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Vers
le milieu du IIIe
siècle av. J.-C., Rome
avait étendu son hégémonie sur toute l'Italie
péninsulaire. Elle allait bientôt sortir de l'Italie et se
heurter à d'autres nations, à d'autres cités puissantes
comme elle. Une nouvelle période s'ouvre, dès lors, dans
son histoire. Après l'Italie, Rome va conquérir tout le bassin
de la Méditerranée ;
Carthage
et ses possessions, l'Espagne ,
la Gaule ,
la Grèce ,
l'Asie Mineure ,
la Syrie, l'Egypte
deviendront des provinces romaines; Mais à leur tour ces pays, leurs
populations, leurs civilisations exerceront une influence considérable
sur l'histoire intérieure de Rome, sur son évolution sociale,
politique, intellectuelle, morale, religieuse.
Les Guerres puniques.
Les années
qui s'écoutent depuis le début des guerres
puniques (264 av. J.-C.),
jusqu'à la bataille d'Actium
(31 av. J.-C.)
forment la période capitale de l'histoire de Rome; c'est la période
pendant laquelle l'empire romain,
tel qu'il existera aux trois premiers siècles de l'ère chrétienne,
s'élabore progressivement à l'intérieur comme à
l'extérieur.
La Méditerranée
se trouve naturellement divisée en deux parties : la Méditerranée
occidentale, à l'Ouest de l'Italie
et de la Sicile ;
la Méditerranée orientale, à l'Est. Ces deux parties
communiquent entre elles par l'étroit bras de mer qui sépare
la Sicile de la côte africaine. L'Italie est située à
la limite de ces deux grands bassins; en Italie, Rome
est plus voisine de la Méditerranée occidentale; aussi ce
fut d'abord vers cette dernière qu'elle tourna ses regards. Une
ville, encore puissante et riche, malgré les germes de décadence
qu'elle portait en elle-même, domi nait alors de la Sicile à
l'Espagne
: c'était Carthage .
Rome avait entretenu avec elle des relations pacifiques et signé
plusieurs traités. Mais le moment était venu où les
traités devaient être déchirés et les relations
pacifiques interrompues. Rome, maîtresse de l'Italie, jeta les yeux
sur les îles qui forment le complément naturel de la péninsule,
la Sicile, la Sardaigne ,
la Corse .
Ces îles appartenaient, au moins en partie, à Carthage.
Ce fut en apparence
pour la possession de la Sicile que la première lutte éclata
entre Rome et Carthage. Cette lutte, connue sous le nom de première
Guerre
punique, dura vingt-trois ans et se termina par la victoire de Rome ,
Carthage
dut abandonner la Sicile
(241);
quelques années plus tard , elle perdait également la Sardaigne
et la Corse. Elle se releva pourtant de cet échec, grâce à
l'activité d'un des meilleurs généraux qu'elle ait
eus, Hamilcar Barca; Hamilcar, en effet, lui
donna un vaste empire en Espagne. Il était réservé
à son fils, Hannibal, de reprendre la
lutte contre les Romains, auxquels il avait voué une haine terrible.
Pendant cette nouvelle
lutte, qui fut la seconde Guerre punique (219-201),
Rome courut les plus grands dangers. Hannibal, après avoir, au mépris
des traités conclus, pris et pillé la ville grecque de Sagonte,
en Espagne ,
résolut d'atteindre les Romains dans leur propre pays, en Italie .
Il franchit les Pyrénées, traversa la Gaule
méridionale, passa les Alpes et descendit dans la vallée
du Pô. Vainqueur sur les bords du Tessin, de la Trébie et
du lac Trasimène, vainqueur une quatrième fois dans les plaines
de Cannes ,
il ne put cependant triompher des Romains. Isolé dans l'Italie méridionale,
ii ne put ni trouver des alliés parmi les sujets de Rome, ni se
faire envoyer de nouvelles troupes par le Sénat
de Carthage; son frère, Hasdrubal, qui
essaya de le rejoindre en traversant, comme lui, les Pyrénées,
la Gaule, les Alpes, la vallée élu Pô, fut écrasé
et tué à la bataille du Métaure. Enfin, un Romain
de génie, Scipion l'Africain, après
avoir conquis toute l'Espagne sur les Carthaginois, passa en Afrique .
Carthage effrayée rappela Hannibal. Scipion et Hannibal se livrèrent
une bataille décisive à Zama .
Hannibal vaincu comprit que la lutte était terminée, et il
engagea ses concitoyens à signer la paix. Carthage
perdit tout ce qu'elle possédait hors de l'Afrique. Elle était
désormais soumise à la prépondérance romaine.
Pendant la seconde Guerre punique, notamment après la bataille de
Cannes, Rome
avait traversé de terribles épreuves; elle s'était
alors montrée, dans ses revers, énergique et déterminée,
prête à tous les sacrifices; elle fut récompensée
de cette constance admirable par ses victoires décisives. Cependant,
la lutte n'était pas finie : Rome en voulait non seulement à
la puissance, mais encore à l'existence même de Carthage.
Elle avait, pour ainsi dire, attaché à ses flancs un ennemi
redoutable et vigilant, le roi des Numides, Massinissa. Celui-ci ne cessa
de harceler les Carthaginois. Les Romains prirent parti pour lui, et la
troisième Guerre punique
eut lieu (149-146).
Après une
héroïque résistance, Carthage succomba. Tout son territoire
fut pris et réduit en province romaine. Elle-même fut détruite
de fond en comble. La lutte entre Rome
et Carthage
avait duré plus de cent ans (de 264
à 146).
L'enjeu de la guerre fut, pour Rome, outre la prépondérance
incontestable dans tout le bassin occidental de la Méditerranée ,
la possession de la Sicile ,
de la Sardaigne ,
de la Corse ,
du territoire de Carthage en Afrique ,
et de l'Espagne .
