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Après plusieurs guerres
gagnées, et le danger de la conspiration de Catilina
étouffée, Pompée, consul
depuis 70, pouvait espérer en
avoir fini avec tous ses ennemis. Mais Catilina détruit fit place
à Jules César. Déjà
Jules César s'était illustré résistant seul
à la puissance de Sylla. Neveu de Marius,
il n'avait pas alors hésité à épouser la fille
de Cinna. bien qu'il se prétendit issu de
Vénus
et d'Anchise ,
afin de s'attacher le peuple; et depuis ce moment il n'avait rien négligé
pour justifier les pressentiments du dictateur,
soit en sollicitant une amnistie pour les amis de Lépidus (76);
soit en s'unissant à Pompée pour l'abolition des lois de
Sylla (74-70); soit en donnant des
jeux
magnifiques; soit en replaçant au Capitole
les trophées obtenus par Marius sur les Numides
et sur les Cimbres. Nommé grand
pontife, malgré son athéisme et
le désordre de ses mœurs (64),
il vit encore sa puissance s'accroître beaucoup sous le consulat
de Cicéron lui-même, tantôt
en soutenant les entreprises de Catilina et en protégeant ses complices,
tantôt en défendant la loi
agraire de Rullus, tantôt en demandant que la loi de Sylla concernant
les fils des proscrits fût abrogée. Il ne l'emporta pas cependant,
et peut-être ne s'en souciait-il guère; mais il y gagna de
dépopulariser Cicéron et l'aristocratie,
tandis qu'il se présenterait comme le seul héritier des Gracques,
de Saturninus et de Marius.
C'est ainsi que César
ne cessait de grandir aux dépens du consul,
du sénat, et de Catilina
lui-même, dont l'entreprise ne fut profitable que pour lui. Quand
Cicéron
sortit de magistrature, il voulait faire au peuple un tableau magnifique
de ses services. Excité par César, le tribun
Métellus Népos s'y opposa, sous prétexte que celui
qui n'avait pas permis aux accusés de se défendre ne devait
pas parler pour lui-même, et Cicéron fut réduit à
s'écrier :
«
Je jure que j'ai sauvé la patrie. »
Ces belles paroles excitèrent, en effet,
des acclamations universelles. Mais à peine M.
Porcius Caton lui avait-il fait décerner le titre de Père
de la patrie, que les dangers de la république
renaquirent plus redoutables que jamais : d'un côté Jules
César préteur, et qui, avant de partir pour l'Espagne ,
s'unit avec le riche Crassus; de l'autre le grand
Pompée,
qui revenait avec son armée victorieuse, et qui pensait, disait-on,
à en finir avec ce qu'on appelait la liberté romaine.
La conduite modérée de Pompée
dissipa toutefois les vives appréhensions que causait son retour.
Il se contenta d'un triomphe
magnifique, où il étala toutes les dépouilles de l'Orient
vaincu (63). Mais le sénat,
au lieu de s'attacher à lui et de s'en faire un contre-poids contre
le parti de César, le traita presque avec
hauteur, refusa de ratifier ses actes, et ne voulut pas accorder de terres
à ses vétérans. Cela s'explique par le nom des hommes
qui dirigeaient cette grande assemblée : c'étaient Lucullus,
irrité; Caton, trop scrupuleux à
une époque de violence; Cicéron,
qui voyait en Pompée un rival , et qui
se flattait de sauver le pays avec le seul appui de son éloquence,
du sénat et des chevaliers.
Or, c'est à ce moment même
que César revint du fond de l'Espagne
vainqueur et enrichi. L'occasion était belle; il se hâta d'en
profiter, en reconciliant Crassus et Pompée, et en leur proposant
de s'unir pour obtenir chacun ce qu'ils désiraient. Crassus
et Pompée s'empressèrent d'accepter
ses offres, sans se douter que les profits de cette alliance seraient surtout
pour lui. De là naquit le premier triumvirat
(59); une véritable monarchie
à trois. Il avait été convenu que César renoncerait
au triomphe pour solliciter le consulat. Il l'obtint
en effet, sans pouvoir empêcher que le sénateur Bibulus
ne lui fût donné pour collègue. Peut-être ses
deux nouveaux amis n'étaient-ils pas fâchés de le compromettre.
