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Le Caucase
L'histoire de l'Arménie
jusqu'en 1921
Le Caucase La Géorgie L'Arménie L'Azerbaïdjan
L'Arménie sous les Assyriens et les Perses. 
Aussi loin qu'il nous soit possible de remonter avec certitude dans le passé de l'Arménie, nous trouvons ce pays aux prises avec l'empire assyrien. Les détails relatifs aux expéditions des rois d'Assour dans la région arménienne nous sont donc fournis par les inscriptions cunéiformes. Avant l'établissement de la puissance assyrienne, l'Arménie semble avoir subi le joug du premier empire sémitique de Chaldée. Plus tard, Tahoutmès III, roi égyptien de la XVIIIe dynastie, après avoir conquis la Mésopotamie, lutta contre les Arméniens des montagnes. Mais nous ne possédons sur ces événements aucun document bien précis, et c'est seulement au IXe siècle avant notre ère que nous pouvons suivre avec certitude les empiétements des Assyriens dans les contrées ou le Tigre et l'Euphrate prennent leur source. Les inscriptions du palais d'Ellassar nous apprennent que Touklat-Habal-Assar Ier (vers 1130 av. J.-C.) fit une expédition contre le Naïri :
« J'ai traversé des marais inaccessibles, des contrées fiévreuses, dans lesquelles personne parmi les rois antérieurs n'avait pénétré; j'ai passé des chemins difficiles, dans des fourrés épais [...]. Je me suis frayé un passage dans des chemins escarpés avec mes chars aux roues d'airain [...]. Vingt-trois rois du pays de Naïri avaient, sur les frontières de leur territoire, disposé leurs chars et leurs armes; ils vinrent à ma rencontre pour me livrer combat et bataille; je les ai refoulés par la puissance de mes armes [...]. »
Les villes furent brûlées ou détruites, et les biens des vaincus furent offerts au dieu Shamash. Les fils des rois de Naïri, d'abord réduits en esclavage, obtinrent bientôt la liberté, moyennant un tribut de 1200 chevaux et de 2 000 boeufs. Près des sources du Tigre, Touklat-Habal-Assar Ier fit graver sur un bas-relief son image et cette inscription-
« D'après la volonté d'Assour, de Shamash, de Bin, les Grands-Dieux, mes seigneurs, moi, Touklat-Habal-Assar, roi du pays d'Assour, fils de Moutakhil-Nabou, roi du pays d'Assour, le vainqueur des peuples depuis la grande mer du pays d'Akbari (Phénicie) qui domine la mer jusqu'au pays de Naïri; j'ai soumis le pays de Naïri. »
Cette fois pourtant, la domination assyrienne en Arménie fut éphémère. Touklat fut battu par Nardouk-Nadin-Usour, roi de Babylone, et, trente ans plus tard, Assour-Rab-A-mar (vers 1060 av. J.-C.) perdit la suzeraineté de la Syrie. Aussi, sous les premiers rois du second empire d'Assyrie, le Naïri, comme les autres pays du Nord et du midi, recouvra son indépendance. L'Arménie ne fut vraisemblablement pas inquiétée jusqu'au IXe siècle. Quel était alors la situation de cette contrée?

