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La nomenclature
complète des oeuvres de Molière
comprend d'abord un certain nombre de petites comédies
ou, pour mieux dire, de farces à l'italienne
qu'on lui attribue avec plus ou moins de vraisemblance; telles sont :
le Docteur amoureux, les Trois Docteurs rivaux, le Maître d'école,
la Jalousie du Barbouillé, le Médecin volant .
Les deux dernières seules ont été conservées,
mais elles ne furent jamais imprimées du vivant de Molière.
Viennent ensuite les pièces authentiques, au nombre de trente et
une, imprimées toutes du vivant de leur auteur et par ses soins,
à l'exception de six ou sept qui parurent en 1682. En voici la liste
exacte, avec la date de la première représentation quand
il a été possible de la déterminer d'une manière
précise :
l'Etourdi ou les Contre-temps
(comédie en 5 actes et en vers; Lyon, 1653 ou 1655); le Dépit
amoureux
(5 a., vers; Béziers [?], 1656 [?]); les Précieuses ridicules
(1 a, prose; Paris, 18 novembre 1659; Sganarelle ou le Cocu imaginaire
(1 a., vers ; Paris, 28 mai 1660); Don Garcie de Navarre (comédie
héroïque, 5 a., vers; Paris, théâtre du Palais-Royal,
4 février 1661); l'École des maris
(3 a., vers ; Paris, 24 juin 1661); les Fâcheux
(5 a., vers; château de Vaux, chez Fouquet,
17 août 1664); l'Ecole des femmes
(5 a., vers; Paris, 26 décembre 1662); la Critique de l'Ecole
des femmes
(1 a., prose ; Paris, 1er juin 1663);
l'Impromptu de Versailles
(1 a., prose ; Paris, 18 octobre 1663); le Mariage forcé
(1 a., prose ; Paris, 29 janvier 1664); les Plaisirs de l'île
enchantée, la Princesse d'Elide (5 a., vers; Paris, palais du
Louvre, 8 mai 1664); Tartuffe
(5 a., vers; les 3 premiers actes à Versailles, mai 1664; 1re
représentation au Palais-Royal, 5 août 1667; 2e
représentation, 4 février 1669), Don Juan ou le Festin
de Pierre
(5 a., prose; Paris, 15 février 1665); l'Amour médecin
(3 a., prose; Versailles, 14 sept. 1665); le Misanthrope
(5 a., vers; Paris, 4 juin 1666); le Médecin malgré lui
(3 a., prose; Paris, 6 août 1666); Mélicerte
(2 a., vers), Pastorale comique (1 a., vers), le Sicilien ou
l'Amour peintre
(1 a., prose), ces trois pièces à Saint-Germain, de décembre
1666 à février 1667; Amphitryon
(3 a., vers; Versailles, 13 janvier 1668); George Dandin on le Mari
confondu
(3 a., prose; Versailles, 18 [?] juillet 1668); l'Avare
(5 a., prose; Paris, 9 septembre 1668); Monsieur de Pourceaugnac
(3 a., prose; Chambord, 6 octobre 1669); les Amants magnifiques
(5 a., prose; Saint-Germain, février 1670); le Bourgeois gentilhomme
(5 a.. prose; Chambord, 14 octobre 1670); Psyché
(5 a., vers, en collaboration avec Corneille
et Quinault; Paris, palais des Tuileries, 17
janvier 1671); les Fourberies de Scapin
(3 a., prose; Paris, 24 mai 1671); la Comtesse d'Escarbagnas
(1 a., prose; Saint-Germain, 2 décembre 1671); les Femmes savantes
(5 a., vers; Paris, 11 mars 1672); le Malade imaginaire
(3 a., prose; Paris, 10 février 1673).
C'est un ensemble de trente-trois pièces
en vingt ans, et l'on doit bien penser que toutes ne sont pas d'égale
valeur; il y a pourtant du génie même dans les plus grosses
farces
d'un Molière, et toutes les productions d'un si grand homme mériteraient
d'être étudiées avec un soin partientier. Mais un volume
n'y suffirait pas; par conséquent, nous devrons nous contenter de
jeter sur le théâtre de Molière un coup d'oeil rapide
et nous suivrons de préférence l'ordre des temps, sauf à
rapprocher les unes des autres, afin d'en mieux faire comprendre le caractère
et la portée, les oeuvres de même nature et celles qui ont
une même origine ou une histoire commune.
Les
premières pièces.
Molière n'était déjà
plus un jeune homme quand il commença à composer des pièces
de théâtre. Alors que Rotrou, Thomas
Corneille, Quinault et quelques autres attendirent
à peine leur vingtième année pour devenir des auteurs
dramatiques, Molière âgé de trente-cinq ans n'avait
rien fait encore, car on ne peut mettre en ligne de compte les deux farces
qui ont pour titre la Jalousie de Barbouillé et le Médecin
volant .
En 1650, une comédie vraiment digne
de ce nom ne pouvait manquer d'être écrite en vers et Molière
n'avait alors, suivant toute probabilité, versifié qu'une
traduction de Lucrèce; on ne connaît
de lui, au temps de sa jeunesse, ni un madrigal, ni un sonnet,
ni une épître comme en faisait
La
Fontaine. C'est vers 1653, d'autres disent en 1655, qu'il donna enfin
deux comédies en vers, l'Étourdi
et le Dépit amoureux ,
comédies d'intrigue sans grande portée, faites l'une et l'autre
à l'imitation des pièces italiennes ou espagnoles et analogues
à bien des égards à celles que Scarron
composait alors. Le rôle principal était dévolu à
un fripon de valet qui s'appelait Mascarille au lieu de se nommer Jodelet,
et les reconnaissances les plus invraisemblables amenaient un dénouement
facile à prévoir. Ce qui donnait aux pièces de Molière
une supériorité réelle sur celles de ses devanciers,
c'était un esprit de meilleur aloi et surtout une versification
plus parfaite. Molière acteur avait dû meubler sa mémoire
d'une infinité de vers; il savait par coeur, hélas! des pièces
entières de Boisrobert, de Scarron,
de Quinault, et à défaut d'autres mérites, ces poètes
étaient de très habiles versificateurs. Molière provincial
s'éleva du premier coup au même niveau que ces maîtres
de la scène parisienne, et quand il revint à Paris ,
en 1658, il pouvait se dire à lui-même qu'il ne serait nullement
inférieur aux autres « Messieurs les auteurs ».
Les
Précieuses ridicules.