Quoi qu'il en soit, César déploya aussitôt la plus
merveilleuse habileté, en présentant une loi
agraire ainsi conçue :
«
Pour relever l'agriculture et repeupler les solitudes de l'Italie, on distribuera
aux pauvres les terres publiques, et, si elles ne suffisent pas, on achètera,
avec l'argent que Pompée a rapporté, des domaines particuliers.
».
Rien de plus sage et de plus utile en effet
que cette loi; les grands ne l'attaquèrent pas moins, à cause
de son auteur. Mais Bibulus, Caton,
Lucullus
et Cicéron luttèrent en vain :
leur résistance ne servit qu'à rendre les sénateurs
odieux et les triumvirs plus populaires. Maîtres du peuple, ceux-ci
résolurent de rompre cette fameuse union du sénat
et des chevaliers sur laquelle reposait toute
la politique de Cicéron. Il suffit pour cela de réduire d'un
tiers les fermages de l'Asie .
Depuis ce jour les triumvirs, et surtout César,
n'eurent plus qu'à dicter leurs volontés. Ils usèrent
largement de ce droit, soit pour faire ratifier les actes de Pompée,
soit pour se venger de leurs ennemis, soit même pour vendre aux rois
étrangers l'amitié du peuple romain. Ptolémée
Aulète l'acheta 6000 talents. Ils s'en servirent pour combler
le peuple de largesses et de jeux (58).
Puis vint l'heure de la récompense,
qui fut magnifique : le peuple prit sur lui de conférer pour cinq
ans à César le gouvernement de la Gaule Cisalpine
et de l'Illyrie ,
avec trois légions. C'était
lui livrer les clefs de Rome ;
et cependant le sénat, tremblant, y ajouta la Gaule Transalpine
et une quatrième légion. Peut-être les sénateurs
et-les deux autres triumvirs espéraient-ils
que César s'y ferait oublier ou bien même qu'il y périrait.
César,
au contraire, comptait sur son génie et sur sa fortune, et il partit
avec joie à la conquête d'une gloire et d'une armée
qui lui donneraient ensuite l'empire du monde méditerranéen.
Si abaissée que fût l'aristocratie
romaine, elle renfermait encore deux hommes qui, l'un par la fermeté
de son caractère, l'autre par l'irrésistible ascendant de
son éloquence, semblaient capables de la relever : c'étaient
Caton
et Cicéron. Les triumvirs jugèrent
prudent de s'épargner cette crainte, et il leur suffit pour cela
de déchaîner le tribun'
Clodius,
principal ministre de César absent. Les sénateurs,
les chevaliers, et tous les bons citoyens eurent
beau s'unir alors pour protéger le vainqueur de Catilina,
il lui fut défendu de s'approcher de plus de quatre cents milles
de la ville qu'il avait sauvée. Quant à Caton, dont la conduite
ne prêtait à aucune accusation, on l'éloigna sous prétexte
d'une mission en Orient. Il s'agissait de l'île de Chypre
à réduire en province et de bannis à réintégrer
ensuite dans Byzance .
Les triumvirs et Clodius demeuraient ainsi maîtres
de Rome.
Ce fut là le plus beau moment du triumvirat; car ces trois volontés
paraissaient n'en former qu'une seule; mais ce parfait accord ne pouvait
se maintenir qu'autant qu'il y aurait des ennemis communs à renverser,
et du jour où ces trois ambitieux demeurèrent seuls debout
sur les ruines de la république, une
nouvelle question s'éleva : Comment et au profit de qui le triumvirat
finira-t-il? En vain essayèrent-ils eux-mêmes de se faire
illusion, en rappelant ensemble Cicéron, en humiliant Clodius, en
renouvelant leur alliance avec la plus grande solennité (56),
la guerre civile était au fond de leur apparente concorde, concordia
discors.
La mort de Crassus
(53), qui alla bientôt après
se faire tuer par les Parthes, aggrava encore
ces tristes symptômes. Si peu important que fût ce personnage
par lui-même, ses immenses richesses lui donnaient une grande puissance,
et l'on avait coutume de la considérer comme nécessaire pour
maintenir l'équilibre entre Pompée
et César. Il en fut de même de la
fin prématurée de Julia. Fille de
César et femme de Pompée, Julia s'était toujours appliquée
à resserrer les nœuds qui unissaient ces deux ambitieux. Placés
désormais en présence l'un de l'autre, Pompée et César
n'étaient plus que deux rivaux, qui guettaient l'occasion de se
supplanter mutuellement et de régner sans partage sur le monde romain.