Lorsque les premières tribus indo-européennes venues du plateau de Pamir se furent établies soit dans la vallée du Sind, soit sur le plateau de l'Iran, les émigrants qui vinrent ensuite ne trouvèrent plus d'autre route ouverte que celle de l'Ouest; ils se heurtèrent contre la chaîne du Caucase, et quelques-uns d'entre eux, tige des Arméniens, occupèrent les plaines ou les vallées que laissent entre eux les rameaux et les contreforts du Caucase et du Taurus. Du côté du Tigre et de l'Euphrate, il y avait déjà des peuples sémitiques venus par la Mésopotamie arménienne; du côté du lac de Van et dans les plaines de l'Ararat se trouvaient des hommes dont les Géorgiens sont les représentants actuels. Les premiers établissements arméno-indo-européens se firent sans doute vers le cours moyen du Tigre et de l'Euphrate, 
« parmi les peuplades sémites naturellement moins belliqueuses que celles qui se trouvaient dans les plaines de l'Araxe. Plus tard, les Arméniens s'établirent dans la plaine de l'Ararat, comme le souvenir s'en est conservé dans la Iégende nationale, mais pendant longtemps ils ne purent faire de ce côté aucun progrès; ce n'est qu'à la suite des grandes invasions du Moyen âge que les Géorgiens se retirèrent derrière l'Araxe et que les gens de l'Oudi disparurent comme les Albanais ou Ag'ovans ».
Au regard des Sémites, il y eut fusion plutôt que conquête, transaction plutôt que soumission. Une fois installées à demeure en Arménie, les tribus se développèrent indépendamment les unes des autres. Au IXe siècle, ces tribus, entre lesquelles se partageait la contrée, étaient gouvernées par des rois. Quelques-unes d'entre elles, comme celles d'Amid (Diarbékir), avaient été de bonne heure incorporées à l'Assyrie et soumises à l'autorité des satrapes assyriens. Parmi les Etats restés indépendants du Naïri (nom assyrien de l'Arménie), on peut citer ceux de Milidda, du mont Mildis, de l'Ourarthi, du Vanna, du Moussassir, du lac Ourmia, du Mesa et du Namri. Les peuples du Milid ou Milidda (Mélitène) se trouvaient au Sud de la Cappadoce et ceux du mont Mildis dans le groupe de montagnes où s'élève aujourd'hui Garin ou Erzéroum. L'Ourarthi (autour de l'Ararat) semble avoir exercé sur les tribus voisines une sorte de suzeraineté. Tout près se voyaient Vanna ou Manna, au Sud du lac de Van, et Moussassir sur les rives septentrionales du même bassin. Les populations, groupées autour du lac Ourmia, étaient au nombre de quatre principales : à l'Est le Kharrou; au Sud, le Mata, tribu de langue indo-européenne; au Nord, le Madakhir; enfin, à l'Ouest, le Khoubouskia, à cheval sur le mont Khoathras et séparé du lac Ourmia par le pays de Kilzan. Au Sud-Est du Kharrou, le Mesa s'étendait jusqu'au prolongement du mont Elbourz et se distinguait par conséquent du Girat-Bounda (Ghilân et Mazendérân)? Quant au Namri, il commençait à la rive gauche du Zab inférieur et occupait la partie Nord du Zagros; il était habité par des Kouchites (Lenormant, Lettres assyriologiques).

Telle était la situation de l'Arménie à l'époque où Touklat-Adar II monta sur le trône assyrien (889). L'expédition que ce souverain entreprit aux sources du Tigre n'est pas connue : la stèle commémorative en a été détruite et Taylor en a retrouvé l'emplacement, au XIXe siècle. Le détail des campagnes d'Assour-Nazir-Habal (882) nous est parvenu : son règne s'ouvre par une expédition dans le Kurdistan et l'Ouest de l'Arménie. Les rois de Naïri effrayés envoyèrent au vainqueur des présents de toute sorte, et un vice-roi fut nommé par Assour-Nazir-Habal (882). Mais à peine l'Assyrien se fut-il éloigné que le pays fit défection. Assour revint en toute hâte pour châtier les rebelles. Une troisième campagne eut lieu en 880. Amikou, roi de Zamouya, ayant refusé de payer tribut à l'Assyrie, Assour-Nazir-Habal résolut de l'y forcer par les armes. Il rassembla ses troupes près du fleuve Tournat, prit Amisali, Khoudoun et vingt autres villes; puis, il s'avança sur Zamri, capitale d'Amikou l'Arménien, roi de Zamouya. Amikou s'enfuit et ses Etats furent livrés au pillage. Les guerres de Salman-Asar III (857-822) furent encore plus terribles : en 854, il s'empara des domaines d'Aroumi, roi d'Ourarthi; en 830, il envoya dans le même pays Dayan-Assour, « le grand Tartan de son armée ». Le roi Siduri prit les devants et s'avança contre Dayan, mais il fut vaincu. En 827, nouveaux succès de Dayan remportés sur Oudaki de Vanna, qui abandonna sa capitale (Zirtou) et dont les Etats furent incendiés. Enfin, l'année suivante (826), le «-grand Tartan » prit Zapari et 47 villes du Moussassir; puis, il ravagea l'Ourarthi, le Vanna et le Namri. Samsi-Bin (822-809) fit une première campagne dans le Naïri en 822 et soumit tous les petits rois de ce pays. Son second, Mousakal-Assour, vint en personne confirmer les conquêtes du roi en 824. Enfin, Samsi-Bin traversa le Khoubouskia et le Vanna pour aller faire la conquête du Girat-Bounda. Au retour de cette expédition, tous les rois du Naïri vinrent lui rendre hommage, et il leur imposa un tribut de chevaux, Dès cet instant, l'Arménie fut la vassale avouée de l'Assyrie, malgré ses tentatives de soulèvement, et les Assyriens essayèrent d'implanter leur civilisation dans la vallée du Haut-Tigre.

