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Barante

Prosper Brugière, baron de Barante est un historien et écrivain né à Riom en 1782, mort en 1866; fut préfet sous l'Empire; fut nommé par Louis XVIII conseiller d'État, puis pair de France (1819); entra néanmoins bientôt dans les rangs de l'opposition, et partagea son temps entre des brochures politiques d'un libéralisme modéré, des discours à la Chambre des pairs et des publications littéraires, qui le firent recevoir à l'Académie française (1828), et dont la plus estimée est l'Histoire des ducs de Bourgogne de la maison de Valois (1824-26). 

Après 1830, il fut et demeura un des partisans les plus dévoués du gouvernement de Louis-Philippe et de la politique conservatrice. Il vécut dans la retraite après la révolution de Février, et se consacra tout entier aux lettres. 


On a de lui, outre l'Histoire des ducs de Bourgogne; une traduction des Oeuvres dramatiques de Schiller, une Histoire de la Convention et du Directoire, la Vie politique de Royer-Collard, des Mélanges historiques et littéraires, un Tableau de la littérature au XVIIIe siècle.
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Démence de Charles VI

« On était au commencement d'août, dans les jours les plus chauds de l'année. Le soleil était ardent, surtout dans ce pays sablonneux. Le roi était à cheval, vêtu de l'habillement court et étroit qu'on nommait une jaque; le sien était en velours noir et l'échauffait beaucoup. Il avait sur la tête un chaperon de velours écarlate, orné d'un chapelet de grosses perles que lui avait donné la reine à son départ. Derrière lui étaient deux pages à cheval l'un portait un de ces beaux casques d'acier, légers et polis, qu'on fabriquait à Montauban; l'autre tenait une lance, dont le fer avait été donné au roi par le sire de la Rivière, qui l'avait rapporté de Toulouse, où on les forgeait mieux que nulle part ailleurs. Pour ne pas incommoder le roi par la poussière et la chaleur, on le laissait marcher ainsi presque seul. Le duc de Bourgogne et le duc de Berry étaient à gauche, quelques pas en avant, conversant ensemble. Le duc d'Orléans, le duc de Bourbon, le sire de Coucy et quelques autres étaient aussi en avant, formant un groupe. Par derrière étaient les sires de Navarre, d'Albret, de Bar, d'Artois et beaucoup d'autres formant une assez grande troupe.

On cheminait en cet équipage, et l'on venait d'entrer dans la grande forêt du Mans, lorsque tout à coup sortit de derrière un arbre, au bord de la route, un grand homme, la tête et les pieds nus, vêtu d'une méchante souquenille blanche. Il s'élança et saisit le cheval du roi par la bride : « Ne va pas plus loin, noble roi, cria-t-il d'une voix terrible; retourne, tu es trahi! » Les hommes d'armes accoururent sur-le-champ, et, frappant du bâton de leurs lances sur les mains de cet homme, lui firent lâcher la bride. Comme il avait l'air d'un pauvre fou et de rien de plus, on le laissa aller sans s'informer de rien, et même il suivit le roi pendant près d'une demi-heure, répétant de loin le même cri.

Le roi fut fort troublé de cette apparition subite. Sa tête, qui était toute faible, en fut ébranlée; cependant on continua à marcher. La forêt passée, on se trouva dans une grande plaine de sable, où les rayons du soleil étaient plus éclatants et plus brûlants encore. Un des pages du roi, fatigué de la chaleur, s'étant endormi, la lance qu'il portait tomba sur le casque et fit soudainement retentir l'acier. Le roi tressaillit, et alors on le vit, se levant sur ses étriers, tirer son épée, presser son cheval des éperons et s'élancer en criant : « En avant sur ces traîtres! Ils veulent me livrer aux ennemis. » Chacun s'écarta en toute hâte, pas assez tôt cependant pour que quelques-uns ne fussent blessés; on dit même que plusieurs furent tués, entre autres un Polignac. Le duc d'Orléans se trouvait là, tout auprès; le roi courut sur lui, l'épée levée, et allait le frapper : « Fuyez, mon neveu, s'écria le duc de Bourgogne qui était accouru; monseigneur veut vous tuer. Ah! quel malheur! Monseigneur est dans le délire! Mon Dieu! qu'on tâche de le prendre! » Il était si furieux que personne n'osait s'y risquer. On le laissait courir çà et là et se fatiguer en poursuivant tantôt l'un et tantôt l'autre. Enfin, quand il fut lassé et tout trempé de sueur, son chambellan, messire Guillaume Martel, s'approcha et le prit par derrière à bras-le-corps; on l'entoura, on lui ôta son épée, on le descendit de cheval, il fut couché doucement par terre, on lui défit sa jaque : on trouva sur le chemin une voiture à boeufs, on y plaça le roi de France en le liant, de peur que sa fureur ne le prit; on le ramena à la ville, sans mouvement et sans parole.»

(P. Barante).
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Dictionnaire biographique
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