Pendant la même période, Rome conquit par des guerres heureuses
toute la vallée du Pô, qui s'appelait alors la Gaule Cisalpine ;
quelques années après la chute de Carthage, elle prenait
pied dans la Gaule méridionale, où elle fondait ses deux
premières colonies d'Aix
et de Narbonne .
La grande cité grecque
de Marseille,
et, en Afrique, le royaume numide étaient pour les Romains des alliés,
ou plutôt des vassaux. Rome était, dès lors la maîtresse
incontestée de toute la Méditerranée occidentale.
La révolte
des Espagnols sous Viriathe, la
guerre de Jugurtha ( L'histoire
de la Numidie ),
même l'invasion des Cimbres
et des Teutons, ne menacèrent pas
sérieusement la puissance romaine. Rome
repoussa victorieusement toutes ces attaques. Enfin, sa prise de possession
du bassin occidental de la Méditerranée fut complétée
d'abord par la conquête de toute la Gaule ;
oeuvre de Jules César, ensuite par l'annexion
de la Numidie et de la Maurétanie
au début de l'empire.
Les Romains en
Orient.
Les Romains n'avaient
été ni moins actifs, ni moins habiles, ni moins heureux,
dans les pays de l'Orient méditerranéen, Vers le milieu du
IIIe
siècle av. J.-C., l'empire fondé
par Alexandre était divisé
en plusieurs Etats, dont les principaux étaient: le royaume de Macédoine ,
qui comprenait la Macédoine, la Grèce
et la Thrace ;
le royaume d'Égypte ;
le royaume de Syrie. Chacun de ces Etats était en proie à
l'anarchie et aux querelles intestines. Cette
situation attira de bonne heure l'attention du Sénat
romain, qui surveilla de près les affaires de l'Orient. La politique
de Rome fut d'abord de maintenir la division, d'empêcher la formation
d'un Etat trop puissant. C'est pourquoi elle attaqua successivement Philippe
de Macédoine et Antiochus de Syrie.
Philippe de Macédoine
avait été, pendant la seconde Guerre
punique, l'allié d'Hannibal; vers
l'année 200,
il tourna vers l'Asie Mineure
et l'Égypte
son ambitieuse activité. Il devenait dangereux pour Rome ;
aussitôt le Sénat lui déclara la guerre. Vaincu à
la bataille de Cynoscéphales
(197),
Philippe perdit tout ce qu'il possédait hors de la Macédoine
et dut renoncer à toute pensée de conquête. Les Grecs
furent proclamés libres; mais ils étaient divisés,
et la Grèce usa ses dernières années d'indépendance
dans des querelles intestines sans cesse renouvelées. La défaite
du roi de Macédoine laissait le champ libre en Orient au roi de
Syrie, Antiochus, qui n'était pas
moins ambitieux que Philippe. Le Sénat s'opposa
de même à ses projets. Antiochus, pour braver Rome, occupa
la Thrace ;
aussitôt la guerre éclata. Battu en Grèce, aux Thermopyles
(191),
Antiochus fut écrasé à la bataille de Magnésie
(190);
il dut subir, comme Philippe, les volontés de Rome, qui l'obligea
à rentrer dans ses Etats héréditaires, et, à
abandonner toutes ses conquêtes. Quelques années plus tard,
Rome rencontra un nouvel adversaire dans Persée, le fils du roi
Philippe de Macédoine, qui groupa autour de lui tous les mécontents
et qui attaqua les Romains en 172.
Après avoir remporté quelques succès, il fut battu
par Paul-Emile à la bataille décisive
de Pydna
(168);
fait prisonnier, il fut envoyé en Italie ,
où il mourut obscurément. En 146,
après un dernier soulèvement, la Macédoine et la Grèce
furent réduites en provinces romaines. L'indépendance hellénique
succombait ainsi la même année que Carthage .
En Asie
et en Egypte ,
l'influence de Rome
augmentait sans cesse. Les petits Etats de l'Asie Mineure
avaient sollicité la protection du Sénat
contre Antiochus de Syrie; l'Egypte affaiblie
s'était placée, elle aussi, sous le patronage de Rome. En
l'an 133,
le dernier roi de Pergame ,
Attale, légua son royaume au peuple romain. Le royaume de Pergame
devint la province romaine d'Asie .
Pourtant, la tâche de Rome en Orient n'était pas finie. Elle
n'y avait pas encore rencontré l'adversaire redoutable, qui mit
en péril sa domination, Mithridate.
Mithridate, roi de Pont ,
était un prince très intelligent, très énergique
et très ambitieux, qui voulait agrandir ses Etats au détriment
des peuples voisins. Le Sénat romain résolut
de l'arrêter, comme il avait arrêté Philippe
de Macédoine et Antiochus. Mais Mithridate trouva des alliés
dans les sujets de Rome. La province romaine d'Asie, l'une des plus riches
contrées de tout le bassin méditerranéen, était
durement opprimée par les Romains. Les publicains,
chargés d'y percevoir les impôts, y commettaient des exactions
terribles. Les Asiatiques se révoltèrent à la voix
de Mithridate et massacrèrent les Romains. Une partie de la Grèce
fit défection. La situation devenait grave pour Rome. Sylla
fut alors envoyé contre Mithridate. Il remporta sur les armées
du roi de Pont les deux victoires de Chéronée
et d'Orchomène,
s'empara d'Athènes
qui avait abandonné la cause de Rome, la châtia cruellement
et passa en Asie, ou Mithridate effrayé signa la paix de Dardanos
(84).
