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L'histoire de Rome
Rome au temps de la République
II - Des Guerres puniques à la fin de la République
Vers le milieu du IIIe siècle av. J.-C., Rome avait étendu son hégémonie sur toute l'Italie péninsulaire. Elle allait bientôt sortir de l'Italie et se heurter à d'autres nations, à d'autres cités puissantes comme elle. Une nouvelle période s'ouvre, dès lors, dans son histoire. Après l'Italie, Rome va conquérir tout le bassin de la Méditerranée; Carthage et ses possessions, l'Espagne, la Gaule, la Grèce, l'Asie Mineure, la Syrie, l'Egypte deviendront des provinces romaines; Mais à leur tour ces pays, leurs populations, leurs civilisations exerceront une influence considérable sur l'histoire intérieure de Rome, sur son évolution sociale, politique, intellectuelle, morale, religieuse. 

Les Guerres puniques.
Les années qui s'écoutent depuis le début des guerres puniques (264 av. J.-C.), jusqu'à la bataille d'Actium (31 av. J.-C.) forment la période capitale de l'histoire de Rome; c'est la période pendant laquelle l'empire romain, tel qu'il existera aux trois premiers siècles de l'ère chrétienne, s'élabore progressivement à l'intérieur comme à l'extérieur.

La Méditerranée se trouve naturellement divisée en deux parties : la Méditerranée occidentale, à l'Ouest de l'Italie et de la Sicile; la Méditerranée orientale, à l'Est. Ces deux parties communiquent entre elles par l'étroit bras de mer qui sépare la Sicile de la côte africaine. L'Italie est située à la limite de ces deux grands bassins; en Italie, Rome est plus voisine de la Méditerranée occidentale; aussi ce fut d'abord vers cette dernière qu'elle tourna ses regards. Une ville, encore puissante et riche, malgré les germes de décadence qu'elle portait en elle-même, domi nait alors de la Sicile à l'Espagne : c'était Carthage. Rome avait entretenu avec elle des relations pacifiques et signé plusieurs traités. Mais le moment était venu où les traités devaient être déchirés et les relations pacifiques interrompues. Rome, maîtresse de l'Italie, jeta les yeux sur les îles qui forment le complément naturel de la péninsule, la Sicile, la Sardaigne, la Corse. Ces îles appartenaient, au moins en partie, à Carthage. 

Ce fut en apparence pour la possession de la Sicile que la première lutte éclata entre Rome et Carthage. Cette lutte, connue sous le nom de première Guerre punique, dura vingt-trois ans et se termina par la victoire de Rome, Carthage dut abandonner la Sicile (241); quelques années plus tard , elle perdait également la Sardaigne et la Corse. Elle se releva pourtant de cet échec, grâce à l'activité d'un des meilleurs généraux qu'elle ait eus, Hamilcar Barca; Hamilcar, en effet, lui donna un vaste empire en Espagne. Il était réservé à son fils, Hannibal, de reprendre la lutte contre les Romains, auxquels il avait voué une haine terrible. 

Pendant cette nouvelle lutte, qui fut la seconde Guerre punique (219-201), Rome courut les plus grands dangers. Hannibal, après avoir, au mépris des traités conclus, pris et pillé la ville grecque de Sagonte, en Espagne, résolut d'atteindre les Romains dans leur propre pays, en Italie. Il franchit les Pyrénées, traversa la Gaule méridionale, passa les Alpes et descendit dans la vallée du Pô. Vainqueur sur les bords du Tessin, de la Trébie et du lac Trasimène, vainqueur une quatrième fois dans les plaines de Cannes, il ne put cependant triompher des Romains. Isolé dans l'Italie méridionale, ii ne put ni trouver des alliés parmi les sujets de Rome, ni se faire envoyer de nouvelles troupes par le Sénat de Carthage; son frère, Hasdrubal, qui essaya de le rejoindre en traversant, comme lui, les Pyrénées, la Gaule, les Alpes, la vallée élu Pô, fut écrasé et tué à la bataille du Métaure. Enfin, un Romain de génie, Scipion l'Africain, après avoir conquis toute l'Espagne sur les Carthaginois, passa en Afrique. Carthage effrayée rappela Hannibal. Scipion et Hannibal se livrèrent une bataille décisive à Zama. Hannibal vaincu comprit que la lutte était terminée, et il engagea ses concitoyens à signer la paix. Carthage perdit tout ce qu'elle possédait hors de l'Afrique. Elle était désormais soumise à la prépondérance romaine. Pendant la seconde Guerre punique, notamment après la bataille de Cannes, Rome avait traversé de terribles épreuves; elle s'était alors montrée, dans ses revers, énergique et déterminée, prête à tous les sacrifices; elle fut récompensée de cette constance admirable par ses victoires décisives. Cependant, la lutte n'était pas finie : Rome en voulait non seulement à la puissance, mais encore à l'existence même de Carthage. Elle avait, pour ainsi dire, attaché à ses flancs un ennemi redoutable et vigilant, le roi des Numides, Massinissa. Celui-ci ne cessa de harceler les Carthaginois. Les Romains prirent parti pour lui, et la troisième Guerre punique eut lieu (149-146).