A voir les choses légèrement, qui ne croirait que tout l'avantage
fût pour Pompée? Consul en l'année 55,
il ne part pas l'année suivante pour l'Espagne ,
sa province, et il demeure aux portes de Rome,
comme pour y attendre que l'anarchie lui livre la suprême puissance;
en 52 il est nommé seul consul,
avec une autorité absolue; en 51
il se fait proroger pour cinq ans dans son proconsulat d'Espagne, avec
le droit de prendre chaque année 1000 talents dans le trésor.
Joignons à cela la destruction de Clodius
par Milon, et l'exil de Milon, et l'appui du sénat
et des chevaliers. Il semblait que Pompée
fût un souverain paisible, et qu'il n'eût plus qu'à
s'enivrer des applaudissements dont son vaste théâtre retentissait
chaque jour. Mais tandis que Pompée jouit ainsi de sa puissance
présente, et qu'il oublie la gloire qui l'a seule élevé
si haut, voyons comment son rival se prépare a lui succéder
: c'est en Gaule
que l'affaire se noue.
Maîtres depuis longtemps de la Gaule
Cisalpine et de l'Espagne, les Romains n'avaient
pas encore osé franchir les Alpes, lorsque Marseille
les appela en 153. Ils la secoururent,
et s'éloignèrent aussitôt. Mais appelés de nouveau
en 125, ils se montrèrent moins
désintéressés. Sept ans à peine s'étaient
écoulés que toute la vallée du Rhône et tous
les rivages de la Méditerranée
formaient une nouvelle province, dont les colonies
d'Aix
et de Narbonne
leur garantissaient l'obéissance. C'était autant qu'il leur
en fallait pour s'assurer toujours le chemin de l'Espagne .
Interrompue alors, et pour bien longtemps, tantôt par les invasions
des Cimbres, tantôt par la guerre
civile, la conquête de la Gaule ne fut reprise qu'en 58,
par Jules César. Cependant ces soixante
années ne furent pas complètement stériles. Rome
les employa à se faire des alliés et à alimenter les
divisions. C'était ainsi qu'elle avait vaincu l'Espagne : ce fut
aussi le secret de ses triomphes dans la Gaule. La guerre dura 9 ans, et
lorque il eut achevé de vaincre les Gaulois, César su se
montrer magnanime. Loin de punir les vaincus des terribles efforts qu'ils
lui avaient imposés durant huit années entières, il
ne parcourut la nouvelle province dont il venait de doter sa patrie que
pour lui faire oublier sa défaite, respectant ses coutumes, son
gouvernement, sa religion, réconciliant les partis ennemis, et ne
l'astreignant qu'à un tribut de quarante millions de sesterces,
qu'il eut même soin de déguiser sous le nom de solde militaire.
Ce n'était pas assez pour lui d'avoir
acquis en Gaule
une admirable armée et une merveilleuse
gloire; César voulait que les peuples qu'il
venait de soumettre fussent plutôt ses clients
que les sujets de Rome ,
et qu'après avoir été l'instrument de sa gloire ils
devinssent celui de son ambition. Ce calcul réussit : les Gaulois,
qui l'admiraient, accoururent en foule sous ses drapeaux. Ils se vengèrent
avec lui de leur liberté perdue en accablant celle de Rome. Tel
était l'homme que Pompée, vieilli,
et que le sénat, corrompu et faible, osaient provoquer incessamment;
et cependant César les avait avertis de ce qu'ils avaient à
craindre. Comme on lui refusait le consulat, il
s'était écrié dès l'année 52
:
«
Eh bien, cette épée me donnera ce qu'on me dénie avec
tant d'injustice ».
Son absence enhardissait ses ennemis. Ils
crurent bientôt qu'il n'y avait plus qu'à frapper, et, au
lieu d'attendre l'heure où son commandement expirait, ils résolurent
de le rappeler aussitôt (50);
c'était fournir des armes à son ambition. Il s'empressa de
déclarer qu'il était prêt à se démettre,
à la seule condition que Pompée,
dont les pouvoirs étaient bien plus illégaux que les siens,
consentirait à faire de même. Le sénat avait si bien
conduit cette affaire, que César semblait
maintenant le véritable défenseur de la loi et de la liberté:
rien n'est plus misérable que la faiblesse unie ainsi à la
colère. Or, Pompée ne voulait pas renoncer à l'autorité
souveraine qu'il exerçait déjà depuis plusieurs années.
