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Molière
est (avec Boileau et La
Bruyère) un des rares auteurs du XVIIe
siècle qui aient vu le jour à Paris;
on sait en effet que Descartes, Corneille,
Bossuet,
La
Fontaine et Racine naquirent en province.
Il naquit même sur la paroisse Saint-Eustache ,
entre cette église et la Seine, entre
le « ruisseau des halles » et la « place Saint-Jean »,
ce qui lui procura l'avantage de connaître dès le berceau
la langue que voulut parler Malherbe. Fils d'un
marchand tapissier qui faisait de bonnes affaires et qui avait la charge
lucrative de valet de chambre du roi, c.-à-d. de fournisseur breveté
de Sa Majesté, il paraît avoir reçu d'abord l'instruction
rudimentaire que le clergé des paroisses donnait aux enfants
du peuple. Ce serait seulement à l'âge de quatorze ans, et
sans doute parce que Poquelin donnait de belles espérances, qu'il
devint au collège de Clermont, où les jésuites
avaient institué un externat gratuit, le condisciple des plus riches
bourgeois, voire même des grands seigneurs. De ses études
chez les jésuites et des dispositions dont il put faire preuve durant
les cinq ou six années qu'il passa au collège, nous ne savons
absolument rien. Externe non payant dans un établissement aristocratique
qui comptait plus de deux mille écoliers, Jean-Baptiste Poquelin
passa sans doute inaperçu; il apprit ce qu'on enseignait alors dans
les collèges, c.-à-d. beaucoup de latin, peu ou pas de grec,
pas de français du tout, mais de l'histoire
ancienne, de la mythologie à outrance,
et finalement de la philosophie aristotélicienne.
Mais au sortir de là il était aussi instruit que pas un;
grâce à son éducation en partie double, à ses
années d'école primaire complétées par cinq
ou six ans de collège, le jeune Poquelin devenu maître ès
arts pourra un jour se faire le peintre de maître Sganarelle
et de Nicole, ou de Dorante et de Dorimène, des gens du peuple ou
des marquis; dès l'enfance il a connu les uns et les autres.
Un dernier fait à noter avant de
suivre Molière dans la vie d'aventures qui va commencer pour lui,
c'est que dès l'adolescence il paraît avoir été
initié aux choses du théâtre.
Sa mère mourut en 1632, alors qu'il venait d'atteindre sa dixième
année, et son père se remaria l'année suivante, pour
redevenir veuf au bout de trois ans. Dans ces conditions, le jeune orphelin
fut, dit-on, confié souvent à son grand-père maternel,
au bonhomme Louis Cressé, qui avait la passion des spectacles, qui
se faisait un plaisir d'y mener son petit-fils les jours de congé
et qui souhaitait même de le voir devenir un des comédiens
de l'Hôtel de Bourgogne
ou du théâtre du Marais, un second Bellerose peut-être!
S'il en est ainsi, et rien ne nous empêche de le croire, Jean-Baptiste
Poquelin ne pouvait mieux choisir son moment pour étudier sur le
vif l'art dramatique et le jeu des acteurs. Ce serait à l'âge
de treize ans, c.-à-d. en 1635, qu'il aurait commencé à
fréquenter les théâtres de Paris;
or on donna cette année-là même l'Illusion comique
de Corneille, où la profession de comédien
est exaltée en vers magnifiques; l'année suivante paraissait
« la merveille du Cid
», et Molière, âgé de dix-huit à vingt
ans, put voir dans leur nouveauté Horace, Cinna, Polyeucte,
peut-être même le Menteur .
Il est possible que l'Illusion comique ait fait germer dans son
esprit l'idée de devenir acteur et que l'édit royal du 16
avril 1641, par lequel les comédiens pouvaient « cesser d'être
infâmes », ait mis fin à ses dernières hésitations.
Il est possible également que le succès des premières
tragédies de Corneille lui ait inspiré son goût persistant
pour la tragédie, qu'il joua toujours
de préférence en qualité d'acteur et qu'il côtoiera
si volontiers comme auteur de pièces comiques. Dans ce cas, la postérité
devrait être doublement reconnaissante à Corneille qui lui
aurait donné deux fois Molière.
