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La Critique de l'École des femmes, de Molière

La Critique de l'Ecole des femmes [1er juin 1663] est une comédie de Molière

L'éclatant succès de l'École des femmes provoqua contre Molière un furieux déchaînement de colères et de jalousies.  Il avait contre lui des gens du bel air, dont il avait choqué les préjugés, des hommes de lettres, qui suivaient un système dramatique différent, comme Boursault, ou qui étaient jaloux de son succès; enfin, les comédiens ses confrères, également jaloux et raillés par lui. Les auteurs dramatiques et les comédiens, qu'alarmait justement la redoutable concurrence d'un poète encouragé et protégé par le roi, surent manoeuvrer assez habilement pour intéresser à leur cause une foule de gens qui n'avaient aucun motif d'en vouloir à Molière, si l'on excepte toutefois cette haine instinctive qu'éprouvent les esprits médiocres pour tous ceux qui sortent du rang. Grâce à ces manoeuvres, beaucoup de salons, où l'on se piquait de littérature et de bon goût, prirent parti contre la nouvelle pièce, qui, au dire des plus modérés, blessait également la pudeur et le respect qu'on doit aux choses saintes. De Visé fut le premier à donner le signal de cette croisade, à laquelle se crurent obligés de prendre part tous les pédants, tous les poètes méconnus, sans compter la foule moutonnière des ignorants et des sots.

Les précieuses furent aussi de la partie; n'avaient-elles pas à prendre leur revanche de la satire cruelle dont Molière les avait accablées sous les noms de Cathos et de Magdelon? L'attaque fut dirigée avec une malice ingénieuse. On se partagea la besogne. Les lettrés démontrèrent que l'École des femmes n'était qu'un effronté plagiat, et que les Facétieuses Nuits de Straparole avaient fourni au poète tout ce qu'il pouvait y avoir d'agréable et de plaisant dans sa comédie; les pédants, qui venaient de lire la Pratique du théâtre, de l'abbé d'Aubignac, n'eurent pas de peine à prouver que toutes les règles d'Aristote et d'Horace avaient été scandaleusement violées; les précieuses déclarèrent leur pudeur alarmée, et les dévots, qui semblaient avoir deviné le futur auteur du Tartuffe, virent dans les recommandations d'Arnolphe à Agnès l'impudente parodie d'un sermon.

Ces clabauderies devinrent bientôt si bruyantes et si importunes, qu'elles excitèrent l'indignation généreuse d'un jeune poète, dont le bon sens et la probité ne pouvaient s'accommoder de ces critiques pédantesques et de ces scrupules hypocrites. Boileau adressa à Molière, le 1er janvier 1663, des stances, qui sans doute ne figurent pas au nombre des plus beaux vers qu'il ait écrits, mais qui peut-être témoignent le plus hautement de la perspicacité de son goût et de son courage. Ne fallait-il pas, en effet, un certain courage à ce poète de vingt-sept ans, à peine connu par quelques vers satiriques, et qui avait encore à se faire un nom, pour prendre parti contre une coalition redoutable, et associer sa fortune littéraire à celle d'un écrivain qui allait peut-être succomber sous l'assaut de ses innombrables ennemis? Boileau n'hésita pas cependant. Il prodigua à Molière les encouragements et les éloges, et, avec la sagacité du moraliste, il démontra que la jalousie seule suggérait aux pédants leurs doctes censures, aux précieuses leurs effarouchements pudiques :

Laisse gronder tes envieux :
Ils ont beau crier en tous lieux 
Qu'en vain tu charmes le vulgaire; 
Que tes vers n'ont rien de plaisant
Si tu savais un peu moins plaire, 
Tu ne leur déplairais pas tant.
Cependant Molière ne crut pas devoir suivre le conseil de Boileau : il résolut de répondre à ses ennemis. Dans la préface de l'École des femmes, qui parut en mars 1663. le poète annonce qu'il « a fait en dialogue une dissertation » où il essaye de justilier les « personnes qui lui ont donné leur approbation » La publication de cette apologie fut retardée par l'intervention d'un officieux maladroit, l'abbé Du Buisson, qui s'était mis en tête de défendre l'École des femmes devant le public. Molière, qui avait mille raisons pour préférer se défendre lui-même, dut d'abord se débarrasser de cet admirateur trop zélé, et ce n'est que le 1er juin 1665 que fut jouée la Critique de l'École des femmes.