Comme Philippe de Macédoine et comme Antiochus, Mithridate fut obligé
de rendre toutes ses conquêtes; les Asiatiques durent payer une amende
de 120 millions; de nombreuses condamnations à mort furent prononcées
contre ceux qui avaient fait appel au roi de Pont.
Pourtant la défaite
n'avait pas abattu Mithridate. En 74,
il reprit les armes avec l'appui du roi d'Arménie ,
Tigrane. Lucullus
lui infligea plusieurs défaites, le poursuivit en Arménie,
et remporta dans ce pays deux victoires importantes; mais il perdit bientôt
tous les avantages qu'il avait obtenus. Il fut remplacé à
la tête des armées romaines d'Orient par Pompée,
qui d'abord réduisit Tigrane à demander la paix et à
reconnaître la suprématie romaine. Mithridate s'enfuit au
Nord du Caucase ;
harcelé par les troupes de Pompée, trahi par son fils Pharnace,
il se donna la mort pour ne pas tomber entre les mains de ses ennemis (63).
Pompée, auquel de pleins pouvoirs avaient été accordés
par le peuple romain, organisa tout l'Orient, L'Asie Mineure
comprit trois provinces, l'Asie proprement dite, la Cilicie ,
la Bithynie ,
et plusieurs Etats vassaux, le Pont ,
l'Arménie, la Cappadoce ,
la Galatie ,
la Confédération lycienne ,
la Paphlagonie .
Le dynastie des Séleucides fut renversée,
et la Syrie devint une province romaine. La Judée
tomba sous la suzeraineté de Rome .
Seule en Orient, l'Egypte
paraissait indépendante; en réalité elle subissait
depuis de longues années déjà la prépondérance
romaine. Les Ptolémées, corrompus
et affaiblis, ne se maintenaient sur le trône qu'avec l'appui des
Romains. Cette situation prit fin lorsque la reine Cléopâtre
eut été, en même temps qu'Antoine,
vaincue à Actium
(31).
Le vainqueur d'Actium mit fin à l'indépendance de l'Egypte.
Ainsi, au moment
où l'Empire succède
à la République,
Rome
est maîtresse de tout le bassin de la Méditerranée.
Elle y domine des colonnes d'Hercule à la côte de Syrie, de
Marseille
à Carthage,
d'Alexandrie
à Byzance .
Elle a détruit les derniers repaires des pirates, qui pendant plusieurs
années ont entravé le commerce. Elle a accompli une oeuvre
unique dans l'histoire, en faisant un seul et même Etat
de tous les pays qui entourent cette mer si découpée. Mais
aussi ces conquêtes, ces annexions de vastes contrées et de
peuples ont exercé sur son histoire intérieure une influence
décisive.
La situation intérieure.
Au début
du IIIe
siècle av. J.-C., patriciens et
plébéiens jouissaient à Rome
des mêmes droits civils et politiques; théoriquement l'égalité
la plus complète régnait entre ces deux parties du peuple
romain, jadis presque étrangères l'une à l'autre ( Les
classes sociales à Rome). Mais en réalité il se
forma dès lors dans Rome un nouveau classement social et politique
: on ne vit plus d'un côté des patriciens, de l'autre des
plébéiens; on vit désormais, à la tête
de l'État, une noblesse composée des patriciens et des plébéiens
les plus riches, les plus influents, les plus habiles; en dehors de cette
noblesse, la grande majorité des citoyens restait éloignée
des magistratures; c'était tout
à fait par exception qu'un homme nouveau, c.-à-d. un Romain
qui n'appartenait pas à la noblesse, pouvait se faire élire
préteur,
consul
ou censeur, pouvait entrer dans le Sénat.
Cette division fut encore accentuée par les conséquences
sociales, économiques et politiques des guerres incessantes que
Rome fit pendant les trois derniers siècles de la République.
Le fait capital qui
se produisit alors à Rome ,
ce fut la disparition ou du moins la ruine complète de la classe
moyenne. Cette classe, qui se composait, en majeure partie, de fermiers
libres, de petits et de moyens propriétaires, fut pour ainsi dire
anéantie. Elle ne joua plus aucun rôle important dans la République.
Les causes de cette décadence furent multiples. Le poids de la guerre
retombait surtout sur la classe moyenne, puisque les légionnaires
ne se recrutaient que parmi les citoyens qui possédaient une propriété
foncière, si petite qu'elle fût. Or beaucoup de légionnaires
périrent sur les champs de bataille; il arriva même que le
nombre des légions dut être
diminué, parce qu'on ne trouvait plus assez d'hommes pour en former
autant que jadis. Quant aux légionnaires qui avaient échappé
aux périls et aux fatigues des combats, leur situation était
des plus critiques. Le petit propriétaire ou le fermier qui revenaient
sur leur domaine le trouvaient inculte; pour le remettre en valeur, ils
étaient obligés d'emprunter, et bientôt ils se trouvaient
ruinés par l'usure.
D'autre part, ils
étaient complètement frustrés des bénéfices
de la guerre. Lorsque Rome
avait conquis des territoires nouveaux, elle en laissait la plus grande
partie au peuple vaincu. Le reste était soit vendu, soit affermé,
soit concédé au premier occupant moyennant une faible redevance
annuelle. Ruinés, les citoyens de la classe moyenne ne pouvaient
rien acheter de ce qui était mis en vente; ils ne pouvaient pas
davantage louer ce qui était affermé; enfin l'avidité
des nobles et des riches les frustrait des concessions de terres. Chaque
lot étant concédé au premier occupant, les riches
s'empressaient d'occuper le plus de terres qu'ils pouvaient. Les citoyens
de la classe moyenne furent ainsi dépouillés peu à
peu de toutes leurs ressources; ils allèrent grossir la foule des
pauvres et des misérables qui encombraient les rues et les quartiers
de Rome.
