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Delphine
de Mme de Staël
Delphine est un roman de Mme de Staël, publié en 1803. C'est un roman par lettres. On suppose que l'auteur a tracé l'histoire de son propre coeur, abstraction faite de ce qui est trop idéal pour avoir jamais pu être une réalité. Le plan de Delphine est peu compliqué, peu surchargé d'événements; Delphine appartient à la classe des romans qui, comme Clarisse et la Nouvelle Héloïse, consistent plus dans le développement des caractères et des passions que dans la multiplicité des faits. L'amour contrarié par des positions sociales, tel est le ressort principal que l'auteur met en jeu, et c'est à travers les imprudences, les excès, les fureurs de cette passion qu'on arrive à une épouvantable catastrophe, terme du roman. Le suicide de Delphine, qui forme le dénouement, fut blâmé comme une innovation d'autant plus malheureuse que Mme de Staël avait composé un autre dénouement, retrouvé par la suite dans ses manuscrits. Voici l'intrigue.

Une jeune femme, veuve d'un homme dont elle respecte la mémoire, chère à son coeur, s'attache à un étranger dont la main est promise à une cousine. A peine cet étranger a-t-il vu Delphine, ou Mme d'Albémar, qu'il se repent des engagements contractés par sa famille avec Mathilde; il devient éperdument amoureux de lDelphine. La mère de Delphine, femme adroite et perfide, entrave les nouvelles vues de mariage du héros. Mme de Vernon trouve dans l'opposition des principes de Léonce avec ceux de Delphine un moyen de les séparer momentanément l'un de l'autre. Delphine s'est fait une règle de conduite de braver l'opinion toutes les fois que sa conscience ne lui reproche rien; Léonce, au contraire, se place dans une telle dépendance du respect humain qu'il lui sacrifie ses devoirs et ses passions. Un tel homme peut-il aimer? Quoi qu'il en soit, dans un moment où les torts de Delphine paraissent de la nature la plus grave, Léonce devient, par un dépit d'orgueil, le jouet de Mme de Vernon; il épouse Mathilde, mais il aime encore Delphine. Cependant Mme de Vernon, en mourant, justifie Delphine. Plus épris queo jamais, les deux amants redoublent d'imprudence, s'écrivent les lettres les plus passionnées et se donnent des rendez-vous nocturnes, où ils ne dépassent pas la limite du sentiment. Comme une telle conduite s'élève au-dessus de l'opinion publique, il en résulte des propos, des duels. Mathilde commence à se fatiguer de son rôle d'Ariane, dont le monde a le secret. Exclue de la société par la révélation de ses étourderies, Delphine se retire en Suisse, dans une maison de religieuses. Là elle a prend qu'un de ses amis est exposé à un danger imminent dans une ville voisine. Forte de sa conscience, elle s'échappe du couvent pour faire une bonne action; mais elle se compromet si malheureusement que, pour échapper à un renvoi ignominieux qui ne lui laisse plus aucun asile, elle n'a d'autre ressource que de prendre le voile.

Pendant que ces événements se passent en Suisse, Mathilde meurt à Paris, et Léonce, devenu libre, accourt en Suisse, où, à sa grande surprise, il trouve sa maîtresse engagée par des voeux éternels. Delphine viole son serment, quitte le cloître et confie sa destinée à Léonce. Ce fidèle amoureux ne veut plus de son trésor dès qu'il peut le posséder sans obstacle. Il laisse Delphine dans un pays étranger. Delphine court après lui, mais elle n'atteint l'ingrat qu'au moment où il vient d'être condamné à mort comme émigré. Elle s'enferme dans sa prison, l'accompagne au lieu du supplice, après avoir pris la précaution de s'empoisonner, et elle expire sur le corps sanglent de Léonce. Toutes ces situations sont fausses, parce que les caractères ne sont pas vrais.

Delphine n'a pas succombé comme Julie, et elle paraît mille fois plus coupable. Mathilde est pieuse, et l'auteur sacrifie ce personnage, qui devait être le pivot du roman. Ce caractère manque de vérité : une jeune femme n'a pas une dévotion revêche, acariâtre, fanatique; elle est plutôt affectueuse et résignée, si l'on en croit l'observation. Mme de Staël se complaît à peindre dans Delphine une grande exaltation de sentiments, une bonté native, une générosité spontanée; mais pourquoi son héroïne s'étudie-t-elle à porter un défi continuel à toutes les convenances sociales? Quelle nécessité la pousse à braver l'opinion? Comment peut-il se faire qu'une femme libre de préjugés et de croyances religieuses asservisse à une religion, et par respect humain, son indépendance et sa volonté? Jamais elle n'est plus esclave et plus opprimée qu'en dehors du devoir et du cercle de la famille.