Et cependant il n'osa pas, à ce
qu'il semble, présenter d'abord aux spectateurs parisiens une comédie
en cinq actes comme celles qu'il avait jouées à Lyon
ou à Béziers ;
il commença par donner les Précieuses ridicules ,
un tout petit acte en prose, une comédie presque sans action que
Voltaire
a cru pouvoir mettre au rang des farces. Pourquoi donc ce poète
comique, appelé à peindre les ridicules de l'humanité
et désireux de frapper tout de suite un grand coup, a-t-il choisi
la préciosité de préférence à tant d'autres
travers? C'est qu'il y avait en lui, même à cette époque,
un lettré délicat, un homme de goût et de bon sens
qui jugeait sévèrement les coteries littéraires d'alors
et qui ne pouvait souffrir ces madrigaux, ces énigmes, ces sonnets
et ces sornettes dont les femmes faisaient leurs délices. Il s'attaqua
donc résolument à la préciosité, non sans doute
à celle qui avait fait la glaire de l'Hôtel de Rambouillet
avant sa fermeture en 1648, car on a pu dire que lui-même écrivit
souvent en style précieux, mais à l'imitation maladroite
et vraiment ridicule qui substituait les ruelles à la célèbre
chambre bleue d'Arthénice. L'effet produit par une attaque si bien
conduite, avec un si heureux mélange de délicatesse et de
force et en donnant tant d'esprit aux revendications du bon sens, dépassa
les espérances de Molière lui-même. Les auteurs favoris
des précieuses, Ménage en tête, déclarèrent
qu'ils allaient brûler ce qu'ils avaient adoré, et l'on a
pu dire que les Précieuses ridicules avaient guéri
leur siècle en quinze jours. N'exagérons rien cependant:
les précieuses disparurent, mais pour faire place aux « illustres
», et l'on sait que le pédantisme des femmes philosophes et
savantes obligera Molière à revenir à la charge et
à frapper beaucoup plus fort en 1672.
Sganarelle.
Encouragé par un si beau succès,
Molière fit jouer sur son théâtre, six mois après
les
Précieuses, une nouvelle comédie
en un acte, en vers cette fois, et en vers de la plus heureuse facture;
mais le vieillard plus ou moins légendaire qui, assistant à
la première représentation des Précieuses,
s'était écrié : « Courage, voilà enfin
la bonne comédie!-» ne
réitéra sans doute pas alors ses applaudissements. Sganarelle
ou le Cocu imaginaire
est, en effet, une de ces farces au gros sel qui ont justement agacé
Boileau,
qui ont même failli le rendre injuste pour Molière. Le grand
poète s'engageait ainsi dans une voie dont il ne devait jamais sortir
d'une manière complète, et le titre d'illustre farceur, que
lui ont infligé ses ennemis, peut lui être donné à
bien des égards. Même au lendemain de ses plus grands triomphes,
il ne cessera pas de revenir à la farce, et c'est ainsi qu'on le
voit composer le Mariage forcé
après l'Ecole des femmes ,
le
Médecin malgré lui
après le Misanthrope ,
Monsieur
de Pourceaugnac
après l'Avare ,
et que les Femmes savantes ,
précédées immédiatement par les Fourberies
de Scapin
et par la Comtesse d'Escarbagnas ,
précèdent elles-mêmes la dernière et la plus
folle peut-être des farces de Molière, le Malade imaginaire .
On s'est étonné de voir un si noble génie se ravilir
à ce point, et l'on a répété bien souvent,
après Boileau, Fénelon, Voltaire
et quelques autres, qu'il s'était montré « trop ami
du peuple », qu'il avait « quitté pour le bouffon l'agréable
et le fin ». Mais il faudrait pourtant arriver à s'entendre,
et surtout ne pas se payer de mots. Si nous voulons prendre la peine d'examiner
les choses de près, nous verrons que Molière, poète
comique, était par métier l'amuseur, non sans doute de la
populace qui va s'enivrer au cabaret et ne met jamais les pieds au théâtre,
mais de la petite bourgeoisie, des clercs à quinze sous qui garnissaient
le parterre. Molière voulait, comme il l'a dit lui-même, des
spectateurs qui pussent. « applaudir avec les mains », c.-à-d.
bien payer leur place, venir en foule et amener du monde. Le moyen d'attirer
ces gens-là, si on ne leur donnait pas des spectacles qui fussent
en harmonie avec leur instruction rudimentaire, avec leur éducation
fort peu soignée, avec leurs goûts peu relevés? On
a répété souvent le mot célèbre de Bossuet
. « Ce sont les auditeurs qui font les prédicateurs »;
il est infiniment plus vrai de dire que ce sont les spectateurs qui font
les auteurs dramatiques; aux Athéniens
les pièces d'Aristophane et de Ménandre,
à la plèbe romaine les Atellanes,
et ensuite les farces de Plaute,
aux patriciens amis de Scipion l'Adrienne de Térence.
Molière, comédien et poète-comique, était donc
forcé de se conformer au goût de son public, et l'histoire
du Misanthrope serait là pour le prouver si la chose était
nécessaire. Ce chef-d'oeuvre du théâtre comique n'assurait
pas à la troupe du Palais-Royal
des recettes suffisantes; il fallut donc aviser. Molière se mit
à l'oeuvre sans retard, prit pour thème une des plus grosses
farces du Moyen âge ,
le Vilain mire, et les joyeusetés de Sganarelle médecin
malgré lui ramenèrent la foule qui commençait
à déserter. D'ailleurs, il ne faut pas oublier que la plus
haute bourgeoisie, la cour et le roi même goûtaient un plaisir
très vif à ce genre de représentations. Ce Louis
XIV, que la postérité se représente toujours une
couronne sur la tête et un sceptre à la main, s'humanisait
très volontiers au temps de Molière, et il riait à
gorge déployée quand il voyait Géronte enfermé
dans un sac et rossé par Scapin, ou
Pourceaugnac effaré fuyant les seringues des apothicaires. Les plaisanteries
salées et les jeux de scène risqués ne lui plaisaient
pas moins qu'elles ne charmaient la marquise de Sévigné
ou la duchesse d'Orléans. Ainsi les farces, que notre goût
épuré voit avec peine figurer dans l'oeuvre de Molière
à côte des plus belles comédies de caractère,
n'avaient que trop leur raison d'être aux environs de l'année
1660, et au lieu d'accuser leur auteur de s'être ravalé en
les composant, l'équitable postérité lui sait gré
de s'être élevé de lui-même au-dessus des vulgaires
nécessités de sa vie de comédien.
Molière, chef de troupe, était dans l'obligation de composer
et de jouer des bouffonneries qui faisaient
vivre ses camarades, mais c'est grâce au succès de ces turlupinades
mêmes qu'il a pu se donner parfois le luxe de faire du grand art;
les farces comme Sganarelle ou les Fourberies de Scapin nous
ont en définitive valu des pièces qui n'existeraient, pas
sans elles et qui se nomment le Misanthrope ou les Femmes savantes.
Il y a plus : si l'on étudie ces farces en elles-mêmes et
abstraction faite des nécessités que subissait Molière,
on peut constater qu'elles portent toutes l'empreinte de son talent. Nous
leur reprochons aujourd'hui, comme au Pantagruel ou au Gargantua
de Rabelais, quelques passages qui sont devenus
« le charme de la canaille », mais à côté
de ces passages il se trouve des scènes entières de la plus
exquise beauté, modèles de grâce et de finesse, avec
des observations d'une étonnante profondeur et d'un style inimitable
qui sont, pour continuer la citation de La Bruyère,
« le mets des plus délicats ».
