|
|
|
|
Les
gens
|
|
|
|
| Le
régime totalitaire
Sous le règne de Napoléon Ier le rêve de la liberté politique que jusque là s'employait à caresser le discours révolutionnaire cessa vite de bercer l'imagination des Français de bonne foi. L'Éducation.
« Ils sont tenus d'avertir le grand maître et ses officiers de tout ce qui viendrait à sa connaissance de contraire à la doctrine et aux principes du corps enseignant dans les établissements d'instruction publique. »Ils sont en certain cas soumis à la peine des arrêts : « ils n'en souffriront pas plus dans leur considération que les colonels contre lesquels cette peine est prononcée ».Des peines plus graves sont la réprimande, la censure, la mutation pour emploi inférieur, la suspension, la réforme, enfin la radiation, et, dans ce cas, « l'incapacité d'obtenir aucun autre emploi dans aucune autre administration publique ». Celui qui désire se retirer avant l'âge, si le grand maître s'y refuse, doit engager une longue procédure après trois demandes successives renouvelées de deux en deux mois; faute de ces formalités, il peut être condamné à une détention qui peut atteindre un an, selon la gravité des circonstances. Les religions.
« Il faut être très sûr du directeur de la poste de Savone. Si l'on n'en était pas sûr, on pourrait le changer [...] S'il est quelques individus intrigants auprès du pape, il faut les éloigner et les faire fouiller, lorsqu'on peut soupçonner qu'ils ont des lettres. »Il mande au prince Borghèse : « Le pape se conduisant mal à Savone, je désire que vous donniez l'ordre que les voitures que j'avais mises à sa disposition rentrent à TurinLe pape ayant refusé obstinément l'institution canonique aux évêques nommés par l'empereur depuis la suppression de son pouvoir temporel, celui-ci convoque à Paris « La religion est un utile instrument entre les mains du gouvernement, aussi bien qu'une consolation aux esprit; faibles et aux consciences timorées.»Le catéchisme de l'Église de France « Honorer et servir notre empereur, c'est honorer et servir DieuLe légat Caprara avait découvert, lors des négociations du Concordat, un martyr égyptien, Napolas, dont le nom fut identifié à celui de Napoléon : la fête avait été fixée au 15 août, jour de l'Assomption « Quel levier que l'Église! Quel moyen d'influence sur le reste du monde [...] J'aurais fait du pape une idole. Il fût demeuré près de moi. Paris fût devenu la capitale du monde chrétien, et j'aurais dirigé le monde religieux aussi bien que le monde politique [...] J'aurais eu mes sessions religieuses comme mes sessions législatives. Mes conciles eussent été la représentation de la chrétienté. Les papes n'en eussent été que les présidents. »Il n'en affectait pas moins, en 1811, de parler des libertés de l'Église gallicane. Par ses fourberies comme par ses violences, il rejeta du côté du saint-siège Les libertés
individuelles.
« Il y a de fortes présomptions que N*** est détenu arbitrairement, » ou bien « Il y a de fortes présomptions que la liberté de la presse a été violée. »Jamais le Sénat n'usa de cette faculté, qui n'impliquait pas cependant de conclusion pratique, et ne constituait qu'un avis au gouvernement. La Constitution exigeait une loi pour toute levée de conscrits : en 1805, sous prétexte que le Corps législatif était en vacances, il fut procédé par un simple sénatus-consulte, et cette illégalité, par le silence du Corps législatif, devint « organique ». L'usurpation s'étendit à l'établissement de la garde nationale, aux annexions opérées sans traités, aux déclarations de guerre, etc. Sur les questions les plus graves, les sénatus-consultes ne font souvent que confirmer ou plutôt enregistrer, en les précisant, les décrets impériaux ou les rapports ministériels qui leur servent de thèmes. Tant que les budgets, préparés d'ailleurs avec habileté et régularité par les ministres des finances, furent votés tels quels par le Corps législatif, on put croire qu'en France les recettes et les dépenses continuaient à être consenties; mais quand survinrent les défaites et, avec elles, une velléité de résistance, Napoléon régla tout seul le budget, et établit de nouveaux impôts. La tutelle administrative s'étendit aux plus humbles détails. Le pouvoir judiciaire fut étroitement
subordonné. Le principe électif n'est plus appliqué,
et encore avec des restrictions, qu'aux juges de paix et aux juges de commerce.