Que devint Jean-Baptiste Poquelin au sortir
du collège de Clermont ou, si l'on veut, après avoir étudié
la philosophie
sous Gassendi? Nul ne le sait au juste. D'après
les uns, il aurait fait à Orléans
des études de droit; d'autres ont dit qu'il avait suivi à
la Sorbonne
des cours de théologie. Ce qui est
certain, c'est que le 30 juin 1643 il signait chez un notaire de Paris
un contrat d'association « pour l'exercice de la comédie [...]
sous le titre de l'Illustre théâtre ». Il entrait
ainsi dans une carrière dont il ne devait plus sortir que par la
mort, un peu moins de trente ans plus tard, et, soit pour ne pas infliger
une flétrissure au nom de son père, soit pour toute autre
raison, il prenait un nom de guerre et cessait de s'appeler Poquelin pour
devenir le « sieur de Molière ». On s'est demandé
d'où venait ce nom, et, comme il
arrive toujours en pareille matière, les réponses ont varié.
C'est le nom d'un comédien-poète mort au début du
XVIIe siècle et surnommé
le
Tragique, a-t-on dit et répété à satiété;
mais jamais on n'a pu faire la biographie de ce comédien ou montrer
une prétendue tragédie de Polixène, qui aurait
été le chef-d'oeuvre de ce Molière. Il est infiniment
plus probable que J.-B. Poquelin, en quête d'un pseudonyme, a pris
un nom tombé pour ainsi dire en déshérence, le nom
d'un écrivain médiocre, auteur de deux romans
à succès, la Semaine amoureuse et la Polixène,
et qui mourut assassiné aux environs de l'année 1625. Si
la chose était vraie, nous en pourrions inférer que Molière
jeune était grand lecteur de romans, et ainsi s'expliquerait ce
goût du romanesque dont il fera preuve partout et toujours, même
dans Tartuffe ,
même dans le Malade imaginaire .
Les destinées de l'Illustre théâtre
ne furent pas aussi brillantes que l'avaient espéré Molière
et ses compagnons. On y joua d'abord avec succès quelques tragédies,
dont une de Du Ryer et deux ou trois de Tristan l'Hermite;
puis le temps des épreuves arriva. Les recettes ne couvrant plus
les dépenses; il fallut emprunter; les créanciers se montrèrent
exigeants, et Molière fut durant quelques jours emprisonné
pour dettes (août 1645). L'Illustre théâtre ferma
donc ses portes, et le jeune comédien, que ses mésaventures
avaient pu attrister mais non décourager, entra avec plusieurs de
ses camarades dans une « troupe de campagne », qui avait pour
directeur un sieur Dufresne et qui exploitait surtout la Guyenne
et Gascogne ,
le Languedoc
et les provinces voisines.
En 1650, sans cesser d'être acteur,
Molière devint, on ne sait comment, chef de la troupe, et dès
lors sa situation changea d'une manière complète. Il avait
sans doute, comme tous ses associés, l'obligation de jouer de son
mieux le rôle tragique ou comique qui lui était attribué,
mais en outre il devait assumer la gestion financière de la raison
sociale Molière et Cie la conduire
successivement dans telle ou telle ville, se charger de son recrutement,
et surtout lui procurer, d'où qu'elles vinssent d'ailleurs, les
pièces les plus capables d'attirer la foule. On sait qu'au XVIIe
siècle les oeuvres dramatiques tombaient dans le domaine public
à dater du jour où elles étaient imprimées.