Les derniers rois de la seconde dynastie dirigèrent des expéditions et durent réprimer des révoltes dans les contrées arméniennes, mais on doit ici se borner à un exposé chronologique, en l'absence de détails plus précis : Binnirari III (809-780) dirigea sept campagnes contre le Naïri, deux contre le Vanna, quatre contre le Khoubouskia, une contre le Namri. Salman-Asar IV fit trois expéditions dans l'Ourarthi (780-777, 775, 773); une dernière fut entreprise pour la soumission définitive du Namri. Sous la règne de Touklat-Habal-Asar II, Sardou, roi d'Ourarthi, se ligua avec Mati-el pour arrêter les empiétements de l'Assyrie; mais il fut battu et s'enfuit pour échapper à une mort certaine. La rébellion du Namri ne fut pas plus heureuse et ce pays fut deux fois envahi par ses maîtres en 743 et en 736. Il était réservé à Saryou-Kin, chef de la dynastie des Sargonides, de faire cesser ces soulèvements et de pouvoir mettre un frein, du moins momentané, aux soulèvements continuels des peuplades arméniennes. Sardou avait eu pour successeur Minouas Ier, lequel fut remplacé au pouvoir par son fils aîné Oursa. Celui-ci, qui avait vainement essayé de corrompre Iranzou, roi de Vanna et allié de l'Assyrie, parvint à détacher de ce monarque Mitatti de Zikartou et deux villes qui relevaient d'Iranzou. Il en résulta une incursion de Saryou-Kin (721-704), qui saccagea Souandakhoul et Dourdoukka, les deux villes rebelles, et emmena leurs habitants prisonniers en Syrie. Ce premier échec n'arrêta pas Oursa. Le roi d'Ourarthi fomenta un complot auquel prirent part les princes de Vanna, de Zikartou et de Mildis, et qui fut favorisé par la mort fortuite d'Iranzou. Aza, fils et successeur de ce dernier, fut assassiné par des conspirateurs, qui l'accusaient d'être le partisan dévoué du roi d'Assyrie. Il fut remplacé par son frère Oulloussoun et son corps inanimé fut abandonné sur le haut d'une montagne. La cause de tous ces troubles était Oursa, qui était parvenu à former une ligue antiassyrienne puissante qu'Oulloussoun se soumit à lui et lui fit don de 22 places fortes avec toutes leurs garnisons : on voit que les tentatives d'absorption de l'Arménie indo-européenne par les Sémites rencontraient une opposition redoutable chez les tribus de l'Ourarthi. Si les tribus établies sur le cours moyen du Tigre avaient pris part de bonne foi et sans arrière-pensée de défection, à la ligue dont Oursa devint l'âme, on ne peut prévoir ce qu'il serait advenu de ce soulèvement général. Il n'en fut pas ainsi, et Saryou-Kin n'eut qu'à se montrer pour que tout rentrât dans le calme. Les détails de cette campagne nous sont fournis par la Grande inscription de Khorsabad :

