 |
La
campagne de Russie
Malgré Tilsit ,
malgré Erfürt, les contestations, sinon la guerre, étaient
inévitables entre l'Empire français
et l'Empire russe
: par la vassalité du roi de Saxe, grand-duc de Varsovie
et maître, depuis 1809, de la moitié de la Galicie ,
les deux empires se touchaient : ni la Prusse ,
ni l'Autriche
n'étaient faites pour amortir le contact. L'échec du mariage
russe fut un premier indice de froideur réciproque, et le mariage
autrichien sembla non sans raison, aux yeux du tsar Alexandre,
un revirement d'alliance.
Napoléon pouvait
d'ailleurs reprocher à celui-ci son inaction voulue en 1809. Le
tsar, de son côté, savait bien que l'empereur ne lui permettrait
jamais d'entrer à Istanbul ,
et que, d'un signe, s'il lui plaisait de le faire, il reconstituerait l'ancienne
Pologne .
Il s'empressa de résoudre pacifiquement les questions qui le mettaient
aux prises avec la Porte
(1812). Adhérent au blocus continental, il refusa cependant de confisquer
les bâtiments neutres entrés dans ses ports, comme suspects
d'y introduire des marchandises anglaises. Il appuya diplomatiquement la
protestation de son oncle le duc d'Oldenbourg, dont le duché avait
été occupé « jusqu'à la paix générale
». Napoléon, qui ne pouvait plus compter sur les Turcs, crut
un instant à la possibilité de l'alliance suédoise .
Mais cette puissance fit des conditions. L'empereur exhala son indignation
contre le prince royal, qui oubliait qu'il était prince français.
«
Lui, le misérable! il me donne des conseils, à moi!»
(des conseils de paix). « Bernadotte
m'impose des conditions! Pense-t-il donc que j'aie besoin de lui? »
Brusquement, il rompit les pourparlers, et
Bernadotte
promit au tsar, en attendant plus, sa neutralité. Bernadotte n'était
pas le seul à conseiller à Napoléon
une allure conciliante. Ses parents, ses intimes, ses ministres, ses généraux
étaient inquiets et de son avenir et du leur : Cambacérès,
Gaudin, Mollien, Berthier, surtout Duroc, et
Caulaincourt, parlèrent pour la paix, non sans énergie, et
supplièrent, au moins que l'on en finit d'abord avec l'Espagne .
L'empereur est comme égaré par la folie des conquêtes,
tantôt fasciné par l'abîme qu'il n'est pas toujours
sans apercevoir à ses pieds, tantôt exalté par de singulières
hallucinations. Au cardinal
Fesch il répond, en ouvrant une fenêtre :
«
Voyez-vous cette étoile? - Non, Sire! - Regardez bien. - Sire, je
ne la vois pas. - Eh bien! moi, je la vois. »
Il raisonne ainsi sa passion :
«
Je ne suis point né sur le trône; je dois m'y soutenir comme
j'y suis monté, par la gloire; il faut que je monte sans cesse;
si je m'arrête, je suis perdu. »
Il ne se rappelle plus le vrai caractère
de l'entrevue de Tilsit
:
«
Il faut, fait-il écrire à l'ambassadeur Lauriston, revenir
sincèrement au système qui fut établi à Tilsit ,
et que la Russie
se replace dans l'état d'infériorité où elle
était alors. »
Sur ce chapitre, ses conversations deviennent
incohérentes :
«
C'est à n'y pas croire, s'écrie Narbonne. On est entre Bicêtre
et le Panthéon !
»
Le général Friant ayant pris
possession, au nom de la France ,
de Stralsund
et de la Poméranie
suédoise, qui avaient été restitués à
Charles
XIII, Bernadotte n'hésite plus;
il signe avec le tsar le traité du 24 mars 1812, d'alliance offensive
et défensive, moyennant la promesse de la Norvège .
Le 8 avril, Alexandre adresse à
l'empereur un ultimatum par lequel il exigeait l'évacuation de la
vieille Prusse ,
du duché de Varsovie, de la Poméranie, suédoise, un
équivalent pour l'Oldenbourg, et quelques adoucissements aux rigueurs
décrétées contre le commerce des neutres. C'était
la guerre.
