V.
Delbos
c.1900 |
Divisions
de la philosophie. Sens de ces divisions -
Si
la philosophie n'est justifiée qu'à la condition d'être
sur les mêmes objets que les sciences
autre que les sciences, quelle raison y a-t-il de maintenir sous son nom
des systèmes d'études qui, à
mesure qu'ils seront plus parfaits, auront des caractères très
semblables à ceux qu'affectent les connaissances
positives. On a divisé traditionnellement la philosophie en psychologie,
en logique, en esthétique,
en morale, en métaphysique;
or, si l'on excepte la métaphysique, les autres parties de la philosophie
paraissent susceptibles d'être traitées de plus en plus comme
des sciences ordinaires ; on peut, en faisant abstraction de toute question
dernière, étudier positivement les faits de conscience,
déterminer positivement les conditions normales de la connaissance
exacte, du sentiment et de la représentation
du beau, de la production et de la transformation de la moralité:
et s'il semble que ces dernières disciplines dépassent la
science positive parce qu'elles paraissent présenter des canons
et des règles, il ne faut pas oublier que
toute science est à certains égards normative par rapport
à des arts et des façons d'agir qui lui correspondent. Pourquoi
dès lors la philosophie ne se borne-t-elle pas à la métaphysique?
Ou si elle comprend en elle des connaissances qui doivent dans leurs procédés
s'inspirer de plus en plus des autres sciences, pourquoi ne pas réclamer
pour elle la physique aussi bien que la psychologie,
la biologie aussi bien que la morale? La réponse serait difficile,
si l'on prétendait faire coïncider les questions philosophiques
avec les divisions ordinaires de la philosophie. Mais il est arbitraire
d'invoquer ces divisions pour mettre d'un côté ce qui, dans
la connaissance humaine, est philosophique, et de l'autre ce qui ne l'est
pas.
En un sens, la philosophie
est aussi liée à la physique et à la biologie qu'à
la psychologie et à la morale, et, en un autre sens, la psychologie
et la morale, comprises comme sciences, sont aussi indépendantes
d'elle que la physique et la biologie. C'est qu'au fond la philosophie,
si elle est autre que la science, l'est par le point de vue plus encore
que par l'objet de la nature matérielle il peut y avoir science
et métaphysique : de même, de la nature intérieure
de l'humain. Il resterait néanmoins une anomalie à reconnaître
: la philosophie prétendrait, à l'égard de certains
objets, être leur métaphysique et leur science, à l'égard
de certains autres leur métaphysique seulement.
Cette anomalie n'est
pas sans quelque raison : une fois admis que les divisions ordinaires de
la philosophie sont loin de désigner ce qui ne serait que philosophique
sans être scientifique, il y a lieu de remarquer que les systèmes
d'études compris habituellement sous le nom de philosophie se distinguent
des systèmes d'études indépendants ou extérieurs
en ce qu'ils fournissent pour la solution des problèmes spécialement
philosophiques une contribution plus directe. Par exemple, quelle que soit
la diversité des sciences, elles ont toutes pour caractère
commun de ne pouvoir se constituer que par l'action de la pensée.
Or de quelle nature est cette action? Il est Certain que la réponse
à ce problème résout pour une part la question de
savoir ce qui est le réel. Si l'action de la pensée ne consiste
qu'à prendre conscience des rapports qui sont donnés en fait
entre les choses, la mesure du réel apparaîtra tout autre
que si l'action de la pensée consiste à lier les choses selon
des rapports qu'elle-même détermine. La psychologie en traitant
de la nature et des lois de formation des états
intellectuels, la logique en traitant des règles méthodiques
qui garantissent à l'entendement la
certitude,
peuvent fournie le moyen de déterminer ce qu'est l'action de la
pensée. Pareillement, comme nous l'avons dit, la philosophie se
propose de compléter l'intelligence scientifique du réel
par une estimation des degrés de valeur qu'il a. La psychologie
encore, en traitant des sentiments et des motifs qui inspirent la volonté,
l'esthétique et la morale, en traitant des fins idéales de
l'activité artistique et pratique, permettent de définir
ces rapports de perfection selon lesquels la conscience humaine aspire
à juger des choses, et d'ajouter aux critères de vérité
des critères de valeur. Si dans la psychologie, la logique, l'esthétique
et la morale peuvent être plus particulièrement appelées
des sciences philosophiques, ce n'est pas parce qu'en tant que sciences
elles constituent la philosophie mieux que ne le pourraient faire la physique
et la biologie, c'est parce qu'elles sont indispensables, non pas seulement
pour la solution, mais pour la détermination des problèmes
philosophiques soulevés par les autres sciences aussi bien que par
elles-mêmes.