Il ne resta bientôt
plus en présence dans l'Etat que cette multitude
de pauvres et une noblesse peu nombreuse, mais puissante. Avec la classe
moyenne, composée surtout de fermiers libres, de petits et de moyens
propriétaires, la petite et la moyenne propriété disparurent
presque entièrement. Il se forma en Italie
de très vastes domaines, qui furent cultivés par des troupes
d'esclaves. Les anciennes cultures,
par exempte celle du blé, furent abandonnées; en beaucoup
d'endroits, les champs furent convertis en pâturages. Ainsi la propriété
du sol s'accumula entre les mains de la noblesse; le développement
du commerce, favorisé par la chute de Carthage
et par la conquête de l'Orient, les progrès de l'industrie,
qui en furent la conséquence forcée, contribuèrent
encore à enrichir l'aristocratie
romaine. L'esclavage prit alors des proportions inouïes et fut l'une
des plaies les plus honteuses de la société romaine.
La morale privée
et publique fut profondément atteinte. Suivant le mot souvent cité
du poète, « la Grèce
conquise conquit à son tour son farouche vainqueur »; l'influence
de l'hellénisme provoqua dans Rome
une véritable révolution. On dit ailleurs comment cette influence
s'exerça en matière de religion,
de littérature et d'art. Elle
fut considérable sur les moeurs. Les Grecs du IIIe
et du IIe
siècle av. J.-C. étaient
dégénérés et corrompus. Aux qualités
morales des anciens Hellènes s'étaient substitués
les vices de l'Orient. Un luxe effréné régnait dans
la plupart des cités grecques. Ce luxe se développa à
Rome, où désormais l'on regarda comme le plus heureux des
hommes; non pas celui qui était doué des plus grandes vertus,
mais celui qui passait toute sa vie dans les réjouissances, les
festins, les plaisirs. Ce luxe engendra non seulement une mollesse pernicieuse,
mais toutes sortes de vices.
«
Dès que la richesse eut commencé à être en honneur,
et que la gloire, l'autorité, la puissance en dépendirent,
la vertu languit, la pauvreté fut une honte, l'intégrité
passa pour de la malveillance. Les richesses mirent au coeur des jeunes
gens le gût du luxe, l'avidité, l'orgueil. Ravir, dévorer,
faire bon marché de son bien, convoiter celui d'autrui, fouler aux
pieds l'honneur, la décence, les lois divines et humaines, secouer
tout respect, toute pudeur : telle fut leur vie. On se fit un jouet de
sa fortune; au lieu d'en jouir honorablement, on s'empressa d'en faire
un abus insensé. La passion de toutes les folles dépenses
ne cessa d'augmenter : ces habitudes poussaient la jeunesse an crime, quand
elle avait épuisé son patrimome. » (Salluste).
Les pauvres ne furent
pas à l'abri de ces influences démoralisantes. La populace
romaine ne ressembla plus à l'ancienne plèbe, laborieuse
et vaillante, dont la bravoure et l'énergie avaient fondé
la puissance de Rome .
Elle se composa désormais de tous ceux, ruinés ou perdus
de dettes, qui se réfugiaient à Rome. C'était une
masse confuse et turbulente : on y voyait toutes sortes d'aventuriers,
attirés à Rome par l'appât du gain : Grecs perfides
et capables de tous les métiers; Orientaux corrompus; esclaves affranchis,
qui apportaient avec eux tous les vices, et qu'un jour Scipion
Emilien stigmatisa en leur criant :
«
Je ne crains pas vos murmures; car je vous ai amenés ici couverts
de chaînes ».
Ainsi le peuple romain
se trouvait divisé en deux parties : une aristocratie
peu nombreuse, mais très riche, très immorale, prête
à tout pour conserver et pour augmenter sa puissance politique;
une multitude très pauvre, sans ressources, ennemie du travail,
capable de tout pour s'assurer le bien-être et la satisfaction de
ses appétits grossiers. La multitude tomba bientôt dans la
dépendance de l'aristocratie. La corruption politique devint toute-puissante
à Rome .
Chacun des plus riches Romains se créa, pour ainsi dire, une petite
armée d'hommes sans scrupules et prêts à toutes les
besognes, en faisant distribuer chaque matin, devant la porte de sa maison,
du blé, de l'huile, des vivres de toute espèce, de l'argent.
Dans l'assemblée du peuple,
les votes des citoyens étaient presque toujours payés, et
cet achat des consciences était minutieusement organisé.
La multitude romaine était à vendre; la noblesse était
assez riche et assez corrompue elle-même pour l'acheter.
Il en résulta
de grands changements, non pas dans la constitution elle-même, mais
dans la vie politique de Rome .
Si les institutions ne subirent aucune modification importante, le jeu
normal en fut complètement faussé par les nouvelles moeurs.
Maîtres par la corruption des comices populaires, les nobles s'emparèrent
de toutes les magistratures et en écartèrent résolument
tous ceux lui n'appartenaient pas à leur coterie. Le pouvoir exécutif
se concentra ainsi dans quelques familles. Les nobles furent aussi les
maîtres du Sénat, puisque seuls ils
exerçaient les magistratures qui ouvraient l'accès de cette
assemblée. Il en fut de même pour les tribunaux. Les préteurs,
qui rendaient la justice civile et qui le plus souvent présidaient
les jurys criminels, étaient des nobles : les membres de ces jurys
étaient toujours des sénateurs. De même encore, l'administration
dus provinces nouvellement créées était confiée
a des magistrats, consuls ou proconsuls,
préteurs
ou propréteurs, investis d'une autorité illimitée,
qui appartenaient tous à la faction aristocratique. Le gouvernement
des provinces fut, pour les Romains ambitieux, une source de grands profits
politiques. Presque toujours les gouverneurs de province revenaient à
Rome avec d'énormes richesses qui leur servaient à acheter
de nombreux partisans. Auprès des gouverneurs de provinces, se trouvaient
les grandes sociétés financières de Rome, qui prenaient
à ferme le recouvrement des impôts provinciaux, et qui étaient
presque toutes composées de nobles : les publicains n'étaient
que les agents de ces sociétés. Par là l'aristocratie
s'assurait encore des bénéfices considérables. Le
monde romain devint ainsi la proie d'une oligarchie très restreinte,
immensément riche, uniquement préoccupée de ses intérêts
particuliers. Cette oligarchie s'empara de
la puissance économique et des pouvoirs publics. La plèbe
vile et corrompue se laissa acheter par les nobles on bien écouta
les agitateurs sans scrupule.