« Oulloussoun vit l'approche de mon expédition; il sortit avec ses troupes et se tint en lieu sûr dans les ravins des hautes montagnes. J'occupai Izirti, la ville de sa royauté, les villes d'lzidia, d'Armit, et ses redoutables forteresses; je les réduisis en cendres. Je tuai tout ce qui appartenait à Oursa l'Arménien dans ces hautes montagnes. Je pris de ma main 250 membres de sa famille royale; j'occupai 55 villes murées dont 8 ordinaires et 11 forteresses inaccessibles; je les réduisis en cendres. Les 22 villes fortes qu'Oursa avait prises, je les incorporai à l'Assyrie. » 
Saryou-Kin remporta, en outre dans le Vanna, une victoire dans laquelle Bagadatti, roi du Mildis, tomba entre ses mains : il fut écorché à l'endroit même où Aza avait été assassiné. Oulloussoun eut peur et vint se soumettre. A peine le roi d'Assyrie fut-il parti qu'Oulloussoun se soumit de nouveau à Oursa. Saryou-Kin revient, bat les rebelles à Izirti, et pardonne une seconde fois à Oulloussoun. Puis, il marche contre les Kharkariens qui s'étaient soulevés, les défait et revient dans l'Ourarthi. Ouzana de Moussassir, allié d'Oursa, reçut le choc, perdit sa capitale et s'enfuit dans les montagnes, pendant que Saryou-Kin dévastait ses domaines. Oursa, apprenant la défaite de son allié et la profanation de son dieu Haldia, tomba dans un accès de désespoir et se poignarda en présence des grands. Son frère Argistis, devenu roi, profita du moment où les Assyriens étaient occupés en Chaldée pour secouer le joug. En 708, cet homme habile et rusé, se voyant menacé, parvint à détourner l'orage sur le pays de Koummoukt. Le roi de ce pays perdit la couronne, mais Argistis ne fut pas inquiété et resta en possession du Vanna, dont il fit une de ses résidences favorites. La paix dura longtemps cette fois et Sin-akhé-irib, successeur de Saryou-Kin, ne fit guère qu'une campagne peu importante dans le Kurdistan.

Lorsque Adrammelech et Saresser eurent assassiné leur père, ils se réfugièrent, suivant la tradition, en Arménie et reçurent un magnifique accueil d'un monarque que Moïse de Khoren appelle Sgaïorti et qui régnait peut-être dans l'Ourarthi. Si ce fait est vrai, il est la cause de l'expédition que le nouveau souverain d'Assyrie, Assur-akh-idin (Esarhaddon de la Bible), fit dès le début de son règne dans le Vanna. Assur-ban-habal (667-626) se préparait à envahir la même province, lorsqu'il dut châtier le roi d'Elam Ourtaki, qui avait fait une incursion dans les districts relevant de la vice-royauté de Babylone. Sadouri, prince d'Ourarthi, sut si bien profiter de  la situation, qu'il conclut un traité avec le monarque assyrien. On connaît la fin du royaume d'Assour, en 626, à la mort d'Assour-edil-ilâm et les événements qui préparèrent cette catastrophe : l'invasion des Kimmériens et l'accroissement de la puissance mède sous Kyaxarès. Celui-ci, maître de Ninive, résolut de pousser plus loin ses conquêtes, et il soumit sans difficulté l'Arménie, épuisée par des révoltes continuelles et par l'invasion récente des Kimmériens. A sa mort, l'Empire mède s'étendait des rives méridionales de la mer Noire jusqu'au plateau de l'lran. Lorsque Alexandre eut détruit l'empire des Perses, l'Arménie changea de maître : elle échut aux Séleucides de Syrie.