Plus modéré que César, il n'était pas moins
ambitieux, et leurs moyens seuls différaient. D'ailleurs le vainqueur
de Sertorius, de Spartacus
, des pirates, de Mithridate, ne pouvait pas
redouter la guerre; et il la craignait si peu en effet qu'il ne daignait
pas même la préparer :
«
Je n'aurai , disait-il, qu'à frapper du pied le sol de l'Italie,
pour qu'il en sorte des légions.-»
Le présomptueux général
oubliait que son nom s'effaçait maintenant devant celui de son rival,
et qu'il avait dit lui-même à Sylla
:
«
Rappelez-vous que le soleil levant a plus d'adorateurs que le soleil couchant.
»
Il obligea ensuite César
à lui envoyer deux légions,
qui devaient aller combattre les Parthes
et que le sénat cantonna à Capoue ;
et, convaincu que tous les soldats de son rival l'abandonneraient s'il
osait désobéir, il obtint du sénat 1° des pouvoirs
extraordinaires, quoiqu'il ne fût alors que simple citoyen; 2°
la déclaration que César serait considéré comme
ennemi public s'il ne quittait immédiatement son armée et
sa province (3 janvier 49). En vain
Curion,
en vain César, en vain les tribuns Longinus
et M. Antoine protestent-ils contre
cette dictature de Pompée,
contre cette dégradation imméritée du vainqueur des
Gaules .
Le sénat s'obstine, Pompée menace, et les tribuns ne se sauvent
qu'en cherchant un asile dans le camp de César. César n'avait
alors qu'une légion sous sa main; mais son rival lui fournissait
une occasion trop favorable pour que l'hésitation fût possible.
A peine a-t-il recueilli les tribuns fugitifs, qu'il exhorte ses soldats,
qu'il franchit le Rubicon ,
qu'il prend Ariminum, et qu'il s'élance sur le chemin de Rome
au milieu des acclamations de l'Italie .
Cependant ses autres légions se rapprochent, et la Gaule lui promet
dix mille fantassins, six mille cavaliers.
Ces terribles nouvelles tombèrent
comme un coup de foudre sur les ennemis de César.
Le sénat et Pompée
eurent beau affecter le plus grand calme : comme ils n'avaient pas de soldats,
et que le peuple faisait hautement des vœux pour César, il leur
fallut bien quitter Rome, pour aller défendre sur un autre terrain
ce qu'ils nommaient encore la république
et la liberté. César n'eut donc qu'à marcher pour
conquérir. Maître de l'Ombrie
et de l'Étrurie ,
il n'éprouva de résistance sérieuse que devant Corfinium,
et ne fut pas même arrêté par la redoutable défection
de Labiénus. Sa douceur lui conciliait dès lors ceux que
la crainte n'aurait pu lui soumettre. Il n'avait à la bouche que
les mots d'amitié, de pardon et de paix, tandis que l'on ne savait
pas si Pompée victorieux ne prendrait pas modèle sur Sylla
: Pompeius noster syllaturit, proscripturit. Que faire alors? On
avait déjà fui de Rome,
il fallut fuir aussi de Capoue ;
et Brindes
même ne fut pas un assez sûr asile. Comme César approchait,
Pompée s'embarqua pour l'Épire .
C'était un triste présage que ces fuites successives, qui
livraient d'abord sans défense le centre même de l'empire
: ajoutons à cela la Sardaigne
et la Sicile
soumises par Valérius et Curion.
César n'avait
pas de vaisseaux; il ajourna la poursuite
de Pompée, et remonta vers Rome,
en passant par Formies ,
où il visita Cicéron. Rome ne résista
pas un instant : aussi César ne s'y signala-t-il que par la plus
grande modération. Sa seule violence fut contre les portes du trésor
qui renfermait l'aurum gallicum, et qu'il distribua à ses
soldats, Gaulois pour la plupart :
«
J'ai vaincu la Gaule, disait-il; cet or n'est plus nécessaire, et
d'ailleurs le temps des armes n'est pas celui des lois. »
Il ne méprisait pas cependant les apparences
de la légalité, puisqu'il eut soin de convoquer un nouveau
sénat
et qu'il renouvela l'offre d'abdiquer si Pompée voulait l'imiter.
C'était alors en Espagne
que se trouvaient les principales ressources de Pompée. César
y courut, et en partant il résuma d'un mot toute cette guerre :
«
Je vais, dit-il, combattre une armée sans général,
et j'irai combattre ensuite un général sans armée.»