Ce fut en vain que
des citoyens intègres essayèrent d'introduire dans la société
romaine de sérieuses réformes. Caton
le Censeur s'attaqua surtout à l'immoralité de ses concitoyens;
nommé censeur, malgré l'opposition très vive des nobles,
il lutta sans répit contre le luxe, contre le gaspillage des deniers
publics, contre tous les abus qui régnaient dans le gouvernement;
mais il ne proposa aucune réforme capable d'atteindre à sa
source même le mal dont souffrait la République.
Le Sénat ne resta pas non plus indifférent.
Il créa en Italie
de nombreuses colonies; ces distributions de terre apportèrent sans
doute quelques soulagements à la plèbe laborieuse; mais elles
ne mirent aucune entrave sérieuse à l'accroissement de la
grande propriété.
Quelques hommes d'Etat,
par exemple Laelius, l'ami de Scipion Émilien,
songèrent à proposer une loi
agraire; mais ils redoutèrent l'opposition qu'une telle mesure
devait soulever. Ce projet fut repris par Tibérius
Sempronius Gracchus. Tibérius Gracchus appartenait à
l'une des plus illustres familles plébéiennes de Rome .
Sa mère, Cornélie, est restée célèbre
entre toutes les Romaines par l'élévation de son esprit et
les grandes qualités de son coeur. En revenant d'Espagne ,
où il avait bravement combattu contre Viriathe et les Espagnols
révoltés, Tibérius remarqua que l'Etrurie
était presque inculte et déserte; arrivé à
Rome, il vit la foule des prolétaires, oisive, misérable,
dangereuse pour la République.
Ce double spectacle lui inspira la résolution de proposer une réforme
fondamentale, une loi agraire. Son idée était de reprendre
aux nobles une partie au moins des terres publiques qu'ils occupaient sans
payer aucune redevance, de diviser ces terres en lots de moyenne étendue
et de les distribuer aux citoyens pauvres qui encombraient Rome. Il fut
élu tribun de la plèbe en l'année
133,
et dès qu'il fut entré en charge, il présenta son
projet de loi agraire. Le principe de ce projet était le suivant
:
«
Nul ne devait posséder plus de 500 arpents de terres publiques;
tous ceux qui en occupaient davantage les rendraient à l'État
moyennant certaines indemnités; les terres ainsi reprises seraient
divisées en lots de 30 arpents, qui seraient distribués à
des citoyens et à des Romains pauvres, sous certaines conditions;
une commission de trois citoyens ou triumvirs serait nommée tous
les ans par l'assemblée du peuple, pour prendre toutes les mesures
nécessaires à l'application de la loi ».
Les nobles, menacés
dans leurs intérêts, tirent au projet de Tibérius une
opposition acharnée. Ils gagnèrent un des collègues
de Tibérius, M. Octavius, qui opposa son veto, comme il en avait
le droit, au projet de loi. La constitution de Rome
n'offrait à Tibérius aucun moyen légal de vaincre
l'opposition de M. Octavius. Il eut le tort de recourir à un moyen
illégal : bien que la personne des tribuns fut inviolable, il fit
prononcer par l'assemblée tribute la déposition de M. Octavius.
La loi fut ensuite votée et promulguée. Mais il était
très difficile de l'appliquer équitablement. Tibérius
comprit ces difficultés; toutefois, décidé à
poursuivra son oeuvre sans faiblesse, il voulut se faire réélire
tribun pour l'année suivante. Les nobles l'accusèrent alors
d'aspirer à la royauté et provoquèrent des troubles
sur le Forum ,
le jour où devait avoir lieu l'élection des nouveaux tribuns.
Au milieu de ces troubles, une bande d'émeutiers conduits par Scipion
Nasica, le chef de la faction oligarchique,
se précipita sur Tibérius et l'assassina. Après la
mort de Tibérius, les nobles, sans oser faire abroger directement
sa loi agraire, transférèrent aux consuls les attributions
de la commission des triumvirs. Or les consuls appartenaient toujours à
l'aristocratie.
L'oeuvre de Tibérius
Gracchus fut ainsi détruite; mais les nobles trouvèrent
un ennemi plus redoutable encore dans son frère. C. Sempronius Gracchus.
Orateur fougueux, âme violente, Caius Gracchus déclara au
parti oligarchique une guerre sans merci. Malgré l'opposition du
Sénat,
il fut élu tribun en l'an 123;
il se fit réélire l'année suivante. Inspiré
par une double passion, le désir de venger son frère et la
haine des grands, Caius porta à la noblesse les coups les plus rudes.
Afin de s'assurer l'appui de toute la plèbe, il fit décider
que l'État distribuerait à tout citoyen pauvre qui habitait
Rome, 5 boisseaux de blé par mois au prix de 24 centimes le boisseau;
il fit rendre à la commission des triumvirs toutes ses attributions,
ce qui permit de nouveau d'appliquer la loi agraire de Tibérius;
il fit décréter la fondation de coloniesà
Capoue ,
Tarente ,
Corinthe
et Carthage.