Carte de l'Arménie.
L'Arménie et le Sud du Caucase vers 1900.
Les Arsacides (Archagouniq).
Après la mort d'Alexandre le Grand, l'Arménie tomba en partage aux Séleucides de Syrie, et, jusqu'à l'avènement des Arsacides'parthes, elle resta entre leurs mains, mais sans que leur pouvoir y fût jamais bien établi, car plusieurs chefs arrivèrent, par suite de l'éloignement, à une sorte d'indépendance. Cette situation se prolongea jusqu'au moment où les Arsacides, fondateurs de l'empire parthe, dominèrent sur toute l'Asie, pendant plusieurs siècles, après avoir renversé les royaumes que s'étaient taillés en Asie les généraux d'Alexandre. Arsace le Grand institua roi d'Arménie, avec toute la suzeraineté sur les royaumes du Caucase et de la Caspienne, son frère Valarsace (Vag'archag), et lui donna pour mission de combattre et de réduire à l'obéissance les alliés des Séleucides, qui étaient encore en armes et se préparaient à attaquer les Parthes. Le pays pacifié, Valarsace organisa les satrapies et confia la première dignité du royaume au Juif Champa Pakarad, avec le privilège, pour lui et sa descendance, de placer le diadème sur la tête des rois d'Arménie, à leur avènement au trône. Il créa quatre compagnies de gardes de la Porte royale, répartit entre les diverses familles nobles les charges de la cour, constitua un apanage à chaque dignitaire, et fit construire à Armavir un temple où il plaça les images de la Lune et du Soleil, ainsi que les statues de ses ancêtres. Il est permis de croire qu'il y introduisit aussi quelques dieux du Panthéon grec, car, malgré le manque de renseignements sur les croyances religieuses des Parthes, certains indices font supposer qu'ils avaient fait à la mythologie grecque de nombreux emprunts. Après un règne de vingt-deux ans, Valarsace mourut en laissant le trône à son fils Arsace qui eut de longues guerres avec les habitants du Pont (103 av. J.-C.). A partir d'Ardachès (90 av. J.-C.) les rois d'Arménie commencent à jouer un rôle important dans l'histoire générale. Les Grecs sont rejetés de l'autre côté de l'Euphrate et les Parthes font de fréquentes incursions du côté de la Palestine. Pendant un certain temps, Tigrane Ier balança la fortune des armées romaines et put même s'affranchir de la suprématie des Parthes de Perse; il conquit la Syrie et il fallut pour le réduire les légions de Lucullus et de Pompée. Son fils Ardavazt, fait prisonnier par Marc-Antoine, fut conduit à Alexandrie et décapité par un caprice de Cléopâtre. La Haute-Arménie resta dès lors au pouvoir des Romains et les rois qui s'y succédèrent se reconnurent leurs vassaux et leurs tributaires. Cette situation se prolongea de l'an 30 avant notre ère jusqu'à l'avènement d'Ardaschès III, qui régna dix-huit ans après J.-C., et rendit à l'Arménie son indépendance. 

Après la mort d'Ardavazt, les troupes arméniennes, restées sans chef, avaient élu pour roi Archam, frère de Tigrane, qui s'établit à Nisibe et fonda la deuxième branche des Arsacidesd'Arménie. Cette même année (89 av. J.-C.) Ardachès étant mort, Archam, seul contre les Romains, se reconnut leur tributaire. Abgar, fils d'Ars cham, après avoir vaincu Hérode, dynaste de Judée pour les Romains, transporta le siège du royaume à Edesse; sous lui, Thaddée, l'un des disciples de Jésus, et l'apôtre Barthélémy, vinrent prêcher le christianisme en Arménie; mais la masse de la population, transformée par les éléments indo-européens, resta indifférente à une religion d'essence sémitique. A sa mort, le royaume fut partagé entre son fils Anané et son neveu Sanadroug, mais celui-ci marcha sur Edesse, assassina Anané et transféra le siège du pouvoir à Nisibe. L'état d'anarchie dans lequel tomba le pays permit à un certain Erovant, Arsacide par sa mère, de détruire la postérité d'Abgar, sauf un enfant mâle qui, sauvé par sa nourrice, fut conduit et élevé à la cour de Perse; devenu grand, il parvint, avec l'aide de Sempad le Bagratide à renverser l'usurpateur, repoussa une invasion des montagnards de l'Ibérie et se crut assez fort pour secouer le joug des Romains; il échoua dans cette tentative, mais il sut, par des réformes et des travaux publics sagement dirigés, donner à ses Etats une prospérité inaccoutumée.