Après une héroïque résistance, Carthage succomba. Tout son territoire fut pris et réduit en province romaine. Elle-même fut détruite de fond en comble. La lutte entre Rome et Carthage avait duré plus de cent ans (de 264 à 146). L'enjeu de la guerre fut, pour Rome, outre la prépondérance incontestable dans tout le bassin occidental de la Méditerranée, la possession de la Sicile, de la Sardaigne, de la Corse, du territoire de Carthage en Afrique, et de l'Espagne. Pendant la même période, Rome conquit par des guerres heureuses toute la vallée du Pô, qui s'appelait alors la Gaule Cisalpine; quelques années après la chute de Carthage, elle prenait pied dans la Gaule méridionale, où elle fondait ses deux premières colonies d'Aix et de Narbonne. La grande cité grecque de Marseille, et, en Afrique, le royaume numide étaient pour les Romains des alliés, ou plutôt des vassaux. Rome était, dès lors la maîtresse incontestée de toute la Méditerranée occidentale. 

La révolte des Espagnols sous Viriathe, la guerre de Jugurtha (L'histoire de la Numidie), même l'invasion des Cimbres et des Teutons, ne menacèrent pas sérieusement la puissance romaine. Rome repoussa victorieusement toutes ces attaques. Enfin, sa prise de possession du bassin occidental de la Méditerranée fut complétée d'abord par la conquête de toute la Gaule; oeuvre de Jules César, ensuite par l'annexion de la Numidie et de la Maurétanie au début de l'empire.

Les Romains en Orient.
Les Romains n'avaient été ni moins actifs, ni moins habiles, ni moins heureux, dans les pays de l'Orient méditerranéen, Vers le milieu du IIIe siècle av. J.-C., l'empire fondé par Alexandre était divisé en plusieurs Etats, dont les principaux étaient: le royaume de Macédoine, qui comprenait la Macédoine, la Grèce et la Thrace; le royaume d'Égypte; le royaume de Syrie. Chacun de ces Etats était en proie à l'anarchie et aux querelles intestines. Cette situation attira de bonne heure l'attention du Sénat romain, qui surveilla de près les affaires de l'Orient. La politique de Rome fut d'abord de maintenir la division, d'empêcher la formation d'un Etat trop puissant. C'est pourquoi elle attaqua successivement Philippe de Macédoine et Antiochus de Syrie. 

Philippe de Macédoine avait été, pendant la seconde Guerre punique, l'allié d'Hannibal; vers l'année 200, il tourna vers l'Asie Mineure et l'Égypte son ambitieuse activité. Il devenait dangereux pour Rome; aussitôt le Sénat lui déclara la guerre. Vaincu à la bataille de Cynoscéphales(197), Philippe perdit tout ce qu'il possédait hors de la Macédoine et dut renoncer à toute pensée de conquête. Les Grecs furent proclamés libres; mais ils étaient divisés, et la Grèce usa ses dernières années d'indépendance dans des querelles intestines sans cesse renouvelées. La défaite du roi de Macédoine laissait le champ libre en Orient au roi de Syrie, Antiochus, qui n'était pas moins ambitieux que Philippe. Le Sénat s'opposa de même à ses projets. Antiochus, pour braver Rome, occupa la Thrace; aussitôt la guerre éclata. Battu en Grèce, aux Thermopyles (191), Antiochus fut écrasé à la bataille de Magnésie (190); il dut subir, comme Philippe, les volontés de Rome, qui l'obligea à rentrer dans ses Etats héréditaires, et, à abandonner toutes ses conquêtes. Quelques années plus tard, Rome rencontra un nouvel adversaire dans Persée, le fils du roi Philippe de Macédoine, qui groupa autour de lui tous les mécontents et qui attaqua les Romains en 172. Après avoir remporté quelques succès, il fut battu par Paul-Emile à la bataille décisive de Pydna (168); fait prisonnier, il fut envoyé en Italie, où il mourut obscurément. En 146, après un dernier soulèvement, la Macédoine et la Grèce furent réduites en provinces romaines. L'indépendance hellénique succombait ainsi la même année que Carthage

En Asie et en Egypte, l'influence de Rome augmentait sans cesse. Les petits Etats de l'Asie Mineure avaient sollicité la protection du Sénat contre Antiochus de Syrie; l'Egypte affaiblie s'était placée, elle aussi, sous le patronage de Rome. En l'an 133, le dernier roi de Pergame, Attale, légua son royaume au peuple romain. Le royaume de Pergame devint la province romaine d'Asie. Pourtant, la tâche de Rome en Orient n'était pas finie. Elle n'y avait pas encore rencontré l'adversaire redoutable, qui mit en péril sa domination, Mithridate. Mithridate, roi de Pont, était un prince très intelligent, très énergique et très ambitieux, qui voulait agrandir ses Etats au détriment des peuples voisins. Le Sénat romain résolut de l'arrêter, comme il avait arrêté Philippe de Macédoine et Antiochus. Mais Mithridate trouva des alliés dans les sujets de Rome. La province romaine d'Asie, l'une des plus riches contrées de tout le bassin méditerranéen, était durement opprimée par les Romains. Les publicains, chargés d'y percevoir les impôts, y commettaient des exactions terribles. Les Asiatiques se révoltèrent à la voix de Mithridate et massacrèrent les Romains. Une partie de la Grèce fit défection. La situation devenait grave pour Rome. Sylla fut alors envoyé contre Mithridate. Il remporta sur les armées du roi de Pont les deux victoires de Chéronée et d'Orchomène, s'empara d'Athènes qui avait abandonné la cause de Rome, la châtia cruellement et passa en Asie, ou Mithridate effrayé signa la paix de Dardanos (84). Comme Philippe de Macédoine et comme Antiochus, Mithridate fut obligé de rendre toutes ses conquêtes; les Asiatiques durent payer une amende de 120 millions; de nombreuses condamnations à mort furent prononcées contre ceux qui avaient fait appel au roi de Pont. 