Puis il porta la division au sein de ses adversaires. Parmi les riches,
les uns formaient l'ordre sénatorial; les autres appartenaient à
l'ordre équestre.
C. Gracchus fit voter
une loi d'après laquelle les chevaliers seuls devaient faire partie
des jurys criminels, à l'exclusion des sénateurs; en outre,
il fit accorder aux chevaliers de nombreux avantages. Les deux parties
de la ploutocratie formèrent dès lors deux groupes ennemis,
ce qui affaiblit beaucoup la faction oligarchique. Pour venir à
bout de cet adversaire implacable, le sénat
adopta une politique nouvelle. Avec l'aide d'un tribun, Livius
Drusus, il fit proposer une série de lois qui semblaient plus
favorables encore à la plèbe que les lois de Tibérius
et de Caius Gracchus. La plèbe romaine se laissa prendre au piège,
et la popularité de Caius commença à diminuer. Caius
chercha alors des partisans hors de Rome ,
chez les Italiotes; le parti sénatorial fit croire à la plèbe
que Caius se déclarait contre elle et voulait la sacrifier aux Italiotes.
Aussi Caïus ne fut-il pas réélu tribun pour l'année
121.
Quelques mois plus tard, il fut tué, comme son frère Tibérius,
au milieu d'une émeute habilement provoquée par ses ennemis.
L'oeuvre des Gracques
avait échoué; après leur mort, l'aristocratie sénatoriale
fut plus que jamais maîtresse du pouvoir. Mais la corruption et l'incapacité
des magistrats, consuls, préteurs,
proconsuls
ou propréteurs, en particulier les scandales qui éclatèrent
pendant les premières années de la guerre de Jugurtha
(112-108)
soulevèrent l'indignation du peuple. Un plébéien d'Arpinum,
Marius,
très ambitieux malgré son apparence rude et grossière,
d'ailleurs général très habile, fut porté au
consulat (107);
ses victoires sur Jugurtha (107-105),
sur les Cimbres
et les Teutons (104-101)
mirent le comble à sa popularité. Tout puissant dans Rome ,
Marius prit en faveur de la plèbe une mesure capitale. Jusqu'alors
les prolétaires, c.-à-d. ceux qui ne possédaient rien,
n'étaient pas admis dans les légions.
Marius mit fin à cet état de choses; il ouvrit les rangs
des légions à tous les citoyens sans distinction de classe
ni de fortune. Dès lors les prolétaires se firent soldats
en masse; le service militaire devint pour eux un métier. Attachés
à la personne de tout général qui savait les mener
à la victoire et leur procurer beaucoup de butin, ils ne souhaitèrent
plus que la guerre; ils se dévouèrent corps et âme
à leurs chefs victorieux, et servirent sans aucun scrupule leurs
ambitions politiques. Dans Rome même, Marius se montra favorable
à la démagogie; mais les excès de deux agitateurs,
Saturninus et Glaucia, amenèrent une réaction,
et le parti sénatorial redevint tout-puissant.
Un nouvel ennemi
se dressa bientôt contre lui. Le tribun Livius
Drusus, guidé par l'exemple des Gracques,
comprit qu'aucune réforme sérieuse ne pourrait être
accomplie tant que la populace romaine ne serait pas modifiée, renouvelée
en quelque sorte par des éléments nouveaux. Son projet était
d'accorder le droit de cité romaine à tous les Italiotes.
Tous les partis, dans Rome ,
se coalisèrent contre lui; Livius Drusus fut assassiné. Ce
meurtre provoqua un soulèvement des Italiotes contre la domination
de Rome. Cette domination était devenue pour eux de plus en plus
lourde et oppressive. Puisque les pouvoirs publics, à Rome, se montraient
obstinément hostiles à toute réforme qui aurait pu
améliorer leur condition, ils résolurent de secouer le joug
de Rome et de former en dehors d'elle un Etat italien. L'insurrection éclata
d'abord dans l'Italie centrale, et delà se propagea dans toute la
péninsule. La capitale des Italiotes fut placée dans la ville
de Corfinium, qui prit le nom d'Italica. Le sénat romain combattit
vigoureusement la révolte; grâce à l'habileté
et à l'énergie de ses généraux, notamment de
L.
Cornelius Sylla, il en triompha sur les champs de bataille; mais il
eut la sagesse d'accorder aux Italiotes vaincus, sans aucune réserve,
ce droit de cité pour lequel ils avaient pris les armes. Désormais
furent citoyens romains tous les habitants de l'Italie, sauf les Gaulois
qui résidaient an Nord du Pô (88
av. J.-C.).
Après quelques
années de troubles pendant lesquelles Marius
et ses partisans, maîtres de Rome, y commirent des excès épouvantables,
la noblesse trouva un chef politique aussi habile que dénué
de scrupules dans Sylla. Après la défaite
des Italiotes, Sylla s'était fait décerner le commandement
de la guerre contre Mithridate; lorsqu'il revint à Rome, après
avoir vaincu le roi de Pont ,
il fut le maître de la République.
Sylla s'arrogea,
sous le titre de dictateur, une autorité
extraordinaire et illimitée. Il en profita d'abord pour faire mettre
à mort tous ses ennemis et tous les ennemis de l'oligarchie; puis
il introduisit dans la constitution de l'Etat de nombreuses réformes,
destinées à concentrer entre les mains du sénat et
du parti sénatorial tous les pouvoirs publics. Il dépouilla
l'ordre équestre de tous ses privilèges;
il s'efforça d'affaiblir le rôle des assemblées du
peuple, et d'annuler l'autorité des tribuns de la plèbe.
