectuelle même, bien des mouvements sourds et inaperçus que Leibniz a découverts et que Colsenet a recherchés avec soin (la Vie inconsciente de l'esprit, in 8, Paris, 1880), que par conséquent l'âme pensante peut agir tantôt avec conscience et tantôt inconsciemment, que d'ailleurs l'essentiel attribut de l'âme n'est pas la pensée, comme l'avait cru Descartes, mais l'effort, ainsi que l'a montré Maine de Biran. Par conséquent l'âme a très bien pu diriger les matériaux de son corps et construire son organisme, mais sans conscience. D'ailleurs, comment expliquer l'existence de ces deux âmes, de ces deux principes spirituels, vivant côte à côte, et s'ignorant l'un l'autre? Il y a déjà bien assez de difficulté à faire admettre l'existence d'une seule âme, pourquoi s'embarrasser de prouver l'existence de deux?

4° L'animisme se présente donc comme la doctrine métaphysique qui explique le plus simplement les phénomènes de la vie. Si la force directrice et créatrice qui constitue la vie est distincte de la matière, cette force métaphysique agit selon un but, puisqu'elle dirige et organise les matériaux qui doivent composer son corps, puisqu'elle crée sa forme selon un type fixé d'avance; cette force agit donc d'après une idée, car l'essence de l'idée est de fournir des buts à l'action; or, il semble bien qu'agir d'après une idée, consciemment ou inconsciemment, est de l'essence de l'âme, qui, parvenue à sa perfection, possède l'intelligence et la pensée. Ainsi ce serait l'âme qui disposerait, organiserait les matériaux du corps; ce serait elle qui rechercherait dans les éléments les corps simples destinés à entrer dans la composition des nerfs, des muscles, des os, etc., elle encore qui combinerait ces éléments simples, elle surtout qui assignerait sa place à chacun des composés et qui maintiendrait dans l'espèce l'unité de type extérieur et d'organisation intérieure. Il ne serait plus étonnant dès lors que les lois de la vie soient différentes de celles de la matière brute, que tout dans la première s'explique, par la finalité, tandis que dans la seconde tout se ramena au mécanisme, qu'enfin le mouvement brut ne puisse seul engendrer la vie; et on comprendrait la vérité de cet adage : Omne vinum ex vivo. Les laboratoires ont pu composer une matière chimiquement semblable à la matière vivante, mais cette matière n'a jamais vécu, il lui a toujours manqué les caractères spéciaux de la vie, l'automatisme et la spontanéité de mouvements intérieurs. 

Mais il y a deux manières de comprendre l'animisme. On peut regarder le corps tout entier comme produit et organisé par l'âme, ou on peut considérer chaque élément anatomique vivant comme un petit animal, et le corps serait produit alors par le consensus de toutes ces âmes élémentaires. 

La seconde conception a été nommée animisme polyzoïste. Dans cette perspective, la physiologie considère  tout être vivant comme un composé de vivants élémentaires; l'animal est une colonie d'animaux (V. Perrier, les colonies animales), notre corps, est constitué par une république de vies. Cet animisme dirait alors que chaque cellule, chaque organisme élémentaire est constitué par une âme, il y aurait alors une seule âme dans chaque cellule et presque une infinité dans chaque animal. Seulement rien n'empêcherait qu'une de ces âmes ne jouât le rôle de directrice suprême et de chef du choeur des âmes inférieures. Cette conception ne s'éloignerait pas sensiblement de la conception organiciste. Il n'y aurait que l'étiquette de changée. L'organicisme attribue à la matière l'action et le but, l'animisme polyzoïste refuse ces attributs à la matière et soutient qu'il faut au contraire appeler esprit tout ce qui agit et agit en vue d'un but. Il semble bien que c'est ce dernier qui se rapproche le plus de la commune manière de parler.

5° Si nous voulons maintenant esquisser l'histoire de cette grande question, nous trouverons d'abord parmi les animistes Platon et Aristote

« Aristote, dit Ravaisson (Rapport sur la philosophie en France, p. 169), d'accord cette fois avec Platon, avait pensé que le concert, l'ordre qui paraît dans les opérations des êtres vivants, de quelque manière, d'ailleurs, qu'on explique chaque phénomène particulier, marque une tendance à un but, et, par suite, une action dépendante de quelque intelligence. En second lieu, entre les phénomènes de la vie et ceux qui appartiennent à l'âme pensante, il remarquait une liaison, une continuité qui ne permettait pas de les attribuer à deux principes différents. Selon lui, en conséquence, la vie venait de l'âme, de ce qui sent et qui pense. »
Selon son expression, l'âme était la forme du corps. Cette doctrinepassa à saint Augustin, Abélard, Hugues de Saint-Victor, Albert le Grand, saint Thomas; les conciles de Constantinople (869) et de Vienne (1311) la consacrèrent, les jésuites l'enseignèrent et on peut dire qu'elle fut adoptée par presque toute l'orthodoxie catholique du Moyen âge. Seuls, Duns Scot, François de Mayronis, Occam, se déclarèrent vitalistes. 

