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La découverte de la matière
La philosophie hermétique
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La chimie au Moyen âge
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L'alchimie au XVIe siècle

La philosophie Hermétique ou hermétisme est un corps de doctrine tiré des livres attribués à Hermès Trismégiste, nommé aussi par les Égyptiens Thaut ou Thot. Ces livres n'ont aucune authenticité, surtout en ce qui concerne certaines sciences celles que la médecine, la chimie, l'histoire naturelle. La partie philosophique paraît tenir par quelques points aux doctrines égyptiennes auxquelles on croit pouvoir rapporter le Poemander, les fragments qui s'y rattachent, et l'Asclépias, dialogue qui nous est parvenu en latin sous le nom d'Apulée. Ces écrits sont regardés comme des extraits des doctrines secrètes des prêtres de Memphis et de Saïs; mais cette opinion n'est pas appuyée sur des preuves incontestables. Ils reconnaissent comme premier principe l'Unité absolue, Dieu, qui n'est connu que par l'intelligence. C'est le seul être véritable; la vie répandue dans l'univers émane de lui, est lui-même. En général, on retrouve dans la philosophie hermétique le fond de la doctrine de Platon et de Plotin, mêlé aux mystères des Égyptiens, à la mythologie des Grecs, et même à certaines traditions juives et chrétiennes. Tout ce qui concerne cette philosophie a été réuni par Marsile Ficin, qui en donna une traduction latine en 1471. La partie pratique proprement dite a donné lieu à la prétendue science qui se donnait pour but la transmutation des métaux et l'art de faire de l'or. Le Poemander fut regardé comme un traité d'alchimie.

La méthode caractéristique de l'hermétisme est l'emploi de l'analogie, et les modernes adeptes prétendent que son application aux sciences contemporaines et aux conceptions modernes de l'art et de la sociologie permet de jeter un jour nouveau sur les problèmes les plus insolubles en apparence. L'hermétisme suppose des relations intimes, des correspondances mystérieuses entre toutes les portions de l'univers visible et invisible. L'hermétisme fut encore cultivé pendant tout le Moyen âge et remis en honneur à la Renaissance. Il embrasse la théorie et la pratique de tous les phénomènes de la vie universelle, et a servi de socle, selon la qualité de ses adeptes, non seulement à l'alchimie (art sacré et alchimie médiévale) à laquelle il est intimement lié, mais aussi à l'occultisme, à l'ésotérisme, à la  magie, à l'astrologie, etc. C'est au titre de sa contribution à l'histoire de la chimie (via l'alchimie) que la philosophie hermétique sera  principalement envisagée dans cette page. 

Pourquoi des choses doivent rester cachées

Commençons par une citation de Zosime le Panopolitain, le plus vieux des chimistes authentiques, exposant, au IIIe siècle de notre ère, les origines de la chimie, dans son livre Imouth (c.-à-d. dédié à lmhotep, dieu égyptien), livre adressé à sa soeur Théosébie (Les alchimistes d'Alexandrie). Ce passage est cité par Georges le Syncelle, polygraphe grec du VIIIe siècle :

