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L'aristocratie

L'aristocratie est le gouvernement des meilleurs, d'après l'étymologie (en grec aristos = meilleur, et cratos = domination). Ainsi entendue, cette forme politique serait évidemment le but auquel devrait tendre toute société, et si la qualification d'aristocratie n'avait été inventée que pour désigner un gouvernement réel des plus dignes, des plus capables, des plus vertueux, l'humanité aurait rétrogradé en ne s'attachant pas à ce gouvernement. Mais, en fait, le titre de meilleurs (optimates en latin) a été usurpé par les plus forts, par ceux qui, tenant le pouvoir, en ont usé dans un intérêt égoïste et pour l'oppression des plus faibles. Dans ce sens, que le mot a conservé, l'aristocratie est une classe privilégiée, dont les membres sont seuls investis des fonctions publiques, et échappent aux charges qui pèsent sur les autres habitants du même pays. 

Suivant qu'elle fait reposer son autorité sur le principe de l'ancienneté d'existence ou sur celui de la richesse, elle est dite aristocratie de naissance, et aristocratie de fortune ou timocratie. L'aristocratie de fortune se nomme encore aristocratie territoriale, si sa richesse consiste dans la grande propriété; aristocratie financière, si cette richesse consiste en capitaux. 

Les castes sacerdotales de l'Inde et de l'Egypte antique, qui s'appropriaient la puissance publique, tout ou partie de la propriété, et jusqu'au monopole de la science, étaient des aristocraties. En Grèce, les Spartiates formaient une aristocratie militaire, imposée par la conquête aux Laconiens et aux Hilotes. A Rome, l'aristocratie de naissance et l'aristocratie de fortune se trouvèrent généralement unies chez les mêmes hommes, les Patriciens, comme elles le sont encore souvent chez les nobles de la moderne Angleterre

A Carthage, le pouvoir appartenait aux plus riches marchands. Au Ve siècle de l'ère chrétienne, les invasions des tribus germaniques imposèrent aux provinces démembrées de l'Empire romain une aristocratie guerrière, qui s'appropria une grande partie du territoire; de cette aristocratie descendit la noblesse féodale, dominante pendant tout le Moyen âge, et qui devait défendre pied à pied tous ses privilèges jusqu'à la Révolution française. Les gouvernements de Gênes et de Venise étaient aristocratiques. Au XVIe siècle, les Européens, qui allèrent s'établir en Amérique, créèrent, en imposant l'esclavage aux Indiens, puis aux Noirs qui les remplacèrent dans les travaux des mines, un nouveau genre d'aristocratie, l'aristocratie de la couleur.

On ne doit confondre l'aristocratie ni avec l'oligarchie, qui en est la dégénération, l'abus, l'excès, ni avec la noblesse en général. Elle se distingue de cette dernière, en ce que les privilèges ne la constituent pas seuls, il faut qu'elle ait en outre le pouvoir. Un gouvernement aristocratique ne peut exister dans un pays où l'on a proclamé l'égalité de tous devant la loi, l'égale admissibilité de tous à tous les emplois, le partage égal des héritages entre tous les enfants d'un même père, c.-à-d. l'abolition du droit d'aînesse, des majorats et des substitutions. 

Mais quelle que soit la forme du gouvernement, on constate que le pouvoir reste restreint à un groupe social, une élite, au sens ou les sociologues entendent ce mot,  de qui dirige, administre la société, une groupe restreint, qui conserve la fonction de l'aristocratie proprement dite. Il y a toujours recours aux hommes placés en évidence, soit par leurs richesses, source d'une grande influence, soit par une illustre naissance, prestige auquel la multitude ne se soustrait pas complètement, soit par le talent, apanage de toutes les classes, et dont richesse et naissance ne sauraient tenir lieu. Dans notre société actuelle, cette nouvelle aristocratie ainsi comprise ne peut plus être un corps isolé et oppressif; elle n'a ni privilèges ni hérédité; loin d'être immobile et exclusive, elle se recrute en principe dans toutes les classes, et se renouvelle - toujours en principe - parce qu'elle est personnelle. En pratique, le jeu des réseaux, quand ce n'est pas du népotisme, ou des discriminations par l'argent, continuent de maintenir une clôture autour des classes dirigeantes dans la plupart des pays.

La démocratie même, quels que soient les idéaux d'égalité qu'elle revendique, dégénérerait en ochlocratie, si elle ne comportait pas aussi un élément aristocratique : cet élément, légitime et indestructible, avec la constitution d'une élite particulière, non pas forgée par les éléments qui viennent d'être dits, mais qui se constitue par le principe essentiellement démocratique qu'est l'élection. Les élus, la classe politique, forment ainsi en quelque sorte une aristocratie révoquable. (B.).


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