Déjà les traités de
Paris (24 février et 14 mars) avaient contraint la Prusse
et l'Autriche
à fournir à l'empereur des contingents militaires; de son
côté (3 mai), l'Angleterre
accéda au traité russo-suédois. La campagne fut engagée
trop tard, et cependant sans deux préambules nécessaires
:
1° le rétablissement
de la Pologne ,
conseillé par Talleyrand (Napoléon
crut qu'il suffirait de pousser les Polonais « jusqu'au transport,
non jusqu'au délire-») ;
2° la réforme organique de l'administration
des vivres et munitions, conseillée par Ouvrard (Napoléon
refusa de se faire précéder de convois au lieu de s'en faire
suivre).
C'est le 24 avril qu'Alexandre
quitta Pétersbourg pour passer en revue son armée à
Drissa, sur la frontière de la Lituanie ;
c'est le 9 mai seulement que Napoléon
quitte Paris. Il a donné rendez-vous, à Dresde, à
toute une prestigieuse assemblée de princes alliés ou vassaux
(empereur d'Autriche ,
roi de Prusse ,
roi de Saxe, etc.) au milieu desquels lui et ses généraux
se complaisent jusqu'au 29 mai. Au dernier moment, il paraît avoir
encore hésité, attendant quelque revirement de la politique
suédoise ou russe. Mais son ambassadeur Lauriston ne peut voir le
tsar; et l'ultimatum, relativement modéré, que l'aide de
camp Narbonne est chargé de lui porter à Vilna (Vilnius ),
l'encourage encore à la résistance.
«
Il sait qu'il sera vaincu, dit-il; mais où, dans l'immensité
du steppe russe, le vainqueur pense-t-il pouvoir l'atteindre ? »
Le mysticisme national du peuple russe et
l'orgueil de l'aristocratie ne lui permettaient plus, d'ailleurs, de reculer.
C'est le 22 juin seulement, de son quartier général de Gumhinnen,
que Napoléon proclama la guerre avec
la Russie
sous le nom de
seconde guerre de Pologne .
«
La Russie, dit-il, viole aujourd'hui ses serments. Elle est entraînée
par la fatalité. Ses destins doivent s'accomplir. »
L'armée concentrée dans la Prusse
orientale, très hétérogène, comptait près
de 500000 hommes et près de 1200 bouches à feu. Le 24 juin,
le Niémen est franchi et le quartier général établi
à Kowno. Les troupes de ligne sont réparties en dix corps,
qui sont par numéros d'ordre :
1erDavout
; 2° Oudinot ; 3° Ney ; 4° prince Eugène; 5° Poniatowski;
6° Gouvion Saint-Cyr; 7° Régnier; 8° Junot; 9° Victor
(entre l'Elbe et l'Oder, et à Dantzig); 10° Macdonald.
La vieille garde est sous les ordres de Lefebvre;
la jeune garde, de Mortier. La grande armée de cavalerie (Murat)
forme quatre corps (Nansouty, Montbrun, Grouchy, Latour-Maubourg). La cavalerie
de la garde, le contingent autrichien, marchent séparément.
Dans cette armée l'on compte 20000 Italiens, 80000 Allemands de
la Confédération, 30000 Polonais, 30000 Autrichiens, 20000
Prussiens. Les forces russes en ligne peuvent être évaluées
à 260 000 combattants, sous trois généraux en chef
seulement : Barclay de Tolly (première
armée d'Occident); Bagration (deuxième armée), Tormasov
(réserve). Dans sa proclamation à ses troupes, Alexandre
ne fait pas appel au « destin », « il invoque le «
Dieu du culte orthodoxe où réside toute vérité
»; il exhorte ses peuples, que l'Occident traite d'esclaves, à
défendre « leur patrie et leur liberté ». Le
28 juin, Napoléon entra à Vilna,
ancienne capitale du royaume de Lituanie ;
il fut obligé de s'y arrêter dix-sept jours, pour y concentrer
d'indispensables approvisionnements.
