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La jalousie du Barbouillé

La Jalousie du Barbouillé est une comédie attribuée à Molière.  - Le Barbouillé, c'est le Pierrot bien connu, au visage enfariné. Ici il joue le rôle d'un mari sans cesse en querelle avec sa femme Angélique, fille de Gorgibus. Ne sachant comment mettre la paix en son ménage, le Barbouillé va consulter le Docteur. Celui-ci est un personnage habituel de la comédie italienne, type de pédant solennel et grotesque, portant robe noire et chapeau pointu, comme ces médecins que Molière va tant railler. Molière a sans doute gardé le souvenir de l'abus qu'on faisait, dans les anciens collèges, des formules prétentieuses et des citations latines.
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Extrait de la Jalousie du Barbouillé
Un grand Docteur

Scène II
Le Docteur, le Barbouillé

LE BARBOULLÉ. - Je m'en allais vous chercher pour vous faire une prière sur une chose qui m'est d'importance.

LE DOCTEUR. - Il faut que tu sois bien mal appris, bien lourdaud, et bien mal morigéné, mon ami, puisque tu m'abordes sans ôter ton chapeau, sans observer rationem loci, temporis et personae. Quoi? débuter par un discours mal digéré, au lieu de dire : Salve, vel salvus sis, doctor doctorum eruditissime! Hé! pour qui me prends-tu, mon ami?

LE BARBOUILLÉ. - Ma foi, excusez-moi, c'est que j'avais l'esprit en écharpe et je ne songeais pas à ce que je faisais; mais je sais bien que vous êtes galant homme.

LE DOCTEUR. - Sais-tu bien d'où vient le mot galant homme?

LE BARBOUILLÉ. - Qu'il vienne de Villejuif ou d'Aubervilliers, je ne m'en soucie guère.

LE DOCTEUR. - Sache que le mot galant homme vient d'élégant; prenant le g et l'a de la dernière syllabe, cela fait ga, et puis prenant l, ajoutant un a et les deux dernières lettres, cela fait galant, et puis ajoutant homme, cela fait galant homme. Mais encore, pour qui me prends-tu?

LE BARBOUILLÉ. - Je vous prends pour un docteur. Or çà, parlons un peu de l'affaire que je veux vous proposer; il faut que vous sachiez...

LE DOCTEUR. - Sache auparavant que je ne suis pas seulement un docteur, mais que je suis une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf et dix fois docteur. 1° Parce que, comme l'unité est la base, le fondement et le premier de tous les nombres, aussi, moi, je suis le premier de tous les docteurs, le docte des doctes. 2° Parce qu'il y a deux facultés nécessaires pour la parfaite connaissance de toutes choses, le sens et l'entendement, et, comme je suis tout sens et tout entendement, je suis deux fois docteur.

LE BARBOUILLÉ. - D'accord, c'est que....

LE DOCTEUR. - 3° Parce que le nombre trois est celui de la perfection, selon Aristote; et comme je suis parfait, et que toutes mes productions le sont aussi, je suis trois fois docteur.

LE BARBOUILLÉ. - Hé bien, Monsieur le Docteur...

LE DOCTEUR. - 4° Parce que la philosophie a quatre parties, la logique, morale, physique et métaphysique; et comme je les possède tontes quatre, et que je suis parfaitement versé en icelles, je suis quatre fois docteur.

LE BARBOUILLÉ. - Que diable! je n'en doute pas. Ecoutez-moi donc.

LE DOCTEUR. - 5° Parce qu'il y a cinq universelles le genre, l'espèce, la différence, le propre et l'accident, sans la connaissance desquels il est impossible de faire aucun bon raisonnement, et, comme je m'en sers avec avantage, et que j'en connais l'utilité, je suis cinq fois docteur.

LE BARBOUILLÉ. - Il faut que j'aie bonne patience.

LE DOCTEUR. - 6° Parce que le nombre de six est le nombre du travail; et, comme je travaille incessamment pour ma gloire, je suis six fois docteur.

LE BARBOUILLÉ. - Ho! parle tant que tu voudras.

LE DOCTEUR. - 7° Parce que le nombre de sept est le nombre de la félicité; et, comme je possède une parfaite connaissance de tout ce qui peut rendre heureux, et que je le suis en effet par mes talents, je me sens obligé de dire de moi-même : O ter quatuorque beatum! 8° Parce que le nombre de huit, est le nombre de la justice à cause de l'égalité qui se rencontre en lui, et que la justice et la prudence avec laquelle je mesure et pèse toutes mes actions me rendent huit fois docteur. 9° Parce qu'il y a neuf Muses, et que je suis également chéri d'elles. 10° Parce que, comme on ne peut passer le nombre de dix sans faire une répétition des autres nombres, et qu'il est le nombre universel; aussi, aussi, quand on m'a trouvé, on a trouvé le docteur universel :  je contiens en moi tous les autres docteurs. Ainsi, tu vois par des raisons plausibles, vraies, démonstratives et convaincantes, que je suis une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf et dix fois docteur.

LE BARBOUILLÉ. - Que diable est ceci? Je croyais trouver un homme bien savant, qui me donnerait un bon conseil, et je trouve un ramoneur de cheminée qui, au lieu  de me parler, s'amuse à jouer à la mourre. Une, deux, trois, quatre; ha, ha, ha! Oh bien! ce n'est pas cela : c'est que je vous prie de m'écouler, et croyez que je ne suis pas un homme à vous faire perdre vos peines, et que, si vous me satisfaites sur ce que je veux de vous, je vous donnerai ce que vous voudrez; de l'argent, si vous en voulez.

LE DOCTEUR. - Hé! de l'argent?

LE BARBOUILLÉ. - Oui, de l'argent, et toute autre chose que vous pourriez demander.

LE DOCTEUR, troussant sa robe. - Tu me prends donc pour un homme à qui l'argent fait tout faire, pour un homme attaché à l'intérêt, pour une âme mercenaire? Sache, mon ami, que, quand tu mie donnerais une bourse pleine de pistoles, et que cette bourse serait dans une riche boite, cette boite dans un étui précieux, cet étui dans un coffre admirable, ce coffre dans un cabinet curieux, ce cabinet dans une chambre magnifique, cette chambre dans un appartement agréable, cet appartement dans un château pompeux, ce château dans une citadelle incomparable, cette citadelle clans une ville célèbre, cette ville dans une île fertile, cette île dans une province opulente, cette province dans une monarchie florissante, cette monarchie dans tout le monde; et que tu me donnerais le monde où serait cette monarchie florissante, où serait cette province opulente, où serait cette île fertile, où serait cette ville célèbre, où serait cette citadelle incomparable, où serait ce château pompeux, où serait cet appartement agréable, où serait ce cabinet curieux, où serait ce coffre admirable, où serait cet étui précieux, où serait cette riche boite dans laquelle serait enfermée la bourse pleine de pistoles, que je me soucierais aussi peu de ton argent et de toi que de cela. (Il s'en v'a.)

LE BARBOUILLÉ. - Ma foi, je m'y suis mépris : à cause qu'il est vêtu comme un médecin, j'ai cru qu'il lui fallait parler d'argent; mais puisqu'il n'en veut point, il n'y a rien de plus aisé que de le contenter : je m'en vais courir après lui. (Il sort.) 


(attribué à Molière, la Jalousie du Barbouillé).
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