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Louis XIII

Louis XIII, le Juste, est un roi de France, fils de Henri IV et de Marie de Médicis, né à Paris le 14 mai 1601, mort à Paris le 14 mai 1643. Ses premières années sont bien connues, grâce au journal de son médecin Héroard. C'était un enfant silencieux et peu rieur; son père s'occupait beaucoup de son éducation (non sans le fouetter souvent), et lui inspira de bonne heure la haine de l'Espagne. Il devint roi en 1610, sous la régence de sa mère. Celle-ci, qui désirait garder toujours le pouvoir, lui imposa un régime très dur, et montra bientôt une préférence marquée pour son second fils Gaston; l'enfance du jeune roi fut triste, son instruction systématiquement négligée. 
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Louis XIII.
Louis XIII, peint par Philippe de Champaigne.

On lui imposa le mariage avec Anne d'Autriche; Louis XIII, qui détestait d'avance en elle une infante espagnole, n'aima jamais sa femme; celle-ci, rebutée par la froideur de son mari, fut bientôt irritée par sa politique. Quant à Gaston d'Orléans, il devint le chef de tous les mécontents. Ainsi le roi, ne trouvant qu'antipathie chez les siens, mena une existence de plus en plus sombre et solitaire; cette vie retirée augmenta sa timidité naturelle, timidité d'autant plus grande qu'il avait de la peine à s'exprimer.

Sa santé fut ruinée par la médecine du temps; on a constaté qu'en une seule année son médecin Bouvart le fit saigner 47 fois, lui fit prendre 212 drogues et 215 lavements. Louis XIII avait eu en horreur les moeurs licencieuses et brutales de la cour de Henri IV. Chaste et peu sensuel, il rechercha une amitié féminine sûre; après avoir cru la trouver chez Mme de Hautefort, il faillit s'éprendre de Mlle de La Fayette, qui se retira bientôt dans un couvent. En somme, ainsi que l'écrivait le nonce Corsini en 1623, le monarque avait concentré tous ses plaisirs dans la chasse. Louis XIII était de taille moyenne; il fut un des premiers au XVIIe, siècle à porter une abondante perruque; il portait aussi, avec la moustache, une petite barbe noire taillée en pointe, la « royale ».

La politique de la régente après 1610 fut contraire à celle du feu roi. Elle se rapprocha de l'Espagne en mariant Louis XIII avec Anne d'Autriche, et sa soeur Elisabeth avec le prince des Asturies; les contrats furent signés dès 1612. A l'intérieur, Sully fut renvoyé, l'influence de Concini grandit, les prétentions des nobles se réveillèrent. Enfin Condé, premier prince du sang, mécontent d'être tenu à l'écart, se révolta sous prétexte de défendre la politique de Henri IV ; on le désarma en lui prodiguant pensions et faveurs au traité de Sainte-Menehould (1614). Pour enlever tout motif à une nouvelle guerre civile, la régente convoqua les Etats généraux à Paris (1614); les querelles entre les trois ordres empêchèrent cette assemblée de faire oeuvre utile, et Condé, qui n'avait pas réussi à la diriger selon ses vues, reprit les armes avec l'aide des protestants pour empêcher le mariage du roi. Marie de Médicis alla quand même à la frontière espagnole chercher l'infante; le mariage fut célébré à Bordeaux (1615), puis on signa le traité de Loudun avec les révoltés (1616). Concini se trouvait alors à son apogée : Richelieu entra au conseil, Condé toujours turbulent fut mis à la Bastille. Personne ne s'inquiétait du petit roi, sans cesse occupé à chasser avec quelques compagnons dont le principal était Luynes; mais tout à coup éclata le complot préparé par celui-ci. Le maréchal d'Ancre fut assassiné (1617), Marie de Médicis reléguée à Blois, et le roi sortit de la demi-captivité où il était si longtemps demeuré.

