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| Aperçu | Divisions de la philosophie | Lea nature du réel | Le problème de la connaissance | L'action et les fins | La valeur de la philosophie |
V. Delbos c.1900 |
L'action
et les fins.
- Le problème des fins de l'action conquiert ainsi une signification
de plus en plus spéciale; mais il serait inexact de dire qu'il s'émancipe
d'une servitude; car alors même qu'il ne semblait qu'une dépendance
du problème de la connaissance, il
réagissait par les exigences mêmes de son objet sur la façon
de concevoir la nature et la fonction de la science.
Comme la théorie de la connaissance s'est produite au moment où
les premières doctrines sur la nature du réel
manifestaient leurs insolubles oppositions,
la théorie de l'activité morale s'est produite au moment
où le système des autorités qui fournissaient des
règles de vie était désagrégé et chancelant
; et il y a eu coïncidence entre ces deux moments. Quand Socrate
a essayé de fixer, du point de vue de la nature humaine, les conditions
de la science, ç'a été pour approprier la science
à la détermination des fins pratiques; et cette destination
de la science en a marqué profondément le caractère.
Aussi l'affirmation de l'identité de
la science et la vertu n'avait-elle rien de paradoxal
en soi : elle n'était paradoxale que par l'attribution à
la nature humaine, conçue dans sa généralité,
du soin de diriger et d'ordonner la vie. Quant à là connaissance
même, principe-certain
de l'action droite, elle était faite d'inductions
et de définitions dont la matière,
universalisée par l'esprit, était
empruntée à la vie pratique elle-même, et aux opinions
ou discours qui Ia reflétaient: c'était donc, sous l'apparence
du pur raisonnement dialectique, une connaissance
essentiellement anthropomorphique, un simple effort pour idéaliser
par le concept les tendances humaines. Issue
de cette notion de la connaissance, la spéculation des anciens en
a prolongé le sens au delà des limites que Socrate avait
fixées, et elle s'est produite avant tout selon ce principe, que
rendre compte des choses, c'est en estimer la valeur. De là, chez
Platon,
l'affirmation que le Bien est l'Idée suprême; de là,
chez Aristote, la représentation de la
nature
entière comme mue par l'attrait de la pensée
parfaite. II semble donc que la connaissance ait pour but de découvrir
le lieu où la moralité humaine peut le plus sûrement
et le plus complètement se produire; le rapport de la connaissance
et de la moralité n'est donc pas le rapport de deux fonctions hétérogènes.
Mais cet intellectualisme moral ne tarde pas à développer, et déjà même chez ceux qui le professent, des problèmes résolus par des affirmations immédiates ou implicites. Comment donc tout d'abord s'établit la conformité de l'individu au bien rationnellement défini? Cette conformité est-elle immédiate, naturelle, nécessaire? Le seul fait qu'il y a un problème moral prouve qu'elle n'est pas immédiate et que jusque dans la nature intérieure de l'humain il y a sous forme de passions et de désirs aveugles des obstacles à la royauté de la raison. Elle n'est naturelle qu'en un sens, en ce sens que le bien doit être pour l'umain la vie heureuse, que la tendance au bonheur, certaines dispositions qui y concourent et enfin l'intelligence qui y aboutit sont enveloppées dans la nature humaine, en ce sens par conséquent que la vie heureuse est dans la perfection, l'achèvement de notre être. Enfin cette conformité apparaît d'autant moins nécessaire que le rationalisme moral, comme le rationalisme spéculatif, est davantage obligé de se déprendre des formes monistes qu'il avait d'abord affectées, et de reconnaître dans l'âme humaine, à côté de le raison, des puissances inférieures douées d'une action positive. Par là même est révélée, avec l'insuffisance du savoir pour déterminer la vertu, la réalité originale du vouloir: la question du libre arbitre est posée. Il n'y a que la science parfaite et divine pour produire immédiatement l'acte bon et bienheureux; mais la science proprement humaine ne saurait sans le concours efficace de la volonté ordonner les passions et en triompher. L'intelligence n'est donc plus que l'un des principes constitutifs de le vertu; l'intellectualisme se tempère et s'atténue, jusque dans la volonté, dont il est obligé de faire un des facteurs de la moralité, il découvre l'impulsion instinctive dont elle n'est que la forme la plus haute et la mieux éclairée. Dès lors une autre voie est nettement indiquée à la morale : tout ce qui est objet on fin pratique ne saurait dériver de la raison : la raison ne peut créer