« Les saintes Écritures rapportent qu'il y a un certain genre de démons ayant commerce avec les femmes. Hermès en a parlé dans ses livres sur la nature. Les anciennes et saintes Ecritures disent que certains anges, épris d'amour pour les femmes, descendirent sur la terre, leur enseignèrent les oeuvres de la nature; et à cause de cela ils furent chassés du ciel et condamnés à un exil perpétuel. De ce commerce naquit la race des géants. Le livre dans lequel ils enseignaient les arts est appelé Chêma : de là le nom de Chêma appliqué à l'art par excellence. »
Il est certain qu'il nous reporte aux imaginations qui, avaient cours en Orient dans les premiers siècles de l'ère chrétienne. Quelques lignes étranges du chapitre V de la Genèse, probablement d'origine babylonienne, ont servi de point d'attache à ces imaginations. 
« Les enfants de Dieu, voyant que les filles des hommes étaient belles, choisirent des femmes parmi elles. » 
De là naquit une race de géants, dont l'impiété fut la cause du déluge. Leur origine est rattachée à Enoch. Enoch lui-même est fils de Caïn et fondateur de la ville qui porte son nom, d'après l'une des généalogies relatées dans la Genèse (chapitre IV) ; il descendait au contraire de Seth et il disparut mystérieusement du monde, d'après la seconde généalogie (chapitre V). A ce personnage équivoque on attribua un ouvrage apocryphe composé un peu avant l'ère chrétienne, le Livre d'Enoch, qui joue un rôle important dans les premiers siècles du christianisme. Dans ce livre, ce sont également les anges pécheurs qui révèlent aux mortelles les arts et les sciences occultes
« Ils habitèrent avec elles et ils leur enseignèrent la sorcellerie, les enchantements, les propriétés des racines et des arbres [...], les signes magiques [...], l'art d'observer les étoiles [...]. Il leur apprit aussi, dit encore le Livre d'Enoch en parlant de l'un de ces anges, l'usage des bracelets et ornements, l'usage de la peinture, l'art de se peindre les sourcils, l'art d'employer les pierres précieuses et toutes sortes de teintures, de sorte que le monde fut corrompu. »
Les auteurs du IIe et du IIIe siècle de notre ère reviennent souvent sur cette légende. Clément d'Alexandrie la cite (vers 200 de notre ère) dans ses Stromates, I. V. Tertullienen parle longuement.
« Ils trahirent le secret des plaisirs mondains; ils livrèrent l'or, l'argent et leurs et oeuvres; ils enseignèrent l'art de teindre les toisons. » 
On voit combien l'auteur est préoccupé des mystères des métaux, c. -à-d. de l'alchimie, et comment il l'associe avec l'art de la teinture et avec la fabrication des pierres précieuses, association qui forme la base même des vieux traités alchimiques contemporains. La magie et l'astrologie, ainsi que la connaissance des vertus des plantes, remèdes et poisons, sont confondues par Tertullien avec l'art des métaux dans une même malédiction, et cette malédiction se prolongera pendant tout le Moyen âge.

Il a paru nécessaire de développer ces citations, afin de préciser l'époque à laquelle Zosime écrivait : c'est l'époque à laquelle les imaginations relatives aux anges pécheurs et à la révélation des sciences occultes, astrologie, magie et alchimie, avaient cours dans le monde. On voit qu'il s'agit du IIIe siècle de notre ère. Les Papyrus de Leyde découverts à Thèbes, dans le tombeau d'un magicien égyptien, présentent également les recettes magiques associées aux recettes alchimiques.

La proscription de ceux qui cultivaient ces sciences n'est pas seulement un voeu de Tertullien, elle était effective et cela explique le soin avec lequel ils se cachaient eux-mêmes et dissimulaient leurs ouvrages sous le couvert des noms les plus autorisés. Elle nous reporte à des faits et à des analogies historiques non douteuses. La condamnation des mathématiciens, c. -à-d. des astrologues, magiciens et autres sectateurs des sciences occultes, était de droit commun à Rome. Tacite nous apprend que sous le règne de Tibère on rendit un édit pour chasser d'Italie les magiciens et les mathématiciens; l'un d'eux, Pituanius, fut mis à mort et précipité du haut d'un rocher. Sous Claude, sous Vitellius, nouveaux sénatus-consultes, atroces et inutiles, ajoute Tacite. En effet, dit-il ailleurs, ce genre d'hommes qui excite des espérances trompeuses est toujours proscrit et toujours recherché.

L'exercice de la magie et même la connaissance de cet art étaient réputés criminels et prohibés à Rome, ainsi que nous l'apprend formellement Paul, jurisconsulte du temps des Antonins. Paul nous fait savoir qu'il était interdit de posséder des livres magiques. Lorsqu'on les découvrait, on les brûlait publiquement et on en déportait le possesseur; si ce dernier était de basse condition, on le mettait à mort. Telle était la pratique constante du droit romain. Dès la plus haute antiquité d'ailleurs, ceux qui s'occupent de l'extraction et du travail des métaux ont été réputés des enchanteurs et des magiciens. Sans doute ces transformations de la matière, qui atteignent au delà de la forme et font disparaître jusqu'à l'existence spécifique des corps, semblaient surpasser la mesure de la puissance humaine : c'était un empiétement sur la puissance divine. 

