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L'histoire de Rome : la République
Rome au temps des Guerres civiles
II - Antoine vs. Octave (44 av. J.-C. - 30 av. J.-C.)
Le jour des ides de mars (44), César était tombé sous les coups de Brutus et de Cassius. Ainsi le tyran était mort, et Rome allait renaître à la liberté; telle était au moins l'espérance de Brutus et de quelques-uns de ses complices; mais la vie de César était-elle donc le seul danger qui menaçât la république, et la ruine de l'ancienne Rome n'était-elle pas un fait accompli, qu'un coup de poignard ne pouvait détruire? Et d'ailleurs, si la monarchie pouvait en effet disparaître avec le tyran, il fallait pour cela que les conjurés eussent un plan arrêté et qu'ils missent aussitôt à profit l'étonnement où la mort de César avait jeté tous ses partisans, soit en faisant maudire sa mémoire, soit en traînant son corps au Tibre, et en s'armant du prestige que le nom de liberté exerçait encore sur leurs concitoyens dégénérés. Ils n'en firent rien. Tremblants, irrésolus, ils ne songèrent qu'à s'enfuir et à s'enfermer au Capitole, comme si le coup qu'ils venaient de frapper eût suffi pour relever de lui-même la république, et sans écouter Cicéron, qui leur conseillait seul l'action et l'énergie.

Qu'arriva-t-il alors? C'est que les amis de César revinrent de leur trouble, que Lépidus occupa la ville, que le consul Antoine saisit les papiers du dictateur, et que le sénat n'osa pas déclarer César tyran. On oubliait déjà la liberté, pour ne parler que de concorde et de pardon. Une amnistie fut même décrétée. C'était incriminer les conjurés. Ce fut bien pis encore lorsqu'il s'agit des funérailles de César, lorsque l'on vit son corps percé de tant de coups, lorsque Antoine lut son testament, où il comblait le peuple et ses assassins eux-mêmes de bienfaits. Le peuple et les soldats, irrités, lui dressèrent aussitôt un immense bûcher sur le forum, et, n'ayant pu trouver ses meurtriers, ils s'en consolèrent en incendiant et leurs maisons et la curie où le héros était mort... Il ne restait plus que l'exil aux prétendus libérateurs de Rome; car César n'avait péri que pour qu'elle passât de ses glorieuses mains dans celles d'Antoine et de sa soldatesque.

Le nouveau souverain affecta cependant la plus grande modération. Respectueux envers le sénat, indulgent pour les conjurés, complaisant même pour Sextus Pompée, à qui il fit donner le proconsulat des mers, il demanda de plus que la dictature fût abolie, afin que cette redoutable magistrature cessât de menacer la liberté; mais il avait soin, en même temps, de s'entourer de soldats, de répandre à profusion les trésors de l'État , et d'invoquer sans cesse le testament de César, dont le sénat lui-même avait confirmé tous les actes; Mortuo servimus, disait Cicéron. Ce mort, c'était le consul Antoine, qui ajoutait au testament de César tout ce qu'il lui plaisait d'exécuter. Las bientôt de cette domination indirecte, il attaqua ouvertement la liberté, en ne convoquant plus le sénat, en ne s'appuyant que sur l'armée, en dépouillant les conjurés de leurs provinces; au lieu de la Syrie et de la Macédoine, Brutus eut la Crète et Cassius la Cyrénaïque; il s'adjugea lui-même la Macédoine, où étaient réunies des forces considérables.

Alors parut un jeune homme de dix-neuf ans à peine, Octave, fils de Julia, soeur de César. Peu remarqué jusqu'à ce moment, il se trouvait à Apollonie, où son oncle l'avait envoyé pour y achever ses études et pour se montrer aux légions qu'il ne cessait de rassembler contre les Parthes, quand il apprit que le dictateur était mort et qu'il l'avait institué son héritier. Que faire? Ses plus intimes amis lui conseillaient de se laisser oublier, ou du moins d'attendre; il n'en crut que son ambition, et résolut de réclamer sans délai son héritage. Et cependant ce jeune homme n'avait ni apparence ni éloquence, et il était dépourvu de courage jusqu'à redouter le tonnerre et la nuit. Il comptait sur le nom de son oncle, sur la haine qu'inspirait Antoine, et sur l'état de Rome, qui n'attendait qu'un nouveau maître (44). C'est qu'à cette pusillanimité naturelle Octave joignait une grande audace d'esprit et une merveilleuse finesse. A peine était-il à Rome qu'il réclama les biens du dictateur. Comme Antoine le repoussait durement, il annonça au peuple qu'il n'en acquitterait pas moins toutes les promesses du testament et il y réussit en effet en vendant tout ce qu'il possédait. Il ne doutait pas que l'empire ne le payât un jour de tous ces sacrifices.