Il avait avec lui la garde, Davout,
Oudinot, Ney, Murat. A gauche, il était couvert par Macdonald, au
corps duquel s'ajoutent 17000 auxiliaires prussiens; à droite, par
le prince Eugène (Italiens et Bavarois) ; plus à droite,
Jérôme
est le chef nominal des Westphaliens, des Saxons et des Polonais; à
l'extrême droite, les 30000 Autrichiens ont un chef national, Schwarzenberg,
dont la base d'opérations est la Galicie ;
Victor commande à l'arrière-garde avec Augereau. Barclay
de Tolly, au Nord (route de Vitebsk ),
masse 160 000 hommes; Bagration, au Sud (route de Mohilev) n'en a que 60
000. L'empereur manoeuvre contre Barclay, qu'il cherche à déborder;
mais Barclay, qui s'est d'abord replié sur la Duna, remonte ce fleuve
jusqu'à Ostrowno, ou Murat ne peut prendre contact qu'avec son arrière-garde
(26 juillet); il s'arrête à Vitebsk, feint d'accepter la bataille,
puis soudain il se dérobe vers le Sud et gagne Smolensk pour rejoindre
Bagration. Davout, chargé de ce dernier, avait malheureusement été
entravé par le roi Jérôme, qui avait son plan, mais
finit toutefois par céder, en abandonnant son commandement. Bagration
franchit la Bérézina
à Bohruisk, et contourna les marais de la rive gauche : Davout put
l'arrêter sur le Dniepr à Mohilev (23 juillet), mais ne put
l'empêcher de passer plus bas à Staroi, d'où il gagna
Smolensk. L'empereur appelle à lui Davout, et se croit en force
de couper de Moscou ,
à la fois Bagration et Barclay. Pour se rendre maître des
« portes de la Russie
», ou plutôt de la Moscovie, c.-à-d. de l'espace compris
entre la Duna et le Dniepr, il suffisait, semblait-il, de s'emparer de
Smolensk. Napoléon passe le Dniepr à
Rassasna et à Orcka, Davout le rejoint aux portes mêmes de
Smolensk, à Krasnoë. Smolensk est attaqué par la rive
gauche. C'était la seule forteresse importante de la vieille Russie
sur les frontières de l'ancienne Pologne ;
à ses constructions massives, mais surannées, avaient été
ajoutés à la hâte quelques ouvrages. Ils ne résistent
pas à l'artillerie française, et la ville succombe (16 août).
L'ennemi perd 12000 hommes, l'armée impériale 6000. Mais
les Russes, abandonnant leurs positions pendant la nuit, mettent le feu
à la ville, sur les ressources et les magasins militaires de laquelle
l'empereur avait compté.
La marche sur
Moscou.
Fallait-il alors s'arrêter? Fallait-il,
en plein été, établir là un camp retranché
comme en 1807, avant Eylau
L'avis en fut donné à l'empereur, mais les circonstances
n'étaient pas les mêmes. De Vilna (Vilnius) à Moscou ,
la moitié du chemin était fait, Moscou était la «
ville sainte »; si elle était prise, c'est là sans
doute que se terminerait la guerre. Une seconde fois, il essaie d'en couper
la route à l'ennemi. Junot reçoit l'ordre de gagner de vitesse
l'avant-garde en remontant la rive gauche du Dniepr, mais il est malade,
incertain; à Vadoutina, il n'atteint que l'arrière-garde,
et malgré l'héroïsme de Ney, de Murat, de Gudin, qui
meurt dans cette ,journée, il ne peut retarder la retraite des Russes
que de vingt-quatre heures (20 août). La brillante victoire de Polotsk,
remportée
par Oudinot, et surtout par Gouvion Saint-Cyr, sur le corps russe de Wittgenstein
venu de Finlande
(17, 18 août), préserve les troupes françaises d'être
tournés par le Nord, et Gouvion Saint-Cyr reçoit le bâton
de maréchal. Mais Barclay continue
à tout détruire, à tout brûler sur son passage,
entre autres localités Viasma (à mi-chemin de Smolensk et
de Moscou) que l'avant-garde napoléonienne, atteignit le 29 août.
