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Le temps

Il est impossible de définir parfaitement le temps. Il n'est pas une simple qualité des choses, susceptible de rentrer dans un genre plus étendu. Il n'est pas davantage une chose, une substance qu'on puisse comparer à d'autres. Toutes les choses sont dans le temps qui établit entre elles un rapport de succession. On peut, avec Leibniz, le caractériser : « l'ordre successif des choses ». 

La succession est, à n'en pas douter, une condition-essentielle de la conscience. Nos états internes ne sont pas discontinus comme les perles d'un collier; ils se prolongent les uns dans les autres. Une sensation absolument simple, réduite à un point indivisible appelé présent, est une pure abstraction. Dans l'expérience d'une impression qui nous semble présente, si courte soit-elle (éclair, bruit sec d'un verre inégalement chauffé qui éclate), l'analyse distingue sans effort : d'abord, une zone plus ou moins étroite de passé qui est pour nous un présent apparent, parce que nous n'avons pas conscience de le connaître par le souvenir; en second lieu, une zone plus on moins étroite d'avenir que nous n'apercevons pas clairement comme future, parce qu'elle n'est que le prolongement, dans l'imagination, du passé immédiat. Le présent réel qui sépare ces deux zones est une ligne géométrique dont la raison conclut l'existence, mais que la conscience n'aperçoit pas. En d'autres termes, tout état de conscience implique, la durée. 

Réciproquement, la durée n'est perçue qu'autant qu'elle est remplie d'états de conscience. Sans doute, en faisant un effort interne pour s'abstraire du monde des couleurs, des sons et de la résistance, en se donne l'illusion de percevoir le temps à vide. Mais il est aisé de dénoncer cette illusion. La conscience de l'observateur qui fait l'expérience n'est jamais absolument vide. Les battements du coeur, la tension des muscles qui caractérise l'attention, et surtout, ainsi que l'a montré Münsterberg, pour les intervalles prolongés, les mouvements rythmiques d'inspiration et d'expiration, parfois encore des lambeaux de phrases ou des images visuelles plus ou moins cohérentes, occupent, à tour de rôle ou simultanément; mais toujours avec le caractère de la succession, le champ de la conscience. Notre perception du temps suppose celle du changement; or, dans le temps vide, le changement est impossible. 

Continuité et changement, tel est le double élément fondamental de la conscience temporelles. Cet élément est irréductible et invariable, contemporain de tout état conscient. Il n'en est pas de même de l'idée du, temps, qui a, comme toutes les idées; une évolution psychologique. Les impressions de l'enfant sont successives; mais ce n'est guère qu'à partir de la troisième année qu'il a la notion abstraite d'un présent, d'un passé, d'un avenir distincts. L'idée du temps naît sans doute du contraste qui se produit à tout instant entre certaines séries d'impressions inégalement, rapides. Notamment les sensations vitales, la coenesthésie, forment un arrière-fond relativement permanent par rapport auquel devient perceptible la succession plus variée des sensations musculaires, visuelles, auditives, etc. Cette idée se précise dans l'acte instinctif où la tendance et la satisfaction apparaissent constamment comme liées dans un rapport de succession tel que la première semble contenir la seconde en puissance et en donne le pressentiment plus ou moins obscur. Enfin le souvenir réfléchi et l'acte volontaire sont la plus haute expression de l'idée distincte des trois moments du temps. 

Cette idée du temps est unique. Très souvent dans le sommeil, l'évanouissement, l'hypnose, la durée réelle nous échappe; mais dès que notre attention se réveille, nous comblons les lacunes et rattachons l'un à l'autre lés termes disjoints de la série. De sorte que le temps, ainsi que l'a bien montré Kant, n'est pas un concept qui se retrouve plus ou moins fidèlement dans les objets individuels auxquels il s'applique : tous les moments partiels se rejoignent et se fondent dans un temps unique, de sorte que, si l'on se représente le temps comme une ligne, les divers moments de la durée seront regardés comme les fragments de cette ligne. 