Bien qu'on eût dit que Louis XIII allait gouverner par lui-même, ce fut Luynes qui dirigea les affaires. Il montra plus de patriotisme et de décision que le précédent favori; mais ses embarras étaient grands. Les nobles s'insurgèrent deux fois au nom de la reine mère : la première révolte se termina par le traité d'Angoulême (1619); dans la seconde le roi, vainqueur aux Ponts-de-Cé, obligea ses ennemis à se soumettre par le traité d'Angers (1620), et Richelieu ménagea la réconciliation de Marie de Médicis avec Louis XIII. Mais une lutte plus sérieuse commença contre les protestants; ceux-ci, commandés par le duc de Rohan, saisirent pour motif de rébellion le rétablissement du culte catholique dans le Béarn. La guerre débuta par des succès brillants pour le roi, surtout la prise de Saint-Jean-d'Angély; mais il échoua devant Montauban, à la grande douleur de Luynes, devenu connétable, qui mourut peu après dans les Cévennes (1621).

Louis XIII avait montré dans ces guerres une ardeur digne du Béarnais; c'était lui qui avait dirigé le brillant combat des Ponts-de-Cé, le siège des places du Poitou. Après la mort de Luynes, cette activité parut s'étendre aussi au gouvernement; on le vit présider souvent le conseil, faire preuve de justesse et de pénétration. Mais ceux qui connaissaient le roi savaient que ce réveil serait court, et que sa défiance de lui-même, le sentiment de son ignorance lui feraient accepter un nouveau ministre dirigeant. D'ailleurs, la situation était grave; il fallait en finir avec les huguenots et secourir les Grisons contre l'Espagne qui leur avait enlevé la Valteline. Deux influences rivales se disputèrent le roi, celle de sa mère et celle de Condé. Celui-ci parut l'emporter d'abord, mais se montra parfaitement incapable; bientôt Marie de Médicis recouvra son crédit et fit conclure avec les protestants, malgré Condé, le traité de Montpellier (1622) qui leur enlevait quelques places fortes. Elle réussit à faire nommer Richelieu cardinal; cependant le roi, qui avait deviné son ambition, hésitait à lui donner le pouvoir. Enfin, après de nombreuses intrigues de cour, Richelieu entra au conseil en 1624, et ne tarda pas à y devenir le maître, pour le rester jusqu'à sa mort.

C'est une question intéressante que celle des rapports qui existèrent pendant dix-huit ans entre le roi et son ministre. Les contemporains de Louis XIII ont expliqué la puissance du cardinal d'une manière bizarre. Le monarque, d'après eux, haïssait Richelieu, jalousait son génie; à plusieurs reprises il résolut de se délivrer de lui; mais chaque fois, vaincu au moment décisif par une sorte d'ascendant mystérieux, il courbait la tête devant son adversaire. Celui-ci, profitant de son pouvoir en maître arrogant et impérieux, tenait Louis XIII à l'écart des affaires, et lui laissait à peine un rôle de parade. Telle a été longtemps l'opinion consacrée, popularisée par le roman et le drame, acceptée par les historiens. La publication, par Avenel et Marius Topin, des lettres échangées entre le roi et le ministre a détruit cette légende; elle confirme en partie l'hommage, d'ailleurs exagéré, que Saint-Simon a rendu à Louis XIII dans un ouvrage longtemps inédit, le Parallèle des trois rois Bourbons. Le fils de Henri IV avait un sentiment élevé de sa mission; écraser au dedans les rebelles qui avaient tant de fois troublé son royaume, combattre au dehors cette Espagne qu'il abhorrait, voilà la tâche qui lui parut nécessaire; se reconnaissant incapable de la réaliser lui-même, il accepta et soutint dans Richelieu l'homme pourvu des qualités qui lui faisaient défaut. Le cardinal, de son côté, ne manqua jamais de traiter Louis XIII en roi, de le consulter sur les grandes comme sur les petites choses; lorsqu'ils étaient séparés, des secrétaires voyageaient continuellement entre les deux résidences pour informer le prince des affaires courantes et lui faire connaître l'avis du ministre; cet avis, toujours présenté sous une forme respectueuse, Louis le suivait toujours. Comme l'a dit Avenel, 

« Richelieu ne heurtait pas la volonté du roi, mais il la lui faisait ». 
A la guerre, c'était le cardinal qui inspirait les grandes décisions; le monarque, en surveillant l'exécution, donnait libre carrière à son goût pour les choses militaires. Qu'il y ait eu entre eux affection profonde, comme le soutient Marius Topin, cela parait exagéré; mais il y avait estime réciproque, entente commune pour le plus noble des buts. Et pourtant Richelieu fut toujours inquiet; il dit avec amertume que les quatre pieds carrés du cabinet du roi lui donnaient plus de peine, que l'Europe entière; c'est qu'il voyait Marie de Médicis, Anne d'Autriche, Gaston d'Orléans, les courtisans, tous ses ennemis groupés autour de Louis XIII, le harcelant sans cesse; une défaillance du roi suffisait pour tout perdre. En somme, Richelieu garde l'honneur des grandes choses faites sous son ministère, mais on ne doit pas oublier que Louis XIII y participa.

