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Les poèmes d'Ossian

Ossian (ou Oisin) est un personnage légendaire de la littérature irlandaise. Il figure dans une série d'épopées dont les événements sont placés par la tradition vers la fin du IIIe siècle de notre ère. Curmac Mac Art régnait alors en Irlande. Il avait auprès de lui une espèce de milice permanente appelée Fianna d'Erin (Feena), commandée par son gendre Finn (Fingal). Parmi les principaux héros qui figurent autour de Finn, nous pouvons citer son fils Oisin (Ossian), Oscar, fils d'Oisin, Dermot, Gaul Mac Morna, chef de la Feena de Connaught, Kylta Mac Ronan, Conan Mail. Lorsque Curmac fut mort et qu'en 266 lui succéda son fils Carbery, celui-ci fut obligé de supprimer la Feena dont l'esprit d'indépendance menaçait sa sécurité. La milice de Finn et les partisans de Carbery en vinrent aux mains dans la sanglante bataille de Gabhra (Gavra), près de la colline de Skreen (comté de Meath). Carbery tua Oscar en combat singulier, mais il fut tué lui-même par un vassal félon, au moment où il se retirait, blessé, du champ de bataille. Ce fut la fin de la Feena (283). D'après la légende, Ossian et Caillte échappèrent au massacre de la milice. On les retrouve cent cinquante ans après, conversant avec saint Patrick, et lui racontant, au cours d'un voyage à travers l'Irlande, les exploits de leurs compagnons, soit à la guerre, soit à la chasse. Ils moururent baptisés.

Les légendes relatives à la milice des Finns nous sont conservées par des récits épiques, en prose, interrompus parfois par de longs passages en vers. Ces fragments versifiés paraissent être le plus souvent des citations d'une version plus ancienne du même récit. Ils sont, en général, plus archaïques et plus difficiles à comprendre que la prose. L'ensemble de ces récits, d'un intérêt historique incontestable, mais d'une valeur littéraire assez mince, forme ce qu'on a appelé le cycle ossianique. Les manuscrits les plus anciens de ces épopées ne semblent pas remonter au delà du XIIe siècle. Le plus grand nombre d'entre eux ont été rédigés au XVe siècle et dans les siècles suivants. La légende de Finn fut, en effet, pendant longtemps des plus populaires, et le souvenir en fut conservé non seulement par des récits manuscrits, mais par la tradition orale, aussi bien en Irlande qu'en Écosse. Malgré les grands progrès des études celtiques à partir de la deuxième partie du XIXe siècle, on n'est guère arrivé qu'à des résultats hypothétiques, relativement à l'origine de ces manuscrits, à leurs auteurs, à la formation des légendes qu'ils nous ont transmises, à leur contenu historique, à l'existence, au véritable caractère des personnages qu'ils mettent en scène, à la date des événements auxquels ils font allusion. Quelques manuscrits attribuent à Oisin lui-même quelques-uns de ces récits ossianiques. Il est infiniment probable qu'Oisin fut étranger à leur composition. Mais, comme assez souvent les héros ossianiques étaient en même temps des bardes et chantaient leurs propres exploits, on en vint à faire de ce guerrier un poète épique.

Les poèmes ossianiques de Macpherson.
On put croire, vers le milieu du XVIIIe siècle, qu'une nouvelle source d'informations sur Ossian et la poésie ossianique venait d'être découverte. Un instituteur écossais, James Macpherson, avait publié, en 1760, des fragments d'anciennes poésies, recueillies chez les Highlanders. Le Dr Blair, que cette publication avait intéressé, prit l'initiative d'une souscription, qui devait permettre à Macpherson de continuer ses recherches. Un groupe de savants répondit à l'appel du Dr Blair, et, en septembre 1760, Macpherson fit un premier voyage de découverte au Nord-Ouest de l'lnvernessshire, aux îles de Skye, d'Uist, de Benbecula (Hébrides). 