Cette comparaison du temps à une ligne n'est pas une métaphore arbitraire. Elle est le résultat d'une nécessité psychologique inévitable. Toute pensée a besoin de s'appuyer sur une intuition; et il n'y a pas d'intuition possible de la pure succession réduite à un point géométrique. Force est donc à notre imagination de prolonger, d'enfler le présent par la juxtaposition d'un passé et d'un avenir plus ou moins étendus, c.-à-d. de nous représenter le successif sous formé d'une certaine simultanéité. Nous sommes ainsi amenés par les lois de la pensée et par le langage lui-même, dont les termes sont uniformément empruntés au monde de l'étendue, à projeter dans l'espace et à aligner idéalement, les uns à coté des autres, des états internes qui, en réalité; se fondent les uns dans les autres. Nous étalons la multiplicité de nos souvenirs dans un milieu idéal où la succession fait place à une coexistence fictive. Nous localisons de même; dans notre corps et dans le monde extérieur, des états de conscience perçus au même moment en une indivisible unité. De là vient que les associations d'idées ont pu paraître; à une réflexion superficielle, obéir à une loi mécanique analogue à celle qui régit les phénomènes étendus et que la liberté psychologique a pu être niée par suite d'une confusion de la vraie vie consciente avec le symbole spatial qui la traduit grossièrement.

Mesure du temps.
En lui-même le temps est incommensurable. On ne mesure une grandeur qu'en la comparant à une autre de même espèce, en faisant rentrer l'unité choisie autant de fois qu'on le peut dans la grandeur proposée. Or on ne peut comparer le passé, qui n'est plus, au présent réel et insaisissable confiné entre ce qui n'est plus et ce qui n'est pas encore. On ne peut davantage comparer, deux temps qui ont totalement disparu. Cependant l'évaluation du temps est une des démarches les plus habituelles et les plus indispensables de l'esprit humain. Mais il importe de distinguer ici la simple évaluation de la mesure mathématique du temps. L'évaluation du temps est soumise à une foule de facteurs subjectifs variables. Les deux plus importants sont l'intérêt qu'excitent les événements et leur complexité L'intérêt des événements concentre l'attention et empêche la conscience de remarquer la succession; aussi a-t-il pour effet apparent de raccourcir le présent. Mais il allongé le temps passé, parce que nous concluons que des événements importants ont dû se répartir sur un temps très long. Les jours heureux passent vite; mais le souvenir les agrandit dans la mémoire. En revanche un temps vide ou peu rempli paraît long dans le présent, mais peut se raccourcir jusqu'à disparaître complètement du souvenir. De même la complexité des événements (qui peut ne pas aller de pair avec leur intérêt) les fait paraître très rapides dans le présent et la durée en paraît longue, dans le souvenir. Certains rêves très riches et très courts semblent longs au réveil; tels les cauchemars de de Quincey qui croyait souvent avoir vécu cent ans en une nuit. Certaines minutes d'angoisse peuvent sembler des heures, "des siècles", comme il arrive aux personnes qui se trouvent en danger de mort. Pour les mêmes raisons, les jours paraissent plus longs à l'enfant qu'à l'adulte dont l'attention est plus concentrée et la vie plus compliquée. 

Ces évaluations, purement symboliques quand il s'agit de durées prolongées, telles que les jours, les mois, les années, deviennent beaucoup plus précises pour les fractions très courtes du temps. A ce sujet, les expériences minutieuses faites notamment sur le sens de l'ouïe, ont donné des résultats assez précis. Wundt a compté le nombre maximum d'impressions sonores successives que la conscience peut saisir en un groupe cohérent. Ce nombre, à l'en croire, est de douze pourvu que les sons soient produits d'après un certain rythme, à des intervalles de 0",3 au moins et de 0'',5 au plus, soit un temps total de 3,6 à 6 secondes distinctement perçu. Des disciples de Wundt, Dietze, Estel et Mehner, arrivent, par d'autres expériences, à un temps total variant de 5 à 12 secondes, qui représenterait ainsi la durée du présent apparent dont on a parlé ci-dessus. D'autres expériences encore ont été faites pour mesurer la plus petite durée appréciable pour la conscience. Exner est arrivé à percevoir des intervalles sonores de 2/1000 secondes. Quand l'intervalle est mesuré entre deux sensations affectant des sens différents, il se 
trouve sensiblement plus étendu. Exner compte, en secondes, entre la vue et le toucher, 0,071; du toucher à la vue, 0,053; de la vue à l'ouïe, 0,16; d'une oreille, à . l'autre, 0,064. D'autres expériences, entreprises d'abord par Vierordt, tendent à établir que, pour les grands intervalles, nous avons une tendance à juger le temps plus court qu'il n'est en réalité. Ce n'est guère que pour les intervalles de 1",25 que le temps réel est sensiblement égal au temps reproduit par la mémoire. Pour les temps plus longs, il semble que ce soient les multiples impairs de 1,25 h qui soient appréciés avec le plus de sûreté. D'ailleurs l'exercice accroît sensiblement l'aptitude à évaluer avec exactitude des temps plus longs. 