Au début, les plus redoutables ennemis de Richelieu furent les protestants. Profitant des embarras du ministre en Valteline, ils prirent les armes dès 1625; une première guerre leur fut défavorable, mais le cardinal, très menacé à la cour, leur accorda un traité (1626). Les excitations de Buckingham décidèrent les huguenots à entamer (1627) une seconde lutte qui fut décisive. La Rochelle, malgré trois tentatives des Anglais, malgré l'héroïsme de son maire Guiton, fut contrainte par la famine à se rendre (1628); puis, après une expédition vers les Alpes, l'armée royale marcha contre Rohan dans les Cévennes, et l'édit de grâce d'Alès (1629), en confirmant toutes les clauses religieuses de l'édit de Nantes, mit fin à l'existence politique du parti réformé.

Les nobles firent une plus longue résistance. Ils commencèrent par les complots de cour. Chalais, qui voulait assassiner le cardinal, fut exécuté (1626); même sort échut à Montmorency-Bouteville et à Des Chapelles (1627), qui avaient transgressé l'édit sur le duel. En 1630, Marie de Médicis, brouillée avec son ancien protégé parce qu'il refusait de lui obéir, s'efforça de le faire disgracier; un instant elle crut avoir cause gagnée; les nobles chantèrent victoire; mais Richelieu reparut plus puissant que jamais et frappa tous ses adversaires : ce fut la journée des Dupes. La reine mère dut quitter la France, et Louis XIII ne parait pas l'avoir jamais regrettée. Vaincus à la cour, les mécontents prirent les armes, toujours à l'instigation du triste prince qui n'avait pour lui que son titre de frère du roi. La révolte du Languedoc (1632), réprimée après le combat de Castelnaudary, coûta la vie au duc de Montmorency. Enfin les seigneurs s'allièrent avec les ennemis de la France : le comte de Soissons périt à La Marfée (1641) en conduisant une armée espagnole; Cinq-Mars, un instant favori de Louis XIII, fut sacrifié par le roi (1642) dès que Richelieu se fut procuré le texte de son traité avec l'Espagne.

Ainsi les rebelles étaient domptés par la force. Les gouverneurs de province virent s'installer peu à peu dans toutes les généralités des intendants qui furent les agents dévoués du pouvoir central; la destruction de tous les châteaux forts inutiles à la défense des frontières, la suppression des charges de connétable et de grand amiral achevèrent d'affaiblir la noblesse. Le parlement de Paris, qui voulait aussi faire de l'opposition, dut renoncer à présenter des remontrances, et les principaux ennemis du ministre, au lieu d'être jugés selon les règles, furent arbitrairement livrés à des commissions extraordinaires. L'absolutisme était donc triomphant; Richelieu tâcha de le rendre populaire en convoquant des assemblées de notables, et plus tard en s'adressant à l'opinion publique par des gazettes officieuses : la principale fut la Gazette de France, fondée par Renaudot (1634). L'organe le plus important de l'administration nouvelle était le conseil d'Etat, réorganisé en 1630; c'est de là que partaient les ordres pour les intendants. On prépara aussi une codification des lois, mais elle ne put aboutir.

La politique extérieure, dirigée dès le début contre l'Espagne, fut d'abord défensive, ce qui n'excluait pas les résolutions énergiques. Les troupes françaises allèrent brusquement enlever la Valteline aux régiments pontificaux introduits par l'Espagne; cette affaire se termina par une transaction, au traité de Monzon (1626). La coalition de l'Autriche, de l'Espagne et de la Savoie contre le duc de Nevers, prince français, devenu duc de Mantoue, amena Louis XIII et Richelieu vers les Alpes (1629); c'est là que le roi montra son éclatante valeur contre les Piémontais, en forçant un passage réputé imprenable, le Pas de Suse. Cette guerre traîna quelque temps; enfin les négociations de Ratisbonne, Casale et Cherasco, assurèrent Mantoue au duc de Nevers et Pignerol au roi de France (1630-1631).
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Statue de Louis XIII, à Paris.
Statue de Louis XIII, oeuvre de Dupaty et Cortot, place des Vosges, à Paris.
(© Photo : Serge. Jodra, 2009).