Dès qu'il se vit aimé du peuple et des soldats, il ne se contenta plus d'intimider Antoine, il s'occupa de le renverser, et c'est ici qu'il faut surtout remarquer l'habileté de sa politique. Il n'était pas encore assez puissant pour suffire seul à un tel dessein; il chercha un allié, et cet allié fut le sénat, dont il connaissait l'aversion pour Antoine. Le sénat n'eût garde, de son côté, de repousser les avances d'Octave. L'héritier de César était si jeune, et il semblait si modeste que les sénateurs ne pouvaient se résoudre à le craindre. Ils ne voyaient en lui qu'un enfant irrité, dont le nom pourrait être utile pour se concilier l'armée, et que l'on briserait ensuite comme un instrument inutile dès qu'il aurait servi à détruire Antoine. Cicéron, dont l'influence était toute-puissante dans le sénat, fut celui qui contribua le plus à la conclusion de cette alliance. Octave n'avait-il pas coutume de le consulter docilement, de le nommer son père et son maître? II n'y avait donc rien à craindre de sa part.

Toutes les affaires marchèrent, en effet, au gré des sénateurs et de Cicéron; car Antoine ne tarda pas à s'enfuir devant les Philippiques, et les légions qu'il alla chercher à Brindes passèrent en grande partie sous les drapeaux d'Octave. En vain essaya-t-il d'enlever Rome, et, à défaut de Rome, la Gaule Cisalpine, que Decimus Brutus refusait de lui céder. Le sénat s'empressa d'envoyer les deux consuls et Octave au secours de Décimus, et Antoine, complètement vaincu devant Modène (43), n'eut plus qu'à se sauver vers les Alpes et la Gaule.

Les sénateurs triomphaient donc, et les heureuses nouvelles qu'ils recevaient chaque jour de Brutus, de Cassius et de Sextus Pompée les entretenaient dans ces flatteuses espèrances, lorsque Octave leur montra durement qu'ils n'étaient pas ses maîtres, mais ses dupes. Irrité de ce que le sénat paraissait ne pas apprécier ses services, et de ce qu'il osait même transférer le commandement à Decimus Brutus, il leva tout à coup le masque, sollicita le consulat, et comme on hésitait, il entra dans Rome avec huit légions. Il n'y eut plus alors qu'à obéir; Octave eut le consulat, ses soldats eurent de l'argent, et les tribunaux condamnèrent solennellement tous les auteurs ou complices du meurtre de César. Si redoutable que fût maintenant l'héritier de César, il avait trop d'esprit et de mesure pour ignorer que l'heure de la monarchie n'avait pas encore sonné; car il y avait d'un côté le parti républicain, qui régnait sur tout l'Orient, et de l'autre Antoine, qui, réuni à Lépidus, à Plancus, à Asinius Pollion, et vainqueur de Décimus, ne comptait pas moins de vingt-trois légions. Octave fit donc la seule chose qu'il pût faire en proposant son amitié à Lépidus et à Antoine, pour qu'ils l'aidassent à renverser les derniers soutiens de la république.

C'est de là que naquit le second triumvirat (43). Sous le nom de Triumviri reipublicae constituendae, les triumvirs s'arrogèrent la puissance consulaire pour cinq ans, le droit de faire des lois et de disposer de toutes les charges, avec plusieurs provinces pour chacun. Octave eut l'Afrique, la Sicile et la Sardaigne; Antoine les deux Gaules; Lépidus, la Narbonnaise et l'Espagne. Octave et Antoine se chargeaient de plus d'aller combattre les meurtriers, pendant que Lépidus maintiendrait Rome. Ce programme arrêté, Octave le lut aux troupes, qui ne manquèrent pas de l'approuver; car il promettait à chaque soldat après la guerre 5000 drachmes et les plus belles terres de l'Italie.