Pourtant la défaite n'avait pas abattu Mithridate. En 74, il reprit les armes avec l'appui du roi d'Arménie, Tigrane. Lucullus lui infligea plusieurs défaites, le poursuivit en Arménie, et remporta dans ce pays deux victoires importantes; mais il perdit bientôt tous les avantages qu'il avait obtenus. Il fut remplacé à la tête des armées romaines d'Orient par Pompée, qui d'abord réduisit Tigrane à demander la paix et à reconnaître la suprématie romaine. Mithridate s'enfuit au Nord du Caucase; harcelé par les troupes de Pompée, trahi par son fils Pharnace, il se donna la mort pour ne pas tomber entre les mains de ses ennemis (63). Pompée, auquel de pleins pouvoirs avaient été accordés par le peuple romain, organisa tout l'Orient, L'Asie Mineure comprit trois provinces, l'Asie proprement dite, la Cilicie, la Bithynie, et plusieurs Etats vassaux, le Pont, l'Arménie, la Cappadoce, la Galatie, la Confédération lycienne, la Paphlagonie. Le dynastie des Séleucides fut renversée, et la Syrie devint une province romaine. La Judée tomba sous la suzeraineté de Rome. Seule en Orient, l'Egypte paraissait indépendante; en réalité elle subissait depuis de longues années déjà la prépondérance romaine. Les Ptolémées, corrompus et affaiblis, ne se maintenaient sur le trône qu'avec l'appui des Romains. Cette situation prit fin lorsque la reine Cléopâtre eut été, en même temps qu'Antoine, vaincue à Actium (31). Le vainqueur d'Actium mit fin à l'indépendance de l'Egypte.

Ainsi, au moment où l'Empire succède à la République, Rome est maîtresse de tout le bassin de la Méditerranée. Elle y domine des colonnes d'Hercule à la côte de Syrie, de Marseille à Carthage, d'Alexandrie à Byzance. Elle a détruit les derniers repaires des pirates, qui pendant plusieurs années ont entravé le commerce. Elle a accompli une oeuvre unique dans l'histoire, en faisant un seul et même Etat de tous les pays qui entourent cette mer si découpée. Mais aussi ces conquêtes, ces annexions de vastes contrées et de peuples ont exercé sur son histoire intérieure une influence décisive.

La situation intérieure.
Au début du IIIe siècle av. J.-C., patriciens et plébéiens jouissaient à Rome des mêmes droits civils et politiques; théoriquement l'égalité la plus complète régnait entre ces deux parties du peuple romain, jadis presque étrangères l'une à l'autre (Les classes sociales à Rome). Mais en réalité il se forma dès lors dans Rome un nouveau classement social et politique : on ne vit plus d'un côté des patriciens, de l'autre des plébéiens; on vit désormais, à la tête de l'État, une noblesse composée des patriciens et des plébéiens les plus riches, les plus influents, les plus habiles; en dehors de cette noblesse, la grande majorité des citoyens restait éloignée des magistratures; c'était tout à fait par exception qu'un homme nouveau, c.-à-d. un Romain qui n'appartenait pas à la noblesse, pouvait se faire élire préteur, consul ou censeur, pouvait entrer dans le Sénat. Cette division fut encore accentuée par les conséquences sociales, économiques et politiques des guerres incessantes que Rome fit pendant les trois derniers siècles de la République.

Le fait capital qui se produisit alors à Rome, ce fut la disparition ou du moins la ruine complète de la classe moyenne. Cette classe, qui se composait, en majeure partie, de fermiers libres, de petits et de moyens propriétaires, fut pour ainsi dire anéantie. Elle ne joua plus aucun rôle important dans la République. Les causes de cette décadence furent multiples. Le poids de la guerre retombait surtout sur la classe moyenne, puisque les légionnaires ne se recrutaient que parmi les citoyens qui possédaient une propriété foncière, si petite qu'elle fût. Or beaucoup de légionnaires périrent sur les champs de bataille; il arriva même que le nombre des légions dut être diminué, parce qu'on ne trouvait plus assez d'hommes pour en former autant que jadis. Quant aux légionnaires qui avaient échappé aux périls et aux fatigues des combats, leur situation était des plus critiques. Le petit propriétaire ou le fermier qui revenaient sur leur domaine le trouvaient inculte; pour le remettre en valeur, ils étaient obligés d'emprunter, et bientôt ils se trouvaient ruinés par l'usure.

D'autre part, ils étaient complètement frustrés des bénéfices de la guerre. Lorsque Rome avait conquis des territoires nouveaux, elle en laissait la plus grande partie au peuple vaincu. Le reste était soit vendu, soit affermé, soit concédé au premier occupant moyennant une faible redevance annuelle. Ruinés, les citoyens de la classe moyenne ne pouvaient rien acheter de ce qui était mis en vente; ils ne pouvaient pas davantage louer ce qui était affermé; enfin l'avidité des nobles et des riches les frustrait des concessions de terres. Chaque lot étant concédé au premier occupant, les riches s'empressaient d'occuper le plus de terres qu'ils pouvaient. Les citoyens de la classe moyenne furent ainsi dépouillés peu à peu de toutes leurs ressources; ils allèrent grossir la foule des pauvres et des misérables qui encombraient les rues et les quartiers de Rome.