En 1807 (12 octobre), le personnel des tribunaux fut épuré.
Il fallut cinq ans d'exercice pour être inamovible dans la magistrature
assise; le ministère public (procureurs impériaux, etc.)
dépend du pouvoir exécutif. La vénalité des
offices ministériels (notaires, huissiers, commissaires-priseurs)
fut rétablie. L'indépendance des avocats ne pouvait être
tolérée; on savait que 3 sur 200 seulement à Paris « Je veux, professait le maître, qu'on puisse couper la langue à un avocat qui s'en sert contre le gouvernement. »Une des plus mortelles injures dans la bouche de Napoléon était le mot : avocat! Aussi la profession redevint-elle corporative comme sous l'Ancien régime (ordre, tableau, bâtonnier. conseil de discipline). Dès que la raison d'État est mise en jeu, les règles et les formalités de la justice sont écartées, la police obtient toute créance et toute latitude. Le décret impérial du 3 mars 1810 concerne « les détenus dans les prisons d'État, qu'il n'est point convenable ni de faire traduire devant les tribunaux, ni de faire mettre en liberté »; on leur destine huit prisons permanentes : Saumur, Ham, Pierre-Châtel, Vincennes Il ne semble pas que le second mariage de Napoléon, en le rassurant sur l'avenir, l'ait déterminé à se relâcher longtemps des précautions policières dont l'habitude était prise. Fauché, disgracié (1er juillet), est surveillé par Réal, qui, malgré les scellés, les menaces et les rigueurs, n'obtint de l'équivoque personnage que la remise de pièces insignifiantes. Aussi le duc de Rovigo (Savary), son successeur, reçoit-il la lettre suivante-: « Je regrette beaucoup d'avoir mis en liberté plusieurs individus à l'occasion de mon mariage. Je ne connaissais pas alors toutes les intrigues de M. Fouché. C'est vouloir me trahir que de me proposer de mettre en liberté certaines gens. Je vois, dans le nombre des personnes éloignées de ParisLe prince Eugène est avisé d'arrêter à Venise « les mesures les plus efficaces pour comprimer les dispositions mal veillantes que montrent partout les moines. Mon intention, ajoute le souverain, n'est pas de me laisser insulter par cette vermine ».Napoléon emploie à l'espionnage politique, moyennant finances, Mme de Genlis, Mme Hamelin, maîtresse d'un intime de Talleyrand, M. de Montrond. Par les rapports secrets d'une police infatigable à se faire valoir, l'empereur sait, à n'en pas douter, « qu'on ne l'aime, pas ». Il tombe dans de fréquents accès de mélancolie, dont les causes étaient d'ailleurs en partie physiologiques. Aux Tuileries « il se plaça brusquement au milieu d'un cercle, et, regardant bien en face tous ces gens de cour qui s'observaient avec une prudence toujours sur ses gardes, il leur dit : Que pensez-vous que dira le monde quand je ne serai plus là? Chacun des spectateurs, embarrassé, méditait une réponse qui plût au maître. Eh bien! dit Napoléon impatienté de cette hésitation, c'est pourtant bien simple, quand je ne serai plus là, tout le monde dira ouf! et il se retira aussi brusquement qu'il avait parlé. Tous les courtisans se regardèrent avec une figure singulièrement déconcertée. Tous ils avaient eu la pensée que Napoléon venait d'exprimer d'une manière si saisissante, et c'était justement pour cette raison qu'ils avaient cherché une formule qui dérobât à la pénétration de l'empereur cette première impression. Ce qui les effrayait surtout, c'était d'être attachés à la fortune d'un homme qui ne croyait même pas à la stabilité de l'oeuvre dont il poursuivait néanmoins si fiévreusement la réalisation. » (P. Bondois).La presse et l'édition. Quant à la presse périodique, cet utile contrepoids de tout gouvernement, elle est ou officielle (Moniteur) ou officieuse et assujettie. Non seulement les propriétaires de quelques journaux autorisés doivent venir chez le ministre de la police justifier de leur qualité de Français, et prêter un serment spécial, mais, dès 1803, ils sont obligés de présenter comme rédacteurs des « hommes sûrs ». Les journaux qui prospèrent sont tenus de racheter ceux qui périclitent. Le Journal des Débats se voit imposer le titre de Journal de l'Empire. L'indépendance d'esprit est qualifiée trahison. A propos du courageux