Cependant l'opinion russe accusait à la fois Barclay de barbarie
et de lâcheté, et désignait le vieux Koutousov comme
le seul capable de gagner sur Napoléon
une grande bataille rangée, et de sauver Moscou. Cette ville est
couverte par des retranchements que le vainqueur des Turcs
qualifie d'inexpugnables. Fanatisée par la visite solennelle d'Alexandre
(14 juillet), par le métropolitain centenaire Platov, elle est prête,
s'il le faut, à subir le sort de Jérusalem ;
mais elle espère que la Vierge, dont on promène dans les
rues une image miraculeuse, que saint Michel, que saint Serge la protégeront
contre les démons de l'Occident :
«
Dieu ,
dit Koutousov dans sa proclamation, va combattre Satan
avec l'épée de Michel, et, avant que le soleil de demain
ait disparu, vous aurez écrit votre foi et votre fidélité
dans les champs de votre patrie, avec le sang de l'agresseur. »
Napoléon,
après la bataille « tant désirée », promit
à ses troupes « l'abondance, de bons quartiers d'hiver et
un prompt retour en France
». La bataille de Borodino
ou de la Moscova ,
livrée le 7 septembre, ne réalisa ni l'une ni l'autre de
ces prophéties. Ce fut la plus sanglante de l'Empire : si les Russes
eurent 50000 hommes de perdus, les Français plus de la moitié,
dont 47 généraux tués ou blessés (Davout,
grièvement). Malade et inquiet du lendemain, Napoléon avait
refusé de faire donner sa garde, et si la retraite des Russes fut
foudroyée à coups de canon, elle ne fut pas interceptée.
Au bivouac, les vainqueurs manquent de subsistances, de bois, au milieu
d'une nuit froide et pluvieuse. Les vaincus chantent victoire; toutes les
églises de l'Empire retentissent d'actions de grâces au Dieu
des armées; Koutousov est nommé, honneur suprême, feld-maréchal.
Pendant plusieurs jours, les habitants de Moscou
continuent à se repaître de récits fabuleux. Napoléon
fit dans la ville sainte, le 14, une entrée qui n'avait rien de
triomphal. Dès Vilna, plus de la moitié de l'armée
centrale traînait; après Smolensk, les deux tiers; après
Borodino, les pertes et les désertions l'ont réduite à
50000 hommes. Rastopchine, gouverneur de Moscou, soit qu'il eût reçu
des ordres, soit qu'il reprit de sa propre initiative le plan de destruction
de Barclay, soit enfin qu'il ait partagé
le sombre fanatisme du clergé et des classes populaires, avait eu
le temps de faire miner le Kremlin et de tout préparer pour un incendie
général.
Dans les maisons désertées
par les riches, par les boyards, sont distribuées les matières
inflammables. Rastopchine emmène lui-même les pompes hors
de la ville, au témoignage du colonel Wolzogen, auquel il dit :
«
J'ai mes raisons; pour moi, je n'emporte que le vêtement qui me couvre.
»
Napoléon,
après avoir nommé gouverneur le général Mortier,
refusa de croire aux rapports d'après lesquels la ville était
à moitié évacuée, encore moins aux menaces
d'incendie. Il dormait, au Kremlin, quand le signal fut donné par
une fusée qui jaillit du palais Troubetskoï; de tous les coins
de la ville, qui était presque toute en bois, jaillissent les flammes.
Mortier essaya en vain de lutter : les malfaiteurs, délivrés
de prison par les agents de police eux-mêmes, avaient accompli avec
ensemble leur terrible mission. On ne put que mettre les troupes à
l'abri. Plus de 20000 malades ou blessés périrent dans les
hôpitaux. Au Kremlin, où étaient accourus Davout,
le prince Eugène, etc., il fallut presque arracher de force l'empereur
du milieu des dangers imminents qu'il courait; il gagna le château
de Petrovski, et ne rentra que le 21 dans une ville dont les neuf dixièmes
étaient en cendres; le Kremlin était sauf et les caves des
maisons, au dire de Larrey, renfermaient encore de quoi nourrir l'armée
pendant cinq ou six mois.
L'empereur passait de l'exaltation la plus
violente aux assoupissements subits; il avait d'horribles cauchemars, s'évanouissait.