Don
Sanche de Navarre.
Après Sganarelle parut Don
Garcie de Navarre, qui n'eut pas de succès, et qui ne pouvait
guère en espérer. C'est en effet une comédie héroïque
de contexture assez singulière, un pastiche du célèbre
Don
Sanche d'Aragon de Corneille, et cette
pièce fait songer à la passion malheureuse que Molière,
auteur et acteur, eut toujours pour la scène tragique. Il y représentait
un jaloux, non plus un Sganarelle qui fait rire à ses dépens,
mais un jeune prince dont « la maladie est digne de pitié
», suivant une expression de Molière lui-même, et la
Comédie
qui, au XVIIe siècle, n'avait pas
encore appris à larmoyer, ne semblait pas faite pour exprimer sérieusement
des sentiments de cette nature. La pièce, unique en son genre dans
le théâtre de Molière,
n'en est pas moins digne d'intérêt, car elle a fourni quelques
vers au Misanthrope
et à Amphitryon ,
et surtout elle permet de voir un des côtés les plus originaux
du talent de Molière. Naturellement porté à la mélancolie,
il a, suivant une expression de Guizot, côtoyé
sans cesse la tragédie, même
en composant ses pièces les plus gaies. Si l'on dépouille
de leur écorce des oeuvres comme l'Avare ,
le Bourgeois gentilhomme ,
les Femmes savantes
et le Malade imaginaire ,
on y voit la peinture de situations profondément tristes. Ce sont
ici des intérieurs qui doivent être de véritables enfers,
là des enfants que les vices ou les travers d'un père ou
d'une mère rendent certainement bien malheureux. Et ce n'est pas
seulement parce qu'il peignait d'après nature que Molière
a brossé parfois des tableaux de couleur si sombre; il se complaisait
dans ces peintures, et Don Garcie de Navarre nous montre ce qu'il
attrait fait le plus volontiers si la censure publique ne l'avait averti
qu'il s'égarait et que les spectateurs ne le suivraient pas dans
cette voie.
L'Ecole
des Maris.
L'Ecole des maris ,
prélude naturel de l'Ecole des femmes ,
est un retour à la comédie instructive destinée surtout
à montrer ce qu'il faut faire et plus encore ce qu'il faut éviter
pour n'être pas trop à plaindre en devenant l'époux
d'une belle femme. Molière y donne des leçons de morale pratique
et s'efforce d'établir ce principe que le meilleur moyen d'assurer
l'honneur d'un mari, c'est de ne pas traiter les femmes à la turque.
Considérées à ce point de vue, ces deux charmantes
comédies offrent un intérêt très vif et elles
suffiraient à la gloire de Molière. On comprend que Boileau,
juge assez sévère pourtant, ait salué l'apparition
de la seconde en adressant à son auteur des stances de félicitation.
Les
Fâcheux.
Avec les Fâcheux
(1661), comédie en trois actes représentée au château
de Vaux lors de ces fêtes splendides qui
excitèrent l'admiration générale et qui causèrent,
comme l'on sait, la perte de Fouquet, commence
la longue série des pièces de circonstance que le poète-comédien
devait, si l'on peut s'exprimer ainsi, faire sur commande et livrer à
jour fixe, comme un maître tailleur livre un habit de cérémonie.
Au XVIIe siècle, on n'admettait
pas de fêtes sans représentations de gala et l'on y voulait
des pièces nouvelles, à grand spectacle, avec des décors
mythologiques et des ballets auxquels participaient
les plus grands seigneurs et le roi lui-même. Les Fâcheux,
dit Molière, ont eté faits, appris et représentés
en quinze jours, ce qui suppose de la part du malheureux auteur un travail
incessant, de jour et de nuit. Quelques années plus tard, l'Amour
médecin ,
une comédie en prose, il est vrai, fut improvisé en moins
de temps encore, en cinq jours, et la précipitation avec laquelle
Molière composait fut parfois si grande qu'il dut jouer des pièces
inachevées, comme Mélicerte ,
dont nous avons seulement deux actes, ou finir en prose la Princesse
d'Elide, dont le premier acte seul est en vers, ou appeler à
son secours les plus habiles versificateurs de son temps et demander à
Corneille
et à Quinault de collaborer à
Psyché .
Parfois même c'était le roi qui se faisait le collaborateur
du poète; il lui indiqua le chasseur qui conte si longuement dans
les Fâcheux la poursuite du cerf; il passe pour lui avoir désigné
les docteurs qui figurent dans l'Amour médecin, et, dans
le Mariage forcé ,
qui est une comédie-ballet, il s'était réservé
le rôle muet d'un Egyptien danseur, le marquis de Villeroy lui faisant
vis-à-vis. Les ouvrages de ce genre, si admirés qu'ils soient
lors de leur apparition, sont généralement destinés
à disparaître avec les circonstances qui les ont fait naître,
et c'est le cas d'appliquer le vers célèbre :
Le
temps n'épargne pas ce que l'on fait sans lui.
Mais la facilité de Molière
et la puissance de son génie créateur étaient si grandes
que ces comédies-ballets composées pour la cour offrent toujours
des scènes admirables de grâce, de délicatesse, de
suprême élégance; on est sûr d'y rencontrer des
traits d'observation profonde et une étonnante vérité
dans la peinture des situations et des caractères. Les vers que
Benserade
a composés par milliers pour les carrousels
et autres fêtes de la cour sont oubliés
à tout jamais; ils ressemblaient aux fusées d'un beau feu
d'artifice; les comédies improvisées par Molière
vivront éternellement, et plusieurs d'entre elles sont des oeuvres
achevées, comme les Fâcheux, véritable pièce
à tiroirs, comme le Mariage forcé ,
l'Amour
médecin
et le Sicilien ou l'Amour peintre .
Nous pouvons assurément regretter que Molière n'ait pas employé
son temps à composer des oeuvres plus sérieuses et plus dignes
de lui; mais il faut reconnaître qu'il a su faire quelque chose de
rien et que ces bluettes elles-mêmes lui font le plus grand honneur.
L'Ecole
des femmes.
L'Ecole des femmes ,
suite naturelle de l'École des maris ,
a elle-même donné naissance à d'autres pièces
d'un genre très différent, et son histoire est d'une grande
importance si l'on tient à connaître le lien qui rattache
les unes aux autres les plus belles pièces de Molière, Tartuffe ,
Don
Juan
et le Misanthrope .
Dans l'Ecole des femmes se trouve développée, à
grand renfort d'exemples, cette thèse que l'innocence ne vaut pas
la vertu, qu'il est avantageux de faire connaître l'existence du
mal et de prémunir ainsi contre lui, au lieu d'exposer à
de fâcheuses déconvenues une jeunesse tenue dans l'ignorance.
