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Prison de l'Abbaye, à Paris

Prison de l'Abbaye, à Paris (VIe''arrondissement). - Cette prison, aujourd'hui disparue, était primitivement la prison abbatiale du monastère de Saint-Germain des Prés, à Paris. Elle fut convertie plus tard en prison militaire, puis en prison politique sous la Révolution. Pendant tout le Moyen âge et jusqu'au milieu du XVIIe siècle, l'abbé de Saint-Germain des Prés, seigneur temporel du faubourg environnant, y exerça le droit de haute et de basse justice. Il  eut un bailli, un prévôt, des sergents, des archers et, dans les dépendances de l'abbaye, un pilori et une prison. Le pilori, élevé en 1275 par concession de Philippe le Hardi, a disparu peu après 1636. Quant à la prison, on ignore à quelle époque elle fut établie. Les historiens parlent d'une geôle bâtie en 1522, mais cet édifice ne figure pas dans les plans du XVIe et du XVIIe siècle, qui nous ont conservé l'aspect et la disposition du monastère.

C'est en 1631 suivant les uns, en 1635 suivant les autres, et probablement de 1631 à 1635, que fut construite par les soins de l'architecte Gamart la prison devenue célèbre sous le nom de prison de l'Abbaye. Elle était située à l'extrémité sud-est de l'enclos du monastère; une de ses faces, la face sud, était en bordure sur la rue Sainte Marguerite, aujourd'hui rue Gozlin; l'autre, la face est, formait en retour d'équerre un des côtés de la place Sainte-Marguerite. L'emplacement de la construction est occupé de nos jours par le boulevard Saint-Germain; on peut le retrouver sans peine sur un plan en prolongeant l'axe de la rue Gozlin et celui de la rue de Furstemberg; c'est à peu près au point d'intersection de ces deux lignes que se trouvait autrefois la prison.

 Une Vue septentrionale [cavalière] de l'abbaye de Saint-Germain des Prés [...] au commencement du XVIIIe siècle  reproduite dans l'Histoire générale de Paris (Topographie historique du vieux Paris, par Berty et Tisserand; Paris, 1876, in-4, p. 129) permet de se rendre compte de la position de cet édifice par rapport aux autres bâtiments de l'abbaye. C'était une construction carrée, massive et basse : dans le principe elle devait avoir deux étages au plus, mais elle fut considérablement surélevée au XVIIIe siècle, ainsi qu'en témoignent les dessins contemporains. A chaque angle se trouvait une tourelle en échauguette : c'est d'une de ces tourelles, sans doute celle du sud-est, que le prisonnier Jourgniac de Saint-Méard assista aux massacres des 2 et 3 septembre 1792. 

Une vue de l'édifice est reproduite dans Paris à travers les âges (Paris, 1875-1882 in-fol.), d'après Manesson Mallet (1702), Il, 5e liv., p. 7), une autre dans Paris historique, par Charles Nodier (Paris, 1839, in-8), II, p. 2; une autre enfin, mais très médiocre, dans les Révolutions de Paris, de Prudhomme, n° des 2-8 août 1789. 
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Prison de l'Abbaye.
Plan du rez-de-chaussée de la Prison de l'Abbaye.

L'édit de février 1674, qui supprima les seize justices ecclésiastiques existant dans Paris, et l'arrêt du 21 janvier 1675, qui repoussa toutes les réclamations de l'abbaye de Saint-Germain des Prés en restreignant à l'enclos du monastère la juridiction de l'abbé, firent perdre à la prison abbatiale son caractère et sa raison d'être. Vers la fin du XVIIe siècle, par suite d'un contrat entre l'abbaye et l'Etat, dont la date est ignorée, l'édifice fut affecté à la détention des militaires de la garnison de Paris emprisonnés par mesure de discipline. C'est là que furent enfermés en juin 1789, pour avoir refusé de faire usage de leurs armes contre le peuple, onze gardes-françaises que le peuple conduit par Loustalot vint délivrer le 30 juin.