Lorsque la dynastie des Sassanides remplaça en Perse celle des Arsacides (vers 426 ap. J.-C.), le roi d'Arménie Khosrov, en vertu du pacte qui unissait entre eux tous les princes de sang arsacide, fit appel aux Romains et obligea Ardaschès le Sassanide à s'enfuir jusqu'en Inde. Celui-ci recourut à la ruse; il corrompit un certain Anag, qui poignarda Khosrov, et toute la famille du roi d'Arménie fut égorgée, sauf un enfant nommé Tiridate qui, conduit à Rome, fit avec les légions campagne contre les barbares (dont les premières invasions menaçaient l'Empire), et, grâce à Dioclétien, recouvra plus tard les Etats dont il avait été dépossédé; son règne fut signalé par la propagation du christianisme en Arménie : Tiridate et Grégoire l'Illuminateur plantèrent partout des croix à la place des idoles et persécutèrent les sectateurs des autres religions. Tiridate mourut en 314, et ses incapables successeurs ne surent que hâter la décadence du royaume. A la faveur des dissensions religieuses qui affaiblirent le pays, les Grecs et les Perses envahirent l'Arménie, se la disputèrent et finirent par se la partager après la mort de l'empereur Théodose. Sans doute, on laissa quelque temps encore à l'Haïasdan un simulacre d'indépendance; mais, le dernier représentant des Arsacides étant mort en 428, l'Arménie perdit tout espoir de rompre les liens de la servitude; elle fut administrée pour le compte des rois de Perse, qui en possédaient la partie la plus belle et la plus considérable, par des Marzbans, gardes de la frontière.

Les Marzbans. Les Osdigans. 
Les Perses ne se contentèrent pas d'une conquête politique; ils voulurent en outre arrêter les progrès du christianisme au profit du mazdéisme et, en 442, le général Mihr-Nerseh, envoyé en mission religieuse, leur adressa une proclamation pour les engager à se convertir au culte de Zoroastre

« Ne vous fiez pas à vos chefs, disait Mihr-Nerseh, à vos chefs que vous nommez Nazaréens, car ils sont très fourbes et ce qu'ils vous enseignent par leurs paroles, ils ne peuvent le réaliser par leurs oeuvres. Manger de la viande, disent-ils, n'est pas un péché, et eux-mêmes refusent d'en manger. Il est permis de prendre une femme, disent-ils encore, et cependant ils refusent de regarder les femmes. C'est un grand péché, selon eux, d'amasser des richesses, et ils estiment plus la pauvreté que l'opulence. Ils respectent la misère et ils condamnent les riches. Ils se rient de la fortune et méprisent la gloire. Ils aiment les vêtements grossiers et ils préfèrent ce qui est vil aux choses honorables; ils louent la mort et méprisent la vie; ils dédaignent d'avoir une postérité, et ils honorent le célibat. Si vous les écoutiez, et si vous vous éloigniez de vos femmes, la fin du monde viendrait promptement. » 
Les évêques arméniens protestèrent contre cet édit, le peuple prit les armes, les temples mazdéens furent renversés, et les chrétiens commandés par Vartan marchèrent contre les Perses, qui leur infligèrent à Avaraïr une sanglante défaite (2 juin 451) ; là périrent les plus vaillants défenseurs de l'indépendance de la Grande-Arménie. A ces massacres religieux qui se prolongèrent jusqu'au VIIe siècle succéda l'invasion arabe. Tovin fut détruite et trente-cinq mille habitants emmenés en captivité furent vendus comme esclaves; la domination des osdigans (officiers musulmans) remplaça celle des marzbans. Au milieu de toutes ces guerres, la situation de l'Arménie n'avait fait qu'empirer. Les seigneurs arméniens, loin de s'unir, rivalisaient d'ambition et cherchaient pour la plupart à construire leur propre fortune sur les ruines du pays. De son côté le clergé s'appuyait tantôt sur Byzance, tantôt sur les Arabes, suivant ses intérêts, et cela finissait toujours par des invasions et des batailles dont l'Arménie payait tous les frais.-
Evangile de Jean en arménien.
Enluminure d'un manuscrit arménien de l'Evangile de Jean (XIIIe s.).