Les triumvirs s'étaient aussi promis d'accabler leurs ennemis, et jamais promesse ne fut mieux observée; ni Marius ni Sylla n'avaient versé plus de sang qu'ils n'en répandirent alors. Trois cents sénateurs, deux mille chevaliers furent d'abord proscrits; puis vinrent les innombrables victimes qu'immolèrent les haines particulières et la cupidité. Les plus illustres proscrits furent le frère même de Lépidus, L. César, oncle d'Antoine, C. Toranius, tuteur d'Octave, et Cicéron, dont les Philippiques ne pouvaient pas demeurer impunies; ce ne fut pas assez de l'assassiner, on lui trancha la tête, on la cloua aux Rostres, et Fulvia lui perça la langue avec une aiguille. Rassasiés enfin de sang et d'or, les triumvirs s'occupèrent d'en finir avec les républicains. Il ne resterait plus qu'à savoir, après leur défaite, auquel des vainqueurs appartiendrait le monde. Ce que n'ont pu ni Marius, ni Sylla, ni Pompée, ni César, nous allons voir leur faibles héritiers l'accomplir. C'est qu'à défaut de génie ils ont pour eux les circonstances, et que les temps sont même pour la monarchie. Le temps conspire avec leur ambition; Rome, accablée, ne demande plus qu'à vivre tranquille sous le gouvernement d'un maître habile.

La première tentative des triumvirs fut dirigée contre Sextus Pompée, et n'eut aucun succès. Ils y renoncèrent aussitôt, pour se tourner vers l'Orient. C'est là que les principaux meurtriers de César, que Brutus, que Cassius, avaient rassemblé toutes leurs ressources. Maîtres de la Macédoine, de la Grèce, de l'Asie, ils en avaient repoussé tous les lieutenants d'Antoine et d'Octave, et ils n'avaient pas moins de cent mille hommes. Mais c'est en vain qu'ils avaient tout sacrifié pour s'attacher plus fortement leurs soldats et qu'ils épuisaient tout l'Orient pour relever leur chère république, ils expiaient déjà par leurs inquiétudes le meurtre de Jules César. Brutus surtout était singulièrement troublé. Une nuit qu'il veillait un spectre horrible, dit la légende, lui apparut tout à coup. « Qui es tu, » s'écrie Brutus. « Je suis ton mauvais génie, dit le fantôme; tu me reverras dans les plaines de Philippes », et aussitôt il s'évanouit. Ce fut en effet dans ces plaines fameuses que se décidèrent de nouveau les destinées du monde. Cassius voulait éviter la bataille, pour laisser à la famine le soin de vaincre les triumvirs. Brutus soutint un avis contraire, et ce fut lui qui l'emporta. La bataille s'engagea donc, et les triumvirs la gagnèrent, grâce à Cassius, qui battu par Antoine, et ignorant les succès de Brutus, se tua avec une déplorable précipitation. Brutus eut le même sort vingt jours après, et tint la même conduite. Il oublia la république et son armée pour pourvoir à sa propre délivrance; et il se tua en s'écriant :

« Vertu, tu n'es qu'un nom! »
Certes Brutus était vertueux en effet, si nous ne considérons que ses intentions. Mais qu'était-ce après tout que cette vertu qui l'armait contre son bienfaiteur, qui ne lui conseillait que le suicide au moment où il s'agissait de sauver ses compagnons, et qui l'attachait invariablement à la poursuite d'une liberté chimérique? Le seul devoir des honnêtes gens était désormais d'empêcher qu'elle ne succombât complètement et que l'inévitable révolution qui se préparait ne fût sanglante. Brutus ne le comprit pas; son dévouement fut stérile. La triste mort de Brutus et de Cassius, ces derniers des Romains, termine donc la longue histoire de la république romaine. Quelle est désormais la question? C'est de savoir si elle succombera sous les mains d'Antoine ou sous celles d'Octave (42).

Les deux vainqueurs semblèrent cependant plus unis que jamais par leur commune victoire. Ils se contentèrent d'effectuer un nouveau partage, qui donnait à Octave l'Espagne et la Numidie, à Antoine la Gaule et l'Afrique. Quant à Lépidus, on l'exclut provisoirement. C'était déjà trop de trois maîtres pour le monde. Il suffit de nommer Antoine et Octave pour comprendre aussitôt tous les avantages que le neveu de César avait sur son grossier rival; mais il faut ajouter que celui-ci sembla prendre plaisir à préparer sa défaite. A peine fut-il en Asie qu'il en exagéra tous les vices et qu'il ne se montra plus que sous les attributs de Bacchus. Il paraissait n'avoir vaincu que pour jouir et pour répandre en folles orgies toutes les richesses qu'il avait promises à ses soldats. Que fut-ce lorsqu'il eut vu Cléopâtre. Il ne fut plus alors question ni d'Octave, ni de Rome, ni des Parthes, ni de l'empire; mais d'Alexandrie, de plaisirs et de celle qui avait déjà subjugué César.

