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Origines,
enfance et jeunesse
Sur l'origine de la famille, sur Charles
Bonaparte, sa femme, leurs autres enfants et les branches qui en sont issues,
voir l'article Bonaparte. Mentionnons ici,
toutefois, les doutes qui se sont élevés sur l'année
de la naissance de Napoléon. D'après
son acte de mariage avec Joséphine, veuve du général
de Beauharnais, il aurait vu le jour en 1768,
il serait donc l'aîné de la famille. On a supposé que
Napoléon ayant dépassé la limite d'âge au moment
où son père le présentait à l'école
de Brienne ,
celui-ci aurait substitué, à son acte de naissance, l'acte
de naissance de Joseph. Ce sont là
des hypothèses. On sait, d'ailleurs, que sous l'Ancien
régime, et pendant longtemps encore après la Révolution,
ni les lois, ni les habitudes légales n'étaient très
rigoureuses à l'égard des actes de l'état civil ou
des actes religieux qui en tenaient lieu. L'acte de mariage susdit rajeunit
Joséphine, précisément à l'époque où,
si l'on se reporte à la Constitution de l'an III, Napoléon
Bonaparte pouvait avoir un intérêt politique à se donner
pour plus âgé qu'il ne l'était. D'autre part, ni Joseph,
ni Napoléon, n'ont jamais eu l'occasion, on le conçoit, de
se contester réciproquement le droit d'aînesse.
Le mensonge prémédité,
qui, pour les hommes de pouvoir, passe si vite à l'état de
légende, s'est emparé de l'enfance et de la jeunesse de Napoléon.
Il convient de rejeter les anecdotes imaginaires qu'entasse à plaisir
«
un libelliste obscur, qui s'intitule tantôt le comte Charles d'Og.,
tantôt le baron de B., dans les Mémoires sur la vie de
Bonaparte et l'Écolier de Brienne » (A. Chuquet);
voici tout ce que dictait le prisonnier de
Sainte-Hélène
sur les neuf premières années de sa vie :
«
Rien ne m'imposait, je ne craignais personne. Je battais l'un, j'égratignais
l'autre, je me rendais redoutable à tous. Mon frère Joseph
était battu, mordu, et j'avais porté plainte contre lui quand
il commençait à peine à se reconnaître. Bien
m'en prenait d'être alerte : maman Laetitia eût réprimé
mon humeur belliqueuse; elle n'eût pas souffert mes algarades : sa
tendresse était sévère. Mon père, homme éclairé,
mais trop ami du plaisir pour s'occuper de mon enfance, cherchait quelquefois
à excuser nos fautes. »
Ni de cette indulgence. qui à distance
lui paraissait de la faiblesse, ni de toutes les peines que se donna Charles
Bonaparte
pour récupérer ses biens et pour assurer le sort de sa nombreuse
famille, Napoléon ne témoigne
nulle part la moindre gratitude. Toutefois, tout en courant la montagne
et malgré une santé d'apparence délicate, il avait
appris à lire par les soins de son oncle Fesch, plus âgé
que lui de six ans. Son grand-oncle Lucien lui avait enseigné le
catéchisme. Il savait aussi un peu d'italien littéraire;
il n'avait pu mordre au latin. Charles Bonaparte avait, juste à
temps, abandonné le parti de Pasquale Paoli le gouverneur de la
Corse ,
comte de Marbeuf, fit accorder des bourses scolaires à Joseph,
à Napoléon et à Fesch, avec lesquels Charles Bonaparte
partit pour la France, le 15 décembre 1778. Joseph et Napoléon
étaient destinés au collège d'Autun,
qui était, sous la haute protection de l'évêque, frère
du gouverneur; de là, Napoléon, dont la vocation guerrière
était déjà évidente, devait passer au collège
militaire de Brienne.
Le collège
de Brienne.