Les Pakradouniq ou Bagratides. Fin du royaume de la Grande-Arménie. 
C'est alors qu'Aschod le Bagratide, profitant des embarras des Omeyyades, se fit donner par eux le titre de patrice d'Arménie (743). Ses successeurs gardèrent cette dignité, sauf Sempad, que le calife Motawakel fit décapiter par jalousie (856), ce qui entraîna la conversion d'un grand nombre de princes arméniens à l'Islam. Cependant Achod, fils de Sempad, fut assez habile pour gagner la confiance du Califat, qui le couronna à Ani en 885; ainsi fut fondée la troisième dynastie de la Grande-Arménie, celle des Pakradouniq, qui dura 194 ans (885-1079), depuis Achod Ier jusqu'à Kakig II. Malheureusement, Achod III (952-977) eut le tort de diviser le pouvoir en donnant à un de ses frères la royauté de Kars. Tout lien d'unité se trouva rompu, surtout après la fondation de dynasties nouvelles dans l'Albanie et le Vasbouragan. Lorsque en 1021 les Turcs Seldjoukides se montrèrent sur les frontières, le roi du Vasbouragan épouvanté céda ses Etats à l'empereur grec Basile II en échange de la ville de Sébaste. Cette concession maladroite eut pour conséquence de donner aux Arméniens des voisins qui ne songèrent qu'à les soumettre, et, dès 1043, l'Haïasdan était si bien démembré, qu'il ne restait plus debout que le roi d'Ani, Kakig II. Mais à peine les Grecs étaient-ils maîtres de la contrée que les Seldjoukides les en chassèrent. Ani succomba après un siège resté célèbre et les écrivains nationaux ont chanté cette catastrophe qui marque la ruine de leur patrie.

Au XIIIe siècle, la souveraineté de l'Arménie passa aux Mongols; au XVIe siècle le pays tout entier tomba épuisé aux mains des Ottomans(1555); au XVIIe siècle la partie orientale du pays fut incorporée à la Perse. Enfin, les Russes qui avaient fait un premier pas sur les terres arméniennes en 1802, lorsqu'ils déclarèrent la Géorgie partie intégrante de l'Empire, ne cessèrent d'y étendre leur puissance; en 1828, le traité d'Andrinople leur donna Akhaltkich et Akhalkalaki; les campagnes de 1853-1855 se terminèrent également à leur avantage et au détriment des Turcs, malgré la belle défense de Kars; il en fut de même en 1877. A partir de cette époque, l'Arménie demeura partagée entre les Russes, les Turcs et les Perses. Au congrès de Berlin (1878) les Arméniens, sans oser revendiquer leur indépendance, réclamèrent la réalisation immédiate de réformes destinées à leur assurer une plus grande sécurité, un régime administratif régulier, une meilleure assiette des impôts, le libre exercice de leur culte. Le Congrès trouva ces demandes légitimes, et, aux termes de l'article 61 du traité de Berlin, la Sublime-Porte s'engagea à accomplir ces améliorations en même temps qu'à garantir la sécurité des Arméniens contre les Circassiens et les Kurdes. Le sultan n'allait pas juger à propos de tenir parole. L'Arménie fut, au cours des années suivantes, le théâtre incessant de conflits armés. Les massacres de 1895 et 1896, ordonnés par Abdul-Ahmed II (Abd-ul Hamid II), qui ensanglantèrent même Istanbul (L'agonie de l'Empire Ottoman) provoquèrent en Europe un écho favorable à la cause Arménienne. Cela n'empêcha par la poursuite des persécutions. En 1915, au moment de la Première Guerre mondiale, le gouvernement des Jeunes-Turcs (parti nationaliste alors au pouvoir) organisa de la déportation et du massacre de un million à un million et demi d'Arméniens (sur une population totale en Turquie de deux millions et demi). Cette tragédie, qui s'est prolongée jusqu'en 1921, est ce que l'on appelé plus tard le génocide des Arméniens.