Il ne resta bientôt plus en présence dans l'Etat que cette multitude de pauvres et une noblesse peu nombreuse, mais puissante. Avec la classe moyenne, composée surtout de fermiers libres, de petits et de moyens propriétaires, la petite et la moyenne propriété disparurent presque entièrement. Il se forma en Italie de très vastes domaines, qui furent cultivés par des troupes d'esclaves. Les anciennes cultures, par exempte celle du blé, furent abandonnées; en beaucoup d'endroits, les champs furent convertis en pâturages. Ainsi la propriété du sol s'accumula entre les mains de la noblesse; le développement du commerce, favorisé par la chute de Carthage et par la conquête de l'Orient, les progrès de l'industrie, qui en furent la conséquence forcée, contribuèrent encore à enrichir l'aristocratie romaine. L'esclavage prit alors des proportions inouïes et fut l'une des plaies les plus honteuses de la société romaine.

La morale privée et publique fut profondément atteinte. Suivant le mot souvent cité du poète, « la Grèce conquise conquit à son tour son farouche vainqueur »; l'influence de l'hellénisme provoqua dans Rome une véritable révolution. On dit ailleurs comment cette influence s'exerça en matière de religion, de littérature et d'art. Elle fut considérable sur les moeurs. Les Grecs du IIIe et du IIe siècle av. J.-C. étaient dégénérés et corrompus. Aux qualités morales des anciens Hellènes s'étaient substitués les vices de l'Orient. Un luxe effréné régnait dans la plupart des cités grecques. Ce luxe se développa à Rome, où désormais l'on regarda comme le plus heureux des hommes; non pas celui qui était doué des plus grandes vertus, mais celui qui passait toute sa vie dans les réjouissances, les festins, les plaisirs. Ce luxe engendra non seulement une mollesse pernicieuse, mais toutes sortes de vices. 

« Dès que la richesse eut commencé à être en honneur, et que la gloire, l'autorité, la puissance en dépendirent, la vertu languit, la pauvreté fut une honte, l'intégrité passa pour de la malveillance. Les richesses mirent au coeur des jeunes gens le gût du luxe, l'avidité, l'orgueil. Ravir, dévorer, faire bon marché de son bien, convoiter celui d'autrui, fouler aux pieds l'honneur, la décence, les lois divines et humaines, secouer tout respect, toute pudeur : telle fut leur vie. On se fit un jouet de sa fortune; au lieu d'en jouir honorablement, on s'empressa d'en faire un abus insensé. La passion de toutes les folles dépenses ne cessa d'augmenter : ces habitudes poussaient la jeunesse an crime, quand elle avait épuisé son patrimome. » (Salluste).
Les pauvres ne furent pas à l'abri de ces influences démoralisantes. La populace romaine ne ressembla plus à l'ancienne plèbe, laborieuse et vaillante, dont la bravoure et l'énergie avaient fondé la puissance de Rome. Elle se composa désormais de tous ceux, ruinés ou perdus de dettes, qui se réfugiaient à Rome. C'était une masse confuse et turbulente : on y voyait toutes sortes d'aventuriers, attirés à Rome par l'appât du gain : Grecs perfides et capables de tous les métiers; Orientaux corrompus; esclaves affranchis, qui apportaient avec eux tous les vices, et qu'un jour Scipion Emilien stigmatisa en leur criant : 
« Je ne crains pas vos murmures; car je vous ai amenés ici couverts de chaînes ». 
Ainsi le peuple romain se trouvait divisé en deux parties : une aristocratie peu nombreuse, mais très riche, très immorale, prête à tout pour conserver et pour augmenter sa puissance politique; une multitude très pauvre, sans ressources, ennemie du travail, capable de tout pour s'assurer le bien-être et la satisfaction de ses appétits grossiers. La multitude tomba bientôt dans la dépendance de l'aristocratie. La corruption politique devint toute-puissante à Rome. Chacun des plus riches Romains se créa, pour ainsi dire, une petite armée d'hommes sans scrupules et prêts à toutes les besognes, en faisant distribuer chaque matin, devant la porte de sa maison, du blé, de l'huile, des vivres de toute espèce, de l'argent. Dans l'assemblée du peuple, les votes des citoyens étaient presque toujours payés, et cet achat des consciences était minutieusement organisé. La multitude romaine était à vendre; la noblesse était assez riche et assez corrompue elle-même pour l'acheter.

Il en résulta de grands changements, non pas dans la constitution elle-même, mais dans la vie politique de Rome. Si les institutions ne subirent aucune modification importante, le jeu normal en fut complètement faussé par les nouvelles moeurs. Maîtres par la corruption des comices populaires, les nobles s'emparèrent de toutes les magistratures et en écartèrent résolument tous ceux lui n'appartenaient pas à leur coterie. Le pouvoir exécutif se concentra ainsi dans quelques familles. Les nobles furent aussi les maîtres du Sénat, puisque seuls ils exerçaient les magistratures qui ouvraient l'accès de cette assemblée. Il en fut de même pour les tribunaux. Les préteurs, qui rendaient la justice civile et qui le plus souvent présidaient les jurys criminels, étaient des nobles : les membres de ces jurys étaient toujours des sénateurs. De même encore, l'administration dus provinces nouvellement créées était confiée a des magistrats, consuls ou proconsuls, préteurs ou propréteurs, investis d'une autorité illimitée, qui appartenaient tous à la faction aristocratique. Le gouvernement des provinces fut, pour les Romains ambitieux, une source de grands profits politiques. Presque toujours les gouverneurs de province revenaient à Rome avec d'énormes richesses qui leur servaient à acheter de nombreux partisans. Auprès des gouverneurs de provinces, se trouvaient les grandes sociétés financières de Rome, qui prenaient à ferme le recouvrement des impôts provinciaux, et qui étaient presque toutes composées de nobles : les publicains n'étaient que les agents de ces sociétés. Par là l'aristocratie s'assurait encore des bénéfices considérables. Le monde romain devint ainsi la proie d'une oligarchie très restreinte, immensément riche, uniquement préoccupée de ses intérêts particuliers. Cette oligarchie s'empara de la puissance économique et des pouvoirs publics. La plèbe vile et corrompue se laissa acheter par les nobles on bien écouta les agitateurs sans scrupule. 