Pour tout dire en un mot, l'auteur de l'Ecole des femmes cherchait
à prouver que les Agnès sont bien à redouter et que
l'éducation doit plutôt chercher à former, comme il
devait le prouver dix ans plus tard, des Henriettes, des jeunes filles
qui disent avec candeur, quand on Ieur parle du mariage :
Les
suites de ce mot, quand je les envisage,
Me
font voir un mari, des enfants, un ménage...
Jusque-là, c'était fort bien;
mais le moraliste doublé d'un comédien avait poussé
la démonstration un peu trop loin, et les propos naïfs de son
ingénue pouvaient sembler parfois trop gaillards. Enfin l'on était
en droit de reprocher à Molière d'avoir parodié en
quelque façon les commandements bibliques et d'avoir placé
dans la bouche d'Arnolphe un sermon grotesque. La critique, dont les droits
sont imprescriptibles, faisait d'elle-même ces observations et quelques
autres encore, et Molière eût sans doute écouté
avec déférence les censeurs de sa pièce s'ils s'en
étaient tenus là. Mais ce fut contre lui un déchaînement
incroyable; on l'invectiva grossièrement; auteurs jaloux, acteurs
rivaux, prudes, marquis et marquises, allèrent jusqu'à dire
que la pièce tout entière était un tissu d'obscénités
et que de plus elle péchait contre toutes les règles de l'art.
Molière alors perdit patience; comme il avait pour lui la masse
du public, le roi et la cour, il résolut de tenir tête à
ses ennemis et même de porter la guerre chez eux. Il fit donc la
Critique de l'Ecole des femmes ,
et grâce à une fiction des plus ingénieuses, en ayant
l'air de blâmer sévèrement sa pièce, il en fit
l'apologie et couvrit ses ennemis de ridicule. Bientôt même,
dans l'Impromptu de Versailles ,
qu'il composa avec l'assentiment de Louis XIV,
il dit leur fait aux « grands comédiens » de l'Hôtel
de Bourgogne
et frappa comme d'un coup de massue le pauvre Boursault,
coupable d'avoir fait jouer chez eux le Portrait du peintre, réponse
très anodine à la Critique de l'Ecole des femmes.
Tartuffe.
Après s'être ainsi vengé
de ses ennemis littéraires, Molière sembla revenir au calme
dont il n'aurait jamais dû se départir, et on le vit travailler
avec ardeur aux pièces que le roi lui demandait. Il fit coup sur
coup le Mariage forcé
et la Princesse d'Elide, où il n'attaquait personne. Mais
il conservait au fond de son coeur des sentiments
de haine contre les dévots qui avaient crié
si fort à l'impiété, et lorsqu'il crut s'être
bien assuré la protection royale, il fit éclater comme une
bombe, en plein Versailles ,
le 12 mai 1664, les trois premiers actes de Tartuffe .
L'histoire de cette pièce admirable entre toutes a été
racontée bien souvent, mais peut-être n'a-t-on pas donné
à l'œuvre de Molière son caractère véritable.
Les faits sont connus, mais chacun les a interprétés suivant
ses opinions particulières, alors qu'il aurait fallu faire preuve
de l'impartialité la plus absolue. La représentation partielle
de Versailles souleva de telles protestations que Louis
XIV défendit à l'auteur de produire sa pièce en
public. Molière obéit, mais il acheva et paracheva Tartuffe,
et le 29 novembre1664 les cinq actes furent joués, toutes portes
closes, chez le prince de Condé. En 1667,
le roi leva l'interdiction, et l'Imposteur, dont le personnage principal
était devenu Panulphe, fut représenté au Palais-Royal
le 5 août, pendant que le roi était en Flandre
à la tête d'une armée. Le lendemain, elle était
de nouveau interdite par le premier président Lamoignon et l'on
sait qu'elle ne reparut sur l'affiche, après bien des tribulations,
qu'en février 1669. Il fallut à Molière près
de cinq années de sollicitations pour obtenir du roi, son protecteur,
l'autorisation de jouer librement son chef-d'oeuvre. Pourquoi ces défenses
réitérées et cette autorisation tardive? Comment expliquer
ce fait que le plus puissant des rois approuvait la pièce et qu'il
en défendait néanmoins la représentation? Le seul
moyen de résoudre ce problème, c'est de chercher à
bien déterminer le caractère de la comédie,
de pénétrer, s'il est possible, et les intentions de Molière
et les sentiments de Louis XIV. On a soutenu au XIXe
siècle, et avec beaucoup de talent, que le Tartuffe était
une attaque directe contre le christianisme ,
que Molière n'avait pas hésité à devancer Voltaire,
à faire tous ses efforts pour « écraser » une
religion qui lui était odieuse. Il est vrai que cette interprétation
n'a pas été généralement admise et qu'il s'est
élevé des contradicteurs pour affirmer que Molière,
dont l'indifférence en matière de religion était respectueuse
et même bienveillante, s'était proposé au contraire
de rendre hommage à la dévotion véritable en attaquant
la fausse qui lui est si funeste. Telles ont été les explications
proposées; mais, suivant toute apparence, Molière n'a mérité
Ni
cet excès d'honneur ni cette indignité.
Nous avons vu déjà que le Tartuffe
est la suite naturelle de la Critique de l'Ecole des femmes
et de L'impromptu de Versailles ,
et que son auteur a cherché, en le composant, à châtier
ses ennemis les dévots comme il avait déjà châtié
les autres. Homme de théâtre, il souffrait cruellement de
voir les spectacles proscrits comme un plaisir
criminel par les gens qui se disaient religieux. N'oublions pas que la
conversion soudaine du prince de Conti en 1655
avait failli le ruiner; il ne voulait donc pas se voir exposé de
nouveau à de semblables avanies et il prétendait se défendre
vigoureusement contre l'intolérance des dévots. Libertin
déclaré en un siècle de foi si sincère, il
ne croyait pas à la sincérité de ses ennemis, et comme
il avait accusé d'hypocrisie les prudes qui disaient avec Célimène
: « La tarte à la crème m'a affadi le coeur et j'ai
pensé vomir au potage », il traita d'hypocrites ceux qui répétaient
après Lysidas : « Le Sermon et les maximes d'Arnolphe ne sont-ils
pas des choses ridicules et qui choquent même le respect que l'on
doit à nos mystères? ». Il était sincère
en cela, sincère avec lui-même autant qu'on peut l'être
quand on s'établit juge en sa propre cause; et comme la passion
a pour effet ordinaire de grossir démesurément les objets,
les gens qu'il voyait « se déchaîner si fort contre
les théâtres », - le mot est de lui, dans la préface
de Tartuffe, - lui parurent être une légion d'hypocrites.