La troupe qui les avait montées n'en avait plus le monopole et toutes
les autres avaient le droit de les jouer moyennant une redevance assez
minime. Molière, en 1650, pouvait assurément donner à
ceux qui prenaient place sur les balles de son théâtre une
série de spectacles variés;
son répertoire se composait de tragédies,
de comédies, et enfin de farces
en assez grand nombre. Sans parler de Corneille,
dont les oeuvres avaient partout le même succès qu'à
Paris,
dont la Théodore même, tombée à plat
sur la scène parisienne, se soutint quelque temps dans les provinces,
les pièces de Thomas Corneille,
qui n'osait pas encore aborder la tragédie, celles de Rotrou,
dont les Sosies et les Captifs étaient empruntés
à Plaute, celtes de Scarron
et en particulier son Jodelet, qui fut si bien accueilli, celles
de Boisrobert enfin, pour ne pas tout citer,
alimentèrent évidemment les représentations données
de divers côtés par la troupe de Molière. Mais on veut
du nouveau sur le théâtre plus que partout ailleurs, et les
gens du XVIIe siècle en étaient
si avides que Corneille dut prendre pour devise :
Non
tam meliora quam nova.
Quand une pièce avait atteint le chiffre
de trente représentations consécutives, c'était pour
son auteur un succès éclatant. On connaît l'histoire
du Timocrate de Thomas Corneille,
qui fut joué quatre-vingts fois de suite; le public ne se lassait
pas de le redemander, mais les acteurs fatigués
refusèrent de le donner plus longtemps, et depuis lors il ne reparut
jamais sur la scène. Pour répondre à ces exigences
d'un public capricieux et frivole, Molière crut devoir employer
les courts loisirs dont il disposait à composer des pièces
de son cru. C'est parce qu'il était chef de troupe que cet acteur
de trente ans devint poète comique, auteur de grosses farces
à l'italienne d'abord, et bientôt, sans doute aux environs
de 1653 et pour charmer les Lyonnais, de grandes
pièces en vers, telles que l'Etourdi
et le Dépit amoureux .
Dans ces conditions, il continua durant sept ou huit ans à parcourir
la province, et l'érudition moderne signale sa présence en
cent endroits divers. La troupe de Molière était d'une rare
distinction : le jeu excellent de ses acteurs, la beauté des actrices,
le luxe des décors et des costumes, tout enfin contribuait à
lui assurer la vogue. Mais les plus belles médailles ont un revers,
et Molière l'éprouva durant son séjour en province
d'une manière fâcheuse. Après s'être vu au comble
de la prospérité, il connut la disgrâce, sinon la misère,
et son caractère, naturellement sérieux et même triste,
en prit une teinte de mélancolie et même d'hypocondrie incurable.
L'histoire est fort peu connue et vaut
la peine d'être contée avec quelque détail. En septembre
1653, Molière eut la bonne fortune de se voir présenter au
prince de Conti, ancien élève du
collège de Clermont comme lui, mais trop jeune pour avoir jamais
pu être son camarade de classe. Le comédien
plut infiniment au prince, qui songea, dit-on, à le choisir pour
secrétaire, qui en tout cas pensionna sa troupe, lui permit de s'intituler
«-troupe de Mgr le prince de Conti »
et se donna enfin le plaisir princier de lire avec Molière ou de
se faire lire et expliquer par lui les plus beaux chefs-d'oeuvre de l'art
dramatique ancien et moderne. C'est par le prince de Conti qu il fut
amené à jouer, pour le plus grand profit de la troupe, en
présence des Etats du Languedoc ,
et la protection déclarée de ce prince du sang, devenu le
neveu de Mazarin, contribua fort à mettre
en belle posture Molière et ses camarades. Mais en décembre
1655, les choses prirent une tout autre tournure. Conti, qui jusqu'alors
avait été un fanfaron de vice, un véritable don
Juan, l'homme le plus dépravé peut-être de son
siècle, fut converti soudain par le saint évêque d'Aleth,
Nicolas Pavillon, et le premier effet de cette conversion fut d'inspirer
au prince la haine de ce théâtre qu'il avait tant aimé.