Ce fut en vain que des citoyens intègres essayèrent d'introduire dans la société romaine de sérieuses réformes. Caton le Censeur s'attaqua surtout à l'immoralité de ses concitoyens; nommé censeur, malgré l'opposition très vive des nobles, il lutta sans répit contre le luxe, contre le gaspillage des deniers publics, contre tous les abus qui régnaient dans le gouvernement; mais il ne proposa aucune réforme capable d'atteindre à sa source même le mal dont souffrait la République. Le Sénat ne resta pas non plus indifférent. Il créa en Italie de nombreuses colonies; ces distributions de terre apportèrent sans doute quelques soulagements à la plèbe laborieuse; mais elles ne mirent aucune entrave sérieuse à l'accroissement de la grande propriété. 

Quelques hommes d'Etat, par exemple Laelius, l'ami de Scipion Émilien, songèrent à proposer une loi agraire; mais ils redoutèrent l'opposition qu'une telle mesure devait soulever. Ce projet fut repris par Tibérius Sempronius Gracchus. Tibérius Gracchus appartenait à l'une des plus illustres familles plébéiennes de Rome. Sa mère, Cornélie, est restée célèbre entre toutes les Romaines par l'élévation de son esprit et les grandes qualités de son coeur. En revenant d'Espagne, où il avait bravement combattu contre Viriathe et les Espagnols révoltés, Tibérius remarqua que l'Etrurie était presque inculte et déserte; arrivé à Rome, il vit la foule des prolétaires, oisive, misérable, dangereuse pour la République. Ce double spectacle lui inspira la résolution de proposer une réforme fondamentale, une loi agraire. Son idée était de reprendre aux nobles une partie au moins des terres publiques qu'ils occupaient sans payer aucune redevance, de diviser ces terres en lots de moyenne étendue et de les distribuer aux citoyens pauvres qui encombraient Rome. Il fut élu tribun de la plèbe en l'année 133, et dès qu'il fut entré en charge, il présenta son projet de loi agraire. Le principe de ce projet était le suivant : 

« Nul ne devait posséder plus de 500 arpents de terres publiques; tous ceux qui en occupaient davantage les rendraient à l'État moyennant certaines indemnités; les terres ainsi reprises seraient divisées en lots de 30 arpents, qui seraient distribués à des citoyens et à des Romains pauvres, sous certaines conditions; une commission de trois citoyens ou triumvirs serait nommée tous les ans par l'assemblée du peuple, pour prendre toutes les mesures nécessaires à l'application de la loi ». 
Les nobles, menacés dans leurs intérêts, tirent au projet de Tibérius une opposition acharnée. Ils gagnèrent un des collègues de Tibérius, M. Octavius, qui opposa son veto, comme il en avait le droit, au projet de loi. La constitution de Rome n'offrait à Tibérius aucun moyen légal de vaincre l'opposition de M. Octavius. Il eut le tort de recourir à un moyen illégal : bien que la personne des tribuns fut inviolable, il fit prononcer par l'assemblée tribute la déposition de M. Octavius. La loi fut ensuite votée et promulguée. Mais il était très difficile de l'appliquer équitablement. Tibérius comprit ces difficultés; toutefois, décidé à poursuivra son oeuvre sans faiblesse, il voulut se faire réélire tribun pour l'année suivante. Les nobles l'accusèrent alors d'aspirer à la royauté et provoquèrent des troubles sur le Forum, le jour où devait avoir lieu l'élection des nouveaux tribuns. Au milieu de ces troubles, une bande d'émeutiers conduits par Scipion Nasica, le chef de la faction oligarchique, se précipita sur Tibérius et l'assassina. Après la mort de Tibérius, les nobles, sans oser faire abroger directement sa loi agraire, transférèrent aux consuls les attributions de la commission des triumvirs. Or les consuls appartenaient toujours à l'aristocratie.

L'oeuvre de Tibérius Gracchus fut ainsi détruite; mais les nobles trouvèrent un ennemi plus redoutable encore dans son frère. C. Sempronius Gracchus. Orateur fougueux, âme violente, Caius Gracchus déclara au parti oligarchique une guerre sans merci. Malgré l'opposition du Sénat, il fut élu tribun en l'an 123; il se fit réélire l'année suivante. Inspiré par une double passion, le désir de venger son frère et la haine des grands, Caius porta à la noblesse les coups les plus rudes. Afin de s'assurer l'appui de toute la plèbe, il fit décider que l'État distribuerait à tout citoyen pauvre qui habitait Rome, 5 boisseaux de blé par mois au prix de 24 centimes le boisseau; il fit rendre à la commission des triumvirs toutes ses attributions, ce qui permit de nouveau d'appliquer la loi agraire de Tibérius; il fit décréter la fondation de coloniesà Capoue, Tarente, Corinthe et Carthage. Puis il porta la division au sein de ses adversaires. Parmi les riches, les uns formaient l'ordre sénatorial; les autres appartenaient à l'ordre équestre