En trois mois, à Autun,
Napoléon
apprit assez de français pour commencer à l'écrire,
mais il se montra toujours rebelle à la scolastique grammaticale
et à l'orthographe, et longtemps sa prononciation décela
son origine. Le 23 mars 1779, il fut nommé à l'école
militaire de Brienne, dirigée par des religieux minimes; en réalité,
l'enseignement y était général et élémentaire,
comme il convenait à des enfants : mais l'éducation y était
conçue de façon à discerner les caractères
et à orienter les aptitudes naturelles. Les lettres désespérées
et hautaines qu'il aurait écrites de Brienne, l'une à son
père (5 avril 1784), l'autre à M. de Marbeuf (8 octobre 1783),
et qu'a recueillies, en dernier lieu, le colonel Jung (Bonaparte et
son temps), sont absolument apocryphes. Ce qui est exact, c'est qu'il
eut, à Brienne comme à Autun, des accès de nostalgie
qui tournèrent tantôt à une profonde mélancolie,
tantôt à une véritable exaspération. La froide
et crayeuse Champagne
ne rappelait guère à sa vive imagination les magnificences
du sol et du climat de son île natale. Corse
il était né, Corse il demeura. Comme nouveau et plus encore
comme exotique, il fut en butte aux moqueries de ses camarades. II prononçait
son nom de baptême « Napollione » : les jeunes
Français, parmi lesquels il était dépaysé,
le surnommèrent « la paille au nez » dans cette
plaisanterie innocente il vit une injure mortelle et se concentra en un
farouche isolement. Mais était-il qualifié de Français?
«
Ses maîtres de géographie faisaient de son île une dépendance
de l'Italie ,
et ne parlaient d'elle qu'après avoir décrit la péninsule,
après avoir énuméré successivement les États
de la maison de Savoie et de la maison d'Autriche ,
les seigneuries de Gênes et de Venise,
les duchés de Parme
et de Modène, le grand-duché de Toscane, l'État de
l'Église ,
le royaume de Naples ,
la Sicile, la Sardaigne. Les minimes enseignaient, après la conquête
de 1769, que la Corse était non pas terre française, mais
pays étranger » (A. Chuquet).
Les minimes n'étaient pas les seuls
: sur cette question qui nous paraît si claire, Necker demeure encore
dans l'ambiguïté, en son traité De l'administration
des finances (1784). Napoléon n'apportait
pas en principe, d'ailleurs, de sentiments antifrançais : lui et
sa famille n'avaient reçu que des bienfaits du roi de France .
Napoléon
avait surtout en horreur les tyrans mercantiles de son pays, les Génois.
Au mois de juin 1782, un Bastiais, Balathier de Bragelonne, fut admis à
Brienne.
«
Des malins imaginèrent, pour faire pièce à Napoléon,
de lui présenter le nouveau venu comme un Génois. Au seul
monde Génois, Napoléon, furieux, s'écrie en italien
: Serais-tu de cette nation maudite? Et Balathier avait à peine
eu le temps de répondre Si, signor, que l'Ajaccien le saisissait
par les cheveux : on parvint à lui arracher sa victime, mais il
fallut plus de quinze jours pour lui persuader que Balathier de Bragelonne
était Bastiais » (A. Chuquet).
Sans ajouter la moindre foi au mot que lui
prêtent les Mémoires de Bourrienne : « Je
ferai à tes Français tout le mal que je pourrai, »
il est incontestable que Napoléon ne
cessait de rêver à l'indépendance de la Corse ,
et que Paoli était son héros, son dieu, quoiqu'il ne fût
nullement son parrain, en dépit de l'assertion erronée que
Lucien
Bonaparte a reproduite dans ses
Mémoires. Sa première
distraction, qui, tout en donnant carrière à son activité
physique, contribua encore à son isolement moral, fut le jardinage.
Le principal avait distribué aux élèves des parcelles
de terrain qu'ils pouvaient cultiver à leur guise.
Napoléon
commença par annexer, de gré ou de force, les lots de ses
deux voisins, munit son domaine d'une forte palissade de piquets et en
fit un ermitage de verdure où il passait seul ses récréations,
dévorant livres sur livres, rêvant aux hommes de Plutarque,
aux braves et malheureux défenseurs de la Corse ,
et, toutes les fois que l'on essayait de le déranger, sortant comme
un furieux et se défendant pied à pied contre les intrus,
si nombreux fussent-ils. S'il était vaincu et battu, il ne s'en
plaignait à personne : « à ses yeux, le maître,
c'était l'ennemi ». S'il y avait quelque mutinerie contre
les régents, il sortait de sa retraite pour haranguer et diriger
les jeunes révoltés, mais cette attitude, bientôt réprimée,
ne le rendait pas plus sympathique à ses camarades. Le principal,
Berton, ayant eu l'idée d'organiser une sorte de bataillon scolaire,
Napoléon, capitaine d'une des compagnies, fut solennellement dégradé
par l'état-major des élèves, comme dédaignant
leur amitié et indigne de les commander; il se soumit sans bassesse,
rentra en lui-même, devint un peu plus sociable et fut pardonné.