ni des tendances, ni, au moins directement, des mobiles d'action : elle ne peut qu'éclairer l'humain sur ce qu'il poursuit par nature et sur les meilleurs moyens de le poursuivre. Or l'humain recherche son plaisir et il ne peut rechercher que son plaisir. L'intelligence n'a donc pas la faculté de constituer la vertu : elle ne joue à l'égard des impulsions et des fins concrètes qu'un rôle formel et régulateur ; elle est avant tout l'habileté réfléchie qui maintient ou écarte certains plaisirs en raison des conséquences qu'ils engendrent et qui n'est déterminée dans ses prescriptions que par ce seul principe, que l'absence de trouble, même au prix d'apparents sacrifices, est préférable à l'inquiétude. A la définition rationnelle se substitue une définition empirique du bonheur. A la conception de l'individu lié au monde par la raison se substitue la conception de l'individu détaché du monde par la raison et posé dans sa subjectivité sensible. Mais, d'un autre côté, l'indétermination pratique finit par s'étendre de l'intelligence aux tendances même les pins immédiates et les plus élémentaires du sujet; et la sagesse convaincue de l'inefficacité de la raison, de la contingence de la nature et de la coutume, se réfugie dans l'abstention. Quelle que soit la diversité de ces formules, le rapport du bien à l'activité humaine est compris par les anciens comme un rapport de convenance on d'utilité, de beauté ou de prudence, non comme un rapport d'obligation. Il n'y a pas de loi morale: la loi est essentiellement sociale et n'est que sociale. Aussi, non seulement à cause de l'importance prépondérante qu'avait pour le citoyen grec la vie politique, mais encore à cause de la nécessité de définir les conditions matérielles les plus déterminantes de l'action, la pensée philosophique des anciens fait-elle en général de la politique la science pratique par excellence. Mais si par son extension aux problèmes politiques l'intellectualisme aboutit logiquement d'abord au communisme, ensuite au cosmopolitisme, il subit aussi par cette extension même la nécessité de réformer ses conclusions logiques trop simples : il est obligé de compter dans ce domaine plus encore peut-être que dans le domaine moral avec les circonstances et les espèces d'action irrationnelles, de se plier aux nécessités de fait et de se borner souvent à en chercher simplement une accommodation plus rationnelle. C'est ainsi que les problèmes concernant la division des fonctions, la nature et la meilleure organisation de la souveraineté, la définition de la justice, sont traités le coup sûr avec l'intention de fixer un idéal, mais aussi avec un sentiment de la proportion à découvrir entre l'idéal et le réel. En outre, comme la vertu morale avait été mise de plus en plus dans l'achèvement de la nature humaine, la vertu de la cité fut mise de plus en plus dans l'achèvement des tendances naturelles qui la fondent et qui en elles-mêmes sont indépendantes de toute convention arbitraire et de tout exemplaire transcendant. En somme, le problème
moral et politique tel que l'ont conçu les anciens s'est proposé
comme objet à expliquer la vie individuelle et sociale, sous l'idée
d'un accord relativement simple entre les conditions externes et les conditions
internes de l'activité, et de même entre les diverses facultés
de la nature humaine : l'harmonie, la mesure, la tranquille possession
de soi, voilà les vertus principales. Au contraire, en créant
dans les consciences l'idée
d'une vie surnaturelle par rapport à
la raison même, en leur communiquant le
sentiment
de la corruption de la nature, de la valeur de
la souffrance, de la nécessité du repentir, le christianisme Parmi ces oppositions,
l'une des plus importantes est celle de la science
et de la conscience, de la science qui ne
peut rien pour le salut et de la conscience dont la disposition interne
sollicite le concours de la grâce. Il semble de prime abord que la
moderne renaissance de l'intellectualisme surmonte cette opposition; mais
plus paradoxal en un sens que l'intellectualisme antique, en matière
morale (car il est pur à l'origine de toute tendance et de tout
concept anthropomorphiques), l'intellectualisme moderne est plus vite forcé
de reconnaître ses limites. C'est ainsi que chez Spinoza
la distinction est nettement établie entre l'intelligence abstraite,
capable de percevoir le vrai, mais incapable de le réaliser, et
l'intelligence concrète, formée au contact de la vie, susceptible
de se traduire en sentiments et en actes ; ce n'est pas au surplus la seule
