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L'École des maris, de Molière

L'École des maris est une comédie en trois actes et en vers, de Molière, représentée le 24 juin 1661 sur le théâtre du Palais-Royal, par la troupe de Monsieur. 

Sganarelle est le tuteur d'Isabelle. Il entend l'épouser, et déjà sa jalousie ne lui permet aucune distraction. Au contraire, Ariste, frère de Sganarelle, élève avec indulgence Léonor, soeur d'Isabelle, dont il espère faire sa femme. Isabelle aime Valère, et la rusée arrive à le lui faire savoir par Sganarelle lui-même. Bien plus, Sganarelle leur ménage une entrevue où, sans désigner aucun des compétiteurs, Isabelle supplie celui qu'elle aime de la délivrer de celui qu'elle n'aime pas. Enfin, sortant le soir de la maison pour s'échapper, elle rencontre Sganarelle, lui fait croire qu'elle a cédé sa chambre à Léonor, qui voulait s'entretenir avec son amant, et feint de rentrer pour la renvoyer. Sganarelle voit sortir une prétendue Léonor - qui n'est autre qu'Isabelle - et la regarde entrer chez Valère, tout en joie de voir en faute la pupille de son frère. Tout se découvre, et il n'y a plus qu'à marier les deux jeunes gens. Isabelle est un caractère assez hardi, bien que Molière ait pris soin de le justifier de toutes les façons. Ariste est le premier des frères raisonnables du théâtre de Molière.

Sganarelle, entêté, égoïste, brutal, ridicule d'esprit de système et de confiance en soi, est un type des plus comiques : le rôle fut créé par Molière lui-même. Il avait fait des emprunts aux Adelphes de Térence pour l'idée générale de la pièce, et, pour le détail, à Boccace (III, 2), et peut-être à Lope de Vega : la Discreta Enamorada. (NLI).
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Deux frères qui ne se ressemblent pas 
Extrait de l'Ecole des maris (1661).

[ Molière nous présente deux frères, l'aîné Ariste, aimable et indulgent, le cadet Sganarelle, maussade et sermonneur. Le premier soutient qu'on doit s'accommoder aux usages du monde, le second prétend vivre et même s'habiller à sa façon, sans souci de la mode. ] 
 


ACTE I
Scène I
Sganarelle Ariste.

SGANARELLE
Mon frère, s'il vous plaît, ne discourons point tant.
Et que chacun de nous vive comme il l'entend.
Bien que sur moi des ans vous ayez l'avantage 
Et soyez assez vieux pour devoir être sage,
Je vous dirai pourtant que mes intentions
Sont de ne prendre point de vos corrections,
Que j'ai pour tout conseil ma fantaisie à suivre,
Et me trouve fort bien de ma façon de vivre.

ARISTE
Mais chacun la condamne.

SGANARELLE
Oui, des fous comme vous,
Mon frère.

ARISTE
Grand merci, le compliment est doux!

SGANARELLE
Je voudrais bien savoir, puisqu'il faut tout entendre, 
Ce que ces beaux censeurs en moi peuvent reprendre.

ARISTE
Cette farouche humeur, dont la sévérité
huit toutes les douceurs de la société,
A tous vos procédés inspire un air bizarre,
Et, jusques à l'habit, rend tout chez vous barbare.

SGANARELLE
Il est vrai qu'à la mode il faut m'assujettir,
Et ce n'est pas pour moi que je me dois vêtir
Ne voudriez-vous point, par vos belles sornettes, 
Monsieur mon frère aîné (car, Dieu merci, vous l'êtes 
D'une vingtaine d'ans, à ne vous rien celer, 
Et cela ne vaut point la peine d'en parler), 
Ne voudriez-vous point, dis-je, sur ces matières, 
De vos jeunes muguets m'inspirer les manières? 
M'obliger à porter de ces petits chapeaux 
Qui laissent éventer leurs débiles cerveaux;
Et de ces blonds cheveux, de qui la vaste enflure 
Des visages humains offusque la figure?
De ces petits pourpoints sous les bras se perdants,
Et de ces grands collets jusqu'au nombril pendants? 
De ces manches qu'à table on voit tâter les sauces, 
Et de ces cotillons appelés hauts-de-chausses?
De ces souliers mignons, de rubans revêtus, 
Qui vous font ressembler à des pigeons pattus? 
Et de ces grands canons, où, comme en des entraves, 
On met tous les matins ses deux jambes esclaves,
Et par qui nous voyons ces Messieurs les galants 
Marcher écarquillés ainsi que des volants?
Je vous plairais, sans doute, équipé de la sorte; 
Et je vous vois porter les sottises qu'on porte.

ARISTE
Toujours au plus grand nombre on doit s'accommoder, 
Et jamais il ne faut se faire regarder.
L'un et l'autre excès choque, et tout homme bien sage 
Doit faire des habits ainsi que du langage, 
N'y rien trop affecter, et, sans empressement, 
Suivre ce que l'usage y fait de changement. 
Mon sentiment n'est pas qu'on prenne la méthode 
De ceux qu'on voit toujours renchérir sur la mode, 
Et qui, dans ses excès, dont ils sont amoureux, 
Seraient fâchés qu'un autre eût été plus loin qu'eux; 
Mais je tiens qu'il est mal, sur quoi que l'on se fonde, 
De fuir obstinément ce que suit tout le monde,
Et qu'il vaut mieux souffrir d'être au nombre des fous 
Que du sage parti se voir seul contre tous.

SGANARELLE
Cela sent son vieillard, qui, pour en faire accroire, 
Cache ses cheveux blancs d'une perruque noire.

ARISTE
C'est un étrange fait du soin que vous prenez
A me venir toujours jeter mon àge au nez,
Et qu'il l'aille qu'en moi sans cesse je vous voie
Blâmer l'ajustement, aussi bien que la joie 
Comme si, condamnée à ne plus rien chérir, 
La vieillesse devait ne songer qu'à mourir, 
Et d'assez de laideur n'est pas accompagnée, 
Sans se tenir encor malpropre et rechignée.

SGANARELLE
Quoi qu'il en soit, je suis attaché fortement
A ne démordre point de mon habillement. 
Je veux une coiffure, en dépit de la mode, 
Sous qui toute ma tête ait un abri commode;
Un bon pourpoint bien long, et fermé comme il faut, 
Qui, pour bien digérer, tienne l'estomac chaud; 
Un haut-de-chausses fait justement pour ma cuisse; 
Des souliers où mes pieds ne soient point au supplice 
Ainsi qu'en ont usé sagement nos aïeux
Et qui me trouve mal, n'a qu'à fermer les yeux.
 

(Molière, L'Ecole des maris).


 [ L'indulgence d'Ariste lui porte bonheur. Il a beau avoir presque la soixantaine, la jeune Léonore est tout heureuse de l'épouser; et Sganarelle, qui n'a guère que quarante ans, est repoussé par Isabelle, qui épousera Valère, à la barbe même du grondeur. ]

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