Cette campagne fut pénible, mais courte.
Petreius et Afranius furent réduits à déposer les
armes. Varron, qui commandait l'Ultérieure,
n'essaya pas même de lutter. Cependant Lépidus gardait Rome,
et M. Antoine maintenait l'Italie .
Malgré de si beaux triomphes, les bruits les plus sinistres circulaient
sur César et sur ses lieutenants. C'est
sur la foi de ces nouvelles que Cicéron
se déclara pour Pompée. Il avait
jusque alors hésité à le faire, malgré tous
ses antécédents, parce qu'il ne redoutait pas moins Pompée
que César. Mais, soit qu'il craignit de se compromettre trop gravement,
soit qu'il eût achevé de former sa conviction , il alla s'embarquer
à son tour, et rejoignit sans espérance les légions
de l'aristocratie. Il écrivait alors à Atticus
: Utergue vult regnare, et quoiqu'il arrivât, il pensait que
c'en était fait de la république.
Revenu à Rome,
César exerça pendant onze jours la dictature,
que Lépidus lui avait fait déférer par le peuple,
et il sut mettre à profit ce peu de temps pour se concilier le peuple,
pour rappeler les bannis, pour rétablir les fils des proscrits ,
pour conférer le droit de cité aux Cisalpins, pour faire
nommer ses partisans magistrats. Restait maintenant à vaincre Pompée
(décembre 49 ). Or les Pompéiens
avaient bien employé tous les loisirs que leur laissait César,
et ils n'avaient pas moins de neuf légions, de sept mille cavaliers,
de six cents vaisseaux, avec d'immenses richesses et les plus grands généraux
de la république. Il semblait que Rome
fût transportée à Dyrrachium .
César, qui n'avait, au contraire, que vingt mille hommes et six
cents chevaux, n'hésita pas cependant à passer en Épire .
Ni la perte de sa flotte, ni les terribles
échecs qu'il essuya devant Dyrrachium, ni la famine, qui réduisait
ses soldats à se nourrir de racines et de lait, ne le purent décourager.
C'est que César, qui connaissait
parfaitement et ses vétérans et lui-même, n'ignorait
pas davantage les dangers auxquels était exposé son rival
malgré ses neuf légions et
ses richesses : soldats moins braves et indisciplinés; sénateurs
désobéissants; chefs trop nombreux, qui ne songeaient qu'à
eux-mêmes, et qui accusaient Pompée
de ne se considérer que comme le roi des rois. Parmi ceux-ci figurait
Cicéron,
qui, n'ayant apporté au camp des Pompéiens que son découragement
et ses moqueries, était plutôt un dissolvant qu'une force.
D'ailleurs César, dépourvu d'argent
et de vivres, gagnait tout à brusquer le dénouement de cette
guerre. Il s'éloigna donc de Dyrrachium ,
pour accabler Scipion, qui arrivait d'Orient
avec deux légions, et dans l'espérance que les Pompéiens,
enhardis, s'empresseraient de le poursuivre. Jamais plan ne fut plus heureusement
exécuté. Les deux armées ne tardèrent pas à
se trouver en présence dans la plaine de Pharsale
(9 août 48).
Pompée seul continuait à
soutenir qu'il ne fallait que traîner la guerre en longueur. L'imprudence
de ses partisans ou un destin plus fort l'obligèrent à livrer
bataille, et l'on sait quelle en fut l'issue. « Eh quoi! s'écria-t-il
bientôt, jusque dans mon camp ! » et jetant loin de lui tous
les insignes du commandement, il s'enfuit seul jusqu'au Pirée ,
d'où il s'embarqua pour Mytilène ,
et puis pour l'Égypte .
Cependant César parcourait le champ de bataille, afin d'arrêter
le massacre et en répétant sans cesse : «-Ils
l'ont voulu ». Mais il comprit que sa victoire était bien
incomplète si le chef des vaincus lui échappait; et aussitôt
il vola à sa poursuite, sans se laisser effrayer par la flotte de
Cassius.
Lorsqu'il arriva devant Alexandrie,
Théodote lui présenta la tête de son rival. Il détourna
les yeux et pleura; et toutefois ce meurtre avait seul achevé l'œuvre
de Pharsale .