Il leur faisait livrer entre eux des batailles, Grecs
contre Perses ,
Romains
contre Carthaginois ,
dans lesquelles il y eut des blessés et qui furent interdites. Pendant
le rigoureux hiver de 1783, appliquant les leçons élémentaires
de fortification qu'il recevait à l'école, il construisit
suivant les règles de l'art un fortin en neige qui fut attaqué
et défendu à coups de boule de neige et qui, jusqu'au printemps,
fit l'admiration des habitants de Brienne. A l'occasion de la fête
de Louis XVI (25 août 1774), des étincelles
mirent le feu à une boite de poudre qui fit explosion; les enfants,
effrayés, s'enfuirent dans l'enclos de Napoléon qui, sans
partager leur peur, sans penser au danger qu'ils fuyaient, les repoussa,
comme un « enragé », à coups de pioche. Deux
mois auparavant (21 juin), Charles Bonaparte, miné par les misères
de son existence et par la maladie qui allait bientôt l'emporter,
était venu à Brienne pour y conduire son troisième
fils Lucien :
«
Mon frère, écrit Lucien,
m'accueillit sans la moindre démonstration de tendresse, et je dois
à ces premières impressions la répugnance que j'ai
toujours eue à fléchir devant lui. »
Napoléon
ne rendit jamais justice à son père : il lui en voulait sans
doute de l'avoir privé de sa patrie et d'avoir préféré,
aux périls de la liberté, les avantages de la servitude.
En résumé, Brienne a fortement trempé, en même
temps qu'assombri, le caractère de Napoléon, par les luttes
physiques et surtout morales qu'il eut à soutenir contre un milieu
qui lui était étranger, hostile et antipathique, et contre
un despotisme monacal qu'il abhorrait, Un jour, réprimandé,
il répliqua fièrement :
«
Qui êtes-vous donc, Monsieur, pour me répondre sur ce ton?
lui fit le principal. - Un homme, Monsieur. »
Il avait alors quatorze ans.
Comme écolier, cet « homme
» n'avait voulu s'appliquer qu'à ce qui lui paraissait utile,
qu'à ce qui s'adaptait à sa nature et à ses vues d'avenir
militaire. Le régime de l'école, et aussi sa qualité
d'étranger, lui en avaient presque entièrement laissé
la latitude. D'ailleurs, le latin était exclu des cours de l'École
militaire
de Paris,
à laquelle il était destiné. Mais il ne marquait pas
plus de goût, alors du moins, pour la littérature proprement
dite, pour les poètes. Voici d'ailleurs les notes qui lui étaient
données par l'inspecteur Kéralio :
«
M. de Bonaparte, taille de quatre pieds dix pouces dix lignes, a fait sa
quatrième; de bonne constitution, santé excellente, caractère
soumis, honnête et reconnaissant, conduite très régulière,
s'est toujours distingué par son application aux mathématiques;
il sait très passablement son histoire et sa géographie;
il est assez faible dans les exercices d'agrément et pour le latin,
où il n'a fait que sa quatrième ; ce sera un excellent marin
; mérite de passer à l'école de Paris. »
En ce qui concerne le caractère, un
autre inspecteur, Regnault de Mons, a été plus clairvoyant
ou plus sincèrement informé par les minimes :
«
caractère dominant, impérieux, entêté. »
Ajoutons, quant au physique, que malgré
sa petite stature et son apparence chétive, il était large
d'épaules et dur à la fatigue. Il avait les yeux gris fer,
le regard vif et observateur, les lèvres fines, le teint olivâtre,
la tête forte et anguleuse.
La jeunesse d'un
soldat.
C'est le 23 octobre 1784 que Napoléon
Bonaparte entra à l'École militaire de Paris, institution
fastueuse qui ne ressemblait en rien à la médiocrité
monacale de Brienne. Pour les 120 élèves, dont 60 boursiers,
qui y faisaient leurs études, il y avait 80 personnes de service,
et 20 professeurs, dont le plus célèbre était Monge.
Là, Napoléon se lia d'amitié avec son camarade de
chambre, Des Mazis, mais ne se réconcilia pas avec les jeunes nobles
qui avaient quitté Brienne en même temps que lui, les Castries,
les Comminges, etc. Sa jeune soeur, Marie-Anne (dite plus tard Elisa),
était pensionnaire à Saint-Cyr : il allait la voir fréquemment.