Tel n'était pas Octave. En vain les Italiens réclamaient-ils chaque jour contre les horribles exactions dont il les accablait, il n'en poursuivait pas moins son but, qui était de s'attacher les soldats. Comme Fulvia et L. Antonius s'inquiétaient de cette infatigable activité, et qu'ils l'accusaient même hautement de conspirer contre ses collègues, il ne voulut pas laisser à leur opposition le temps de grandir, et c'est à cette occasion qu'éclata la terrible guerre de Pérouse (40). Fulvie et Lucius furent vaincus, et Octave n'éprouva plus aucune résistance en Occident. Il ne fallait rien moins qu'un tel succès pour arracher Antoine à l'amoureuse léthargie où la vue de Cléopâtre l'avait plongé. Il accourut en Italie avec une puissante armée; mais ni Octave, ni Antoine, ni les soldats ne désiraient alors la guerre civile, et le traité de Brindes rétablit tout à coup la paix. A Antoine l'Orient avec les Parthes à vaincre; à Octave l'Occident avec Sextus à détruire, à Lépidus l'Afrique. Octavie, soeur d'Octave, en épousant Antoine, devint le gage de cette réconciliation. Sextus même obtint bientôt de s'y faire comprendre; il obtint la Sicile, la Corse, la Sardaigne et l'Achaïe, avec 17.500.000 drachmes.

Vaines promesses, vaines démonstrations d'amitié entre des rivaux irréconciliables. Il n'y avait pas encore un an que la paix de Misène était signée qu'Antoine et Octave refusaient d'accomplir les concessions faites à Sextus, et que celui-ci préparait la guerre. Si difficile qu'elle menaçât d'être, Octave l'accepta avec joie; car Sextus pouvait sans cesse affamer Rome, et il s'était déjà ligué avec Antoine contre lui. La trahison de l'affranchi Ménas et les grands talents d'Agrippa donnèrent la victoire à Octave. Sextus, battu à Myles, n'eut plus qu'à s'enfuir en Asie, où un officier d'Antoine ne tarda à le faire périr (36). C'était déjà un immense succès pour Octave ; il en profita aussitôt pour dépouiller aussi Lépidus, qui se croyait bien fort à la tête de ses vingt légions, et dès lors il régna souverainement sur tout l'Occident. Il avait les légions et cinq cents vaisseaux, dont il s'empressa de licencier une partie.

Il faut lui rendre cette justice qu'il ne parut plus préoccupé que de justifier cette puissance et d'effacer peu à peu les sanglants souvenirs de ses premières années. Réformes, largesses, travaux, il ne négligea rien pour atteindre ce résultat, sans même oublier les conquêtes, dont les Romains étaient toujours insatiables. Celles qu'il fit n'eurent d'ailleurs d'autre objet que de consolider les anciennes acquisitions de la république ou de réprimer les brigandages des barbares. Quel contraste avec la conduite d'Antoine, qui avait cependant pour mission de venger la défaite de Crassus et de pacifier l'Asie! Posté d'abord à Athènes, où les Athéniens lui faisaient accepter la main d'Athéna, il laissa ses lieutenants combattre et vaincre pour lui; mais leurs succès ne tardèrent pas à exciter sa jalousie, et il résolut de prendre en main la direction de la guerre d'Asie. Ce ne fut que pour retomber sous la domination de Cléopâtre, pour commettre avec elle de nouveaux excès, et pour oublier la guerre, tandis qu'il lui donnait plusieurs provinces, tandis qu'il reconnaissait ses enfants, tandis qu'il triomphait à Alexandrie. Et cependant combien Antoine était-il supérieur à son rival, et comme soldat et comme général. Il le prouva dans la courte campagne qu'il dirigea enfin contre les Parthes et contre l'Arménie; mais qu'importaient ses grands talents, s'il ne les signalait que dans la retraite, s'il échouait devant Phraate, s'il ne cherchait plus même à réparer ses défaites. Sa seule pensée était de rejoindre Cléopâtre et d'oublier tout avec elle.

Malgré toutes ces fautes, Octave ne parlait que des triomphes d'Antoine, et il faisait même placer sa statue dans le temple de la Concorde. Il n'en était pas moins évident qu'il se réjouissait dans l'âme des heureuses chances qu'Antoine offrait chaque jour à son ambition. Déjà même les duumvirs se querellaient tout bas, et la plupart des amis d'Antoine avaient jugé prudent de quitter Rome, lorsque celui-ci s'imagina de répudier Octavie et de briser les derniers liens qui l'unissaient à son rival. Aussitôt Octave répand le bruit que les soldats d'Orient portent les chiffres de Cléopâtre sur leur bouclier, qu'Alexandrie s'enrichit des dépouilles de Rome, que la reine d'Égypte se promet de dominer un jour dans le Capitole conquis, et, confondant ainsi les intérêts de sa cité avec ceux de sa propre ambition, il obtient du sénat une destitution contre Antoine, une déclaration de guerre contre Cléopâtre.