Molière nous introduit dans un de ces salons où l'on dispute journellement sur la comédie à la mode. En vrai poète dramatique, dont les idées revêtent naturellement la forme concrète et vivante d'un personnage, il va mettre en scène, faire agir et parler sous nos yeux les adversaires et les partisans de l'École des femmes. Ce qui chez tout autre écrivain n'eût été qu'une dissertation, une simple bataille d'arguments, devient avec Molière une comédie, où chaque idée, chaque théorie s'est incarnée dans un individu, qui apporte à cette dispute académique les passions de son caractère et les préjugés de son rang. Voici venir la précieuse Climène, toujours prêtee à s'évanouir au seul souvenir des platitudes écoeurantes où s'encanaille la verve de Molière; voici le marquis, dont toute l'argumentation se réduit à pivoter sur un talon en répétant tarte à la crème; M. Lysidas. qui représente la meute aboyante des auteurs jaloux et des pédants; enfin Dorante, le courtisan, dont le goût s'est formé par l'expérience des hommes et de la vie, par le commerce des gens bien élevés, et qui oppose aux censures des « habiles », aux fausses délicatesses des précieuses, son bon sens, sa probité sincère d'« honnête homme », et l'irrécusable témoignage de sa sensibilité. Il s'est amusé; il a ri : peu lui importe que ce soit en dépit d'Aristote et même de l'abbé d'Aubignac.

Tout en réfutant les injustes critiques de ses adversaires, Molière a été naturellement amené à exposer ses idées personnelles sur la comédie. Comme l'auteur de l'École des femmes n'a pas multiplié les confidences de ce genre, on a recueilli avidement les quelques indications qui, dans les tirades de Dorante, peuvent nous éclairer sur la poétique de Molière. Sans doute Molière exprime des idées théoriques, dont ses oeuvres offrent l'application rigoureuse, quand il nous dit que le poète comique
et ne cherche pas les mots spirituels, mais ceux qui peignent le caractère des gens; qu'il ne faut pas voir dans les personnages d'une comédie les interprètes de la pensée de l'auteur, mais que chacun d'eux est animé d'une vie propre, agit et parle suivant son ridicule ou sa passion; il n'est pas moins dans le vrai quand il dissipe les obscurités mystérieuses accumulées sur les règles par les savants, pour montrer qu'elles ne sont autre chose que des observations du bon sens. Mais il paraîit plus difficile d'admettre que Dorante traduit exactement la pensée de Molière quand il prétend que la grande règle de toutes les règles est de plaire au public. Non, l'auteur du Misanthrope n'a pu sincèrement accorder cette autorité souveraine aux décisions des spectateurs, qui ne jugent des pièces que par le plaisir qu'ils prennent à leur représentation. N'est-ce pas, en effet, faire du poète le courtisan de la foule, l'esclave de la mode, soumettre son art et son génie a la sensibilité mobile d'un auditoire? Et lorsque ce même public, qui a fait le succès de l'Ecole des femmes, compromettra par sa froideur celui du Misanthrope, Molière devra-t-il reconnaître qu'il s'est trompé, que sa pièce est mauvaise et que le public a raison? Il faut donc, dans les théories de Dorante, faire la part des circonstances qui en ont provoqué l'exposé sur le théâtre et des entraînements de la polémique. 

Les ennemis de Molière ripostèrent à la Critique de l'Ecole des femmes par de nombreux pamphlets, qui provoquèrent à leur tour l'Impromptu de Versailles. (E. Thirion).

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