V.
Delbos
c.1900 |
Sens
et valeur de la philosophie
- Qu'est-ce que l'être? Qu'est-ce que le savoir? Qu'est-ce que l'action?
Voilà dans leur extrême généralité les
trois grands sujets des problèmes philosophiques. Mais il faut ajouter
que la philosophie en traite presque toujours avec la pensée d'aboutir
à des solutions concordantes capables de former un système.
D'ailleurs la solidarité de ces questions apparaît, semble-t-il,
de plus en plus interne, à mesure que les questions mêmes
sont plus approfondies. Nous avons vu comment le problème
de l'être suscite le problème de la
connaissance,
comment le problème de la connaissance suscite le problème
de l'action.
Mais peut-on aller
au delà de la conscience de cette solidarité,
au delà même de la transposition, parfois requise par les
progrès
de la pensée, de certains problèmes en problèmes d'un
autre ordre? Évidemment si la portée de la philosophie était
en rapport avec sa raison d'être, ce qu'elle devrait se proposer
ce serait la déduction-
a
priori de l'univers. A plusieurs reprises, cette déduction a
été tentée : mais les oeuvres où elle s'est
exprimée ont toujours été dénoncées
comme arbitraires et artificielles. Et il se pourrait bien que l'impuissance
de la tentative ne soit pas momentanée, ni
contingente,
mais qu'elle tienne à des causes permanentes
et essentielles. Quelque effort en effet qu'accomplisse
le travail philosophique d'un humain pour s'égaler à la plénitude
d'affirmation et de création de l'absolu,
il n'en reste pas moins lié aux conditions
de toute intelligence finie, forcé
par là même de représenter
par des schèmes, des symboles, de pures
combinaisons de concepts, ce qui se dérobe
à une intuition adéquate. Au
fait, le moment principal d'insuccès pour les philosophies de l'absolu,
c'est le moment où il s'agit de déduire l'extériorité
de l'absolu par rapport à lui-même,
si illusoire qu'elle paraisse. La coexistence
de l'absolu et du relatif, de l'infini
et du fini, voire de la pensée divine et
de la pensée humaine, reste toujours dans ces cas le fait présupposé
que l'on peut interpréter plus ou moins symboliquement, mais dont
la pure raison échappe.
Ce qui serait peut-être
plus légitime à poursuivre que cette progression de l'absolu
vers le relatif, c'est la régression du relatif vers l'absolu, accompagnée
de la conscience du relatif jusque dans l'affirmation de l'absolu. En d'autres
termes, que la pensée suppose en un premier principe
l'unité de l'être, de la science
et de l'action, cela ne fait que marquer l'achèvement de ses tendances
: de ce premier principe elle dira tour à tour qu'il est réel
ou qu'il est idéal, suivant qu'elle voudra exprimer sa transcendance
par rapport au possible ou par rapport à
toute existence donnée : elle le supposera
comme la vérité suprême de
toutes les déterminations positives empruntées, sait à
la nature de la réalité, soit à
la logique et à la finalité
intellectuelles, soit à l'activité morale; mais elle renoncera
à déduire ces déterminations les unes des autres;
elle n'en expliquera pas absolument la coexistence : elle se bornera à
la représenter par des symboles ou des croyances,
mais qui seront introduits, sans illusion intellectualiste,
comme symboles et comme croyances. Au fait, les preuves de l'existence
de Dieu
ont toujours uni des attributs hétérogènes
en supposant cette unité comme une nécessité
de la raison et en laissant à la foi
religieuse le soin de représenter cette unité.
-
Philosophe
avec un livre ouvert.
Mais entre cette
conception,
qui est un terme extrême de la pensée et les disciplines positives
qui s'appliquent à des objets donnés, quel sera le rôle
de la philosophie? Elle a d'abord pour objet d'établir le rapport
et l'unité de ces disciplines; elle est la synthèse
des
sciences en une doctrine
de la science ( Epistémologie);
mais elle remplirait mal ou, pour mieux dire, vainement cette fonction,
si elle était un essai de rapprochement des sciences par leur matière
et leurs résultats : outre qu'elle ne pourrait aboutir par cette
voie qu'à des conceptions confuses, elle risquerait d'enlever à
chaque science le sentiment si utile de la spécialité de
son objet: seulement il y a un certain nombre de concepts et de principes
qui sontt constitutifs des diverses sciences et dont la signification et
les rapports peuvent être déterminés en fonction du
sujet
pensant, c.-à-d. que la philosophie doit être théorie
de la connaissance dans le sens que nous avons défini-:
c'est sous cette forme qu'elle peut être unité du savoir.
Cependant il ne manque
pas d'esprits pour soutenir que c'est là sa fonction unique et qu'elle
n'a pas d'autre tâche à poursuivre : elle retournerait pour
vouloir autre chose à d'anciennes et inutiles illusions. La distinction
de la philosophie et de la science ne serait rien de plus que la distinction
de la science moderne et de la science antique : la science antique a prétendu
être moins une explication des objets
donnés dans le monde qu'une représentation
de ce qu'est le monde lui-même. La science moderne n'est et ne doit
être qu'une explication des objets, à
laquelle s'ajoute une théorie de cette
explication : la tendance de la pensée à s'appuyer sur une
intuition
de la réalité intime des êtres
n'est qu'une tendance anthropomorphique que favorise un sens imaginatif
et artistique des choses. Des philosophes pénétrés
de l'esprit de la science ont pu céder à cette tendance et
envelopper leurs conceptions les plus rigoureuses
et les plus exactes dans des divinations intuitives de l'essence
des êtres; mais le temps et la critique séparent de plus en
plus la part positive et la part poétique de leur oeuvre. Il faut
prendre nettement conscience de l'inutilité et de l'impossibilité
scientifique qu'il y a à découvrir un fond ou un dedans des
choses.