On lui communiqua, paraît-il, des manuscrits, on lui récita des poèmes que des érudits comme Gallie, Morrison, lui traduisirent et lui commentèrent. Puis il fit un second voyage à Mull, sur la côte de l'Argyllshire, où il recueillit encore quelques manuscrits. Le 17 janvier 1761, il annonçait à un de ses correspondants la découverte d'un poème épique, Fingal. L'année suivante; il en publiait à Londres une traduction. Le poème avait six chants et racontait l'invasion de l'Irlande par Swaran, roi de Lochlin (Danemark) et sa délivrance par Fingal, roi d'Ecosse.Cette épopée, traduite du gaélique (Les langues celtiques), avait été composée, selon Macpherson, par Ossian, prétendu barde du IIIe siècle, fils du roi Fingal. En 1763 parut une traduction de Temora, poème en huit chants, attribué au même Ossian.

Malheureusement, des doutes ne tardèrent pas à s'élever sur l'authenticité de ces oeuvres. Macpherson avait bien fait précéder ses soi-disant traductions d'une étude critique de Blair, mais cette étude, intéressante d'ailleurs au point de vue littéraire, était à peu près dénuée de sens critique. Blair n'y traitait qu'incidemment la question d'authenticité et avec une telle maladresse que ses arguments se retournent presque tous contre lui. Sa dissertation n'était donc guère de nature à dissiper les soupçons qui planaient sur la publication de Macpherson. Blair avait communiqué son étude à John Hume, en le priant de lui faire connaître l'impression qu'elle avait produite à Londres. Hume lui répondit, le 17 septembre 1763, par une lettre qui fut le point de départ des discussions ultérieures sur les poèmes d'Ossian. 

« Les personnes qui font l'éloge de votre dissertation, lui disait Hume, contestent néommoins l'authenticité des poèmes ossianiques et accusent Macpherson de faux littéraire. C'est l'opinion générale des hommes de lettres de Londres. L'orgueil de Macpherson, qui refuse obstinément de satisfaire ceux qui mettent en doute sa véracité, tend à confirmer ce scepticisme. On se demande d'abord comment de tels poèmes auraient pu se conserver, par la tradition, pendant quatorze siècles. On se demande ensuite si ces poèmes gaéliques existent bien et s'ils ne sont pas tout simplement une invention de Macpherson. Et, pour lever ce premier doute, ce ne sont pas des arguments qu'il faut fournir, mais des témoignages, des preuves matérielles. Si Macpherson a réellement traduit ces oeuvres du gaélique, qu'il nous montre ses manuscrits, on les fera examiner par des érudits qui se prononceront sur leur authenticité. Si Macpherson ne les a pas lui-même en sa possession, on pourra du moins faire une enquête sérieuse, destinée à vérifier les sources auxquelles a puisé Macpherson. On s'assurera qu'on lui a bien fourni des documents, on analysera le contenu de ces documents, leur provenance, etc. »
Blair communiqua cette lettre à Macpherson qui se mit fort en colère, s'irritant qu'on mit en doute sa bonne foi. Il refusa absolument de produire ses originaux gaéliques. Il parait cependant qu'il en fit le dépôt chez son libraire de Londres. Celui-ci les tint quelque temps à la disposition des amateurs qui voudraient les consulter. Comme personne ne se présentait, il les retourna à Macpherson. Le fait est-il parfaitement exact? Quels était le nombre et la nature de ces manuscrits? Nous l'ignorons. Macpherson partit alors pour la Floride. Il emporta, dit-on, ses manuscrits avec lui. Quelques-uns d'entre eux se perdirent en route, ce qui vint encore compliquer cette question, passablement embrouillée déjà.