Conti refusa de subventionner plus longtemps Molière, qui dut se
faire payer, en février 1656, par les Etats eux-mêmes et qui
ne tarda pas à quitter la région. En 1657, à Lyon,
il reçut l'ordre formel de ne plus se donner comme appartenant au
prince, et l'on sait que, dix ans plus tard, Conti mourant écrivit
un traité spécial contre la comédie
et contre celle de Molière en particulier. Molière fut très
affecté de ce changement dont il ne comprenait pas l'absolue sincérité,
et le souvenir de ce qu'il considérait comme une cruelle injure
ne cessa pas d'être présent à son esprit, même
au temps de sa plus grande prospérité.
Après bien des pérégrinations
qui conduisirent sa troupe de Lyon
à Rouen,
mais en passant par Dijon,
Pézenas, Avignon
et Grenoble,
Molière revint à Paris
en août 1658. Il était déjà riche et comptait
avec raison sur la continuation de ses succès; aussi alla-t-il s'établir
au coeur même de la ville, à quelques pas du Louvre,
et il s'entendit avec l'Italien Scaramouche pour occuper, concurremment
avec ce comédien célèbre, le théâtre
du Petit-Bourbon. Les circonstances étaient on ne peut plus favorables,
et jamais peut-être poète comique ne vint mieux à son
heure que Molière à cette date de 1658. Vingt ans plus tôt,
il aurait trouvé devant lui un public de grossiers bourgeois et
de rudes courtisans semblables au duc de Montausier; Richelieu
l'eût absorbé ou brisé; il aurait été
ou l'un des cinq auteurs de Son Eminence ou rien. Vingt ans plus tard,
sous un roi devenu dévot qui s'éloignait peu à peu
du théâtre, il eût été
bien embarrassé, car il se serait trouvé sans protecteur.
En 1658, au contraire, la Fronde était finie et le Parlement réduit
au silence; la paix des Pyrénées allait assurer au roi de
longues années ou de paix ou de guerres heureuses terminées
par de glorieux traités. Le maître absolu de la France
était un jeune prince de vingt ans, très ardent au plaisir,
passionné pour la comédie et
pour la danse. Auprès de lui, des ministres
comme Mazarin, dont l'avarice n'épargnait
aucune dépense quand il s'agissait d'opéra;
comme Fouquet, le protecteur déclaré
des gens de lettres. La cour était à l'image du roi, cela
va sans dire; la société parisienne, où les femmes
trônaient et donnaient le ton, était d'une politesse exquise,
et les auteurs de ce temps-là se nommaient Corneille,
Pascal,
Bossuet,
Quinault,
La
Fontaine, en attendant les jeunes qui avaient nom Boileau
et Racine. Ainsi Molière chef de troupe
rencontrait à Paris, en 1658, tout ce qu'il pouvait souhaiter de
plus avantageux : un public pour l'admirer des protecteurs pour le soutenir,
des rivaux pour stimuler son ardeur, et jusqu'à des critiques pour
le guider et au besoin l'empêcher de broncher. Protégé
par le jeune duc d'Orléans et bientôt par le roi lui-même,
il obtint dès le premier jour des succès éclatants.
Aux représentations de pièces sérieuses, telles que
Cinna,
Nicomède,
Zénobie
même, il joignit, pour égayer le spectacle,
les farces et les comédies qu'il avait
composées en province; puis il eut l'audace d'attaquer sur son théâtre
un des travers les plus à la mode dans la haute société
d'alors, la préciosité, l'exagération ridicule des
qualités heureuses que l'hôtel de Rambouillet
avait su donner à la ville et à la cour. L'effet produit
par la représentation des Précieuses ridicules
(1659) fut considérable; et Molière admiré connut
durant trois ou quatre ans les seules joies pures qu'il lui ait été
donné de goûter. Obligé de quitter le Petit-Bourbon
que l'on démolissait pour agrandir le palais du Louvre, il se vit
donner par Louis XIV la belle salle que Richelieu
s'était fait construire au Palais-Cardinal, et où il put
offrir aux applaudissements du public des comédies en vers qu'il
composait à mesure : Sganarelle ,
don Garcie de Navarre, la seule erreur de son talent d'exception, les
Fâcheux ,
l'Ecole des maris ,
et, à la fin de 1662, l'Ecole des femmes
dont la brillante fortune marque le terme de la vie heureuse de Molière.