Voilà pourquoi l'invention des sciences occultes et même l'invention de toute science naturelle ont été attribuées par Zosime et par Tertullien aux anges maudits. Cette opinion n'a rien de surprenant dans leur bouche; elle concorde avec le vieux mythe biblique de l'arbre du savoir, placé dans le Paradis terrestre et dont le fruit a perdu l'humanité. En effet la loi scientifique est fatale et indifférente; la connaissance de la nature et la puissance qui en résulte peuvent être tournées au mal comme au bien : la science des sucs des plantes est aussi bien celle des poisons qui tuent et des philtres qui troublent l'esprit, que celle des remèdes qui guérissent; la science des métaux et de leurs alliages conduit à les falsifier, aussi bien qu'à les imiter et à les mettre en oeuvre pour une fin  industrielle. Leur possession, même légitime, corrompt les humains. Aussi les esprits mystiques ont-ils toujours eu une certaine tendance à regarder la science, et surtout la science de la nature, comme sacrilège, parce qu'elle induit les humains à rivaliser avec les dieux. La conception de la science détruit, en effet, celle du Dieu antique, agissant sur le monde par miracle et par volonté personnelle. 

Il y avait déjà quelque chose de cette antinomie dans la haine contre la science que laissent éclater le Livre d'Enoch et Tertullien. La science est envisagée comme impie, aussi bien dans la formule magique qui force les dieux à obéir aux humains, que dans la loi scientifique qui réalise, également malgré eux, la volonté des humains, en faisant évanouir jusqu'à la possibilité même de leur pouvoir divin. Or, chose étrange, l'alchimie, dès ses origines, recourait et accepte cette filiation maudite. Elle est d'ailleurs, même chez les Modernes, classée dans le recueil ecclésiastique de Migne parmi les sciences occultes, à côté de la magie et de la sorcellerie. Les livres où ces sciences sont traitées doivent être brûlés sous les yeux des évêques, disait déjà le Code Théodosien. Les auteurs étaient pareillement brûlés. Pendant tout le Moyen âge, les accusations de magie et d'alchimie seront associées et dirigées à la fois contre les savants que leurs ennemis veulent perdre. Au XVe siècle même, l'archevêque de Prague sera poursuivi pour nécromancie et alchimie, dans ce concile de Constance qui condamna Jean Huss. Jusqu'au XVIe siècle ces lois subsisteront. Hermolaus Barbarus, patriarche d'Aquilée, nous apprend, dans les notes de son Commentaire sur Dioscoride, qu'à Venise, en 1530, un décret interdisait l'art des chimistes sous la peine capitale, afin de leur éviter toute tentation criminelle, ajoute-t-il. 

C'est ainsi que l'alchimie apparaît vers le IIIe siècle de notre ère, rattachant elle-même sa source aux mythes orientaux, engendrés ou plutôt dévoilés au milieu de l'effervescence provoquée par la dissolution des vieilles religions.

Les théories alchimiques

Les alchimistes prenaient comme base de leurs idées la doctrine des éléments, due à Empédocle et qui a présidé à toute la chimie jusqu'à la fin du XVIIIe siècle. Les quatre éléments répondent en effet aux apparences et aux états généraux de la matière. La terre est le symbole et le support de l'état solide et de la sécheresse. L'eau, obtenue soit par fusion ignée, soit par dissolution, est le symbole et le support de la liquidité et même du froid. L'air est le symbole et le support de la volatilité et de l'état gazeux. Le feu, plus subtil encore, répond à la fois à la notion substantielle du fluide éthéré, support symbolique de la lumière, de la chaleur, de l'électricité, et à la notion phénoménale du mouvement des dernières particules des corps. C'étaient donc là, pour Empédocle et ses successeurs, les éléments de toutes choses. Les alchimistes désignaient les quatre éléments par un seul mot : la tetrasomia, laquelle représentait la matière des corps. Ils rangeaient ces derniers en plusieurs classes ou catégories, selon qu'ils participent plus ou moins de l'un des éléments. Au feu, se rattachent les métaux et ce qui résulte de l'art de la coction (voie ignée); à l'air, les animaux qui y vivent; à l'eau, les poissons; à la terre, les plantes, etc. 