C. Gracchus fit voter une loi d'après laquelle les chevaliers seuls devaient faire partie des jurys criminels, à l'exclusion des sénateurs; en outre, il fit accorder aux chevaliers de nombreux avantages. Les deux parties de la ploutocratie formèrent dès lors deux groupes ennemis, ce qui affaiblit beaucoup la faction oligarchique. Pour venir à bout de cet adversaire implacable, le sénat adopta une politique nouvelle. Avec l'aide d'un tribun, Livius Drusus, il fit proposer une série de lois qui semblaient plus favorables encore à la plèbe que les lois de Tibérius et de Caius Gracchus. La plèbe romaine se laissa prendre au piège, et la popularité de Caius commença à diminuer. Caius chercha alors des partisans hors de Rome, chez les Italiotes; le parti sénatorial fit croire à la plèbe que Caius se déclarait contre elle et voulait la sacrifier aux Italiotes. Aussi Caïus ne fut-il pas réélu tribun pour l'année 121. Quelques mois plus tard, il fut tué, comme son frère Tibérius, au milieu d'une émeute habilement provoquée par ses ennemis. 

L'oeuvre des Gracques avait échoué; après leur mort, l'aristocratie sénatoriale fut plus que jamais maîtresse du pouvoir. Mais la corruption et l'incapacité des magistrats, consuls, préteurs, proconsuls ou propréteurs, en particulier les scandales qui éclatèrent pendant les premières années de la guerre de Jugurtha (112-108) soulevèrent l'indignation du peuple. Un plébéien d'Arpinum, Marius, très ambitieux malgré son apparence rude et grossière, d'ailleurs général très habile, fut porté au consulat (107); ses victoires sur Jugurtha (107-105), sur les Cimbres et les Teutons (104-101) mirent le comble à sa popularité. Tout puissant dans Rome, Marius prit en faveur de la plèbe une mesure capitale. Jusqu'alors les prolétaires, c.-à-d. ceux qui ne possédaient rien, n'étaient pas admis dans les légions. Marius mit fin à cet état de choses; il ouvrit les rangs des légions à tous les citoyens sans distinction de classe ni de fortune. Dès lors les prolétaires se firent soldats en masse; le service militaire devint pour eux un métier. Attachés à la personne de tout général qui savait les mener à la victoire et leur procurer beaucoup de butin, ils ne souhaitèrent plus que la guerre; ils se dévouèrent corps et âme à leurs chefs victorieux, et servirent sans aucun scrupule leurs ambitions politiques. Dans Rome même, Marius se montra favorable à la démagogie; mais les excès de deux agitateurs, Saturninus et Glaucia, amenèrent une réaction, et le parti sénatorial redevint tout-puissant.

Un nouvel ennemi se dressa bientôt contre lui. Le tribun Livius Drusus, guidé par l'exemple des Gracques, comprit qu'aucune réforme sérieuse ne pourrait être accomplie tant que la populace romaine ne serait pas modifiée, renouvelée en quelque sorte par des éléments nouveaux. Son projet était d'accorder le droit de cité romaine à tous les Italiotes. Tous les partis, dans Rome, se coalisèrent contre lui; Livius Drusus fut assassiné. Ce meurtre provoqua un soulèvement des Italiotes contre la domination de Rome. Cette domination était devenue pour eux de plus en plus lourde et oppressive. Puisque les pouvoirs publics, à Rome, se montraient obstinément hostiles à toute réforme qui aurait pu améliorer leur condition, ils résolurent de secouer le joug de Rome et de former en dehors d'elle un Etat italien. L'insurrection éclata d'abord dans l'Italie centrale, et delà se propagea dans toute la péninsule. La capitale des Italiotes fut placée dans la ville de Corfinium, qui prit le nom d'Italica. Le sénat romain combattit vigoureusement la révolte; grâce à l'habileté et à l'énergie de ses généraux, notamment de L. Cornelius Sylla, il en triompha sur les champs de bataille; mais il eut la sagesse d'accorder aux Italiotes vaincus, sans aucune réserve, ce droit de cité pour lequel ils avaient pris les armes. Désormais furent citoyens romains tous les habitants de l'Italie, sauf les Gaulois qui résidaient an Nord du Pô (88 av. J.-C.).

Après quelques années de troubles pendant lesquelles Marius et ses partisans, maîtres de Rome, y commirent des excès épouvantables, la noblesse trouva un chef politique aussi habile que dénué de scrupules dans Sylla. Après la défaite des Italiotes, Sylla s'était fait décerner le commandement de la guerre contre Mithridate; lorsqu'il revint à Rome, après avoir vaincu le roi de Pont, il fut le maître de la République.