Après 1630, la situation intérieure étant moins difficile, la politique de Richelieu devint plus entreprenante. L'intervention de Ia France dans la guerre de Trente ans avait été assez timide jusque-là : Luynes essaya de localiser la lutte en Bohème (1619); le cardinal envoya quelque argent à Christian de Danemark. Au contraire, ce fut la France qui attira Gustave-Adolphe en Allemagne par un traité formel (1631), et qui, après Lutzen, empêcha les princes protestants de faire la paix. Enfin elle entra en lice elle-même; les longues négociations de Richelieu et du père Joseph avec les Provinces-Unies, la Suède, les princes luthériens d'Allemagne, les princes catholiques d'Italie, permirent de grouper tous les ennemis de la maison d'Autriche, et la guerre fut déclarée à l'Espagne en 1635. Le succès demeura longtemps indécis, grâce à l'union étroite des cours de Vienne et de Madrid : la victoire d'Avein aux Pays-Bas n'eut pas de résultats (1635); en 1636, deux armées envahirent le royaume et s'avancèrent, l'une par l'Est jusqu'à Saint-Jean-de-Losne, l'autre par le Nord jusqu'au delà de Corbie

Cette dernière invasion épouvanta Paris, et Richelieu lui-même eut un instant d'effroi; ce fut Louis XIII, toujours excité par l'approche du danger, qui lui rendit courage et provoqua dans la capitale un grand élan patriotique; l'ennemi se retira. Il n'y avait d'avantage sérieux qu'en Alsace, où Brisach fut pris par Bernard de Saxe-Weimar. En 1640, tout changea : dans l'espace de quelques mois, la double révolte du Portugal et de la Catalogne contre l'Espagne, la conquête de l'Artois, les victoires du comte d'Harcourt en Piémont firent pencher la balance du côté français. Bientôt le Roussillon fut soumis; en Allemagne l'armée weimarienne fit des prodiges sous son nouveau chef Guébriant; l'armée des Pays-Bas était seule malheureuse au moment où Richelieu mourut (1642). En même temps la marine française commençait à se développer sous l'impulsion énergique du cardinal des ports militaires s'élevaient, surtout à Brest, et la flotte avait déjà combattu honorablement sous les ordres de Sourdis, archevêque de Bordeaux. Le gouvernement s'occupait aussi des colonies et protégeait Champlain au Canada; mais le ministre ne réussit pas à créer de grandes compagnies commerciales.

En apprenant la mort de Richelieu, Louis XIII dit bien haut : 

« Les ennemis de la France n'en tireront aucun avantage; tout ce qui est commencé se continuera. » 
Aussi actif qu'après la mort de Luynes, il ne tarda pas à faire entrer au conseil Mazarin, le collaborateur et l'ami du ministre défunt. Sentant sa fin prochaine, le roi prit toutes les mesures nécessaires pour que le nouveau gouvernement fût d'accord avec l'ancien. Gaston d'Orléans fut exclu du pouvoir; Anne d'Autriche, quoique mieux traitée par son mari depuis la naissance du dauphin en 1638, se vit imposer un conseil de régence où dominaient les partisans du cardinal. Les récits des valets de chambre du roi, surtout celui d'Antoine, montrent quelle fermeté il déploya pendant sa dernière maladie ; la question de la régence résolue, il se consacra tout entier à ses devoirs religieux; cependant le 10 mai, neuf jours avant la bataille de Rocroi, une singulière vision lui fit annoncer que le duc d'Enghien avait battu les Espagnols. Il expira le 14 mai 1643, jour anniversaire de sa naissance. Louis XIII avait été surnommé le Juste, parce qu'il était né sous le signe de la Balance.

Le « siècle »  de Louis XIII.
L'oeuvre accomplie par la royauté sous Louis XIII fut considérable; mais, pour comprendre la grandeur de ce règne, il ne suffit pas de se rappeler la conquête de l'Alsace ou la création des intendants : la vie n'était pas concentrée tout entière au Palais-Cardinal, comme elle le fut plus tard au château de Versailles. Ces trente années sont une époque féconde pendant laquelle la nation française, sortie des guerres de religion, guérie de ses blessures par Henri IV, porta son activité créatrice dans les domaines les plus divers.