Bertin, Napoléon écrit : « Son existence ne peut être sûre qu'en ne se mêlant plus d'influence politique; il est temps, enfin, que ceux qui ont directement ou indirectement pris part aux affaires des Bourbons se souviennent de l'Histoire sainte et de ce qu'a fait David (sic) contre la race d'Achab. Cette observation est bonne aussi pour M. de Chateaubriand et pour sa clique! »Les feuilletons littéraires eux-mêmes que signent Geoffroy, Étienne, sont l'objet de son étroite vigilance. Les avertissements pleuvent sur la Gazette de France, le Journal de Paris, les seuls organes quotidiens qui, avec le Moniteur et le Journal de l'Empire, subsistent encore, à la fin de 1811, dans la capitale : « Les produits des journaux, disent les considérants, ne peuvent être considérés comme une propriété qu'en conséquence d'une concession expresse faite par Nous... »La censure, déjà impitoyable pour les oeuvres dramatiques, fut rétablie en 1810 pour les journaux sous prétexte que le journaliste exerce une fonction d'État; sous le nom de directeurs, des censeurs à poste fixe sont imposés aux journaux et payés sur leur caisse. En février 1811, les frères Bertin se voient enlever, sans indemnité, la propriété de leur journal; Roederer et le duc de Bassano eux-mêmes perdent de la même façon le Journal de Paris. Les libraires et les imprimeurs sont réduits à un nombre fixe, astreints au serment, au brevet, et sous le coup d'une perpétuelle inquisition. Il est vrai que Napoléon « eût fait Corneille prince, si Corneille eût écrit de son vivant », et qu'il combla de ses faveurs Talma, principal interprète du grand tragique, sans compter Mlle Georges qui ne lui refusa pas les siennes. Il s'enthousiasma aussi pour les poèmes du faux Ossian « J'ai pour moi la petite littérature, et contre moi la grande. »La petite, c'étaient Fontanes, Thomas, Lancival, Raynouard, Joseph Chénier, François de Neufchâteau, malgré des qualités de second ordre. La grande, c'est un émigré royaliste et catholique « Cela ne m'étonne pas, écrit-il à Victor [...] Il a passé son temps à faire sa cour à Mme de Staël à Coppet et n'a pu prendre là que de mauvais principes [...] Faites-lui dire qu'aux premiers propos qu'il tiendra, vous le ferez arrêter et enfermer dans un château et que vous lui enverrez Mme de Staël pour le consoler. Il n'y a rien de plat comme tous ces princes de Prusse! »Mme de Staël était admirablement à portée de faire pénétrer à la France « La mort de cet homme, même injuste, était nécessaire à la sécurité de l'armée. »Mais quand même... Trois ans après, l'empereur fit grâce, mais très secrètement, à l'étudiant Frédéric Staps, qui avait tenté de le poignarder (12 octobre 1809). Il craignait plus la force incoercible de l'opinion que les révoltes ouvertes, les idées que les attentats : c'est pourquoi il ne cessait de tourner en dérision l'idéologie et les idéologues. Il supprima la classe des sciences morales et politiques à l'Institut. Mais il ne convient point, par une étrange et trop commune complicité, de nier avec lui le mouvement intellectuel qui échappait à sa direction, et cela dans les sens les plus divers : avec les philosophes de Gérando, Maine de Biran, Royer-Collard; avec les historiens critiques Lessing, Winckelmann, Niebuhr, auprès desquels pâlissent les Daunou, les Ginguené, les Sismondi, les Michaud, les Lesur, les Lacretelle, avec les théoriciens de la théocratie, de Bonald et Joseph de Maistre; avec les érudits comme Silvestre de Sacy. Deux Allemands, Kant et Goethe, sont les vrais initiateurs de la pensée Moderne. Dans les sciences exactes, la France La science commençait à «
révolutionner » les anciennes industries et à en créer
de nouvelles. Si, la réglementation ouvrière reprit faveur
(brevets, livrets), si même quelques corporations furent ressuscitées
(boulangers de Paris « outillèrent la France de telle sorte qu'à la reprise des relations commerciales elle se retrouva en état de soutenir la lutte » (Rambaud).Mais c'est pure flatterie que de voir, par exemple, dans la découverte de l'extraction du sucre de raisin ou du sucre de betterave, une conséquence du décret de Berlin |
|
© Serge Jodra, 2006 - Reproduction interdite.