Une dizaine d'années plus tard, les attaques contre Macpherson redoublèrent de violence. Johnson fil un voyage aux Hébrides, pour contrôler les dires de Macpherson. A  son retour, il fit, savoir, dans la relation de son voyage, que son enquête l'amenait à nier formellement, non seulement l'existence des originaux ossianiques, mais même celle de toute tradition poétique de ce genre dans ces îles. Il traita Macpherson d'imposteur et de gueux. Celui-ci lui envoya un cartel. Johnson se munit d'un solide gourdin de chêne et défia Macpherson à son tour. En 1781, la même comédie recommence avec des personnages de moindre importance. Un Ecossais, William Shaw, refait le voyage de Johnson et publie, à Londres, une enquête sur l'authenticité d'Ossian, dans laquelle il fortifiait de témoignages nouveaux les assertions du maître de la critique. Un deuxième Ecossais, Clarke, d'Edimbourg, prit le parti de Macpherson, et se mit à insulter grossièrement William Shaw. C'est ainsi que la polémique ossianique se termina cette fois, comme une querelle de portefaix.
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Gérard : Ossian.
Ossian évoque les esprits au bord de la Lora au son de sa harpe, par François Gérard (1801).

Après la mort de Macpherson, on voulut liquider une bonne fois cette affaire. On s'imaginait qu'on allait pouvoir résoudre enfin cette question des originaux de Macpherson. Celui-ci, en effet, après avoir si longtemps refusé de les communiquer, avait, paraît-il, l'intention de les publier quelque temps avant sa mort. Par son testament, il les léguait à un de ses amis, Henri Mackenzie. On pourrait donc enfin les étudier. Malheureusement ces manuscrits, d'ailleurs en petit nombre, n'étaient que des copies rédigées de la main de Macpherson, et parfois même, c'étaient des traductions en langue gaélique faites évidemment d'après les soi-disant traductions anglaises publiées par Macpherson. On fit une enquête dans les Highlands, conformément au programme tracé antérieurement par Hume. Cette enquête, souvent mal conduite, rendue plus difficile d'ailleurs par la disparition des personnes qui avaient pu fournir des renseignements à Macpherson, par le chauvinisme des Ecossais, n'apprit pas grand-chose sur les fameux manuscrits de Macpherson. Elle établit seulement que des légendes relatives aux héros ossianiques existaient réellement chez les Highlanders. Ces traditions s'étaient conservées dans des poèmes que beaucoup de personnes se souvenaient d'avoir entendus dans leur jeunesse. Mais depuis l'insurrection de 1745 les poètes nationaux n'étaient plus écoutés avec autant de charme. L'impression que produisait cette poésie était beaucoup plus forte et plus énergique que celle des poèmes de Macpherson. Le comité avait pu se procurer quelques manuscrits de ces poèmes ossianiques écossais. Mais aucun des fragments recueillis ne coïncidait, ni par le titre, ni par le texte, aux traductions qu'avait publiées Macpherson.

Les assertions du comité furent reprises et précisées par Malcolm Laing qui, après avoir précédemment étudié sommairement la question ossianique dans un appendice à son histoire d'Ecosse, publia en 1805 les poèmes d'Ossian, avec des notes destinées à détruire l'autorité du texte. Le livre de Laing a été fort bien analysé dans un article de la Revue d'Edimbourg (juillet 1805) par Walter Scott qui adopte à peu près toutes les conclusions de Laing. D'après eux, des témoignages anciens et nombreux établissent l'existence ancienne de traditions irlandaises relatives à la milice des Finns, dont nous avons parlé au début de cette étude. Ces traditions se mêlèrent à d'autres traditions relatives à une autre milice, antérieure d'un siècle environ,  et commandée par Cuthullin. Les exploits de ces deux classes de héros furent conservés dans une série de poèmes variés dont il existe une collection à Dublin.