En 1785, la nouvelle de la mort de son père (24 février)
le toucha vivement, moins peut-être par les regrets qu'elle lui inspirait
que par les responsabilités qu'elle lui découvrit tout à
coup : au point de vue de l'intelligence et de l'énergie, il se
sentait l'aîné de ses frères et soeurs, ayant depuis
longtemps jugé Joseph; il prit
dès lors et soutint un ton d'autorité morale et de protection
d'ailleurs efficace et dévouée que nul dans sa famille, pas
même son oncle Lucien et sa mère, ne songèrent bientôt
plus à lui contester. La pauvreté, plus encore peut-être
que l'ambition, l'aiguillonnait, et c'est après avoir fait, incomplètement
d'ailleurs, en six ans, les études qui demandaient une dizaine d'années
à la plupart des jeunes nobles, qu'il concourut, à dix-sept
ans, pour une place de lieutenant en deuxième dans un régiment
d'artillerie; il ne fut classé que le 42e
sur 58; sans stage, il fut nommé lieutenant. en deuxième
à la compagnie des bombardiers du régiment de La Fère,
aux appointements de 800 livres par an. Il suivit ce régiment dans
ses garnisons successives de Valence (1785), de Lyon (1786), de Douai (1787)
et d'Auxonne
(1788). A Valence, où son caractère se détendit quelque
peu, il est ainsi noté officiellement :
«
Réservé et studieux, il préfère l'étude
à toute espèce d'amusement, se plaît à la lecture
de tous auteurs; très appliqué aux sciences abstraites, peu
curieux des autres, connaissant à fond les mathématiques
et la géographie, aimant la solitude, capricieux, hautain, extrêmement
porté à l'égoïsme, parlant peu, énergique
dans ses réponses, prompt et sévère dans ses réparties,
ayant beaucoup d'amour-propre, ambitieux et aspirant à tout.-»
De dix-sept à vingt ans, Napoléon
Bonaparte travailla beaucoup et en tout sens.
«
Il aimait peu les réunions, les bals, les banquets, qu'il trouvait
toujours trop longs. Assez voluptueux (plus tard), il aimait peu les femmes,
ce qui n'est pas contradictoire, et au contraire se souciait peu de leur
conversation et de leur rendre les petits soins qu'elles aiment tant, et,
comme tous les Méridionaux, ne les prit jamais au sérieux.
Sa brutalité, dans cet ordre de choses, ne fut jamais, comme on
l'a dit, timidité ou gaucherie; car Bonaparte
timide, ou même gauche, c'est une plaisanterie un peu forte. C'était
parfait mépris, tout simplement » (E. Faguet).
Il faut évidemment distinguer les époques
et les circonstances; mais l'érotisme non raffiné, impatient
plutôt, l'a toujours emporté chez lui sur l'amour digne de
ce nom. C'est ce que Stendhal a bien noté,
quoique avec exagération. Quant à reconnaître avec
un de ses derniers biographes,
«
qu'il fut supérieur à tous les autres hommes en amour comme
en tout le reste, parce qu'il a éprouvé pour la femme toute
la série des sensations et des sentiments que la femme peut inspirer
» (F. Masson),
ce serait exclure de la liste de ces sentiments
l'estime, le dévouement et la délicatesse. La passion maîtresse,
l'ambition, devait, en définitive, toujours l'emporter.
Ce fut d'abord l'ambition de tout savoir.
«
Il se livre à une lecture effrénée [...] que sa prodigieuse
mémoire rend efficace. Il fait des résumés de ses
lectures; il apprend par coeur les tragédies de Corneille,
de Racine et de Voltaire.
il professe un profond dédain pour la comédie, mais il aime
la tragédie. Il admire Corneille, surtout Cinna, et il adore
Racine. Il goûte beaucoup Voltaire, dont il déclarera plus
tard le genre boursouflé et faux. L'Esprit des lois
lui inspire une respectueuse admiration pour Montesquieu.
II aime Raynal. Il idolâtre Jean-Jacques Rousseau,
dont la Nouvelle Héloïse lui tourne la tête »
(Et. Charavay, d'agrès A. Chuquet).
Napoléon Bonaparte
écrit, dans un style encore entaché d'italianismes, des nouvelles
en prose des dissertations politiques. Quelque part il défend les
opinions du Contrat social sur la religion civile. En dépit
de ces lectures françaises, de son uniforme, il n'est pas Français,
il est, comme en témoignent les Lettres sur la Corse ,
demeuré « Corse de coeur et d'âme, Corse des pieds à
la tête ». C'est comme tel qu'il est républicain et
libre penseur.