Il décréta qu'à l'avenir les consuls et les préteurs
passeraient à Rome
ou en Italie
leur année de charge, sans exercer aucun commandement militaire,
et qu'ensuite ils seraient envoyés dans les provinces comme proconsuls
et propréteurs; qu'aucun citoyen ne pourrait exercer la même
magistrature plusieurs années de suite, ni même exercer deux
magistratures différentes sans qu'elles fussent séparées
par un intervalle minimum de deux années pleines. Enfin, les jurys
criminels furent réorganisés, et les sénateurs seuls
purent en faire partie, à l'exclusion des chevaliers. L'oeuvre de
Sylla
était logique, bien conçue et bien coordonnée; elle
visait à assurer la toute-puissance du parti sénatorial.
Lorsqu'il jugea que son but était atteint; il abdiqua. Un an plus
tard, il mourut (78).
La
fin de la république
Aussitôt après
la mort de Sylla, son oeuvre fut attaquée;
c'est là le sort commun de toutes les oeuvres, qui ne s'inspirent
pas, si peu que ce soit, de l'intérêt général,
qui ne sont que des oeuvres de parti. Le sénat
résista d'abord avec succès aux attaques qui furent dirigées
contre son omnipotence; contre la tentative du consul
Aemilius Lépidus, contre l'insurrection de Sertorius
en Espagne ,
contre les esclaves révoltés
dans le Sud de l'Italie
( Spartacus),
le parti sénatorial fit appel à deux hommes, dont le rôle
était déjà grand dans l'Etat, Pompée
et Crassus. Pompée vainquit Lépidus
et Sertorius; Crassus triompha des esclaves révoltés et de
leur chef Spartacus. Mais ces deux hommes n'avaient que des ambitions personnelles;
ils ne combattaient ni pour le bien de l'Etat, ui même pour un parti;
ils ne visaient que leur élévation personnelle. Le sénat
ne tarda pas à juger qu'ils devenaient dangereux, et il refusa de
leur accorder pour leurs victoires les honneurs du triomphe. Aussitôt,
ils abandonnèrent l'un et l'autre le parti sénatorial; d'un
commun accord, ils firent alliance avec le parti démagogique. Le
résultat de ce pacte fut double : d'une part, Pompée et Crassus
furent élus consuls pour l'année 70;
d'autre part, presque toutes les réformes politiques accomplies
par Sylla furent abolies. Les chevaliers et les tribuns de la plèbe
reprirent leur influence.
Si l'on veut bien
comprendre l'histoire des dernières années de la République
romaine, il est nécessaire d'insister sur cette attitude nouvelle
des principaux personnages politiques. Ce sont les ambitions personnelles
et purement égoïstes qui dominent tout. Les Gracques
avaient été sincères et désintéressés;
Marius
et Sylla avaient été des chefs de
parti, violents, cruels, dénués de scrupules, mais fidèles
à leurs idées, à leurs passions, à leurs haines.
Pompée,
Crassus,
même César adoptèrent une attitude
bien différente. Ils ne se préoccupèrent ni du bien
de l'Etat, ni même du triomphe d'un parti; ce qu'ils poursuivirent
exclusivement, ce fut la conquête du pouvoir. Pompée, par
exemple, au début de sa carrière, lorsque Sylla et l'oligarchie
l'emportaient, se déclara leur partisan; il le resta tant qu'il
y trouva quelque profit; mais lorsqu'il vit le Sénat
lui refuser, après son retour d'Espagne
et ses victoires sur Sertorius, les honneurs
et les pouvoirs auxquels il prétendait, il n'hésita pas à
renier toute sa politique passée et il devint l'allié de
la démagogie et des tribuns de la plèbe, qu'il n'avait jusqu'alors
cessé de combattre. Crassus agit de même; après avoir
servi le Sénat, il se retourna contre lui. La politique de César
fut en apparence plus une et plus constante, et le futur vainqueur des
Gaulois
demeura toujours un ennemi déclaré de la faction oligarchique;
mais, lorsqu'il fut maître du pouvoir, il ne gouverna pas au nom
des principes ou des traditions démocratiques.
A la fin de la République, les anciens partis n'étaient plus
pour les ambitieux que des instruments.
Il se forma pourtant,
sous l'impulsion de quelques citoyens éloquents et honnêtes,
un parti, que l'on peut appeler le parti constitutionnel parce qu'il s'était
donné comme programme de défendre contre toutes les attaques
les institutions républicaines. Les chefs les plus connus de ce
parti furent Cicéron et Caton
d'Utique. Ils réussirent à repousser victorieusement
un premier assaut, la conjuration de Catilina.
Catilina, jeune patricien « perdu de crimes et de dettes »,
voulait devenir le maître de Rome
afin de s'enrichir par le pillage et les proscriptions. Il essaya de se
faire nommer consul. Ayant échoué
deux fois, il résolut de conquérir le pouvoir par la violence,
et il prépara un complot. Cicéron, consul en l'année
63,
déjoua la conjuration, fit condamner à mort les principaux
complices de Catilina, et envoya contre ce dernier une armée, qui
le défit à Pistoia .
Catilina fut tué dans la bataille.
Pompée
vs.
César.
Ce fut là
une victoire sans lendemain. En effet, les trois personnages les plus ambitieux
de la République, Pompée,
César
et Crassus, signèrent un pacte politique,
une sorte d'alliance, connue sous le nom de premier Triumvirat.
Ces trois hommes furent dès lors les maîtres de l'État.
César, consul en 59,
se fit décerner le gouvernement de la Gaule Cisalpine
et de la Narbonaise ,
ce qui lui permit de conquérir la Gaule encore indépendante.
Quant à Pompée, tous ses actes en Orient furent ratifiés.
Le premier Triumvirat fut consolidé et renouvelé en 56.
De nouveaux pouvoirs furent donnés aux trois signataires du pacte.