Grâce aux relations des deux peuples irlandais et écossais, les légendes de Finn et de Cuthullin étaient devenues également célèbres en Ecosse. Des auteurs du XIVe et du XVIe siècle témoignaient de l'ancienneté de cette légende en Ecosse. Des noms de rivières, de montagnes, de lacs avaient été tirés de légendes ossianiques. Les arguments de Johnson et de Shaw se trouvaient donc par là même réfutés en partie. Mais si les poèmes de Macpherson se rattachent, en une certaine mesure, à une vieille tradition écossaise et irlandaise, il était incontestable qu'ils n'étaient, pas l'oeuvre d'Ossian, personnage du IIIe siècle. Les erreurs chronologiques grossières qu'ils contenaient démontraient amplement qu'ils n'avaient pas été rédigés par un contemporain des événements qu'ils rapportaient.

Laing comparait les faits sur lesquels reposent les principaux poèmes de Macpherson à ceux que rapportaient les ballades populaires irlandaises et écossaises publiées antérieurement, ou recueillies par la Highland Society et par Laing lui-même. Il rapprochait ainsi Fingal de Magnus aux pieds nus, la bataille de Lora d'Erragon. Dar-Thula de Deirdre, Temora de Cath-Gabra, Lathmon de Lathmon le Grand. Il montrait que la plupart du temps on avait, dans Macpherson, transformé le caractère des événements primitifs, bouleversé la topographie, la chronologie traditionnelles. Le caractère des héros, leurs habitudes, leurs croyances, différaient complètement dans Macpherson et dans les ballades populaires. Dans celles-ci, la férocité, la sauvagerie dominaient; dans Macpherson, tout était raffinement, courtoisie, sensibilité. Nulle trace de fantômes ossianiques dans les ballades. Le style en était plat, trivial ou ampoulé; les traductions de Macpherson donnaient l'idée d'un style éloquent, imagé. 

Dans la deuxième partie de son travail, Laing établissait des rapprochements fort curieux entre certains passages de l'Ossian de Macpherson et certains vers de Shakespeare, de Milton, de Thomson, d'Homère, de la Bible; en certains endroits, la ressemblance était telle qu'on pouvait sans hésitation accuser Ossian de plagiat. Rappelant d'ailleurs les discussions sur les manuscrits de Macpherson que nous avons résumées au début, Laing en arrivait à cette conclusion : les poèmes ossianiques sont de Macpherson. Il n'a pris dans l'antiquité irlandaise et écossaise que quelques noms, quelques faits qu'il a transformés à sa fantaisie sans aucun souci de la chronologie ou de la vraisemblance historique. Il a brodé à loisir sur ces événements, pillant Homère, Shakespeare, Milton, quand l'inspiration ne venait pas.

La plupart des conclusions de Laing subsistent encore aujourd'hui. Néanmoins, on peut dire d'une manière générale qu'il s'est montré beaucoup trop subtil dans son étude des plagiats de Macpherson. Aucune oeuvre poétique ne résisterait à l'action corrosive d'une analyse telle que la sienne. D'autre part, des découvertes ultérieures ont permis de modifier et de préciser sur quelques points les solutions de Laing relativement aux sources de Macpherson. En 1841, en effet, Mac Gregor publiait à Londres ses Ossian's entire remains. En 1862, T. Mac Lauchlan publiait le Livre du Doyen de Lismore (avec introduction de W.-F. Skene) contenant de nombreux fragments de poésie gaélique, écrits à différentes époques, réunis entre 1512 et 1526 par James Mac Gregor, doyen de Lismore. Enfin, en 1870, Archibald Clark donna une nouvelle édition critique des Poèmes ossianiques de Macpherson