C'est sous Louis XIII que s'opéra la grande réforme du clergé français. Le concile de Trente l'avait prescrite depuis un demi-siècle, mais les guerres civiles, et les défiances gallicanes contre tout ce qui venait d'Italie retardèrent l'exécution de ces décrets; la réforme ne réussit que lorsqu'elle fut faite en France et par des Français. Déjà saint François de Sales avait ouvert les voies en préchant, après la Saint-Barthélemy et la Ligue, une religion d'amour et de paix; sous sa direction, Mme de Chantal fonda l'ordre des visitandines. Mais, ce qui manquait le plus au clergé, c'était d'une part l'instruction, de l'autre l'habitude de l'action familière et charitable auprès des masses. Deux hommes remarquables, Bérulle et saint Vincent de Paul, pourvurent à ces besoins. Bérulle institua la congrégation de l'Oratoire (approuvée par le pape en 1613), qui fut une pépinière de clercs instruits. Vincent, homme d'action avant tout, voulut rapprendre le christianisme au petit peuple; la congrégation de la Mission ou des lazaristes (1625-1632) forma des prêtres pour aller évangéliser les campagnes, et, comprenant que c'était surtout par des améliorations sociales que l'Eglise pouvait recouvrer son empire, Vincent organisa bientôt pour soigner les malades son autre grande milice, les soeurs de la Charité (1634). 

En même temps, Bourdoise créa Saint-Nicolas-du-Chardonnet (1618), où les prêtres se préparaient à leur mission par la vie en commun; Olier prépara dès 1642 la fondation de Saint-Sulpice, qui devint le modèle des séminaires. La réforme du clergé régulier réussit également, surtout quand les bénédictins eurent tous accepté les règlements nouveaux de Saint-Maur (1621). Tout cela se faisait avec le concours ou la sympathie des laïques, des gens du monde, qui souvent prirent l'initiative de ces innovations; ainsi fut préparé un clergé instruit et de moeurs pures, qui avait une foi véritable sans mépriser la raison. Le clergé séculier allait produire les Fénelon et les Bossuet; l'ordre de Saint Maur allait donner à la France Mabillon et tout le groupe savant de Saint-Germain-des-Prés. C'est de ce même grand mouvement religieux que naquit Port-Royal. La mère Angélique Arnaud avait réformé le couvent des religieuses dont elle était abbesse; sa rencontre avec l'abbé de Saint-Cyran, l'ami de Jansenius, eut des conséquences très grandes; c'est sous Louis XIII que se forma, en même temps que le clergé orthodoxe et gallican du XVIIe siècle, le groupe de penseurs et de théologiens qui allait remuer si profondément la bourgeoisie française et tenir tête aux jésuites. Saint-Cyran excita déjà les craintes de Richelieu qui le fit mettre un instant à la Bastille (1638); mais cela n'arrêta pas les progrès des solitaires de Port-Royal.

Bérulle et Vincent de Paul eurent pour contemporains Descartes et Gassendi. La philosophie française, malgré Ramus, n'était pas encore affranchie de la scolastique. Aristote régnait en maître dans les facultés : c'est du règne de Louis XIII que date en France le triomphe de l'esprit moderne. Le Discours de la Méthode (1637) est le manifeste le plus éclatant du rationalisme; c'était aussi le premier ouvrage important où les grandes questions philosophiques fussent traitées en français, mises à la portée de tous. Descartes éleva sur cette base un système spiritualiste qui rencontra un ardent contradicteur chez Gassendi, le disciple d'Epicure et le précurseur de Locke; mais Gassendi se trouvait d'accord avec Descartes par sa révolte contre le joug péripatéticien, par ses satires contre l'alchimie et l'astrologie. Ces philosophes, loin de se borner à la métaphysique et à la psychologie, étaient aussi des savants : Descartes, à la fois géomètre, astronome, physicien, anatomiste, essaya pour la première fois, par son hypothèse des tourbillons, de donner une explication purement mécanique de l'univers; Gassendi, qui entretenait une correspondance avec Kepler et Galilée, s'occupa beaucoup d'astronomie. Enfin, le jeune Pascal, inconnu comme écrivain sous Louis XIII, avait acquis déjà une grande notoriété scientifique. Tous ces penseurs, même Gassendi, étaient des chrétiens sincères, pratiquants, tant la religion avait alors d'empire sur les esprits. Aussi la science n'excitait-elle aucune crainte chez les gouvernants; Richelieu, pour sa part, l'encouragea par la création du Jardin des plantes.