César fut prorogé pour plusieurs années dans son gouvernement
des Gaules; Pompée et Crassus furent consuls; puis ils reçurent
pour cinq ans, à l'expiration de leur consulat,
Crassus, le gouvernement de la Syrie, Pompée, celui de l'Espagne .
Mais le triumvirat fut bientôt rompu par la mort de Crassus, qui
périt au cours d'une expédition désastreuse dirigée
par lui contre les Parthes (53).
César et Pompée restaient seuls en présence. Ils ne
pouvaient pas demeurer unis. Aussi ambitieux et aussi peu scrupuleux l'un
que l'autre, il leur était également impossible de partager
entre eux le pouvoir suprême et de se le céder mutuellement.
La lutte fut d'abord sourde et indirecte. A Rome ,
Pompée, qu'effrayaient les excès de la démagogie,
se rapprocha du parti oligarchique et constitutionnel. Bientôt le
conflit devint plus aigu.
Pompée
et le Sénat sommèrent César
de déposer tous ses pouvoirs; César ayant refusé,
ils le déclarèrent déchu de son commandement et de
son autorité. César, alors, passa le Rubicon ;
à la tête de ses légions, avec lesquelles il avait
conquis la Gaule
et qui lui étaient dévouées corps et âme, il
marcha sur Rome. La guerre civile commença. César, maître
de Rome ,
prit possession sans combat de toute l'Italie .
Pompée n'osa pas y demeurer. Il passa en Grèce ;
César, après avoir vaincu son armée d'Espagne ,
l'y suivit, et le défit complètement à la bataille
de Pharsale
(48).
Pompée voulut se réfugier en Egypte ;
mais il y fut assassiné sur l'ordre du roi Ptolémée.
Après la mort de Pompée, ses partisans et ses alliés
continuèrent la lutte pendant plusieurs années. César
battit le roi de Pont ,
Pharnace, qui avait soulevé l'Asie Mineure ;
il remporta en Afrique
la victoire de Thapsus sur les chefs pompéiens et sur le roi de
Numidie ,
Juba;
enfin il écrasa les dernières troupes des fils de Pompée
dans le Sud de l'Espagne, à Munda ,
Devenu, par ces victoires répétées, le maître
de tout le monde romain, César, comme jadis Sylla,
se fit décerner à Rome un pouvoir illimité; les honneurs
les plus extraordinaires lui furent conférés, et il n'est
pas certain qu'il n'ait pas désiré la couronne et le titre
de roi. Il posséda dans sa plénitude, sans bornes d'aucune
sorte, la puissance politique et administrative suprême, ce que les
Romains appelaient d'un seul mot, l'imperium.
Il s'efforça du moins, d'en user sans haine. Sa conduite envers
les partis et leurs principaux représentants, les mesures économiques
dont il prit l'initiative, les réformes qu'il introduisit dans les
institutions politiques, furent inspirées par un esprit très
large, parfois même très élevé. Mais en 44
av. J.-C. une conspiration fut ourdie
contre lui par plusieurs sénateurs, entre autres par Brutus
et Cassius; César fut tué le 15
mars 44.
Sa mort ne fit que retarder de quelques années l'établissement
de l'Empire. La situation politique
et morale de Rome ne fut pas modifiée par le coup de poignard qui
frappa César.
Antoine
vs. Octave.
Le parti oligarchique
était incapable de gouverner l'Etat ; la démagogie était
prête à commettre tous les excès; l'immense majorité
des citoyens et des sujets de Rome désirait surtout la paix et un
gouvernement assez fort pour l'imposer à tous. Le meurtre de César
n'eut d'autre résultat que d'ouvrir une nouvelle période
de luttes intestines. Le Sénat, guidé
par Cicéron, qui prononça alors
ses fameuses Philippiques, s'efforça de reconquérir
le pouvoir, et déclara la guerre au principal lieutenant de César,
Marc-Antoine.
Il crut faire un coup de maître en s'alliant avec Octave,
neveu et fils adoptif de César. Mais Octave et Antoine, qui tous
deux aspiraient au pouvoir suprême, se rapprochèrent d'abord
pour écraser leurs ennemis communs, et formèrent en 43,
avec Lépide
le second Triumvirat. Les plus illustres sénateurs,
par exemple Cicéron, furent proscrits et massacrés. Brutus
et Cassius , qui s'étaient réfugiés
en Orient et y avaient réuni une armée nombreuse, furent
vaincus et tués à Philippes
(42).
Maîtres du monde romain, Octave et Antoine consentirent tout d'abord
à se le partager, toujours en s'adjoignant Lépide comme tiers.
Mais ces deux ambitions ne pouvaient longtemps rester d'accord. Octave,
après avoir par d'habiles mesures consolidé sa puissance
dans les provinces occidentales, qu'il avait reçues en partage,
profita des fautes commises par Antoine en Orient, en particulier de sa
faiblesse à l'égard de la reine d'Egypte ,
Cléopâtre,
pour lui déclarer la guerre. La lutte fut courte. Antoine, vaincu
à la bataille décisive d'Actium
(31 av. J.-C.)
se tua en Egypte. L'Egypte, restée jusque-là nominalement
indépendante, fut réduite en province romaine. Lépide
avait été dépouillé de ses pouvoirs quelques
années auparavant.
Octave
revint à Rome
en l'an 29 av. J.-C.
Il se fit décerner les plus hautes magistratures de l'État.
Sans prendre aucun titre nouveau, sans s'arroger aucun pouvoir exceptionnel,
mais simplement en réunissant dans sa main les principales attributions
des magistrats ordinaires de Rome, il substitua à la République
un gouvernement nouveau, l'Empire.
Deux ans plus tard, le Sénat et le peuple
lui donnèrent le nom d'Auguste, qu'il
porta désormais. (A.-M. B.). |
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