Aujourd'hui nous pouvons distinguer avec plus de netteté que Laing en quoi les poèmes de Macpherson s'écartent de la tradition du cycle ossianique. Quelle que soit leur époque, les récits épiques de ce cycle ne confondent jamais les deux traditions parallèles relatives, l'une à Cuthullin, l'autre aux compagnons de Finn et d'Ossian. Dans Fingal, Temora, les deux légendes sont confondues. Cuthullin, qui, selon la légende, vivait au Ier siècle de notre ère, devient un contemporain de Finn, héros du IIIe siècle. D'autre part, dans Macpherson, ces mercenaires irlandais deviennent des héros écossais. Ils vont porter secours au roi d'Irlande menacé par les Norses. Or ceux-ci n'apparaissent sur les côtes d'Irlande qu'aux VIIIe et IXe siècles. Les véritables poèmes ossianiques abondent en descriptions détaillées d'armes et de meubles. Ces descriptions manquent totalement dans Macpherson. Par contre, on y trouve de nombreuses descriptions de paysages, qu'on ne rencontre jamais chez les vieux bardes. Chez eux, les actions des héros sont au premier plan;  leurs récits ne sont souvent qu'une sèche nomenclature de leurs exploits. C'est une littérature narrative. Dans Macpherson, les héros n'ont qu'une place secondaire, un rôle effacé.

Ces remarques faites, nous pouvons reprendre les conclusions de Laing : les poèmes d'Ossian ont été rédigés au XVIIIe siècle par Macpherson. Il s'est inspiré de légendes qui ne remontent pas au delà du XIIe siècle. Il les a complètement transformées, modifiant la chronologie, les noms des héros, la nature des événements. S'est-il inspiré, pour ses développements lyriques ou pittoresques, des ballades irlandaises et écossaises des XVIIe et XVIIIe siècles? La supériorité des poèmes ossianiques sur les premiers essais poétiques de Macpherson permettrait de le supposer, quoiqu'on n'en ait pas de preuve formelle.

L'influence des poèmes de Macpherson.
On peut et l'on pourra discuter longtemps sur le degré d'authenticité de ces poèmes ossianiques. Mais ce qui, du moins, est incontestable, c'est le retentissement prodigieux qu'ils eurent non seulement en Angleterre, mais en France, en Allemagne, en Italie. Ossian fut en effet traduit, imité en France, traduit en vers italiens par l'abbé Cesarotti. On en donna plusieurs traductions en allemand, en suédois, en danois, en hollandais.

Différentes causes contribuent à expliquer ce succès. Et tout d'abord, lorsque les poèmes ossianiques parurent, on avait, en Angleterre notamment, une tendance à s'occuper de l'histoire du Moyen âge, un goût prononcé pour l'archéologie, la philologie médiévales (Le folklore). Ce mouvement fut signalé par des travaux d'histoire, d'érudition. La littérature celtique, presque inconnue, soupçonnée seulement, attirait plus particulièrement les esprits. En 1755 parut l'Introduction à l'histoire du Danemark, de P.-H. Mallet, qui fut suivie des Monuments de la mythologie et de la poésie des Celtes, et particulièrement des anciens Scandinaves. Cette oeuvre avait eu beaucoup de succès. Les érudits anglais et allemands avaient frémi de joie en voyant s'ouvrir à leurs explorations cette sombre et mystérieuse forêt de la littérature celtique. On comprend dès lors quel enthousiasme allait soulever la publication des poèmes d'Ossian. Quel riche sujet de controverses, de discussions à perte de vue sur l'origine, l'antiquité, l'authenticité de cette civilisation et de cette poésie ossianiques! Nous avons déjà indiqué, en résumant le débat relatif aux sources de Macpherson, l'importante que prit cette discussion.

Ce fut cependant à des qualités indépendantes de leur caractère d'antiquité et d'authenticité que les poèmes ossianiques durent leur succès européen, qualités qui subsistent dans ces poèmes, qu'on les attribue à Macpherson, à Ossian ou à tout autre barde' anonyme ou inconnu. L'auteur de ces poèmes avait su rendre, en effet, avec beaucoup de bonheur, certains aspects de la nature écossaise les collines au-dessus desquelles flotte la brume; au pied, la vallée étroite et rocheuse, où le torrent gronde sur les cailloux; les landes nues et désertes, où le vent siffle sur la bruyère. On trouvait çà et là de fort jolies esquisses, scènes matinales, pleines de fraîcheur et de grâce, couchers de soleil majestueux et colorés. Puis de ces poèmes se dégageait une mélancolie douce, plaintive, un peu vague, mais d'un vague qui n'était pas sans charmes, mélancolie dans laquelle entraient des sentiments vieux comme l'humanité, mais que le poète avait su rajeunir en les combinant d'une manière ingénieuse, ou peut-être, tout simplement, en les éprouvant lui-même : sentiment de la fuite rapide des années, regret de la jeunesse si vite disparue, vanité du présent, amertume de la vieillesse, sentiment de notre isolement, vagues aspirations vers un monde nouveau, vers un idéal indécis et lointain. 