Mais il reprenait le dessus, et alors affectait une étrange sécurité,
organisant des fêtes, un théâtre, faisant expédier
à la Comédie-Française le décret dit de Moscou .
Cette attitude était une ruse destinée à favoriser
une négociation avec le tsar. D'autre part, un armistice fut signé
avec Koutousov, mais celui-ci eut l'adresse de le faire restreindre aux
deux corps d'armée principaux, afin de continuer à détruire
en détail la cavalerie française, qui fondait à vue
d'oeil. Alexandre ne répondit
pas aux propositions de paix. L'Armée de Napoléon
aurait pu à la rigueur se fortifier dans Moscou et y passer l'hiver,
comme Daru le proposait. Mais que fussent devenues
pendant ce temps et l'Europe
centrale et la France ?
C'est cinq semaines après l'entrée
à Moscou
qu'éclata à Paris la conspiration du général
Malet, et l'état d'opinion qui lui permit presque de réussir
était bien connu de l'empereur. De plus, la Russie
disposait d'une armée aguerrie qui n'avait pas encore donné,
l'armée dite du Danube, qui revenait de Moldavie sous les ordres
de Tchitchakov, et qui, dès le 11 octobre, rejeta Schwarzenberg
sur la Galicie
et atteignit bientôt le Boug. Enfin les nouvelles d'Espagne
n'étaient pas rassurantes : le 22 juillet, Marmont avait perdu la
bataille des Arapiles et laissé 5000 prisonniers, 8000 hommes tués
ou blessés; le 14 août, la garnison française du Buen
Retiro ,
à Madrid ,
capitulait, et Wellesley chassait Joseph de sa capitale. L'Angleterre s'appliquait
à resserrer de plus en plus l'union offensive de Bernadotte
et d'Alexandre (entrevue d'Åbo ,
28 août). Le corps russe de Wittgenstein, accru du contingent suédois,
est repoussé, il est vrai, par Gouvion Saint-Cyr au combat de Polotsk,
mais ce maréchal, grièvement blessé, ne luttait que
pour se retirer par la Duna (17 au 19 octobre). Victor, qui était
à Smolensk, ne put parvenir à Moscou, Koutousov ayant entièrement
battu Murat, qui s'était avancé à la rencontre de
Victor jusqu'à Vinskovo (18 octobre).
La retraite.
C'est après trente-cinq jours d'hésitation,
d'inaction que l'empereur, ému de cet échec, se décide
à quitter Moscou
(19 octobre). Il n'est plus question d'une pointe offensive sur Pétersbourg;
le seul parti à prendre est de se retirer sur la Pologne ,
où rien n'est organisé. Le sacrifice des Moscovites est contagieux:
le gouvernement russe a d'ailleurs adopté un système de destruction
impitoyable; ordre est donné aux habitants d'abandonner toute ville,
bourg ou village incapables d'une résistance régulière,
après avoir enlevé tout ce qu'ils pourraient et brûlé
le reste; de briser les pierres meulières, de détruire les
fours, de couper les ponts, de défoncer les routes. Les populations
rurales, étant dans le servage, n'ont pas le sentiment de la propriété
et obéissent sans regret, avec une « sainte fureur ».
Le tsar avait un allié de plus,
« le général Hiver », suivant son expression
: la gelée blanche avait fait son apparition dès le 13 octobre
et annonçait des frimas précoces. Mortier, laissé
à l'arrière-garde, sortit de Moscou
le 26, après avoir fait sauter le Kremlin; deux jours avant, à
30 lieues au Sud de Moscou, sur la route de Kalouga, les 17000 hommes du
prince Eugène tiennent en échec Koutousov jusqu'à
l'arrivée des généraux Gérard et Conpans (corps
de Davout), et demeurent maîtres de la ville
de Malo-Iaroslavetz, disputée de cinq heures du matin à dix
heures du soir (24 octobre). Il faut pourtant, car l'ennemi va revenir
en forces, abandonner la route de Kalouga, qui présente des ressources,
pour reprendre celle de Mojaïsk et refaire à rebours, au milieu
des tourmentes de neige (6 novembre) et des Cosaques, toutes les sanglantes
étapes qui avaient conduit l'armée à Moscou.