intelligence, c'est l'amour intellectuel de Dieu Or cette opposition reparaît plus irréductible, dès qu'au lieu de chercher ce qui est la vérité objective de l'action morale, on cherche ce qui en est, dans les consciences, le motif inspirateur. La transposition que l'intellectualisme fait subir à la réalité sensible pour l'expliquer, déjà peut-être discutable en elle-même, est d'une signification et d'une portée bien plus douteuses quand elle veut s'étendre par analogie à la conscience morale : ici le sujet est capable d'éprouver immédiatement en luice qui le fait agir. C'est le fait sur lequel ont insisté, pour l'opposer à l'intellectualisme, les morales du sentiment; elles se sont appliquées à montrer que la faculté qui nous fait distinguer le vice de la vertu n'est pas du même genre que la faculté qui nous fait distinguer le faux du vrai, qu'elle consiste avant tout dans une disposition affective et pratique, bienveillance, sympathie, générosité. Ces doctrines ont joué dans le développement des problèmes moraux un rôle assez analogue à celui qu'a joué dans le développement du problème de la connaissance la théorie de Locke; elles ont préparé le criticisme moral. En face des doctrines qui déduisent la moralité de concepts, elles ont mis en lumière l'existence de la conscience, c.-à-d. d'une aptitude à discerner le bien et le mal, non seulement par définition, mais dans les diverses circonstances de la vie; et par delà leurs propres conclusions doctrinales, elles ont suscité la question de l'origine des dispositions et des intuitions meraies qui actuellement dirigent l'activité humaine. Mais il est permis
aussi de concevoir que l'origine empirique de la conscience, si tant est
qu'on puisse la déterminer, n'en définit pas la valeur. Même,
à vrai dire, tout ce qui a une valeur doit comme tel échapper
à des procédés de résolution psychologique.
En outre, de ce que l'activité pratique est indépendante
de la science, il ne suit pas qu'elle soit en dehors de la raison. Car
la raison peut être autre chose que la faculté de poser le
vrai dans l'être; la théorie de la connaissance établit
qu'elle est avant tout une faculté de législation universelle;
pourquoi, dès lors, n'y aurait-il pas une raison pratique comme
il y a une raison spéculative? Et l'existence de cette raison pratique
est démontrée par l'analyse du jugement moral comme l'existence
de la raison spéculative est démontrée par l'analyse
de la science. Seulement l'existence de la raison pratique ne peut sans
contradiction être démontrée sous la forme de l'être
ou du donné; elle ne peut être démontrée que
sous la forme d'un devoir. C'est ainsi d'ailleurs que la conscience conçoit
l'idéal moral comme un impératif qui commande sans condition,
comme un impératif catégorique. Mais l'impératif ne
dérive pas d'une autorité extérieure à la volonté,
il est la loi même du vouloir posée par le vouloir; il est
le vouloir raisonnable qui commande aux désirs sensibles. La liberté
est la causalité de ce vouloir ; et précisément parce
qu'elle doit être conçue, non comme détermination de
l'être, mais comme puissance pratique, elle n'est l'objet d'aucune
intuition intellectuelle;
Contre cette élévation
à l'absolu de la conscience
morale et de la personnalité se sont développées non
seulement les doctrines qui prétendent résoudre tout le donné
pratique en conditions psychologiques et même biologiques, mais encore,
avec une force d'expansion croissante, les doctrines qui veulent l'expliquer
par son rapport aux intérêts, aux fins on aux conditions
d'existence de la société. Déjà
l'utilitarisme faisait intervenir
la considération du bien social comme règle de l'activité
individuelle; par ailleurs il est apparu de plus en plus que la société
intervient non pas seulement comme objet, mais encore comme facteur de
la conscience. De là la signification de plus en plus importante
attribuée aux relations qu'implique non l'humain placé en
face de lui-même et de ses facultés, mais l'humain en société.
La sociologie ( D'un autre côté,
science philosophique ou science positive, la sociologie absorbe en elle
pour les coordonner avec d'autres problèmes, les questions classiques
concernant le fondement de la souveraineté et la nature du droit.
Ces questions avaient été résolues par la philosophie
moderne dans un esprit de réaction contre l'idée de la société
naturellement organisée, contre l'idée d'une prédestination
immédiate de l'individu à l'existence
sociale. La pensée qui a d'abord, sous des formules différentes,
prévalu, c'est la pensée que l'état de nature est
un état antisocial ( |
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© Serge Jodra, 2004. - Reproduction interdite.