Le poète avait assez habilement associé sa vision pittoresque de la nature à ses émotions intimes, soit en illustrant ses sentiments au moyen d'images gracieuses ou grandioses, souriantes ou tristes, empruntées au paysage qui l'entourait, soit en attribuant directement à la nature elle-même, à la fleur vacillant au souffle du vent d'automne, du vieil arbre solitaire, abandonné dans la plaine, des émotions analogues aux siennes propres. Notons enfin dans ces poèmes l'absence totale de toute idée religieuse proprement dite. Aucune adoration de la divinité chez ces héros ossianiques. Le Dr Blair l'avait remarqué dans sa dissertation. Il avait exprimé le regret qu'on ne trouvât pas dans ces poèmes la notion d'un Etre suprême. Macpherson s'était expliqué là-dessus dans une note. Il attribuait, ingénument, ou peut-être malicieusement, cette absence à la décadence du druidisme à l'époque d'Ossian. En tous cas, cette conception d'un état d'esprit dans lequel l'idée religieuse était remplacée par de vagues aspirations, par le sentiment confus de la mélancolie universelle, était une idée assez originale, qui devait avoir une singulière fortune.

La plupart des idées et des sentiments que nous avons cru retrouver dans la poésie ossianique étaient déjà familiers aux Anglais. Ils avaient eu, avant Macpherson, de grands peintres de la nature; et, tout récemment encore, James Thomson, l'auteur des Saisons. La mélancolie d'Ossian n'apportait rien de nouveau non plus aux lecteurs de Young, Gray, Collins. C'est peut-être une des raisons pour lesquelles Ossian fut, en somme, moins goûté en Angleterre qu'en Allemagne et surtout en France. Il ne fut qu'une voix dans le choeur des poètes mélancoliques du XVIIIe siècle anglais. De plus, les polémiques érudites, auxquelles Macpherson avait dû sa célébrité première, contribuèrent également à le faire oublier des qu'on crut s'apercevoir que ses poésies n'étaient qu'une habile supercherie. Enfin, il eut le tort irrémédiable d'être suivi par Wordsworth, Byron, Shelley, assez riches de leur fonds pour ne rien lui devoir, ou presque rien, et tellement supérieurs à lui qu'ils l'éclipsèrent complètement.

En Allemagne, on admira bruyamment les poésies ossianiques, pour des raisons à la fois philologiques, littéraires et chauvines. On était heureux en effet de pouvoir enfin opposer au Grec' Homère, ancêtre des littératures méridionales, l'Ecossais Ossian, ancêtre des littératures du Nord. Ossian fit fureur pendant quelques années. Klopstock, Voss, Lerse, Herder, Heyne s'en firent les panégyristes dans leurs lettres et leurs discours. Berger l'imita. Goethe s'en inspira, notamment dans Werther. Il devait analyser plus tard avec beaucoup de finesse, dans ses Mémoires, l'action des poésies ossianiques sur la jeunesse allemande. Grâce à Ossian, la mélancolie devint à la mode.