Ainsi Molière, l'homme loyal par excellence, n'a pas voulu voir
que le président Lamoignon et l'archevêque de Paris ,
Hardouin de Péréfixe, et même le sot curé de
Saint-Barthélemy qui demandait pour lui le supplice du feu, étaient
aussi sincères que peu tolérants, et il a fait une peinture
épouvantable de l'hypocrisie en un temps où l'on ne pouvait
guère rencontrer d'hypocrites. La preuve que Tartuffe ne
représente pas un individu déterminé ou même
une collection d'individus, c'est qu'il n'a jamais été possible
de dire au juste qui Molière avait en vue. On a bien parlé
d'un certain abbé de Roquette, mais cette attribution ne soutient
pas l'examen, et tandis que les uns ont reproché à Molière
d'avoir joué les jansénistes,
les autres ont prétendu qu'il raillait les jésuites
et leur morale accommodante. L'hypocrisie de religion, car les autres sont
de tous les temps, ne pouvait pas être le vice à la mode en
1664. Le roi Très Chrétien n'était pas dévot
alors; il donnait même à son peuple des exemples fort peu
édifiants, et s'il y avait dans son entourage des personnes d'une
piété austère, Anne d'Autriche,
Marie-Thérèse, la duchesse de Longueville, le prince et la
princesse de Conti, on y comptait en plus grand nombre des mécréants
de toute sorte, à commencer par le prince de Condé et la
princesse Palatine. Le masque de la dévotion, dont les courtisans
se couvriront à l'envi vingt ans plus tard, n'était nullement
nécessaire au débat du règne, et l'hypocrisie de cour
consistait bien plutôt alors à se donner des airs d'esprit
fort. L'hypocrite dévot n'est-il pas, suivant le mot de La
Bruyère, un homme qui serait athée sous un roi athée?
Le Tartuffe
de Molière est donc tout simplement une attaque violente et injuste
contre des gens fort estimables qui ne pouvaient pas ne pas condamner son
théâtre; il s'agissait d'une querelle particulière,
et nullement d'une question de principes. Mais les grands génies
ont le don de généraliser; ils prennent ici et là
quelques traits et, grâce à la puissance de leur imagination,
ils arrivent à créer des types immortels. Tartuffe n'est
pas un hypocrite quelconque, c'est l'hypocrisie faite homme, et pour montrer
dans toute son horreur la perversité d'un tel personnage, Molière
a placé en face de lui des dévots véritables; Orgon
et Mme Pernelle, dont il a fait de triples niais. Dans sa pièce,
le faux dévot est odieux, mais les vrais dévots sont ridicules,
les autres personnages ont peu ou pas de religion. Mais alors pourquoi
le roi de France, qui n'était
ni un sot, ni un libre penseur, a-t-il pris si hautement fait et cause
pour Molière? Pourquoi a-t-il fini par autoriser en 1669 une comédie
que certainement il n'aurait pas laissé jouer en 1685, au temps
où la cour se peupla de tartuffes? L'explication d'un fait si étrange
est assez simple si l'on veut bien se représenter le Louis
XIV de 1664. Livré au plaisir, il se voyait, lui aussi, tout
comme le poète histrion, en butte aux censures des moralistes rigides
et des dévots; il sentait bien qu'on pouvait lui reprocher, au nom
de la religion, ses amours adultères. Or il ne voulait pas «
être gêné », il le déclara un jour à
sa mère, et s'il se fit alors l'allié de Molière,
c'est parce qu'il avait intérêt à voir les dévots
menacés, pour ainsi dire, sur leurs derrières et contraints
par conséquent de ne pas s'attaquer à lui. Il approuvait
donc l'attitude de Molière; mais les rois les plus absolus sont,
comme l'on sait, esclaves de l'étiquette, et ils doivent compter
dans une certaine mesure avec l'opinion publique. Louis XIV n'osa donc
pas autoriser en 1664 une représentation publique de Tartuffe;
il n'osa pas davantage désavouer Lamoignon en 1667; mais en 1669.
au plus fort de sa liaison avec Mme de Montespan,
il fit un coup d'autorité en permettant à Molière
de jouer, non plus l'Imposteur, mais le Tartuffe, tel qu'il avait
été composé d'abord. Alors les dévots gardèrent
le silence, ils cessèrent de « persécuter » la
pièce, le mot est de Molière, et on les vit, dans leurs livres
ou dans leurs sermons, tonner contre les hypocrites. Ils ne protestèrent
même pas contre la crudité de certains détails et ne
taxèrent pas d'immoralité la scène fameuse de la déclaration;
la guerre commencée au lendemain de l'Ecole des Femmes
se terminait par la victoire de Molière.
Don
Juan.
Mais dans l'intervalle, et tant que la
pièce demeura interdite, l'auteur de Tartuffe avait bien
souffert; deux des comédies qui furent jouées alors sur son
théâtre, Don Juan
et le Misanthrope ,
suffiraient à le prouver. Si Molière composa Don Juan,
ce fut, nous dit-on, parce que les troupes rivales obtenaient des succès
avec un Festin de Pierre, et à le sollicitation de ses camarades;
mais il est permis de croire que le désir de braver ses ennemis
fut pour quelque chose dans la composition de cette oeuvre étrange,
la plus irrégulière de ses comédies, - car il y viole
outrageusement les unités de temps et de lieu, et même l'unité
d'action, - et cependant une des plus admirables. Don
Juan, ce très grand seigneur qui a tous les vices, qui séduit
les femmes, qui ne paie pas ses dettes et qui finit par joindre l'hypocrisie
à tous ses autres crimes, n'était-ce pas, dans la pensée
de Molière, le prince de Conti avant et
après sa conversion ? Et l'auteur de Don Juan ne se donnait-il
pas ainsi la satisfaction de substituer un autre Tartuffe à celui
qu'on ne voulait pas laisser paraître, de dire à ses ennemis
les dures vérités qu'il tenait tant à leur dire?
Le
Misanthrope.
Quant au Misanthrope ,
représenté en 1666, il pourrait bien correspondre à
une autre phase de cette vie de souffrances morales qui fut alors celle
de Molière; et s'il est vrai que le poète comique se soit
peint lui-même assez volontiers dans ses ouvrages, un coup d'oeil
jeté sur cet inimitable chef-d'oeuvre nous donnera sans doute quelques
indications précieuses sur l'état d'esprit de son auteur
à cette époque. Nous savons qu'à la suite des défenses
portées contre Tartuffe ,
il tomba dans un profond découragement, et que par deux fois même
il menaça de renoncer au théâtre. Au lendemain du Misanthrope,
nous le voyons reprendre courage et composer des pièces comme le
Médecin malgré lui ,
Georges Dandin
et l'Avare ;
la façon dont il a peint son Alceste ne serait-elle pas pour quelque
chose dans un si heureux changement? On sait que Fénelon
et Rousseau ont reproché à Molière
d'avoir donné à la vertu, c.-à-d. au caractère
d'Alceste, « une austérité ridicule et odieuse ».
Or il serait impardonnable s'il avait ainsi abusé de son talent;
dans ce cas, le Misanthrope cesserait d'être un chef-d'oeuvre
pour devenir une oeuvre malhonnête. Il n'en peut pas être ainsi.