L'établissement des catalogues de ces quatre classes était attribué à Démocrite, affirmation qui n'a rien d'invraisemblable. Ces idées rappellent celles de Stahl et de ses contemporains sur le phlogistique et sur les corps qui s'y rattachent, tels que les métaux et les combustibles. Les quatre éléments eux mêmes, d'après les Ioniens et d'après Platon, suivis par les alchimistes, peuvent se changer les uns dans les autres et leur assemblage s'effectue, suivant les pythagoriciens, en raison de leur forme géométrique-: la terre est constituée par le cube, le feu par le tétraèdre, l'air par l'octaèdre, l'eau par l'icosaèdre et le cinquième élément, qui comprend les autres et qui en est le lien, par le dodécaèdre; notions qui, dans un contexte tout différent, se retrouvent dans nos conceptions actuelles sur la structure cristalline des corps et sur leur construction atomique. Cependant, les alchimistes sont complètement étrangers à la théorie atomique, due à Démocrite, à Leucippe et à Epicure. La doctrine des quatre éléments était complétée par celle de la matière première de Platon. 

« Elle est le fonds commun de toutes les matières différentes, étant dépourvue de toutes les formes qu'elle doit recevoir d'ailleurs. » 
Il l'a comparée aux liquides inodores, destinés à servir de véhicule aux parfums divers. Elle n'est, par elle-même, ni terre, ni air, ni feu, ni eau, ni corps né de ces éléments. Cette matière première reçoit ainsi les formes des quatre éléments, avec lesquels Dieu compose le monde. Il la compose avec le feu, sans lequel rien de visible ne peut jamais exister; avec la terre, sans laquelle il ne peut y avoir rien de solide et de tangible; entre deux et pour les lier, il a placé l'eau et l'air. Ces éléments ont eux-mêmes une forme géométrique, qui ne leur permet de s'assembler entre eux que suivant certains rapports. Les corpuscules du feu sont les plus petits, les plus aigus, les plus mobiles, les plus légers. Ceux de l'air le sont moins ; ceux de l'eau moins encore. D'après Platon, l'eau se condensant devient pierre et terre; en se fondant et se divisant, elle devient vent et air; l'air enflammé devient du feu; le feu condensé et éteint reprend la forme d'air; l'air épaissi se change en brouillard, puis s'écoule en eau; de l'eau se forment la terre et les pierres. Les quatre éléments s'engendrent ainsi périodiquement. Ceci vient sans doute de ce qu'il faut voir là seulement les manifestations diverses de la matière première.
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Thèmes astrologiques associés à des opérations alchimiques.
(Theatrum chemicum, 1652).

Les mêmes idées sont reproduites par les alchimistes, élèves des néoplatoniciens. Seulement, la notion métaphysique de la matière première universelle de Platon est transformée et concrétée, en quelque sorte, par un artifice de métaphysique matérialiste que nous retrouvons dans la philosophie chimique de tous les temps : elle est identifiée avec le mercure des philosophes