Jean-Baptiste Racine, Le génocide des Arméniens : origine et permanence du crime contre l'humanité, Dalloz-Sirey, 2006. - Le génocide des Arméniens en 1915, fait historique établi de façon probante et certaine, sollicite la matière juridique. C'est à partir de cet événement qu'a été fondé le concept de crime contre l'humanité en tant qu'infraction pénale internationale et le problème de la négation du génocide par la Turquie n'est toujours pas réglé. Si le crime contre l'humanité est entré dans le droit positif en 1945 au procès de Nuremberg, il faut remonter à la déclaration des Alliés du 24 mai 1915 adressée à l'Empire ottoman qui dénonçait "les crimes contre l'humanité et la civilisation" commis à l'encontre des. Arméniens pour en saisir l'origine. Mais, alors qu'en 1920 le traité de Sèvres prévoyait tribunal international pour juger les responsables des massacres de déportations, il ne fut jamais ratifié et le traité de Lausanne de 1923 établit en annexe, une clause d'amnistie générale pour tous les responsables turcs qui ne furent jamais inquiétés. Seuls eurent lieu quelques procès, ersatz de justice, tenus par des cours martiales ottomanes. L'égoïsme des Etats et les tractations politiques l'emportaient sur le souci d'une véritable justice internationale indépendante. Aujourd'hui, l'Etat turc ne peut être contraint, ni à reconnaître le génocide (la Commision européenne n'en a pas fait une condition sine qua non d'entrée dans la Turquie dans l'Union), ni à verser des indemnités ou à opérer des restitutions, même s'il peut être tenu pour responsable des massacres, destructions et spoliations commis sous l'Empire ottoman. Cependant, le droit fait évoluer la situation : la loi du 29 janvier 2001 portant reconnaissance par la France de ce génocide crée une norme de droit juridiquement constituée au-delà de sa portée symbolique. Des propositions de lois, en cours d'examen, visent à étendre au cas arménien la responsabilité pénale pour contestation de crime contre l'humanité. L'une d'elle devait faire l'objet d'un vote le 18 mai 2006; son examen a été reporté. Le problème juridique posé par les événements de 1915 n'est pas clos. La procédure d'adhésion de la Turquie à l'Union européenne relancera nécessairement le débat. L'ouvrage s'adresse aux spécialistes du droit international pénal, à la communauté arménienne francophone à qui elle fournira des explications inédites, et à tous ceux qui souhaitent en savoir plus.  (couv).

Annick Asso, Le Cantique des larmes (Arménie, 1915. paroles de rescapés du génocide), La Table ronde, 2005.

Antonia Arslan, Le mas des alouettes : il était une fois en Arménie, Points, 2007.

Victor Gardon, Le Vanetsi : une enfance arménienne, Stock, 2008.

Paolo Cossi, Le grand mal, Dargaud, 2009.

Annie et Jean-Pierre Mahé, L'Arménie à l'épreuve des siècles, Gallimard, 2005.

Yves Ternon, Jean-Claude Kebabdjian, L'Arménie d'Antan : L'Arménie à travers la carte postale ancienne, HC éditions, 2010.




Site Imprescriptible., sur le génocide des Arméniens.
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