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Caractères,
nom de certaines compositions dont les auteurs appartiennent au genre des
écrivains moralistes. Les qualités morales
qui distinguent un humain d'un autre forment son caractère : décrire
son caractère, c'est faire son portrait moral. Les philosophes grecs
ont fait souvent des classifications et des descriptions de caractères,
soit qu'ils aient rassemblé, sous le nom d'un vice ou d'une vertu,
tous les traits moraux qui l'accompagnent chez la plupart des hommes, soit
qu'ils aient étudié les qualités morales qui caractérisent
telle ou telle condition de la société. Platon,
dans sa République, et Aristote,
dans sa Rhétorique, ont laissé d'admirables modèles
de ces analyses. Avec moins d'élévation philosophique, mais
d'une manière plus vivante, les auteurs satiriques et comiques de
tous les temps ont fait des peintures de caractères. Nous citerons
pour exemples la satire sur les femmes de Boileau,
et, dans le Misanthrope de Molière,
la fameuse scène des portraits. Il y a un genre de comédie
qu'on appelle congédie de caractères. Les orateurs de la
chaire ont souvent fait des portraits moraux. Mais les caractères
ne sont devenus un genre littéraire que grâce à deux
écrivains, Théophraste, et
La
Bruyère.
Le premier, élevé à
l'école d'Aristote, c.-à-d. du plus grand observateur et
du génie le plus philosophique de l'Antiquité, après
avoir vécu de longues années à Athènes, la
ville de la Grèce la plus riche en originaux de tous genres, parvenu
enfin au terme d'une vieillesse très avancée, écrivit
un livre de Portraits moraux. Il y condense ses observations sur
les hommes, et les rédigea en philosophe. II considère un
vice ou un travers de la nature humaine ou des gens de son temps : il le
nomme, le définit et le décrit, en énumérant
trait par trait les manières de parler et agir des hommes affectés
de ce travers ou de ce vice. Les observations sont justes, délicates,
les traits souvent comiques; on voit plusieurs de ses personnages, et,
après l'avoir lu, on les connaît. Mais sa méthode est
monotone; ses analyses, en forme de dissection, ôtent trop souvent
la vie à ses portraits; enfin beaucoup de traits paraissent arbitraires,
ou sont si étrangers par la différence des moeurs aux originaux
que nous pouvons observer, qu'ils sont pour nous obscurs et privés
d'intérêt. En somme, c'est un livre d'une lecture instructive,
et l'on doit regretter que le temps ne nous en ait laissé qu'une
partie. L'ouvrage de Théophraste n'a acquis tout son prix pour les
lecteurs français que dans la spirituelle traduction qu'en a donnée
La
Bruyère.
Cet écrivain a publié son
propre livre sous ce titre : Les Caractères de Théophraste,
traduits du grec, avec les Caractères ou les moeurs de ce
siècle; il ne se nommait même pas. Malgré cette réserve,
il a transformé le genre par la vie qu'il a répandue dans
ses portraits: II s'y montre plus moraliste que philosophe, prenant les
idées par le détail, et non par l'ensemble. D'abord, il trace
le cadre de ses tableaux : ce n'est pas l'homme en général
qu'il peint, mais les moeurs de la ville ou de la cour, les écrivains,
les grands; et toujours, qu'il considère ses originaux comme citoyens
ou comme gens du monde, qu'il examine les magistrats ou les prédicateurs,
ce sont ses contemporains qu'il a en vue. Ainsi, ce sont de véritables
portraits qu'il prétend faire; il veut que les gens de son temps
s'y reconnaissent. "Je rends au public ce qu'il m'a prêté,
dit-il... II peut regarder avec loisir ce portrait que j'ai fait de
lui d'après nature." Mais à quel titre s'y reconnaîtront-ils?
comme originaux de portraits particuliers, ou comme exemplaires de types
généraux? L'un et l'autre. C'est là ce qui explique
le prodigieux succès qu'eut le livre de son temps, et l'intérêt
qu'il garde encore aujourd'hui. La Bruyère est à la fois
un peintre de l'humanité, et un satirique. II a trop vu les hommes
de près, il a trop souffert de leurs vices et de leurs travers,
il a été trop victime de la société où
il a vécu, il est enfin trop homme de coeur, pour n'être pas
tenté de rouer certains personnages à la dérision
ou au mépris public : d'autre part, il a l'esprit trop élevé
pour n'être qu'un pamphlétaire. II compose donc certains caractères,
où il met tout ce qu'il a pu observer sur le vif en tel ou tel;
il complète en vrai artiste le personnage, à qui, dans la
nature, il manque toujours quelque chose pour être un type achevé;
il lui donne un nom de fantaisie, et il expose ainsi son portrait.
Les contemporains, qui reconnaissent le
personnage, ne manquent pas de dire : "C'est M. un tel." - Non,
dit La Bruyère, ce n'est pas un homme, c'est un caractère;
personne n'a été à la fois tout cela. - Soit; mais
le nom reste, il se répète, il s'imprime; si bien qu'on finit
par publier des éditions des Caractères avec une clef qui
renfermait tous les noms propres que la voix publique substituait aux noms
de fantaisie imposés par l'auteur. Réels ou imaginaires,
les personnages de La Bruyère parlent et agissent suivant leur caractère
: ce sont des originaux vivants. Mais l'auteur ne se borne pas à
faire des portraits proprement dits : il est trop habile écrivain.
Il sait qu'on n'aura pas la patience de lire un millier et plus de portraits.
II varie à l'infini ses formes d'exposition : au portrait, il substitue
ici une anecdote, là un dialogue, ailleurs une maxime générale,
quelquefois des analyses abstraites. II est inépuisable en tours
nouveaux; il est divers, comme si plusieurs esprits avaient travaillé
au même ouvrage. Mais partout on sent la présence d'un juge
sévère, d'un honnête homme et d'un bon citoyen, blessé
dans son coeur; d'un homme de sens et de goût, que la sottise des
autres tantôt égaye et tantôt chagrine. Soit qu'il raconte,
soit qu'il peigne, soit qu'il analyse, son style est plein de vivacité,
de sel, d'amertume, d'ironie. Souvent un seul mot qui vient à la
fin fait éclater son sentiment jusqu'alors comprimé; quelquefois
c'est l'excès même d'une modération affectée,
ou bien une réticence habile qui fait entendre sa pensée.
Ce style si fin, si spirituel, si éloquent, si nouveau, si français,
n'a qu'un défaut; c'est de manquer souvent d'aisance et de simplicité
: il a trop d'esprit, et quelquefois de la subtilité.
Le livre de La Bruyère eut neuf
éditions en moins de neuf ans (1687-1696). II mit les Caractères
à la mode. Mais les nombreux essais que l'on fit dans ce genre prouvèrent
que c'est un de ceux qui, devant tout leur éclat au génie
particulier d'un homme, meurent avec lui. Néanmoins, on peut, après
La Bruyère, citer encore Vauvenargues.
(C.). |
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