Ceci conduit à
reconnaître que la position des problèmes philosophiques est
indépendante des divisions établies entre les sciences. En
d'autres termes, les causes qui ont fixé les frontières de
chaque mode positif de connaissance ne tiennent en aucune façon
aux exigences de la pensée philosophique. -On peut dire que la pensée
philosophique se développe à travers les sciences qui peu
à peu se sont constituées plus ou moins en dehors d'elle
sans s'assujettir aux limites que pour leur intérêt elles
se sont fixées. Aussi serait-il inexact, pour expliquer les questions
dont elle s'occupe, de les faire dériver des postulats
plus ou moins implicites de chaque science prise isolément. Ce qui
est vrai, c'est que ces questions ont été transformées
par l'évolution même-des sciences sans perdre pour cela leur
primitive raison d'être. On ne peut en découvrir le sens actuel
qu'en tenant compte de la tradition historique qui l'a déterminé.
Les problèmes philosophiques soutiennent donc un double rapport,
en premier lieu avec les sciences particulières qui obligent d'en
soustraire l'énoncé à des conventions arbitraires
ou à d'illégitimes curiosités de l'esprit; en second
lieu avec les systèmes déjà produits qui en maintiennent
et en spécifient de plus en plus la signification. L'histoire
de la philosophie est donc indispensable à l'intelligence de ce
que peut ou de ce que doit être actuellement la philosophie. Sans
prétendre que les doctrines philosophiques ne soient que le développement
d'une seule et même vérité
qui traverserait des phases diverses pour arriver à des expressions
de plus en plus compréhensives, il faut bien cependant admettre
que leurs concordances et leurs oppositions ont servi, non pas sans doute
à résoudre absolument, mais à mieux entendre les problèmes
auxquels elles tâchaient de répondre.
Position
des problèmes philosophiques.
Au vu des différentes
conceptions de la philosophie qui se se sont faites jour au cour de l'histoire,
on a dû remarquer que l'identité-apparente
de certaines définitions de la philosophie
est fort loin de correspondre à une même façon d'en
concevoir et d'en poursuivre l'objet. L'élimination des différences
spécifiques par lesquelles se distinguent d'autres définitions
plus ou moins discordantes ne donnerait d'autre part qu'un résidu
abstrait, et comme indifférent à la nature essentielle
de la chose à définir. A la vérité, sous le
nom de philosophie se sont produits des efforts, des méthodes
et des doctrines dont l'unité formelle,
telle que la peut donner une définition préalable, resterait,
à l'égard de ce qu'elle doit comprendre, purement extérieure
et schématique, dont l'unité concrète, si elle pouvait
être saisie, représenterait ce qui n'est pas encore et ne
sera jamais, à savoir la philosophie parfaite.
Il reste toutefois
que, selon la plupart des définitions énoncées, la
philosophie a pour caractère d'être une connaissance.
Si indéterminé que, paraisse ce caractère, il l'est
moins qu'on ne pouvait le croire, à cause des exclusions qu'il suppose.
Il désigne comme arbitraire l'usage qui attribue la qualification
de philosophiques à des modes d'activité surtout pratiques,
même à ces modes de l'activité intellectuelle qui,
participant plus ou moins, directement de l'expérience quotidienne,
du sentiment, de l'imagination, de la vie morale, consistent principalement
en vues spontanées, en réflexions sans technique et sans
méthode, en représentations mythiques, en croyances. Ce n'est
pas à dire que ces acquisitions, ces facultés, ces produits
et ces états de la nature humaine ne puissent entrer dans l'explication
philosophique; mais ils n'y entrent que comme données ou que comme
moyens auxiliaires dont la valeur et la portée sont établies
par la raison. La philosophie est essentiellement théorie intellectuelle.
Ce qu'elle est plus
précisément ne saurait tenir en une formule. Si, à
travers de nombreuses vicissitudes, ce sont les mêmes problèmes
qu'elle poursuit, le sens de ces problèmes a été à
la fois renouvelé et déterminé par les solutions qu'ils
avaient déjà reçues ; objectivement considérées,
hors de la suffisance que leur attribuent leurs auteurs, les. solutions
philosophiques sont avant tout des transformations de problèmes:
de là, pour bien marquer l'objet essentiel de la recherche philosophique,
la nécessité de le définir, par des questions, et
de montrer aussi comment ces questions qui ont suscité des doctrines
nouvelles ont résulté, dans leur énoncé et
leur signification, de doctrines antécédentes.
Les problèmes
dont s'occupe la philosophie concernent soit la nature du réel,
soit la forme de la connaissance, soit les fins de l'action humaine : ils
correspondent aux recherches que les anciens avaient distinguées
sous le nom de physique, de logique et d'éthique: distinction qui,
si elle est largement interprétée, est tout à fait
conforme, comme le remarque Kant, à la vérité
des choses (Fondation de la métaphysique des moeurs, Préface).
(Victor
Delbos). |
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