A ce moment Antoine avait déjà réuni seize légions, huit cents vaisseaux, vingt mille talents ; et telle était son activité, que l'on ne reconnaissait plus en lui le voluptueux souverain de l'Orient, quand arriva Cléopâtre, et avec elle les plaisirs, la langueur, les profusions. C'est ce qui permit à Octave d'achever ses préparatifs. Nommé consul, il rassemble en toute hâte quatre-vingt mille légionnaires, douze mille chevaux et deux cent cinquante vaisseaux, et en marchant contre Antoine il fait si bien qu'il ne paraît pas l'ennemi, mais le soutien de la république, qu'Antoine avait pourtant promis de rétablir le jour même de sa victoire. Dans cet état des choses tous les lieutenants d'Antoine étaient d'avis qu'il y avait grand avantage à combattre sur terre, puisqu'il était supérieur d'au moins vingt mille hommes. Mais Cléopâtre, qui désirait, soit une retraite plus facile, soit l'honneur du triomphe, fut d'une opinion contraire, et il va sans dire qu'elle l'emporta.

La bataille s'engagea donc le 2 septembre (21), à la hauteur d'Actium, sous la conduite d'Antoine et d'Agrippa et elle se prolongeait sans résultat décisif, lorsque l'on vit tout à coup soixante vaisseaux s'éloigner du centre et cingler à toutes voiles vers le Péloponnèse. C'étaient ceux de Cléopâtre, qui sans doute ne s'enfuyait pas sans raison. A cette vue Antoine ne songea plus ni à l'empire ni à tous ceux qui mouraient pour lui. Il s'attacha à ses pas, et se laissa emporter par elle vers les rivages de l'Egypte, pendant que la journée d'Actium se terminait par un horrible désastre. Restait l'armée de terre, commandée par Canidius. Elle attendit sept jours le retour d'Antoine. Certaine enfin de sa lâche défection, elle ne pensa plus qu'à négocier sa soumission aux conditions les plus douces; et Octave, qui n'avait plus rien à craindre, se montra aussi humain qu'il avait été impitoyable après Philippes. Que faisait cependant son rival! Trahi par la fortune, abandonné de ses alliés , il vivait comme un homme qui n'attend que la mort, tantôt au milieu des festins, lorsqu'il voulait s'étourdir, tantôt seul et dans la tour de Timon, lorsque la douleur le dominait. Mais, après tout, il lui restait une chose qui valait mieux pour lui que l'empire du monde : c'était l'amour de Cléopâtre, et souvent, en y pensant, il trouvait qu'Auguste était moins heureux que lui. Quelle fut donc sa tristesse lorsqu'il vit que Cléopâtre rassemblait ses trésors, qu'elle livrait Péluse à Octave, et qu'elle se rangeait du côté de la fortune! Il avait jusque alors demandé à son rival la permission de vivre comme simple particulier; il ne voulut plus que mourir, et il ne tarda pas à expirer aux pieds de celle qui l'avait perdu (30).

Quant à elle, ni ses trahisons, ni le don qu'elle fit à Octave du cadavre d'Antoine, ni ses artifices ne la purent sauver; car Octave avait coutume de dire qu'il aimait la trahison, mais qu'il haïssait les traîtres, et il était d'ailleurs incapable de succomber aux séductions qui avaient subjugué tour à tour César et Antoine. Certaine alors de ne rien obtenir et de ser vir d'ornement au triomphe de son vainqueur, elle ne put supporter la pensée d'une telle humiliation, et on la trouva le lendemain morte sur un lit d'or. L'Égypte fut réduite en province (30), et la dynastie des Ptolémées s'éteignit. Telle était l'admiration des Égyptiens pour leur reine, qu'ils proposèrent six millions à Octave pour qu'il épargnât ses statues. Vainqueur d'Antoine et de Cléopâtre, Octave était évidemment le maître du jeu. Le sénat se hâta donc de l'accabler d'honneurs, de lui jurer obéissance. Et cependant à peine avait-il célébré ses trois triomphes qu'il réunit Mécène et Agrippa, afin d'apprendre d'eux ce qu'il convenait de faire. Agrippa plaida pour la république, Mécène pour l'empire. La paix voilà le seul bien auquel Rome devait prétendre, et la monarchie seule, sembla-t-il alors, pouvait la lui donner après cent ans de luttes intestines. (ED.).

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