Assurément Molière s'est proposé de faire rire aux
dépens d'Alceste et il a voulu montrer que les gens comme lui sont
risibles, sinon tout à fait ridicules. Mais peut-on dire qu'Alceste
soit la vertu même et que sa misanthropie soit un des beaux côtés
de son caractère? Cette misanthropie enfin peut-elle constituer
ce qu'on appelle un caractère au véritable sens de ce mot?
Alceste est en définitive un insupportable grognon qui trouve à
redire à tout, qui est littéralement insociable et dont l'orgueilleuse
mauvaise humeur lasserait la patience des amis les plus dévoués.
S'il avait toujours été ce qu'il est à la scène,
il ne serait ni l'ami de Philinte, ni le soupirant préféré
de Célimène; la rupture finale se serait produite depuis
longtemps et la pièce n'aurait pas sa raison d'être. Aussi
ne peut-il être question chez lui d'une misanthropie chronique; c'est
une maladie aiguë. Une sorte de folie noire s'est emparée de
lui, depuis peu de temps, à la suite de déceptions cruelles
et de chagrins profonds. Né sociable et même bon, foncièrement
honnête et croyant à l'honnêteté d'autrui, il
vient de souffrir de l'injustice des humains; il s'est trouvé aux
prises avec un franc scélérat, et son caractère, naturellement
morose, s'est aigri tout à coup; il en est venu à concevoir
une haine profonde contre tous les humains,
Les
uns, parce qu'ils sont méchants et malfaisants,
Et
les autres, pour être aux méchants complaisants
Et
n'avoir pas pour eux ces haines vigoureuses
Que
doit donner le vice aux âmes vertueuses.
Il en vient alors à se comparer sans
cesse avec le reste des humains, et son orgueil prend des proportions effrayantes
: lui seul est vertueux, tous les autres sont dignes de mépris.
Amoureux d'une jeune veuve qui ne lui a pas encore promis sa main et qui
par conséquent peut agréer sans crime les hommages rendus
par d'autres à sa beauté comme à son esprit, il prétend
lui donner des ordres, et cet homme qui n'est pas encore fiancé
se montre plus exigeant et plus dur que ne saurait le faire un mari jaloux.
Il serait presque odieux si l'on pouvait croire que la misanthropie
fait le fond de son caractère, qu'il a toujours été
et qu'il sera toujours d'aussi méchante humeur. Mais on veut espérer
qu'il changera; le mal dont il souffre est grave, peut-être n'est-il
pas incurable. Grâce à son intelligence supérieure
et à son merveilleux bon sens, AIceste comprendra qu'il est ridicule
et que Philinte n'a pas si tort de prétendre qu'on doit vivre avec
ses semblables, et par suite leur faire bien des concessions. Rien n'empêche
d'imaginer une Suite du Misanthrope dont, le dénouement pourrait
bien être le mariage d'Alceste et de Célimène, de l'atrabilaire
guéri et de la coquette corrigée. Car enfin Célimène
est coquette, cela va sans dire, mais ce serait ne rien comprendre à
son caractère et à son rôle que d'en faire une Arsinoé
de vingt ans. Elle aime assurément les douceurs et elle ne met pas
dehors avec un bâton les jeunes seigneurs qui la trouvent aimable,
mais elle se contente de ne décourager personne, à l'exemple
de la Pénélope antique, et, pour
appeler les choses par leur nom, elle n'a pas d'amants : elle est pure
et digne de devenir la compagne d'un honnête homme comme Alceste.
Si même nous voulons réfléchir au dénouement
anormal que Molière a donné à sa comédie et
nous demander quel est le plus puni au cinquième acte, d'Alceste
ou de Célimène, nous verrons qu'en fin de compte la jeune
veuve paraît l'avoir échappé belle. Unie par le mariage
à ce véritable loup-garou, ne serait-elle pas, à en
juger par la façon dont il lui fait la cour, la plus malheureuse
des épouses? Elle aussi, grâce à sa merveilleuse intelligence,
renoncera sans doute aux fadeurs des blondins; peut-être aussi cessera-t-elle
d'avoir l'esprit médisant, et dès lors est-il possible d'imaginer
une femme plus charmante? Ainsi compris, le Misanthrope nous apparaît
sous son véritable jour; Molière misanthrope, l'homme que
ses ennemis ont appelé Elomire hypocondre, a cherché à
se démontrer à lui-même le ridicule de la misanthropie,
un travers dont un honnête homme doit chercher à se défaire,
et il paraît même avoir atteint son but, puisqu'à dater
de ce moment nous le voyons reprendre courage et composer, quand les fêtes
royales lui en laissent le loisir, non plus des farces et des comédies
ballets, mais des comédies de la plus haute valeur, et qui, du moins,
n'ont pas donné lieu à de fâcheuses querelles.
Amphitryon.
Amphitryon ,
qui fut joué en 1668, est une pièce infiniment curieuse,
dont Molière est redevable à la passion quelque peu pédantesque
du roi et de la cour pour la mythologie .
Mais cette fois, au lieu de bergers et de nymphes ,
il a mis sur le théâtre le dieu Mercure
et Jupiter
lui-même, et il a cru pouvoir transporter sur la scène française,
à l'exemple de Rotrou, la plus belle des
comédies
de Plaute. C'est là qu'apparaissent le
mieux et son admirable talent d'imitateur original et sa façon toute
magistrale de prendre chez les autres ce qu'il appelait son bien. L'Amphitryon
du poète païen est considéré à juste titre
comme un chef-d'oeuvre; Molière, qui avait ses coudées plus
franches et qui pouvait parler des dieux « avec irrévérence
», s'est élevé, on peut le dire, au-dessus de son modèle.
Sa comédie est étincelante d'esprit et de verve, et le parallèle
constant de Jupiter-Amphitryon et de l'Amphitryon « où l'on
dîne », celui de Mercure et du pauvre Sosie également,
sont une source de comique intarissable. Pour ajouter encore à la
perfection de son oeuvre, Molière s'est affranchi cette fois de
la dure contrainte des alexandrins alignés pour ainsi dire au cordeau;
il a écrit Amphitryon en vers libres, il a suivi en cela
de la manière la plus heureuse l'exemple donné par Corneille,
dont l'Agésilas est écrit de la sorte et n'en vaut
pas mieux, hélas! Accueillie avec la plus grande faveur, cette comédie
aux allures si libres et dont les situations sont parfois si scabreuses
ne paraît pas avoir soulevé de protestations indignées;
c'est beaucoup plus tard qu'elle a servi de thème à des accusations
passionnées contre la mémoire de Molière. Il faisait
dire à Jupiter, tout à la fin de la pièce, qu'un partage
avec le roi des dieux
N'a
rien du tout qui déshonore,
et l'on s'est imaginé que ce vers était
à l'adresse du marquis de Montespan. D'autres, au contraire, se
sont attachés à établir que la liaison de Louis
XIV et de l'altière marquise, très réelle dès
le milieu de l'année 1667, pendant la campagne de Flandre ,
n'était pas encore publique en janvier 1668, et que par conséquent
on calomniait Molière en soutenant qu'il avait composé sa
pièce pour encourager le roi dans son adultère et pour consoler
un mari trompé. Une discussion approfondie ne serait pas à
sa place ici, et d'ailleurs elle n'est pas nécessaire; il faut bien
reconnaître que Molière était fort au courant des équipées
galantes de son maître et qu'il pourrait très bien avoir composé
Amphitryon
pour égayer le roi et sa nouvelle maîtresse, Jupiter et Alcmène;
nul n'oserait soutenir qu'il fût incapable d'agir ainsi. Quoiqu'il
en soit, Amphitryon est une pièce de la plus grande beauté,
et le commerce que Molière entretint alors avec Plaute
lui donna sans doute l'idée première d'un autre chef-d'oeuvre,
de l'Avare, qui fut représenté la même année.