Plus tard, vers les XVe et XVIe siècles, Van Helmont, Robert Fludd, introduisent dans le vivant, en dehors de l'âme principale, un assez, grand nombre de principes vitaux, Bacon et Gassendi se déclarent vitalistes. La grande philosophie spiritualiste du XVIIe siècle, le cartésianisme, est au contraire mécaniste. Descartes fait de la pensée l'essence de l'âme, de l'étendue l'essence de la matière; le corps des animaux étant matériel, il s'ensuit que toutes les opérations de la vie devront se ramener à des mouvements de l'étendue et par conséquent la vie ne sera qu'un mécanisme, les animaux seront de pures machines. Cette séparation radicale de l'âme et du corps ne laissait subsister aucun moyen d'expliquer leur union. Les exagérations de cette doctrine amenèrent le matérialisme. Puisque le mécanisme peut expliquer le vie, pourquoi n'expliquerait-il pas aussi la pensée? De là l'Homme-Machine de La Mettrie.

 Ce fut vers cette époque qu'un médecin allemand, Stahl, dans un long et savant ouvrage (Theoria medica vera, 1re édit., Halle, 1707), entreprit de réhabiliter l'animisme. En France, le chef incontesté de l'école de Montpellier, Barthez, renouvela à son tour le vitalisme. Son disciple Lordat soutint ses opinions dans plusieurs ouvrages. A Rome, le P. Ventura réfuta le vitalisme au nom de la philosophie à la fois et de la théologie. A Vienne, l'abbé Gunther prit parti pour le vitalisme et en France L'abbé Flottes de Montpellier soutint que les deux opinions étaient libres; mais Pie IX, dans un bref à l'archevêque de Cologne en 1857 et dans un autre à l'évêque de Breslau en 1860, condamna absolument la doctrine vitaliste. En 1858, Bouillier avait lu à l'Académie des sciences morales et politiques un mémoire sur l'unité de l'âme pensante et du principe vital. Jammes, de Montpellier, répondit à ce mémoire et Bouillier le transforma en un livre savant auquel nous avons fait de larges emprunts : (Du principe vital et de l'âme pensante. Paris, in-8, 1861). 

Quelque temps plus tard, le jésuite Liberatore, professeur au collège romain, publiait son livre sur le Composé humain, où est magistralement exposée la doctrine animiste. Cependant à la fin du XIXe s. les écoles de médecine semblent avoir complètement renoncé au vitalisme et celles qui ne vont pas jusqu'au mécanisme matérialiste s'en tiennent à l'organicisme.

 D'un autre côté les philosophes, comme A. Bertrand, Fouillée, Colsenet, adoptent un animisme polyzoïste qui, nous l'avons vu, se rapproche considérablement par le fond des doctrines du dynamisme organiciste. Ainsi, il semble à cette époque à peu près universellement admis,

1° que les êtres vivants sont distincts des non-vivants; 

2° que chaque vivant est composé d'un grand nombre de vivants élémentaires; 

3° que ce qui caractérise l'être vivant c'est une direction, une organisation de la matière brute. 

Le point controversé se réduit à savoir si la force directrice et créatrice se confond avec la matière ou s'en distingue. Il semble que rien ne force d'admettre qu'elle s'en distingue. On la constate, donc elle existe; la matière n'est qu'une de ses formes, de ses manifestations; on affirme alors que tout est âme, que tout est esprit. Si on croit au contraire que la manifestation sensible est la force même, on est matérialiste. Mais on avouera que les deux opinions, telles qu'elle apparaossent à la fin du XIXe s., sont identiques au fond; seulement ce que la première appelle esprit, la seconde le nomme matière, de sorte que spiritualisme et matérialisme, animisme et organicisme ne sont souvent que deux étiquettes qui recouvrent un contenu identique. (G. Fonsegrive).
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