Il y gagna l'opulence pour lui et pour ses camarades, mais à dater
de ce jour il cessa de connaître la paix véritable : les dix
années qu'il avait encore à vivre ne furent guère
pour lui qu'une longue suite de chagrins, et ces chagrins, les plus beaux
triomphes eux-mêmes ne parvinrent pas à les dissiper.
-
Molière
et Louis XIV, d'après Vetter.
Emporté par sa verve comique et
comptant sur la connivence d'un roi dont les amours adultères venaient
d'éclater au grand jour, Molière avait risqué dans
l'Ecole
des femmes
des plaisanteries que réprouvait la morale
même la plus accommodante, et le fameux sermon d'Arnolphe, avec ses
chaudières bouillantes, où l'on plonge aux enfers «
les femmes mal vivantes », pouvait choquer à bon droit les
dévots. D'autre part, l'éclatant succès de sa nouvelle
pièce portait ombrage aux comédiens
des troupes rivales et aux auteurs de comédies moins bien accueillies.
De là des inimitiés sans nombre et des attaques multipliées
auxquelles Molière crut pouvoir répondre parce que la protection
du roi mettait sa troupe à l'abri de tout danger. Quoique ancien
élève des jésuites, il
paraît avoir été toujours indifférent en matière
religieuse, et l'opposition systématique des âmes pieuses
qui condamnent les spectacles comme une des
pompes de Satan lui paraissait attentatoire à
sa liberté. Il avait dû courber
la tête en 1656, lorsque le prince de Conti
lui avait signifié son congé; cette fois, il entendait soutenir
ses droits et au besoin porter la guerre dans le camp de ses ennemis. Quelques
semaines après la dernière représentation de l'Ecole
des femmes, il inaugura la série de ses vengeances : il s'attaqua
d'abord aux prudes qui avaient jugé sa pièce immorale et,
par la même occasion, il dit assez durement leur fait aux gens du
bel air, aux pédants qui ne l'avaient pas trouvée conforme
aux théories d'Aristote, C'est pour cette
raison qu'il écrivit en 1663 ce petit chef-d'oeuvre qu'on nomme
la Critique de l'Ecole des femmes .
Bientôt ce fut le tour des comédiens de l'Hôtel de Bourgogne
et des poètes envieux, de Montfleury, de Boursault,
de Donneau de Visé; l'Impromptu de Versailles ,
un tout petit acte en prose, suffit pour les écraser tous. Les dévots
enfin, qui n'allaient pas au théâtre, purent entendre dire,
en mai 1664, que Molière venait de faire jouer devant le roi les
trois premiers actes de Tartuffe .
Le poète avait touché juste, mais il avait frappé
trop fort ; le clergé, la magistrature même intervinrent,
et Louis XIV, malgré son despotisme,
dut attendre cinq ans avant de donner libre cours aux représentations
de Tartuffe. Molière exaspéré se consola du
moins en mettant sur la scène un Don Juan
scélérat et finalement hypocrite, dont le prince de Conti
pourrait bien avoir été le modèle, dans une certaine
mesure au moins.
Ainsi Molière était en guerre
ouverte avec un grand nombre de ses contemporains : mais il avait beau
savourer le plaisir de la vengeance, il souffrait cruellement d'un semblable
état de choses. Il devenait taciturne et, un moment même,
en 1666, quand il composa le Misanthrope ,
il faillit succomber à l'abattement. S'il n'avait pas eu l'appui
de Louis XIV, il aurait certainement perdu courage. Mais cette protection
royale, le poète comédien la payait bien cher, et l'on ne
comprendrait rien à la vie de Molière si l'on ne songeait
aux fatigues, aux dégoûts de toute nature que lui apporta
le titre si envié d'amuseur officiel du roi. Il fallait donner satisfaction,
et sur-le-champ, aux moindres caprices du maître, passer des jours
et des nuits à improviser, à apprendre, à répéter
des pièces, imaginer des divertissements qui fussent de nature à
lui plaire, se mettre l'esprit à la torture pour composer des comédies
mythologiques, des pastorales comiques ou de grosses bouffonneries
à la Pourceaugnac ,
introduire des intermèdes ou des
ballets
dans les pièces mêmes qui comportaient le moins ce genre d'ornements,
semer peut-être dans ses comédies des allusions plus ou moins
transparentes aux passions, aux fantaisies et aux rancunes du monarque,
flatter enfin de toutes les manières le plus orgueilleux des rois.