Peu s'en fallut d'ailleurs qu'il n'éprouvât
bientôt le même sort, lorsque escorté de quatre mille
hommes seulement il osa réclamer une vieille dette de 10.000.000
de sesterces, et même intervenir entre Ptolémée
XII et Cléopâtre. Assiégé
par une armée considérable et par toute la population d'Alexandrie,
il ne fallut rien moins que toute son audace et l'admirable solidité
de ses quatre mille vétérans pour ne pas périr. Deux
légions,
qui lui vinrent d'Asie ,
et l'alliance de Mithridate le Pergaménien changèrent même
tout à coup cette paisible résistance en une éclatante
victoire. César en profita aussitôt pour couronner Cléopâtre
et Ptolémée XIII (47).
Le vainqueur s'oublia ensuite, durant trois mois entiers, aux pieds de
Cléopâtre, et il ne sortit de cette ivresse qu'à la
nouvelle des progrès menaçants que ses ennemis faisaient
partout : en Asie, en Espagne ,
en Afrique ,
à Rome
même, où M. Antoine se montrait tout à fait inférieur
aux circonstances. Il commença par l'Asie, où Pharnace, l'indigne
fils du grand Mithridate, ne cessait de grandir
sous le nom de Pompée. II ne lui fallut
que cinq jours et un combat pour dissiper cette spécieuse puissance
et pour régler le sort de l'Asie.
«
Heureux Pompée, s'écriait-il en se voyant si facilement obéi,
d'avoir obtenu à si peu de frais le surnom de Grand! »
De là César
se rendit à Rome,
où on venait de le nommer de nouveau dictateur
et consul pour cinq ans avec le tribunat viager
(septembre 47). A sa voix tous les
désordres s'apaisèrent, et il régna comme un souverain.
Cette toute-puissance, il s'en servit non pour se venger, mais pour abaisser
toutes les dignités de la république,
pour récompenser ses compagnons, pour prodiguer le droit de cité,
pour avilir le sénat, où l'on vit
avec horreur des centurions, des soldats, des
barbares prendre place. Il fit plus, et, chef de la démocratie,
il s'arrogea le droit populaire de conférer les magistratures, en
nommant des consuls, et en se renommant lui-même consul et dictateur.
Pendant ce court séjour de Jules César à Rome un autre
fait montra encore mieux que la république n'était plus en
effet qu'une vaine chimère, une ombre sans corps. Comme les soldats
de la dixième légion s'étaient
révoltés, César les réunit, et les licencia
en leur disant : « Allez, Quirites ». Ce mot leur parut une
injure, qu'ils le supplièrent de rétracter. Eux citoyens!
eux Quirites! non ce sont des soldats, des vainqueurs, des compagnons de
César. Aux citoyens désormais l'obéissance et la honte;
aux soldats seuls la gloire et la domination.
Après le moment où César
avait quitté le champ de Pharsale ,
les républicains n'avaient pas accepté cette défaite
comme la ruine définitive de la république, et, changeant
seulement de théâtre, ils avaient tourné leurs espérances
vers l'Afrique. Là ils eurent bientôt dix légions commandées
par Scipion, par Varus,
par Caton, par Labiénus, et soutenues par
les puissantes phalanges de Juba, roi de Numidie .
Cicéron,
à qui les Pompéiens avaient d'abord déféré
le commandement, l'avait refusé, et, jugeant sans doute que la partie
était perdue, il n'avait plus songé qu'à faire la
paix avec le vainqueur. César comprit qu'il était temps d'arrêter
ces menaces, et, s'élançant tout à coup vers l'Afrique ,
il osa y débarquer avec trois mille cent cinquante soldats (46).
De même qu'à Dyrrachium
cette témérité faillit le perdre; il gagna cependant
l'alliance de Sitius et de la Maurétanie ,
et, rejoint peu après par deux de ses meilleures légions,
il put prendre l'offensive. Il lui suffit alors d'une victoire à
Thapsus pour réduire de nouveau le parti Pompéien, dont tous
les chefs périrent ou se tuèrent. Parmi ceux-ci fut Caton
d'Utique, qui se prépara froidement à la mort par la
lecture du Phédon. Caton ne pouvait plus vivre en effet :
représentant des vertus et des idées d'un autre âge,
il n'était plus qu'un anachronisme vivant parmi ses contemporains.
Tant que les Pompéiens avaient occupé
l'Afrique on avait pu regarder encore leur défaite comme incertaine;
après Thapsus ce doute était impossible, et le sénat
le prouva aussitôt par les lâches honneurs qu'il accumula sur
César.