La vue des champs de carnage où
leurs camarades dorment sous la neige démoralise les soldats et
la plupart des chefs. Ney, Davout, Eugène conservent seuls leur
ressort. La faim, le froid, les congestions cérébrales font
des milliers de victimes; une double rangée de cadavres marque cette
funèbre route. Aux haltes, les sapins couverts de givre refusent
de s'enflammer. Les magasins les plus rapprochés étaient
à Smolensk, sans moyen de transport possible. Les chevaux, qui n'ont
pas été munis de fers à glace, et pour lesquels le
fourrage fait défaut, ne servent plus guère qu'à l'alimentation
des troupes. La précipitation de la retraite est cependant une absolue
nécessité, car les ailes ne peuvent rejoindre le centre,
et il faut à tout prix éviter une bataille générale,
qui serait un désastre complet. Aussi ne passa-t-on que deux jours
à Smolensk, où d'ailleurs vivres et munitions avaient été
réunis en quantité insuffisante, ou gaspillés : c'est
dans cette ville que l'empereur connut la nouvelle de la conspiration Malet.
Wittgenstein reprenait Vitebsk ;
Tchitchakov occupait Minsk; Koutousov se portait sur Orcka et Borisov,
entre ses deux lieutenants. Le cercle allait se fermer quand les Français
se remirent en marche, par 16° et 18° sous zéro; il fallut,
faute de chevaux, détruire une partie des pièces et des munitions.
Ensuite un dégel survint, avec une boue épaisse. A Krasnoë,
Davout
et Eugène, avec 2000 combattants, résistent aux forces triples
de Koutousov : toute la garde dut charger afin de frayer le passage; à
l'extrême arrière-garde, Ney reste isolé avec 6000
hommes, pendant deux jours. Il surprend enfin le passage du Dniepr et rejoint
le gros de l'armée. Les Français Lambert et Langeron, attachés
au service du tsar (armée de Moldavie )
s'emparèrent de Borisov (21 novembre). Mais Oudinot reprend le surlendemain
ce poste où devait s'effectuer le passage de la Bérézina ,
principale difficulté sur la route du Niémen. La situation
est presque désespérée. La ligne de la Duna est forcée;
l'allié autrichien reste tranquillement à couvert derrière
le Boug.
Du Sud de la Russie ,
Koutousov tire toutes choses en abondance, et sa fureur augmente à
chaque nouvelle humiliation militaire qu'il éprouve. Pourtant Victor
a pu rejoindre, comme Oudinot, le gros de l'armée, suivi de près
par Wittgenstein. Koutousov a perdu trois journées de marche. Bref,
Napoléon
a réussi encore à concentrer environ 75000 hommes, et les
Russes n'avaient encore, le 26 novembre, que 16000 hommes bien postés
à Borisov, à la tête du pont. A quatre lieues et demie
au-dessus, dans l'eau qui charrie des glaces, entre la berge élevée
de Wesclowo et les marécages de la rive droite traversés
par une étroite jetée, les pontonniers du général
Eblé jettent en toute hâte deux ponts de bateaux (gué
de Studzianka). Le passage s'effectue d'abord tranquillement. Mais le 28,
le maréchal Oudinot, à l'avant-garde, est blessé en
repoussant Tchitchakov : c'est alors que Ney, « le Brave des braves
», prend le commandement des 2e,
3e et 5e
corps et parvient à passer. Le salut de ces trois corps est dû
à son sang-froid, à sa ténacité, à l'extrême
rapidité de ses dispositions. Sur la rive gauche, Victor avait été
laissé à la garde des traînards, des femmes et des
enfants qui suivaient le gros de l'armée. Le 27, il perdit toute
la division Partouneaux, embarrassée par les équipages; le
28, il est atteint par Wittgenstein, par l'avant-garde de Koutousov, et
obligé de repasser la Bérézina
en toute hâte. Aussitôt on fit sauter les ponts,
«
abandonnant à l'autre rive l'artillerie, les bagages, un grand nombre
de non-combattants qui n'avaient pu passer [...] Le sort de ces malheureux,
au milieu de la mêlée des deux armées, fut d'être
écrasés sous les roues des voitures ou sous les pieds des
chevaux, frappés par les boulets ou par les balles des deux partis,
noyés en voulant passer les ponts avec les troupes, ou dépouillés
par l'ennemi, et jetés nus sur la neige où le froid termina
bientôt leurs souffrances » (Mémoires de Vaudoncourt).