On ne saura jamais sans doute ce que Molière a souffert ainsi durant
les treize dernières années de sa vie, et la postérité
a le droit de juger sévèrement un prince qui comprenait si
mal son rôle de protecteur des lettres. Au lieu de lui faire jouer
à satiété des pièces anciennes ou nouvelles
et de lui commander des bluettes indignes d'un si puissant talent, Louis
XIV aurait dû exiger de Molière qu'il renonçât
le plus tôt possible à son métier de comédien.
II aurait dû lui assigner une pension de 30.000 livres le faire entrer
à l'Académie française
et lui demander, en retour de tant de bienfaits, de composer à loisir
les oeuvres que lui inspirerait sa muse. Que de chefs-d'oeuvre la littérature
française aurait ajoutés à ceux qu'elle possède
si Louis XIV avait agi de la sorte avec Molière, Corneille,
Bossuet,
La
Fontaine,
Racine et Boileau!
Mais quoi! il choisit Bossuet, le plus grand orateur des temps modernes,
pour enseigner à son fils la grammaire
et l'histoire; il tira Boileau et Racine du
« métier de la poésie
» pour les transformer l'un et l'autre en historiographes; et quant
à Molière, on peut dire sans exagération qu'il l'a
fait mourir à la peine.
A ces nombreuses causes de chagrin s'en
joignaient d'autres d'une nature toute particulière : pour appeler
les choses par leur nom, Molière n'était pas heureux en ménage.
Après avoir mené ,jusqu'à l'âge de quarante
ans la vie fort libre des comédiens d'alors,
il épousa en 1662, c.-à-d. au moment de ses plus beaux triomphes,
une séduisante enfant de vingt ans, Armande Béjart,
fille de l'une de ses anciennes maîtresses. Il entrait ainsi dans
une famille peu honorable et s'exposait en raison de sa conduite antérieure
aux médisances les plus fâcheuses, aux calomnies les plus
atroces. Il ne tarda pas à en être cruellement puni. Ses ennemis
propagèrent au sujet de cette union des bruits infâmes, et
le vers de Polyeucte
La
prostitution, l'adultère et l'inceste,
dut retentir maintes fois à ses oreilles.
En vain le roi et la duchesse d'Orléans lui donnèrent des
témoignages d'estime publics et acceptèrent, par exemple,
de tenir sur les fonts baptismaux l'aîné de ses enfants ;
les insinuations perfides allaient toujours leur train, et Molière
en souffrait beaucoup. Ce n'est pas tout encore : Mlle Molière devenue
comédienne au lendemain de son mariage, et en cela son mari commit
une grave imprudence, ne sut pas comprendre qu'elle était la compagne
d'un homme que Boileau déclarait le plus
grand de son siècle. Elle avait toute la coquetterie de Célimène,
elle voulut plaire, elle s'en laissa conter par les jeunes seigneurs de
la cour, et de légèretés en légèretés
elle en vint au scandale. Molière, qui l'aimait passionnément,
fut donc en proie aux tortures de la jalousie.
Sganarelle
nullement imaginaire, il exhala ses plaintes, il pria, menaça, mais
en vain; il dut exiger une séparation, et les deux époux
cessèrent quelque temps de vivre ensemble, mais ils ne cessèrent
pas de se rencontrer sur les planches du théâtre, aux répétitions
intimes et aux représentations publiques; c'était pour le
mari jaloux un supplice de tous les instants. N'y pouvant plus tenir, il
accepta de se réconcilier avec sa femme et de reprendre la vie commune;
mais Armande ne tint pas les promesses qu'elle avait dû faire, et
la situation ne fit que s'aggraver, d'autant plus qu'une nouvelle rupture
devenait impossible. Le grand homme et son indigne compagne continuèrent
donc jusqu'à la fin de vivre ensemble et de se quereller : en février
1673, lorsque Molière mourant parut sur la scène dans la
robe de chambre du Malade imaginaire ,
c'était sa femme qui jouait le rôle de la charmante Angélique.