Sylla s'arrogea, sous le titre de dictateur, une autorité extraordinaire et illimitée. Il en profita d'abord pour faire mettre à mort tous ses ennemis et tous les ennemis de l'oligarchie; puis il introduisit dans la constitution de l'Etat de nombreuses réformes, destinées à concentrer entre les mains du sénat et du parti sénatorial tous les pouvoirs publics. Il dépouilla l'ordre équestre de tous ses privilèges; il s'efforça d'affaiblir le rôle des assemblées du peuple, et d'annuler l'autorité des tribuns de la plèbe. Il décréta qu'à l'avenir les consuls et les préteurs passeraient à Rome ou en Italie leur année de charge, sans exercer aucun commandement militaire, et qu'ensuite ils seraient envoyés dans les provinces comme proconsuls et propréteurs; qu'aucun citoyen ne pourrait exercer la même magistrature plusieurs années de suite, ni même exercer deux magistratures différentes sans qu'elles fussent séparées par un intervalle minimum de deux années pleines. Enfin, les jurys criminels furent réorganisés, et les sénateurs seuls purent en faire partie, à l'exclusion des chevaliers. L'oeuvre de Sylla était logique, bien conçue et bien coordonnée; elle visait à assurer la toute-puissance du parti sénatorial. Lorsqu'il jugea que son but était atteint; il abdiqua. Un an plus tard, il mourut (78). 

La fin de la république

Aussitôt après la mort de Sylla, son oeuvre fut attaquée; c'est là le sort commun de toutes les oeuvres, qui ne s'inspirent pas, si peu que ce soit, de l'intérêt général, qui ne sont que des oeuvres de parti. Le sénat résista d'abord avec succès aux attaques qui furent dirigées contre son omnipotence; contre la tentative du consul Aemilius Lépidus, contre l'insurrection de Sertorius en Espagne, contre les esclaves révoltés dans le Sud de l'Italie (Spartacus), le parti sénatorial fit appel à deux hommes, dont le rôle était déjà grand dans l'Etat, Pompée et Crassus. Pompée vainquit Lépidus et Sertorius; Crassus triompha des esclaves révoltés et de leur chef Spartacus. Mais ces deux hommes n'avaient que des ambitions personnelles; ils ne combattaient ni pour le bien de l'Etat, ui même pour un parti; ils ne visaient que leur élévation personnelle. Le sénat ne tarda pas à juger qu'ils devenaient dangereux, et il refusa de leur accorder pour leurs victoires les honneurs du triomphe. Aussitôt, ils abandonnèrent l'un et l'autre le parti sénatorial; d'un commun accord, ils firent alliance avec le parti démagogique. Le résultat de ce pacte fut double : d'une part, Pompée et Crassus furent élus consuls pour l'année 70; d'autre part, presque toutes les réformes politiques accomplies par Sylla furent abolies. Les chevaliers et les tribuns de la plèbe reprirent leur influence.

Si l'on veut bien comprendre l'histoire des dernières années de la République romaine, il est nécessaire d'insister sur cette attitude nouvelle des principaux personnages politiques. Ce sont les ambitions personnelles et purement égoïstes qui dominent tout. Les Gracques avaient été sincères et désintéressés; Marius et Sylla avaient été des chefs de parti, violents, cruels, dénués de scrupules, mais fidèles à leurs idées, à leurs passions, à leurs haines. Pompée, Crassus, même César adoptèrent une attitude bien différente. Ils ne se préoccupèrent ni du bien de l'Etat, ni même du triomphe d'un parti; ce qu'ils poursuivirent exclusivement, ce fut la conquête du pouvoir. Pompée, par exemple, au début de sa carrière, lorsque Sylla et l'oligarchie l'emportaient, se déclara leur partisan; il le resta tant qu'il y trouva quelque profit; mais lorsqu'il vit le Sénat lui refuser, après son retour d'Espagne et ses victoires sur Sertorius, les honneurs et les pouvoirs auxquels il prétendait, il n'hésita pas à renier toute sa politique passée et il devint l'allié de la démagogie et des tribuns de la plèbe, qu'il n'avait jusqu'alors cessé de combattre. Crassus agit de même; après avoir servi le Sénat, il se retourna contre lui. La politique de César fut en apparence plus une et plus constante, et le futur vainqueur des Gaulois demeura toujours un ennemi déclaré de la faction oligarchique; mais, lorsqu'il fut maître du pouvoir, il ne gouverna pas au nom des principes ou des traditions démocratiques. A la fin de la République, les anciens partis n'étaient plus pour les ambitieux que des instruments.

Il se forma pourtant, sous l'impulsion de quelques citoyens éloquents et honnêtes, un parti, que l'on peut appeler le parti constitutionnel parce qu'il s'était donné comme programme de défendre contre toutes les attaques les institutions républicaines. Les chefs les plus connus de ce parti furent Cicéron et Caton d'Utique. Ils réussirent à repousser victorieusement un premier assaut, la conjuration de Catilina. Catilina, jeune patricien « perdu de crimes et de dettes », voulait devenir le maître de Rome afin de s'enrichir par le pillage et les proscriptions. Il essaya de se faire nommer consul. Ayant échoué deux fois, il résolut de conquérir le pouvoir par la violence, et il prépara un complot. Cicéron, consul en l'année 63, déjoua la conjuration, fit condamner à mort les principaux complices de Catilina, et envoya contre ce dernier une armée, qui le défit à Pistoia. Catilina fut tué dans la bataille. 

