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Les
gens
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| Appréciation
générale
Considérée dans son ensemble,
la carrière politique de Napoléon,
qui tient en somme entre les années 1795 et 1815, laisse une impression
confuse d'étonnement, d'admiration, de répulsion morale,
de vertige. S'il est vrai, selon un mot célèbre, que «-l'on
n'est bien jugé que par ses pairs », il est évidemment
impossible à personne de porter sur Napoléon un jugement
définitif. L'exposé exact des faits dans leur succession
historique est encore le meilleur moyen de se faire une idée du
personnage. Distinguer et même opposer, comme certains ont prétendu
le faire, Bonaparte et Napoléon, c'est vouloir s'abuser. L'intelligence
a évolué, grandi, faibli, décliné, comme chez
tous les humains. Le cerveau a subi le contre-coup des fatigues, de la
maladie, mais le caractère est demeuré identique à
lui-même : à Sainte-Hélène Les plus maltraités et les plus apathiques se demandent si lui-même il n'est pas fou, et par la suite certains physiologistes du XIXe siècle n'ont pas craint de le placer au nombre des «-déséquilibrés supérieurs ». Il ne justifie pas le proverbe, en général vrai, qu'il faut avoir obéi pour savoir commander. Il n'a jamais eu le moindre sentiment de discipline. Il n'a jamais su ni voulu obéir à personne; il a toujours su et voulu commander à tous. Cette volonté de domination s'est trouvée admirablement, et tragiquement à la fois, à sa place dans les circonstances où il a été purement (ou presque purement) chef militaire, comme dans la campagne d'Italie et dans la campagne de France; peu importe ici le dénouement final, les facultés sont les mêmes et aboutissent à de grandes choses par de faibles moyens, par des combinaisons nouvelles et imprévues, ce qui est l'excellence même de l'art. Mais la transmission de la volonté a ses limites : plus sont considérables et hétérogènes les masses humaines à mouvoir, plus les intermédiaires sont nombreux, différents et éloignés, plus se dissémine, se dénature et se perd la force d'impulsion initiale qui prétend tout régir; la matière alors l'emporte sur l'art. Ce qui a dû tromper cette intelligence, si lucide dans le détail, sur le rôle qu'elle pouvait remplir dans la transformation politique de l'Europe, c'est la facilité inouïe avec laquelle s'établit, dans la « grande nation », le régime unitaire et autoritaire du Consulat et de l'Empire; mais tout y conduisait la France, les précédents de l'ancien régime, en dépit de son chaos apparent, les orages de la Révolution, le nivellement des classes, la passion de l'égalité, même sous un maître; à ces divers points de vue, une faible partie seulement du continent européen était assimilable avec le temps. Aucune nation digne de ce nom ne pouvait
accepter, présentés à la pointe de l'épée,
les « bienfaits de la Révolution », et les nations qui
n'avaient pas conscience d'elles-mêmes (Italie Fut-il sincère, néanmoins,
en affirmant que tout son système, y compris l'expédition
de Russie [Eût-il été doué d'une nature moins ardente, la] « puissance porte en soi la tentation de tout faire, quand on peut tout faire, même le mal après le bien. Ainsi, dans cette grande vie ou il y a tant à apprendre pour les militaires, les administrateurs, les politiques, que les citoyens viennent à leur tour apprendre une chose : c'est qu'il ne faut jamais livrer la patrie à un homme, n'importe l'homme, n'importe les circonstances » (Thiers).Cet homme, dont une nation fit presque un Dieu et qui fut son propre Dieu, une exagération contraire mais analogue en a fait un monstre diabolique, (Taine, le Régime moderne) en rapprochant toutes les boutades cyniques, toutes les tristes vérités expérimentales que le mépris des humains, souvent en effet méprisables, arrachait à ses impétueux monologues, et sans songer qu'il s'est menti à lui-même peut-être plus souvent qu'il ne mentait aux autres. Si dans le gouvernement des affaires humaines il crut par-dessus toute chose à la force et à l'intérêt, sa morale d'État fut celle de son temps - ou pour mieux dire de tous les temps, sauf de bien rares exceptions - mais il eut le tort politique d'en faire parade et par conséquent d'en tenir école. Il n'est d'ailleurs pas permis de méconnaître, en ce qui concerne le 18 brumaire, l'entraînement des précédents coups d'État et la responsabilité du Conseil des Anciens; en ce qui touche la transformation du Consulat en Empire, la complicité des corps d'État et le consentement plébiscitaire; quant aux guerres, l'attitude initiale de provocation et d'agression dont l'Europe La légende napoléonienne,
aussi vraie en un certain sens que l'histoire, n'a pas été
froidement exploitée par les libéraux et les patriotes contre
les retours agressifs de l'ancien régime et les menaces hypocrites
de la Sainte-Alliance; elle a été par eux sincèrement
adoptée, sans qu'ils en aient pu apercevoir les dangers . La liste
serait longue de tous les écrivains qui, en prose ou en vers, et
dans toutes les langues, ont chanté, glorifié, pleuré
Napoléon
le Grand (Delavigne, Victor
Hugo,
Béranger,
lord
Byron,
Heinrich Heine,
Manzoni,
Poetefi, etc.). L'auteur catholique et légitimiste du plus virulent
pamphlet « Il sera la dernière des grandes existences individuelles; rien ne dominera désormais dans les sociétés infimes et nivelées; l'ombre de Napoléon s'élèvera seule à l'extrémité du vieux monde détruit, comme le fantôme du déluge au bord de son abîme; la postérité lointaine découvrira cette ombre par-dessus le gouffre où tomberont des siècles inconnus, jusqu'au jour marqué de la renaissance sociale » (Chateaubriand).Vague et profonde apothéose |
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© Serge Jodra, 2006 - Reproduction interdite.