-
Molière,
d'après un tableau du foyer
des
artistes de la Comédie Française.
(Dessin
d'Eustache Lersay).
Une dernière cause de chagrin pour
Molière durant les sept ou huit dernières années de
sa vie, ce fut l'état précaire de sa santé. Il ne
parlait guère de la médecine et des médecins dans
ses premières comédies, et
cela sans doute parce que, peignant toujours d'après nature, il
n'aimait pas parler de ce qu'il ne connaissait pas. C'est ainsi, par exemple,
que, n'ayant jamais eu de procès, il n'a pas mis de plaideurs, de
procureurs ou de juges sur la scène. Mais à dater de 1665
on voit qu'il avait fait connaissance avec la Faculté et qu'il n'était
pas content d'elle. Atteint d'une maladie grave sur la nature de laquelle
on n'est pas bien renseigné et qu'il appelait lui-même sa
« fluxion », il lutta de toutes ses forces, se mit au régime
lacté et loua une maison de campagne aux portes de Paris,
à Auteuil. Son médecin, car il en avait un, lui faisait faire
quelques remèdes et lui prescrivait sans doute le seul efficace,
c'est-à-dire le repos absolu et la tranquillité d'esprit.
Molière se serait peut-être guéri, du moins il aurait
probablement prolongé ses jours, s'il avait écouté
les médecins au lieu de les tourner en ridicule. Mais il se faisait
un point d'honneur de ne pas abandonner ses camarades, et ne comprenait
pas qu'en agissant de la sorte il s'exposait au contraire à les
abandonner plus tôt et d'une manière plus fâcheuse.
Il tenait surtout à rester jusqu'au dernier jour le chef de la «
troupe du roi », titre qui lui avait été octroyé
en 1665, au lendemain de Don Juan .
Il était fort riche, car il jouissait d'un revenu d'environ 30.000
F; ses associés l'étaient donc à proportion et l'on
ne voit pas que sa mort subite ait réduit à la mendicité,
comme il l'appréhendait, les cinquante ouvriers qu'il employait
journellement sur son théâtre. Mais la force de l'habitude
et, plus que tout le reste, la peur du qu'en dira-t-on l'empêchaient
de se retirer, de déserter ce qu'il appelait son poste.
En vain ses meilleurs amis, Boileau
en tête, le conjuraient de songer un peu à lui après
avoir tant fait pour les autres; en vain ils faisaient briller à
ses yeux les douceurs de la vie d'homme de lettres, et ils lui remontraient
que, n'ayant plus à compter avec les exigences d'un métier
si peu digne de lui, il pourrait renoncer enfin aux scapinades et faire
exclusivement des pièces plus conformes à ses goûts
d'artiste épris de l'idéal, des pièces comme le Misanthrope
et les Femmes savantes ;
tous perdirent leur temps; Molière ne voulut jamais quitter la scène
du Palais-Royal
et il y périt comme le soldat sur le champ de bataille, le vendredi
17 février 1673. Pris de convulsion au cours de la quatrième
représentation du Malade imaginaire ,
il fut transporté en toute hâte dans son appartement de la
rue
Richelieu et quelques heures plus tard il mourait entre les bras de
sa vieille servante La Forest, assisté par deux soeurs quêteuses
de province que son bon coeur lui avait fait recueillir et demandant avec
instance, dit-on, les secours de la religion. On sait le reste, le refus
de sépulture ecclésiastique opposé par le curé
de Saint-Eustache
et ensuite par l'archevêque Harlay de Chanvalon, un comédien
mitré; l'intervention du roi, et finalement l'inhumation clandestine,
le 21 à huit heures du soir, au coeur de l'hiver, dans le cimetière
de Saint-Joseph, rue Montmartre, où rien n'a signalé à
la postérité la tombe du grand homme. Le monument qui lui
est élevé au Père-Lachaise
est un simple cénotaphe : on ne sait pas où sont ses restes.