L'Avare.
L'Avare
est très différent de la Marmite de Plaute, car il
ne pouvait être question d'une imitation suivie, d'une adaptation,
comme on dirait aujourd'hui, de cette pièce toute romaine, que les
spécialistes seuls sont à même de bien entendre. Molière
l'a compris; les aventures du bonhomme Euclion, qui a trouvé un
trésor et qui craint toujours les voleurs, lui ont fourni seulement
quelques traits; il a résolument, avec une hauteur de vues admirable,
placé le lieu de la scène à Paris
même et fait de son Harpagon un riche bourgeois du XVIIe
siècle. Avare au suprême degré, usurier même,
ce bourgeois est obligé de tenir son rang; il a un carrosse et par
conséquent un cocher et deux chevaux; il a en outre deux laquais
et une servante; il a même un intendant, bénévole,
il est vrai, et la chose ne le surprend nullement. Enfin ce riche vieillard,
demeuré veuf avec deux enfants en âge d'être mariés,
est amoureux d'une jeune fille, Marianne, et il veut offrir un dîner,
grande merveille! à celle qu'il se propose d'épouser. De
cette façon, l'avarice d'Harpagon est, sans cesse aux prises avec
son amour, avec ses devoirs de maître de maison, avec tout son être
enfin, et l'on ne peut imaginer de supplice comparable au sien, d'autant
plus qu'il a caché dans son jardin une cassette remplie d'or. Enfin,
après bien des aventures comiques, Harpagon est trop heureux de
pouvoir céder Marianne à son fils, unir sa fille à
l'intendant Valère, frère de Marianne, et aller revoir «
sa chère cassette ». De toutes les comédies que
Molière avait données jusqu'alors, l'Avare est assurément
celle qui peint le mieux ce qu'on appelle un caractère. Sans doute,
quand on veut désigner une ingénue, on dit : c'est une Agnès;
un débauché de grande élégance est un don
Juan, et Tartuffe sera toujours synonyme de faux dévot et d'hypocrite;
mais Harpagon personnifie d'une manière encore plus saisissante
le vice que Molière a voulu stigmatiser. Et cette comédie
d'une si grande portée morale, il l'a écrite en prose, pour
lui donner, suivant toute apparence, une allure plus vive et plus de vérité.
Grâce à cette innovation heureuse, l'Avare est la plus
populaire des grandes comédies de Molière; le Bourgeois
gentilhomme seul, parmi les pièces en cinq actes, pourrait lui
disputer cet avantage.
De
George Dandin à la Comtesse d'Escarbagnas.
Autour de l'Avare
se trouvent groupées, dans l'oeuvre de Molière, deux farces,
George
Dandin
et M. de Pourceaugnac ,
et une pièce de commande composée pour la cour, les Amants
magnifiques .
Le
Bourgeois gentilhomme
fut donné en 1670, et il dut le jour à un caprice de Louis
XIV, qui voulait avoir en guise d'intermède comique une cérémonie
turque. C'est donc une farce que demandait le roi; Molière, en homme
de génie, fit de cette turquerie le dénouement burlesque
d'une grande comédie de caractère. Déjà, en
composant George Dandin, il avait montré la sottise d'un
riche campagnard qui a voulu devenir le mari d'une « demoiselle »,
c.-à-d. d'une fille noble; il reprit la même idée,
mais en modifiant sa peinture, et surtout en élargissant son cadre,
et il mit encore une fois sur la scène un riche bourgeois de Paris,
M. Jourdain, qui a de l'argent assez pour sa fille, n'a besoin que d'honneurs,
et veut à tout prix un gendre gentilhomme. Fils d'un marchand de
drap tout comme Colbert - et c'est à se
demander si la coïncidence est fortuite - il ne hante que des nobles
qui lui empruntent de grosses sommes et le grugent effrontément;
il veut singer en tout les grands seigneurs, et pour marier sa fille Lucile
à l'honnête Cléonte, Mme Jourdain sera contrainte d'accepter
le déguisement de ce jeune homme en fils du Grand Turc. Plus bouffonne
que l'avare, parce qu'il le fallait ainsi, la pièce n'est pas moins
admirable, et elle dénote chez son auteur un souci croissant de
l'exactitude dans les peintures.
Viennent ensuite quelques pièces
sur lesquelles nous pouvons ne pas nous appesantir après ce qui
a déjà été dit, Psyché ,
une tragédie-ballet, les Fourberies de Scapin ,
si peu goûtées de Boileau, et la
Comtesse d'Escarbagnas .
Le succès de ces deux dernières farces permit à Molière
de composer encore une fois une pièce plus conforme à ses
goûts d'artiste, une comédie de caractère en cinq actes
et en vers, les Femmes savantes .
Les
Femmes savantes.
La destinée a voulu que ce fût
la dernière, et que Molière finît pour ainsi dire comme
il avait commencé en 1659, c.-à-d. en s'attaquant aux femmes.
Par les Précieuses ridicules ,
il avait guéri ses contemporaines de la préciosité,
manifestation temporaire d'une vanité que rien ne saurait déraciner.
Aussi la fureur de se distinguer prit-elle successivement différentes
formes chez les femmes; en 1672, c'était le goût de la philosophie,
des sciences, de la politique même et de la haute littérature.
« Femme qui compose en sait plus qu'il ne faut », pensait Molière;
or les femmes auteurs pouvaient alors être comptées à
la douzaine, depuis les princesses du sang, comme la grande mademoiselle,
jusqu'aux simples bourgeoises, comme Mlles Chéron et Descartes.