« Pour que toute cette mélancolie eût un théâtre fait pour elle, dit Goethe, Ossian nous avait attirés dans la lointaine Thulé, ou, parcourant l'immense bruyère grisâtre, parmi  les pierres moussues des tombeaux, nous voyions autour de nous les herbes agitées par un vent horrible, et sur nos têtes un ciel chargé de nuages. La lune enfin changeait en jour cette nuit calédonienne; des héros trépassés, des beautés pâlies, planaient autour de nous; enfin, nous croyions voir dans sa forme effroyable l'esprit même de Loda. »
C'est en France qu'Ossian obtint le succès le plus vif. Les mêmes raisons, qui expliquent le succès de J.-J. Rousseau, expliquent également celui des poèmes ossianiques. On les lut avec avidité, on en admira tout, récits épiques, descriptions de paysages, effusions lyriques, on trouva des mérites jusque dans la monotonie du style. Pendant plus d'un demi-siècle, la vogue d'Ossian fut prodigieuse en France. Napoléon Bonaparte, alors premier consul, et poète à ses heures, fit d'Ossian son auteur favori. Les critiques littéraires dissertèrent à l'envi sur les qualités des épopées ossianiques, et la comparaison d'Homère et d'Ossian, inaugurée par Blair, devint un thème de développements faciles, à la Plutarque, et parfois ingénieux. 

Des poètes studieux, des académiciens comme Baour-Lormian, des généraux, firent de consciencieuses imitations du vieux barde. Lesueur en tira un sujet d'opéra, et Girodet un sujet de tableau (Salon de 1802. Les Bardes de Lesueur sont de 1804). Les esprits subtils, comme Mme de Staël, analysèrent les poèmes ossianiques, en firent la base de systèmes littéraires, dont la solidité fut fort compromise quand l'authenticité d'Ossian fut mise en doute. Il n'en reste plus aujourd'hui que les ruines imposantes. Enfin et surtout, des auteurs considérables comme Chateaubriand, puis Lamartine, Alfred de Vigny, Alfred de Musset reprirent les thèmes pittoresques et lyriques de Macpherson en les modifiant, en les nuançant, en les enrichissant de sentiments et d'idées nouvelles, en les élargissant d'une manière magnifique.

Ainsi la mélancolie ossianique entra pour une part dans le désespoir romantique de Chateaubriand et de ses disciples, dans les vagues rêveries lamartiniennes. Vigny et Musset ont plutôt été séduits par les beautés pittoresques de Macpherson. Leur mélancolie n'a, en effet, presque rien de commun avec celle du poète anglais. Les origines en sont toutes différentes. Ce qu'ils doivent à Ossian, ce sont des images, des détails de paysage. C'est à ce point de vue qu'Eloa, le Cor, peut-être la Maison du Berger rappellent parfois Macpherson et ses imitateurs. Quant à Musset, ses poésies renferment maintes réminiscences écossaises. La couleur locale tyrolienne de la Coupe et les Lèvres ne vient pas moins d'Ossian que du Manfred de Byron. Dans les Nuits, plus d'une image vaporeuse et fugitive rappelle les comparaisons de Macpherson. Enfin, on sait que les jolies stances du Saule : « Pale étoile du soir... », ne sont qu'une reprise mélodieuse du thème initial des Chants de Selma.
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Girodet : Ossian.
Ossian et le Premier consul (Ossian recevant les âmes des héros français), par Girodet (1802).

Aujourd'hui l'Ossian de Macpherson est presque complètement oublié, aussi bien en Angleterre qu'en France ou ailleurs. Les évolutions de la littérature depuis le XIXe siècle nous a rendus plus difficiles sur la question d'art. Les défauts de ces récits épiques nous choquent. Quelques détails heureux ne peuvent nous faire oublier la monotonie de l'ensemble. Puis, malgré tout, on flaire toujours autour de ces poèmes on ne sait quelle odeur de mystification. De peur d'être dupe, l'on préfère les laisser de côté. Les poèmes ossianiques ont vécu. Ils sont sortis du domaine de la littérature pour tomber dans celui de l'érudition. (J. Douady).



En bibliothèque - Robinson, La Fausseté des poésies d'Ossian, et de l'Ossian de Macpherson en particulier, Leipzig, 1840.
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