Les Russes firent près de 20000 prisonniers,
s'emparèrent de presque toute l'artillerie, réduite à
130 pièces, et ramenèrent triomphalement les objets religieux
et les trophées enlevés de Moscou .
Lorsqu'un officier vint annoncer ce désastre à Napoléon,
celui-ci répéta plusieurs fois :
«
Pourquoi, Monsieur, voulez-vous m'ôter mon calme? »
Il avait eu des moments de désespoir,
vite réprimés. Il avait senti son impuissance absolue devant
le nombre, et surtout en présence des éléments déchaînés
: l'apathie physique, l'impassibilité extérieure, c'est tout
ce qu'il put demander, sans toujours l'obtenir, à la force de sa
volonté. Le 6 décembre, à Smorgoni, il arrache à
ses maréchaux l'approbation de son départ :
«
Si, j'étais né sur le trône, si j'étais un Bourbon,
il m'eut été facile de ne pas faire de faute.-»
A Varsovie, devant l'ambassadeur de Pradt, il s'écrie : «
Du sublime au ridicule, il n'y a qu'un pas, » et soudain il éclate
de rire.
Les malheureux débris de l'armée
furent abominablement traités à Vilna (Vilnius), où
ils ne purent tenir, non plus qu'à Kovno; sans l'héroïsme
et le sang-froid de Ney, les 30000 hommes qui restaient n'auraient pas
repassé le Niémen (16 décembre). Ce ne fut plus ensuite
qu'une déroute à travers l'Europe centrale. Cependant l'empereur
brûlait les étapes, et arrivait à Paris à l'improviste
(20 décembre), deux jours après le 29e
bulletin daté de Malodeczno le 3, et qui avouait l'immensité
du désastre. Il se terminait par ces mots : « Jamais l'empereur
ne s'est mieux porté; » mensonge politique à l'adresse
de ses ennemis, mais qui fit horreur à tant de familles en deuil.
Le Sénat, le grand maître de l'Université, président
du Corps législatif, le préfet de la Seine multiplient les
protestations de fidélité à la « quatrième
dynastie ». Mais à propos du complot de Malet, Napoléon
avait dit le vrai mot de la situation :
«
Un homme est-il donc tout ici; les institutions, les serments, rien! »
Il ne fallait plus compter, en tout cas, sur
l'effet des traités imposés par la force. Le plus humilié
de tous, le roi de Prusse ,
a envoyé des ordres secrets au général York, qui commandait
à l'extrême gauche le contingent prussien (corps de Macdonald);
York signe avec les Russes, à Taurogen, une convention de neutralité
(30 décembre), et Macdonald, qui avait, menacé de près
Riga ,
est obligé de reculer jusqu'à la Wartha et à l'Oder.
Le 5 janvier 1813, les Russes occupent Koenigsberg. Murat remet au commandement
du prince Eugène (8 janvier) les troupes éparses en Prusse
et en Pologne; elles commencent à se concentrer à Berlin
(21 janvier). Le Sénat met à la disposition du gouvernement
250 000 conscrits des classes de 1809 à 1814. Napoléon signe
avec Pie VII (25 janvier 1813) le concordat de Fontainebleau ,
qui confirme le concordat de 1802, sauf des concessions temporelles bientôt
désavouées par le pontife. A la proclamation du comte de
Provence datée d'Hartwell (1er février)
le Sénat répond en organisant la régence pendant la
minorité de l'empereur des Français (5 février). En
ouvrant le Corps législatif, Napoléon
rappelle que quatre fois depuis la rupture de la paix d'Amiens
il a proposé la paix : mais il la veut « conforme à
la grandeur de son empire ». (H. Monin). |
|