Il est bien vrai
que l'esprit de l'humain pourrait s'en tenir là s'il n'était
qu'intelligence théorique, et ce n'est pas à coup sûr
une exigence stricte de l'intelligence théorique que la représentation
d'un fond ou d'un dedans des choses. Mais l'esprit discerne en lui, à
coté de l'intelligence qui conçoit des objets et les explique
par des lois, la volonté d'être et de
se réaliser. Respectueux de l'abstraction
fondamentale qui isole, dans l'intérêt de la connaissance
objective, l'entendement de la volonté,
il ne peut cependant affirmer, dès qu'il s'agit de dire ce que sont
les choses, qu'elles sont tout entières à la mesure de l'entendement.
Si la nécessité est reconnue
de chercher l'unité des sciences dans une doctrine de la science,
la nécessité est légitime aussi de coordonner la doctrine
de la science avec l'idée des conditions, des exigences et des fins
de l'action.
Le rôle de
la philosophie n'est-il pas de restaurer l'intégrité du réel?
Si l'on traite d'anthropomorphique la disposition à se représenter
l'univers, non pas seulement suivant une loi de développement, mais
comme un système de sujets en qui par une appétition
interne le développement s'opère, il faut rappeler que c'est
sous la forme de l'activité humaine que le concret est immédiatement
saisi, et qu'il y a aussi des raisons de concevoir l'univers non pas seulement
comme le lien de la connaissance, mais comme le lieu de l'action. La seule
réserve qui soit légitime, c'est la conscience nette que
cette, construction ou cette interprétation du réel sont
faites selon l'idée de l'action ou, mieux, selon l'idée d'un
rapport de l'action avec l'intelligence, non selon les stricts besoins
de l'intelligence. Déjà quand Leibniz
restaurait par delà le mécanisme cartésien ( Descartes,
Cartésianisme)
les concepts aristotéliciens ( Aristote,
Péripatétisme)
et scolastiques, quand il supposait par delà
les phénomènes bien liés
du monde matériel, les monades représentatives
de ce monde, il reconnaissait que les lois de l'activité des monades,
autres que les lois des phénomènes, ne pouvaient ni suppléer
ces dernières, ni en limiter la portée dans leur domaine
propre. Plus que Leibniz, il faut marquer le sens hypothétique,
par rapport à le science positive, d'une intuition des êtres
dans leur intimité; il faut surtout s'avouer que les raisons de
cette intuition ont leur origine dons des dispositions et des exigences
de l'activité pratique, universalisées par la pensée;
et qu'en conséquence toutes les conceptions sur les fins de l'univers,
la valeur de la vie, la destinée de l'humain,
par cela même qu'elles portent non pas sur le donné strict,
mais sur l'idéal et le possible, restent dans leur fond dernier,
en dépit de l'élaboration intellectuelle à laquele
elles se soumettent des croyances. Mais de ces
croyances même la raison doit être
fournie, par l'analyse critique de l'action, par le départ de ce
qui en elle est immanent à son développement
et de ce qui ne concourt avec elle que par relation extérieure et
contingente.
-
Philosophe
en méditation
On voit par là
comment la philosophie peut se rattacher à sa tradition sans se
détourner des conditions nouvelles que lui a faites le développement
des sciences positives. Elle reste toujours capable de constituer une oeuvre
technique; mais ce serait la limiter que de ne l'apercevoir que dans cette
oeuvre. Elle est aussi dans cet esprit de curiosité
qui ne se lasse pas de s'étonner sur les choses et d'en poursuivre
les raisons, dans cet esprit critique qui se refuse à accepter le
donné parce qu'il est, dans ce goût des idées générales
dont la science, l'art, la vie sont les occasions, et dont la conquête,
récompense un des plus nobles efforts de l'humanité. (Victor
Delbos).
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La valeur
de la philosophie.
Nous
tenons à bien faire entendre, en quelques lignes, l'intérêt
qui s'attache aux études philosophiques. Nous ne le chercherons
pas, comme on le fait quelquefois, dans les parties les plus pratiques
de la philosophie, quoique assurément nous ne devions pas rester
indifférents aux perfectionnements très réels que
l'étude bien faite de la logique et de la morale peut porter dans
l'exercice habituel des facultés; mais nous croyons que si le perfectionnement
de l'intelligence et du coeur est en effet le but qu'il s'agit d'atteindre,
c'est moins par les méthodes et par les règles pratiques
que la philosophie nous y conduit, que par les lumières qu'elle
projette sur toutes choses, par les horizons étendus qu'elle ouvre
à l'esprit, par l'amour de la vérité - ou le désir
de sincérité face au monde - qu'elle lui inspire, par les
habitudes de réflexion qu'elle lui communique, par la culture désintéressée
de la raison. Aristote a supérieurement exprimé ceci :
«
Parmi les sciences, dit Aristote, celle à laquelle on s'applique
pour elle-même, et dans le seul but de savoir, est plus philosophie
que celle qu'on étudie à cause de ses résultats [...]
Connaître et savoir, dans le but unique de savoir et de connaître,
tel est par son excellence le caractère de la science de ce qu'il
y a de plus scientifique. » (Métaphysique, I ,1, 2).
Ajoutons
encore que la philosophie est et doit rester l'oeuvre de la libre réflexion,
la science la plus haute à laquelle l'humain puisse s'élever
par ses propres forces, mais après tout une science humaine comme
les autres; science faillible, discutable dans les solutions qu'elle oppose
aux problèmes qu'elle agite. C'est de là que lui viennent
le mouvement, la vie et le progrès. (B-E.). |
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