Le vent de la
Révolution.
La Révolution lui ouvrit un horizon
qui allait peu à peu s'étendre devant ses yeux comme à
l'infini. Mais c'est d'abord à son île qu'il pensa. Napoléon
Bonaparte obtint un congé pour aller régler en Corse
ses affaires de famille. Il arriva à Ajaccio
dans les derniers jours de septembre 1789. Il fit une première incursion
dans la politique en écrivant une lettre de blâme à
l'adresse de Buttafuoco, député de la noblesse corse, qu'il
accusait de trahir son pays, parce qu'il soutenait les droits de la France
sur la Corse. Il prit la parole au club d'Ajaccio, dépassa le congé
accordé et renouvelé, se fit excuser sous le prétexte
de l'état de la mer, et revint à Auxonne
avec son jeune frère Louis (février
1791). Cette charge, qu'il avait acceptée, lui laissa de durs souvenirs
:
«
Savez-vous comment je vivais? C'était en ne mettant jamais les pieds
ni au café, ni dans le monde, en mangeant du pain sec, en brossant
mes habits moi-même, afin qu'ils durassent plus longtemps. »
Napoléon Bonaparte
ébauchait une histoire de la Corse ,
écrivait un Dialogue sur l'amour, blasphème déclamatoire,
des Réflexions sur l'état de nature, tout imprégnées
des sophismes de Jean Jacques. En 1791 (1er
juin), il fut nommé lieutenant en premier d'un régiment d'artillerie
(appointements : 1200 livres) et revint à Valence. Il y prit ouvertement
parti pour les constitutionnels contre les royalistes intransigeants, lisant
à ses soldats les articles du Moniteur, applaudissant à
la suspension du roi après la fuite de Varennes, écrivant
et signant (ce qui n'était pas exigé) son serment civique.
Certes, il calculait juste : mais il faut avouer aussi que l'égalité
de droit établie entre la Corse et les autres départements,
la généreuse conduite de l'Assemblée envers Paoli
qui fut rappelé d'exil et nommé lieutenant-général
dans l'île qu'il avait défendue contre Choiseul,
étaient bien propres, en dehors de toute ambition, à faire
du jeune officier un zélé partisan des idées nouvelles,
et bientôt un jacobin. C'est à Valence qu'il composa, pour
un concours ouvert par l'Académie de Lyon,
un discours où il foule aux pieds la théologie, la monarchie
absolue, déclame contre l'ambition, exalte la liberté, l'égalité,
le stoïcisme, la simplicité du
coeur et des moeurs, et « combat toutes les passions qui le gouverneront
plus tard ».
Au bout de deux mois d'activité,
Napoléon
Bonaparte demande un nouveau congé de trois mois pour retourner
en Corse
où s'organisait la garde nationale soldée; par-dessus la
tête de son colonel, il obtint l'autorisation, qu'il sollicitait,
et vint se mêler aux élections pour la Législative.
Il proposa aux élus d'Ajaccio
de dissoudre par la force le club feuillant. Il se fit nommer lui-même,
non sans de violentes manoeuvres, chef de bataillon de la garde nationale
soldée. Il proposa des mesures rigoureuses contre le clergé
réfractaire et répondit à l'émotion publique
en occupant militairement les avenues de la citadelle d'Ajaccio. Accusé
à Paris d'avoir voulu s'en emparer, il se munit amplement de certificats
de civisme, accourut dans la capitale, mais ne réussit pas à
se disculper et fut laissé sans emploi. Il assista, aux prises avec
le misère, aux journées du 20 juin et du 10 août, mais
sans y jouer un rôle actif; puis, avec une commission antidatée
de capitaine et grâce à l'arriéré de sa solde,
qu'il toucha, il regagna sa ville natale le 17 septembre 1792. Paoli reconstituait
son parti antifrançais et se rapprochait de l'Angleterre ,
dont il espérait des subsides; le 2 avril 1793, le comité
de Salut public ordonna son arrestation. Napoléon se détacha
du héros de sa jeunesse et appuya la mission du conventionnel Saliceti.
Paoli l'emporta d'abord, et Napoléon fut banni par la consulte de
Corte ;
il s'enfuit à Bastia
avec les siens, puis, le 13 juin 1793, vint installer sa mère et
ses soeurs à La Valette (près de Toulon ),
et rejoignit peu après sa compagnie à Nice
(armée des Alpes).