En tout cas, la mesure mathématique du temps n'est possible qu'au moyen d'un symbole qui est l'espace. Tout mouvement se développe à la fois dans le temps et dans l'espace; la trajectoire parcourue par un mobile devient ainsi, pour l'imagination, le symbole du temps. Le, plus adéquat de ces symboles est évidemment la ligne droite qui est essentiellement continue, et que certains géomètres définissent précisément, en fonction du temps, le plus court chemin d'un point à un autre. Si l'on prend pour type le mouvement le plus simple, le mouvement uniforme, on convient de définir unité de temps le temps que mettra le mobile à parcourir, une longueur déterminée, ou, comme dans la montre, le temps que mettra un rayon de la circonférence à parcourir un angle au centre déterminé. Les divisions de l'espace, immobile et simultané, deviennent ainsi les divisions symboliques du temps mobile et successif. Il était donc naturel que l'humain choisit, pour mesurer le temps, certains mouvements uniformes artificiels : clepsydres, pendules, et surtout les grands mouvements uniformes de la nature, mouvements apparents de la Lune et du Soleil, jours, mois, années.

Problème métaphysique du temps.
Les théories-métaphysiques sur la nature du temps sont en général solidaires des théories de l'espace. Pour la plupart des philosophes, les événements sont dans la durée, comme les corps sont dans l'étendue. On peut ramener à deux chefs principaux les théories de la nature du temps. Les premières en font une réalité-objective. D'après Descartes, le temps, comme l'espace, est identique aux choses. Ôtez les choses, il n'y a plus de temps. alors de la véritable durée des choses, le temps n'est plus qu'une façon de penser. Clarke et Newton admettent de même que le temps est réel, indépendamment de son contenu. Il est nécessaire et infini, et, à ce titre, il est un attribut de l'être-absolu : le temps, pour eux, est la durée infinie de Dieu.

D'autres philosophes, au contraire, n'assignent au temps qu'une réalité subjective. D'après Leibniz, le temps est bien inséparable de son contenu, mais ce contenu n'est pas fait des choses, mais des perceptions que nous en avons. Il n'est donc plus un attribut, mais simplement une relation, un ordre de succession de nos perceptions. Son infinité vient simplement de ce que nous n'avons nulle raison de limiter le nombre des successions possibles. Kant a poussé plus loin cette explication du temps. Si nos perceptions se succèdent, ce n'est pas en raison d'une action successive des choses sur notre esprit, mais en vertu de la constitution même de notre esprit. Le temps n'est donc pas un concept, mais une « forme a priori de notre sensibilité », c.-à-d. qu'une expérience n'est possible qu'autant qu'elle subit la forme de la durée et de la succession. Le temps a ainsi, comme l'espace, une réalité empirique, en ce sens qu'il est la condition a priori de toute expérience possible, et une idéalité transcendantale, c.-à-d. qu'il n'a aucune valeur objective au delà de l'expérience et qu'il est, par exemple, absurde de parler d'une durée infinie de Dieu en dehors du monde des phénomènes

L'application abusive de la raison à l'intuition du temps aboutit à la première des quatre antinomies kantiennes : le monde a un commencement dans le temps (car on ne peut admettre que le présent, qui est un terme fini, soit précédé d'une série réelle infinie) et le monde est infini dans le temps (car si l'on admet que le monde a eu un commencement, il faut admettre avant lui un temps vide; or, dans un temps vide, tout est indéterminé et il ne peut y avoir de commencement). Mais la critique renvoie, dos à dos thèse et antithèse en montrant qu'elles ont le même défaut de traiter rationnellement comme une chose en soi le monde sensible qui n'est qu'une succession limitée de. phénomènes, de sorte qu'il ne saurait y avoir d'intuition de la totalité du monde. 
Le temps, étant la forme a priori de tous les états du sens interne, joue dans la critique kantienne un rôle particulièrement important, car il établit, d'après Kant, la transition entre l'intuition sensible et les catégories et permet à ces dernières de s'appliquer à l'expérience. En effet, le temps est homogène à l'intuition sensible, en tant qu'il est présent dans toute expérience, et à la catégorie, en tant qu'il est universel et a priori. C'est donc dans l'intuition du temps que l'imagination transcendantale trace a priori des « schèmes transcendantaux » qui permettront aux concepts a priori de s'appliquer à l'expérience. 

Un autre criticiste, Renouvier, range, le temps au nombre, des catégories de l'entendement lui-même. La catégorie de succession se présenté sous les deux formes antithétiques de l'instant (limite) et du temps (intervalle), dont la synthèse est la durée. (Th. Ruyssen).



Gabriel Chardin, Qu'est-ce que la flèche du temps?, Le Pommier, 2007
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