Des trois enfants qu'il eut d'Armande Béjart, une fille seule lui
survécut Esprit-Madeleine Poquelin, qui épousa un de Montalant
et mourut à Argenteuil ,
en 1723, sans postérité. Sa veuve épousa un comédien
médiocre, Guérin d'Estriché, avec lequel elle vécut
plus de vingt ans en parfaite intelligence.
Ainsi la vie de Molière se trouve
expliquée par ce seul fait qu'il a été comédien
et directeur de théâtre; on peut expliquer de même ce
que son caractère a de profondément original. Naturellement
simple et bon, il accueillait volontiers les jeunes gens de talent, Racine,
par exemple, et il les mettait à même de se faire valoir en
leur donnant les conseils de son expérience et en représentant
leurs oeuvres. Il rendait pleine justice à ceux que l'on n'admirait
pas assez et déclarait aux beaux esprits de ce temps qu'ils n'effaceraient
pas le bonhomme La Fontaine. Il tendait la
main à Corneille en détresse,
lui payait fort cher son Attila et le faisait collaborer à
la composition de Psyché .
Il était enfin d'un dévouement à toute épreuve
quand il s'agissait de ses camarades, une troupe « d'animaux »
pourtant bien difficiles à conduire. Mais par contre les difficultés
de la vie matérielle et la situation très équivoque
dans laquelle se trouvaient alors les comédiens ne tardèrent
pas à l'aigrir, à le rendre susceptible et même vindicatif
à l'excès. C'est ainsi qu'en 1666 il se brouilla pour toujours
avec Racine sans que l'on puisse bien savoir auquel des deux reviennent
les premiers torts; un tel malheur ne serait pas arrivé sans doute
si Molière n'avait pas été chef de troupe. S'il n'avait
pas été directeur de théâtre, il ne se serait
pas engagé, tout porte à le croire, dans cette longue suite
de querelles littéraires, morales et religieuses qui lui ont fait
composer ce qu'on peut appeler ses pièces de colère. S'il
n'avait pas mis sa jeune femme au nombre des actrices de sa troupe, il
n'aurait pas connu, à ce degré du moins, les tortures de
la jalousie. Enfin il n'aurait pas lutté
en désespéré contre la mauvaise santé, et sa
mélancolie naturelle n'aurait pas dégénéré
en misanthropie véritable. Molière
comédien a donc, en définitive, connu les amertumes de la
vie plutôt que ses joies, et à l'admiration sans réserve
que la postérité professe pour lui se mêle nécessairement
un sentiment de pitié pour cet honnête
homme qu'une situation indigne de lui a tant fait souffrir. Mais c'est
précisément à ce prix que Molière a acheté
sa gloire, et s'il n'avait été qu'un poète comique
faisant jouer ses pièces par d'autres, nous ne posséderions
pas tel ou tel chef-d'oeuvre que seul un poète-comédien pouvait
faire. Molière paraît avoir pris de bonne heure l'habitude
de mêler son moi aux oeuvres qu'il composait, et comme il estimait
que le ridicule peut guérir les humains de leurs manies, de leurs
travers et de leurs vices, il s'est moqué souvent de ses propres
défauts. Jaloux à l'excès, il a raillé constamment
la jalousie et les jaloux; enclin à la misanthropie, il a fait rire
aux dépens d'Alceste, et il était malade à mourir
quand il immolait à la risée publique les malades imaginaires.
Aussi la postérité, nécessairement égoïste,
pourra plaindre Molière, mais elle se félicitera toujours
en songeant que les tribulations mêmes d'un si grand auteur ont produit
une si grande quantité de chefs-d'oeuvre. (A. Gazier). |
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