Les premiers faits
d'armes.
Dans le sein de la Convention, les Montagnards
venaient de l'emporter sur les Girondins, mais ceux-ci parvinrent à
soulever un grand nombre de départements et demeurèrent les
maîtres à Lyon, à Marseille; donnant bon gré
mal gré la main aux royalistes et par conséquent à
l'étranger. Napoléon Bonaparte
rejoignit près d'Avignon
la colonne du général Carteaux, chargée de couper
les communications entre Lyon et Marseille, et de reprendre cette dernière
ville. A Beaucaire ,
sous forme de dialogue, il défendit éloquemment, dans le
Souper
de Beaucaire, la cause de l'unité française contre le
fédéralisme; et cet opuscule, qu'il présenta aux «
proconsuls » Saliceti et Robespierre le jeune, fut imprimé.
aux frais de l'État ; Marseille fut reprise, mais trois jours après
Toulon était livré aux Anglais
par l'amiral de Trogoff. Carteaux reçut le commandement de l'armée
de Toulon, et Bonaparte devint le chef de son artillerie, en remplacement
du capitaine Donmartin, gravement blessé. Il fut nommé chef
de bataillon (19 octobre 1793) sous un nouveau général, Dugommier.
Il assista aux délibérations du conseil de guerre, où
il fut décidé qu'on s'emparerait des forts afin de dominer
la rade, et prit en quelque sorte d'autorité, sans titre spécial,
la direction de l'artillerie. La prise du Petit-Gibraltar et du fort de
l'Aiguillette rendit Toulon aux Français.
Sans réduire à néant,
comme le voudrait la légende, le rôle de Dugommier, il est
certain que ce brillant succès mit pour la première fois
en relief le nom de Napoléon Bonaparte
(13 décembre). Il s'était en même temps efficacement
occupé de ses frères et de ses soeurs ( Les
Bonaparte). Il ne prit aucune part aux vengeances politiques qui suivirent
la victoire. Le 22 décembre, il obtint, sur la proposition de Robespierre
le jeune, le grade de général de brigade, mit en défense
la côte provençale et alla commander à Nice l'artillerie
de Dumerbion, chef de l'armée d'Italie .
Les crêtes des Alpes Maritimes furent occupées, et Bonaparte
fit, sur place, un plan d'opération offensive qu'il adressa au comité
de Salut public. Le 9 thermidor interrompit brusquement sa carrière.
Accusé de trahison par Saliceti, dont il avait, dit-on, séduit
la femme, il fut enfermé à Antibes ,
puis, grâce à Barras, élargi en août 1794, mais
non réintégré. Ce fut seulement en mars 1795 que Scherer
le proposa pour commander l'artillerie de l'armée de l'Ouest, sous
les ordres de Hoche. Le ministre Aubry ne voulut que lui donner une brigade
d'infanterie. Il démissionna et, malgré sa pénurie
relative, se mêla à la vie et aux intrigues de la Société
« thermidorienne »; grâce à Carnot,
il se fit attacher au bureau topographique de l'armée d'Italie.
Scherer, ayant reçu communication de ses plans, répondit
:
Que
celui qui a écrit cela vienne l'exécuter!
Il ne se croyait pas si bon prophète.
Disgracié encore, il eut tout le temps d'observer les préparatifs
des sections royalistes contre la Convention. Aux journées de vendémiaire,
Barras le fit préposer, sous ses ordres, à la défense
de l'Assemblée, mission dont il s'acquitta énergiquement,
mais sans effusion de sang inutile, sans excès. En récompense,
il reçut le commandement de l'armée de l'intérieur
(26 octobre 1795). Le 29 février 1796, par l'appui des directeurs
Carnot et Barras, il fut mis à là tête de l'armée
d'Italie .
C'est le 9 mars, quelques jours avant de repartir pour le Midi, qu'il épousa
Joséphine Tascher de la Pagerie, veuve du général
de Beauharnais. Rien ne prouve que Barras
ait imposé ce mariage à un protégé qui était
en état de se passer de lui. Il est naturel que Napoléon
Bonaparte ait aimé à la folie (c'est son expression)
la femme, enfant malgré son âge et son passé, qui lui
ressemblait le moins. Cette union le fit bien voir des royalistes, qu'il
avait d'ailleurs ménagés individuellement, sinon en paroles,
du moins en fait. (H. Monin). |
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