En littérature, les Français subissaientt encore l'action de l'Italie et de l'Espagne; mais peu à peu, durant le règne de Louis XIII, l'influence étrangère baissa et une originalité  parvint à se dégager. La langue fut épurée, peut-être à l'excès, par l'hôtel de Rambouillet; l'Académie française, constituée par le cardinal en 1635, devint une sorte de tribunal littéraire suprême; le Dictionnaire de l'Académie servit à fixer le vocabulaire de la langue française, tandis que Vaugelas se préparait à en donner la grammaire; des stylistes comme Balzac et Voiture avaient poli l'instrument nécessaire pour exprimer les grandes idées. Tout était prêt pour les génies créateurs, lorsque parut Corneille; le Cid (1636) et les tragédies qui la suivirent donnèrent à cette génération les chefs-d'oeuvre qui avaient manqué à celle de Ronsard.

Pendant ce temps, l'érudition brillait d'un vif éclat; et, comme si la France prenait de plus en plus conscience d'elle-même, les chercheurs, au lieu de s'appliquer uniquement, comme la plupart de leurs devanciers, à l'histoire grecque ou romaine, se portaient de préférence vers les antiquités nationales; Jérôme Bignon et les Valois y consacrèrent leurs études. L'art français prenait un caractère grave et solennel, sans être déjà soumis à des modèles consacrés, à une tradition académique immuable. Les architectes, auxquels Richelieu fit appel pour élever la Sorbonne et le Palais-Cardinal, savaient encore faire preuve d'une originalité heureuse, par exemple à Saint-Etienne-du-Mont. En peinture, Poussin donna le modèle d'un art classique, qui parlait plus à l'esprit qu'aux yeux; c'est au sentiment religieux que s'adressaient Le Sueur et Philippe de Champagne, le peintre janséniste; le réalisme et le coloris triomphaient avec Callot et Claude Gelée en Lorraine, mais cette province n'était pas française.

On a cru trop longtemps, par la faute de Voltaire, que le XVIIe siècle était uniquement le siècle de Louis XIV. L'époque de Louis XIII, moins achevée, moins reposée, pour ainsi dire, que celle qui a suivi, présente peut-être une variété plus grande, une activité plus générale; la cour n'a pas encore absorbé toutes les forces vives de la nation. Les personnages de toutes les classes possèdent une individualité très forte, sans caractère uniforme : les héros de Tallemant des Réaux vivent à côté de la mère Angélique ou de saint Vincent de Paul; Scudéry et Desmarets de Saint-Sorlin sont aussi renommés que Gassendi et Corneille. Cependant le trait principal de cette génération, c'est la puissance de plus en plus grande de la raison, raison douée de puissance créatrice, mais qui s'accommode encore fort bien d'une soumission complète au dogme religieux ; rien de pareil à ce que les philosophes du XVIIIe siècle entendront par ce mot. C'est cette raison que Richelieu porte dans la politique, Descartes dans la philosophie, Corneille dans la poésie, Poussin dans la peinture. Partout se développe cet esprit d'ordre, de régularité, d'unité, qui, après une réaction passagère sous Mazarin, sera porté jusqu'à ses dernières limites sous Louis XIV. (Georges Weill).



Jean-Christian Petitfils, Louis XIII, Perrin, 2008. - Éclipsé par son père Henri IV et son fils Louis XIV, Louis XIII donne l'impression d'un être mélancolique, dominé par sa mère Marie de Médicis, puis par son Premier ministre Richelieu. C'est ignorer sa sensibilité d'artiste, son intelligence droite et franche, son courage à la guerre, son goût de l'honneur et du panache, son sens inné de la majesté et de la dignité royale. Ce n'est pas parce qu'il a fait choix d'un ministre d'une envergure exceptionnelle, qu'il a renoncé à gouverner et à être pleinement roi. Car, en définitive, c'est bien lui qui commande et le cardinal qui exécute, dans la crainte constante d'être congédié. Avec un cahier hors-texte de 16 pages. Du même auteur : Louis XIV; Louis XVI. (couv.).
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