Lorsque le décret du 2 novembre 1789 mit une partie des biens du clergé à la disposition de la nation, la prison de l'Abbaye, vendue par l'Etat à la ville de Paris, passa sous l'autorité de la Commune. Dans la soirée du 10 août 1792, la municipalité y fit interner une partie des officiers et soldats suisses faits prisonniers au château des Tuileries. Avec eux se trouvait M. de Chantereine, colonel de la garde constitutionnelle de Louis XVI, qui se tua quelques jours après. Jusqu'à la fin du mois, une foule de suspects, principalement d'anciens militaires, des gardes du corps, des officiers, furent emprisonnés à l'Abbaye par ordre du comité de surveillance de la Commune que dirigeaient Panis et Sergent. En même temps le cloître du monastère (sur l'emplacement actuel de la rue de l'Abbaye) recevait un grand nombre de prêtres insermentés. Le Châtelet, la Force, la Conciergerie, les Carmes, les Madelonnettes étaient également remplis de prisonniers. Tous ces détenus, d'après la loi, devaient être traduits devant le tribunal criminel institué après le 10 août. Mais le peuple, trouvant les juges trop lents à la besogne, se porta à plusieurs reprises vers les prisons, réclamant la mort des « conspirateurs ».

La municipalité dut prendre des mesures pour les protéger. Bientôt la fermentation augmenta : certaines sections demandèrent ouvertement le massacre des prisonniers. Le 30 août, la Commune, craignant de ne pouvoir empêcher l'effet de cette menace, arrêta que les détenus seraient jugés sommairement et sans appel par les comités des sections. Le 2 septembre au matin, le bruit se répand que Verdun a ouvert ses portes aux Prussiens; on tire le canon d'alarme; on bat la générale; en même temps circule la nouvelle qu'une conspiration vient d'éclater dans les prisons. Aussitôt des bandes se forment criant : A l'Abbaye! A la Force! Vers deux heures, quatre voitures, conduisant de l'Hôtel de Ville à l'Abbaye dix-huit détenus, sont assaillies rue Dauphine par une foule furieuse; quatre des prisonniers sont tués; les autres, échappés à grand-peine, sont massacrés en arrivant à Saint-Germain des Prés. Un seul fut épargné, l'abbé Sicard, instituteur des sourds-muets. Les meurtriers se portèrent delà aux Carmes (près du Luxembourg), puis revinrent à l'Abbaye. Le comité de la section des Quatre-Nations y tenait séance. En un instant il est annulé, reIégué dans une salle écartée, et à sa place s'installe un tribunal improvisé, que préside l'huissier Maillart. On appelle les prisonniers tantôt par groupes, tantôt un à un, suivant l'ordre d'écrou; après un interrogatoire sommaire, ils sont relâchés aux cris de Vive la Nation! ou poussés dans la cour du jardin et là tués à coups de pique, de sabre et de hache. Le massacre dura deux jours.

L'Assemblée envoya en vain Chabot, Bazire, Isnard, François de Neufchâteau pour le faire cesser. Caron et Nouet, commissaires de la Commune, furent impuissants. La municipalité d'ailleurs était divisée : tandis que Manuel, le procureur-syndic, essayait à la Force de sauver quelques personnes, à l'Abbaye, son substitut Billaud-Varenne félicitait les meurtriers et, a-t-on dit, leur promettait un salaire. Le nombre des victimes à l'Abbaye fut de cent soixante et onze. Parmi les morts se trouvait Montmorin, l'ancien ministre. Il y eut quatre-vingt-dix-sept personnes relâchées : de ce nombre étaient Sombreuil, l'ancien gouverneur des Invalides, et l'écrivain Cazotte, qui fut sauvé par les larmes de sa fille.

Après les événements de septembre, l'Abbaye perdit complètement le caractère de prison militaire, qui jusque-là lui avait été assez exactement maintenu. Elle reçut indistinctement tous les détenus politiques. C'est là que Clavière, l'ancien ministre des contributions, se poignarda, que Mme Roland écrivit ses Mémoires, que Charlotte Corday attendit sa condamnation et son supplice. Comme la place manquait, on convertit en prison d'autres bâtiments du monastère, entre autres le réfectoire, dont une partie servait déjà de fabrique de salpêtre. Mais cette construction fut détruite par une explosion le 2 fructidor an II (19 août 1794). 

Sous l'Empire, la Restauration, le gouvernement de Juillet, l'Abbaye reprit et conserva son ancienne destination de prison militaire. Après le retour des Bourbons en 1815, les généraux victimes de la réaction royaliste, Beiliard, Decaen, Thiard, y furent internés. Le général Bonnaire y mourut de désespoir après sa dégradation. La prison a été démolie en 1854. (Ch. Grandjean).

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Dictionnaire Villes et monuments
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