Pompée vs. César.
Ce fut là une victoire sans lendemain. En effet, les trois personnages les plus ambitieux de la République, Pompée, César et Crassus, signèrent un pacte politique, une sorte d'alliance, connue sous le nom de premier Triumvirat. Ces trois hommes furent dès lors les maîtres de l'État. César, consul en 59, se fit décerner le gouvernement de la Gaule Cisalpine et de la Narbonaise, ce qui lui permit de conquérir la Gaule encore indépendante. Quant à Pompée, tous ses actes en Orient furent ratifiés. Le premier Triumvirat fut consolidé et renouvelé en 56. De nouveaux pouvoirs furent donnés aux trois signataires du pacte. César fut prorogé pour plusieurs années dans son gouvernement des Gaules; Pompée et Crassus furent consuls; puis ils reçurent pour cinq ans, à l'expiration de leur consulat, Crassus, le gouvernement de la Syrie, Pompée, celui de l'Espagne. Mais le triumvirat fut bientôt rompu par la mort de Crassus, qui périt au cours d'une expédition désastreuse dirigée par lui contre les Parthes (53). César et Pompée restaient seuls en présence. Ils ne pouvaient pas demeurer unis. Aussi ambitieux et aussi peu scrupuleux l'un que l'autre, il leur était également impossible de partager entre eux le pouvoir suprême et de se le céder mutuellement. La lutte fut d'abord sourde et indirecte. A Rome, Pompée, qu'effrayaient les excès de la démagogie, se rapprocha du parti oligarchique et constitutionnel. Bientôt le conflit devint plus aigu. 

Pompée et le Sénat sommèrent César de déposer tous ses pouvoirs; César ayant refusé, ils le déclarèrent déchu de son commandement et de son autorité. César, alors, passa le Rubicon; à la tête de ses légions, avec lesquelles il avait conquis la Gaule et qui lui étaient dévouées corps et âme, il marcha sur Rome. La guerre civile commença. César, maître de Rome, prit possession sans combat de toute l'Italie. Pompée n'osa pas y demeurer. Il passa en Grèce; César, après avoir vaincu son armée d'Espagne, l'y suivit, et le défit complètement à la bataille de Pharsale (48). Pompée voulut se réfugier en Egypte; mais il y fut assassiné sur l'ordre du roi Ptolémée. Après la mort de Pompée, ses partisans et ses alliés continuèrent la lutte pendant plusieurs années. César battit le roi de Pont, Pharnace, qui avait soulevé l'Asie Mineure; il remporta en Afrique la victoire de Thapsus sur les chefs pompéiens et sur le roi de Numidie, Juba; enfin il écrasa les dernières troupes des fils de Pompée dans le Sud de l'Espagne, à Munda, Devenu, par ces victoires répétées, le maître de tout le monde romain, César, comme jadis Sylla, se fit décerner à Rome un pouvoir illimité; les honneurs les plus extraordinaires lui furent conférés, et il n'est pas certain qu'il n'ait pas désiré la couronne et le titre de roi. Il posséda dans sa plénitude, sans bornes d'aucune sorte, la puissance politique et administrative suprême, ce que les Romains appelaient d'un seul mot, l'imperium. Il s'efforça du moins, d'en user sans haine. Sa conduite envers les partis et leurs principaux représentants, les mesures économiques dont il prit l'initiative, les réformes qu'il introduisit dans les institutions politiques, furent inspirées par un esprit très large, parfois même très élevé. Mais en 44 av. J.-C. une conspiration fut ourdie contre lui par plusieurs sénateurs, entre autres par Brutus et Cassius; César fut tué le 15 mars 44. Sa mort ne fit que retarder de quelques années l'établissement de l'Empire. La situation politique et morale de Rome ne fut pas modifiée par le coup de poignard qui frappa César.

Antoine vs. Octave.
Le parti oligarchique était incapable de gouverner l'Etat ; la démagogie était prête à commettre tous les excès; l'immense majorité des citoyens et des sujets de Rome désirait surtout la paix et un gouvernement assez fort pour l'imposer à tous. Le meurtre de César n'eut d'autre résultat que d'ouvrir une nouvelle période de luttes intestines. Le Sénat, guidé par Cicéron, qui prononça alors ses fameuses Philippiques, s'efforça de reconquérir le pouvoir, et déclara la guerre au principal lieutenant de César, Marc-Antoine. Il crut faire un coup de maître en s'alliant avec Octave, neveu et fils adoptif de César. Mais Octave et Antoine, qui tous deux aspiraient au pouvoir suprême, se rapprochèrent d'abord pour écraser leurs ennemis communs, et formèrent en 43, avec Lépide le second Triumvirat. Les plus illustres sénateurs, par exemple Cicéron, furent proscrits et massacrés. Brutus et Cassius , qui s'étaient réfugiés en Orient et y avaient réuni une armée nombreuse, furent vaincus et tués à Philippes (42). Maîtres du monde romain, Octave et Antoine consentirent tout d'abord à se le partager, toujours en s'adjoignant Lépide comme tiers. Mais ces deux ambitions ne pouvaient longtemps rester d'accord. Octave, après avoir par d'habiles mesures consolidé sa puissance dans les provinces occidentales, qu'il avait reçues en partage, profita des fautes commises par Antoine en Orient, en particulier de sa faiblesse à l'égard de la reine d'Egypte, Cléopâtre, pour lui déclarer la guerre. La lutte fut courte. Antoine, vaincu à la bataille décisive d'Actium (31 av. J.-C.) se tua en Egypte. L'Egypte, restée jusque-là nominalement indépendante, fut réduite en province romaine. Lépide avait été dépouillé de ses pouvoirs quelques années auparavant. 

Octave revint à Rome en l'an 29 av. J.-C. Il se fit décerner les plus hautes magistratures de l'État. Sans prendre aucun titre nouveau, sans s'arroger aucun pouvoir exceptionnel, mais simplement en réunissant dans sa main les principales attributions des magistrats ordinaires de Rome, il substitua à la République un gouvernement nouveau, l'Empire. Deux ans plus tard, le Sénat et le peuple lui donnèrent le nom d'Auguste, qu'il porta désormais. (A.-M. B.).

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