Léonce est un caractère hors nature; car l'homme subjugué par la passion, par l'amour surtout, sacrifie ses préjugés, ses intérêts, sa vie même. Il est absurde de nous faire croire qu'un coeur épris, qu'une tête échauffée vont s'incliner devant le qu'en dira-t-on? Plein d'honneur, de fermeté et de courage, il cède à la crainte de l'opinion... Quelle faiblesse, quelle inconséquence! Il épouse Mathilde sans raison, et s'en éloigne sans plus de motifs. Mari et père, il ne remplit aucun des devoirs que ce double titre impose. Sa constance dans son amour pour Delphine est une fidélité ridicule, à moins que l'amour platonique n'ait une sanction mystérieuse. Un caractère plus judicieusement dessiné est celui de Mme de Vernon; c'est un mélange de hauteur et de duplicité, de faste et d'avarice, de fausse bonhomie et de scélératesse hypocrite et polie : c'est un type, un modèle à étudier, un être bien réel. Mme de Vernon existe, elle agit; mais ni Delphine, ni Léonce, ni Mathilde n'ont jamais existé : ce sont des portraits chimériques.

Dans un opuscule intitulé : Quelques réflexions sur le but moral de Delphine, Mme de Staël défend la tendance de son livre par un paradoxe présenté sous les formes d'une vérité séduisante. Pour condamner une action, pour blâmer un caractère, il faut chercher quel rapport a cette action ou ce caractère avec la bonté principe de tout bien. La réfutation est facile, elle l'est surtout si l'on prend dans les divers épisodes du roman les objections que l'auteur veut écarter.

Delphine suscita de toutes parts des critiques fort vives, portant sur le fond, sur l'esprit et sur la forme de l'oeuvre. Queques-unes de ces philippiques littéraires, dictées par l'esprit de parti, ne peuvent faire loi devant un public équitable : M. de Féletz, Michaud, Fiévée, dans le Mercure ou dans le Journal des Débats usèrent d'injustice et d'injures.

"Dans Delphine, dit Sainte-Beuve, l'auteur a voulu faire un roman tout naturel, d'analyse, d'observation morale et de passion. Pour moi, si délicieuses que m'en semblent presque toutes les pages, ce n'est pas encore un roman aussi naturel, aussi réel que je le voudrais [...]. Il a quelques-uns des défauts de la Nouvelle Héloïse, et cette forme par lettres y introduit trop de convenu et d'arrangement littéraire. Un des inconvénients des romans par lettres, c'estt de faire prendre tout de suite aux personnages un ton trop d'accord avec le caractère qu'on leur attribue [...]. Mais, ce défaut de forme une fois admis pour Delphine, que de finesse et de passion tout ensembleI Que de sensibilité épanchée, et quelle pénétration subtile des caractères!"
On avait accusé l'auteur de tendre à la dissolution des liens et des devoirs conjugaux, Sainte-Beuve réfute cette méprise : 
"Quant à l'accusation faite à Delphine d'attenter au mariage, il m'a semblé, au contraire, que l'idée qui peut-être ressort le plus de ce livre est le désir du bonheur dans le mariage, un sentiment profond de l'impossibilité d'être heureux ailleurs, un aveu des obstacles contre lesquels le plus souvent on se brise, malgré toutes les vertus et toutes les tendresses, dans le désaccord social des destinées. "
Sainte-Beuve, qui écrivait ces lignes en 1885, avoue que, nonobstant toute justification, Delphine est une lecture troublante. Ce n'est pas conclure.

Pour nous, il est manifeste que ce roman offre des observations fines et justes, des traits brillants, des pages passionnées, du sentiment, de la pénétration, de l'analyse et même un cri du coeur; il exprime avec éloquence des idées religieuses, alors nouvelles, idées plutôt protestantes ou déistes que catholiques; mais, tout en tenant compte de ces diverses considérations, il faut maintenir l'arrêt des premiers juges, des juges modérés et courtois. Delphine est un roman métaphysique, bâti sur un plan défectueux, aux ligues vagues, où la pensée nuit souvent à la forme et à la couleur.

Le style de Delphine est celui des premiers ouvrages de Mme de Stael : de I'énergie, quelques expressions pittoresques, des images hardies; mais de la raideur, peu d'abandon, d'élégance et de grâce; beaucoup de néologismes, une extrême affectation de mots abstraits et métaphysiques; des préjugés religieux et politiques; plus de largeur dans le faire que dans les ouvrages précédents de l'auteur, mais beaucoup moins d'élévation, beaucoup moins d'art et moins d'intérêt que dans Corinne.

Pour les contemporains,  Delphine avait le mérite des plus transparentes personnalités. On se plaisait à reconnaître Benjamin Constant dans le noble protestant aux manières anglaises, M. de Lebensée; Mme Necker de Saussure dans Mme Cerlèbe, épouse et mère accomplie; Talleyrand, l'ancien obligé de l'auteur, dans l'égoïste Mme de Vernon, le diplomate en jupe et le seul caractère vrai; enfin Mme de Stael elle-même sous les traits de Delphine, mais amoindrie et affaiblie, en attendant qu'elle fût idéalisée dans Corinne. (PL).

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