Nommé dictateur pour dix ans, censeur
pour trois, tribun à vie et demi-dieu,
il eut de plus le droit de conférer la moitié des charges
curules et de distribuer les provinces prétoriennes. La monarchie
date de ce jour. César inaugura son avènement par des fêtes
magnifiques et par quatre triomphes, sur Pharnace, Juba,
l'Egypte ,
et la Gaule .
En vain, l'année suivante, les fils de Pompée entreprirent-ils
encore de protester contre cette inévitable révolution, ni
leurs douze légions, ni les conseils de Labiénus et de Varus,
ni leur flotte, ne sauvèrent la république expirante. La
victoire de Munda
ruina d'un coup leur entreprise, et ils y périrent tous, à
l'exception de Sextus Pompée, qui erra dans les Pyrénées.
César revint à Rome,
où il n'en fut pas plus puissant. Seulement il n'était que
demi-dieu, il fut dieu tout à fait; il n'avait triomphé que
des étrangers, il triompha cette fois pour la guerre civile; il
n'était dictateur que pour dix ans, il le fut à vie; et de
plus imperator, prince de sénat;
etc. La propagande veut qu'on voulût aller plus loin, mais qu'il
refusa.
Si cette grande chute de la république
romaine peut inspirer d'abord quelque tristesse, il faut du moins convenir
que César usa presque toujours dignement
de sa toute-puissance, soit qu'il s'agit de pardonner à Marcellus
et à Ligarius, soit qu'il s'agît de soulager la misère
du peuple, soit qu'il s'agit de réformes ou de travaux publics.
Citons seulement parmi toutes ces réformes, les provinces mieux
administrées, les concussions réprimées, le droit
de cité largement accordé aux vaincus, qu'il faut absolument
réconcilier avec Rome; et parmi ces travaux, le cadastre de l'empire
entrepris, des routes nombreuses, le port d'Ostie, les marais Pontins en
partie desséchés, Carthage
et Corinthe
renaissant de leurs ruines. Que dirons-nous ensuite de ce qu'il se proposait
d'accomplir si le temps ne lui eut pas manqué.
Mais c'était peu d'avoir détruit
la république; César semblait prendre
plaisir à triompher incessamment de cette ruine, soit en remplissant
le sénat d'étrangers et en faisant tout seul des sénatus-consultes;
soit en se jouant des plus hautes dignités; soit en créant
des patriciens; soit en s'entourant des ambassadeurs des rois, et surtout
en retenant Cléopâtre, qui
paraissait régner et sur lui et sur l'empire, grande imprudence,
que ne justifiait même pas le mépris que méritaient
la plupart de ses ennemis. Les formes, en politique, sont souvent plus
que les choses mêmes. On veut bien être esclave, non le paraître.
Bientôt même ces provocations quotidiennes ne lui suffirent
plus. Si puissant qu'il fût, sa puissance n'était qu'un accident
qui finirait avec lui; il songea à la convertir en un fait permanent,
à devenir roi, soit que ce titre nouveau flattât son orgueil,
soit qu'il voulût donner à son pays une constitution durable.
C'était devancer de trop loin l'oeuvre du temps, et il y échoua.
A peine entrevit-on ses desseins à cet égard, que beaucoup
ne s'occupèrent plus qu'à en prévenir le succès
par sa mort.
De là la fameuse conspiration de
Brutus
et de Cassius, qui se flattaient de relever la
république
en en sauvant du moins le nom. Nous n'insisterons pas sur ces événements.
C'était le jour où César allait
proposer au sénat la grande expédition
qu'il préparait depuis longtemps contre les Parthes,
et publier la liste de tous les magistrats pour les trois années
suivantes. On prétend aussi qu'il comptait demander le titre de
roi, et on résolut de l'immoler avant cette nouvelle usurpation.
Les bons avis ne manquèrent pas à César. Il n'en tint
compte. Outre qu'il se souciait peu de vivre ou de mourir, il pensait,
et avec raison, que Rome
était plus intéressée que lui-même à
sa vie. Il vint donc au sénat (15 mars 44),
dont tous les membres se levèrent en signe d'honneur; mais ce ne
fut que pour y mourir : son corps, percé de coups nombreux, roula
jusqu'aux pieds de la statue de Pompée,
qu'il avait fait dresser lui-même. (ED.). |
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