Molière crut donc devoir intervenir à nouveau, et il voulut
frapper fort, au nom du sens commun. Il ne craignit pas de montrer aux
spectateurs une famille de riches bourgeois, où le pédantisme
de trois femmes sur quatre a jeté le trouble et la division, et
l'intrigue des Femmes savantes
présente quelques analogies avec celle de Tartuffe ,
cette comédie si tragique parfois. Dans Tartuffe, un père
dévot à l'excès veut « tartuffier » sa
fille; dans les Femmes savantes, l'impérieuse Philaminte,
infectée de pédantisme et littéralement ensorcelée
par Trissotin, le philosophe poète, n'hésiterait pas à
«-trissotiner », pour lui donnes
un peu plus d'esprit, sa fille cadette, la douce, bonne et charmante Henriette,
qui a « des clartés de tout », mais qui se flatte de
« n'entendre pas le grec » et aussi de « savoir ignorer
même ce qu'elle sait ». Afin de mieux faire ressortir le danger
d'un pareil travers pour la paix des familles, Molière a placé
en face de Philaminte, de sa fille aînée Armande et de sa
belle-soeur Bélise, les trois pédantes fieffées, un
mari sans énergie et par conséquent sans autorité,
un Chrysale au bon sens quelque peu épais, dont la faiblesse incurable
causerait la perte de son Henriette bien-aimée si le poète,
obligé d'avoir un dénouement de comédie, n'avait fait
intervenir à temps un dieu sauveur, l'oncle Ariste, qui démasque
les batteries de Trissotin. On voit par là quelle est l'importance
des Femmes savantes, qui peuvent être placées, dans
l'oeuvre du poète, au-dessus même du Misanthrope ,
tout à côté de Tartuffe. Il y a plus-:
les
Femmes savantes sont, comme Tartuffe, une pièce de colère,
et Molière, dont le caractère vindicatif ne laissait pas
échapper
les occasions, s'est donné en 1672 le plaisir de frapper à
mort l'homme que Boileau avait le plus raillé,
le pauvre abbé Cotin. Mais quoi? Cotin n'était
pas seulement un poète détestable; il avait eu la bassesse
de répondre par des injures personnelles, par des insinuations perfides,
par des dénonciations calomnieuses aux attaques dont ses ouvrages
seuls avaient été l'objet. Dans la Critique désintéressée
des satires de ce temps, publiée par lui en 1666, il avait appelé
Molière « comédien, c.-à-d.
infâme » et avait dit que son nom même était la
plus grande injure qu'on pût lui adresser. Il devait même avoir
poussé les choses bien loin, sans quoi on ne s'expliquerait pas
l'acharnement de Molière contre lui. Trisssotin, dans les Femmes
savantes, n'est pas seulement un cuistre, auteur du sonnet sur la princesse
Uranie, qui figurait dans les Oeuvres galantes de M. Cotin, c'est
un scélérat dans toute la force du terme, un frère
cadet de l'ignoble Tartuffe, un homme qui consent à épouser
Henriette malgré elle et malgré son père, parce qu'elle
a une dot considérable. Il est capable de toutes les turpitudes,
ce qui n'est pas le cas de Vadius, c.-à-d. probablement de Ménage,
et finalement, quand il croit Philaminte ruinée, il se retire comme
un goujat. Quels que fussent les torts de Cotin, Molière s'en est
donné de semblables en le traînant ainsi dans la boue, avouons-le
sans hésiter; et s'il était vrai, ce qui est faux, que Cotin
foudroyé ait dû quitter aussitôt Paris
et cacher sa honte au fond de la province, une telle exécution pèserait
lourdement sur la mémoire de Molière. Ce qu'il a fait alors,
Boileau n'a jamais consenti à le faire; l'auteur des Satires
s'est contenté de dire :
Qui
n'aime point Cotin n'estime point son roi
Et
n'a, selon Cotin, ni Dieu, ni foi, ni loi,
Celui des deux poètes calomniés
qui s'est vengé le plus noblement, avec le plus d'esprit, ce n'est
pas l'auteur des Femmes savantes. Ces réserves faites, la
pièce n'en est pas moins une des plus parfaites qui se puissent
imaginer, et puisque Molière devait mourir quelques mois plus tard
en jouant une pièce en prose, ou peut dire sans exagérer
que ç'a été son chant du cygne.
Le
Malade imaginaire.
Molière était bien malade
quand il composa le Malade imaginaire ,
et néanmoins la farce dont la quatrième représentation
causa sa mort est une de ses plus follement enjouées, à la
surface du moins. Quoi de plus gai en effet que l'aventure de ce prétendu
malade, un homme robuste dont le tempérament résiste à
cinquante purgations consécutives, et qui, toujours mourant, se
met dans les plus violentes colères? Ne pouvant avoir pour gendre
le jeune docteur Diafoirus, abandonné par son apothicaire Fleurant,
anathématisé par M. Purgon, il finit par prendre le bon parti
et par se faire agréger lui-même à la Faculté
:
dignus
est intrare in nostro docto corpore.
Mais la pièce n'est pas seulement gaie,
il est aisé d'y voir une nouvelle preuve du sens de l'observation
de Molière, ainsi que de son désir de moraliser. Auprès
de cet égoïste d'Argan, qui sacrifie sa fille Angélique
et veut la marier au répugnant Diafoirus, il a placé Béline,
la femme sans coeur, l'odieuse marâtre, et c'est à une servante,
à Toinette, qu'est dévolu le rôle de protectrice de
la jeune fille. Voilà où l'on en vient quand on s'abandonne
à de folles terreurs, quand on a trop peur de la maladie ou de la
mort; cette fois encore la farce côtoie
la tragédie et, n'était l'habileté
merveilleuse avec laquelle l'auteur a manoeuvré, on ne saurait parfois
si l'on doit rire ou pleurer. Considéré à un autre
point de vue, le Malade imaginaire, où les médecins
se voient si cruellement raillés, est encore une pièce de
la plus haute importance, comparable au Misanthrope ,
parce que Molière a songé à lui-même en peignant
Argan. Malade à mourir, l'événement ne l'a que trop
bien prouvé, il a voulu se persuader qu'il était, suivant
une expression du temps, « malade en idée », ou du moins
plus malade d'esprit que de corps. Il s'est donc attaché, comme
en 1666, aux jours de sa « maladie noire », à se bien
démontrer, par un exemple saisissant, le ridicule et aussi les funestes
conséquences d'une telle situation. Obligé de recourir aux
médecins et ne recevant pas d'eux le soulagement qu'il espérait,
il les a, comme font si volontiers les malades, accusés d'impéritie
et de charlatanisme; il a voulu établir, à grand renfort
d'arguments, que la nature est le médecin par excellence et qu'il
suffit de la laisser agir pour obtenir une guérison complète.
Telle paraît avoir été son illusion en 1673, et les
suites en ont été bien funestes, puisque son incurie a permis
à la médecine de tirer de lui une vengeance éclatante.
Mais quelle vigueur dans cet essai de démonstration paradoxale,
quelle vivacité dans cette peinture des médecins et de leurs
clients! Molière est mort au moment même où son génie
avait le plus de puissance; s'il lui avait été donné
de vivre encore douze ou quinze ans, il est certain que la littérature
française compterait dix ou douze chefs-d'oeuvre de plus. (A.
Gazier). |
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