« Le mercure prend toutes les formes, disent Synésius et Stéphanus, de même que la cire attire toute couleur; ainsi le mercure blanchit tout, attire l'âme de toutes choses [...], il change toutes les couleurs et subsiste lui-même, tandis qu'elles ne subsistent pas; et même s'il ne subsiste pas en apparence, il demeure contenu dans les corps. » 
L'origine de cette opinion est facile à apercevoir, en se rappelant que Platon désigne sous le nom d'eaux tous les corps liquides et les corps fusibles, l'or et le cuivre notamment. Les métaux fondus offrent un aspect et des propriétés toutes spéciales et congénères de celles du mercure ordinaire. Il n'est pas surprenant que ces caractères communs aient été attribués à une substance spéciale, telle que le mercure ordinaire, en qui résidait par excellence, disait-on, la liquidité métallique : c'était l'un des attributs momentanés du mercure des philosophes. Tous les corps de la nature, d'après les adeptes grecs, sont donc formés par une même matière fondamentale. Pour obtenir un corps déterminé, l'or, par exemple, le plus parfait des métaux, le plus précieux des biens, il faut prendre des corps analogues, qui en diffèrent seulement par quelque qualité, et éliminer ce qui les particularise; de façon à les réduire à leur matière première, qui est le mercure des philosophes; Celui-ci peut être tiré du mercure ordinaire, en lui enlevant d'abord la liquidité, c.-à-d. une eau, un élément fluide et mobile, qui l'empêche d'atteindre la perfection. Il faut aussi le fixer, lui ôter sa volatilité, c.-à-d. un air, un élément aérien qu'il renferme; enfin d'aucuns professent, comme le fera plus tard Geber, qu'il faut séparer encore du mercure une terre, un élément terrestre, une scorie grossière, qui s'oppose à sa parfaite atténuation. 

On opérait de même avec le plomb, avec l'étain; bref, on cherchait à dépouiller chaque métal de ses propriétés individuelles. Il fallait ainsi ôter au plomb sa fusibilité, à l'étain son cri particulier, sur lequel Geber insiste beaucoup; le mercure enlève, en effet, à l'étain son cri, dit aussi Stéphanus. La matière première de tous les métaux étant ainsi préparée, je veux dire le mercure des philosophes, il ne restait plus qu'à la teindre par le soufre et arsenic; mots sous lesquels on confondait à la fois les sulfures métalliques, divers corps inflammables congénères, et les matières quintessenciées que les philosophes prétendaient en tirer. C'est dans ce sens que les métaux ont été regardés, au temps des Arabes, comme composés de soufre et de mercure. Les teintures d'or et d'argent étaient réputées avoir au fond une même composition. Elles constituaient la pierre philosophale, ou poudre de projection. Telle est, semble-t-il, la théorie que l'on peut entrevoir à travers ces symboles et ces obscurités; théorie en partie tirée d'expériences pratiques, en partie déduite de notions philosophiques.

En effet, la matière et ses qualités sont conçues comme distinctes, et celles-ci sont envisagées comme des êtres particuliers, que l'on eut ajouter ou faire disparaître. Dans les exposés des adeptes, il règne une triple confusion entre la matière substantielle, telle que nous la concevons aujourd'hui; ses états, solidité, liquidité, volatilité, envigagées comme des substances spéciales, surajoutées, et qui seraient même, d'après les Ioniens, les vrais éléments des choses; enfin, les phénomènes ou actes manifestés par la matière; sous leur double forme statique et dynamique, tels que la liquéfaction, la volatilité, la combustion, actes assimilés eux-mêmes aux éléments. Il y a donc au fond de tout ceci certaines idées métaphysiques, auxquelles la chimie n'a jamais été complètement étrangère. 

Au XVIIIe siècle, un pas capital a été fait dans notre conception de la matière, par suite de la séparation apportée entre la notion substantielle de l'existence des corps pondérables et la notion phénoménale de leurs qualités, envisagées jusque-là par les alchimistes comme des substances réelles. Mais pour comprendre le passé, il convient de nous reporter à des opinions antérieures et qui paraissaient claires aux esprits cultivés, il y a à peine plus de deux siècles. Les doctrines des alchimistes et des platoniciens à cet égard diffèrent tellement des nôtres, qu'il faut un certain effort d'esprit pour nous replacer dans le milieu intellectuel qu'elles étaient destinées à reproduire. Cependant, il est incontestable qu'elles constituent un ensemble logique, et qui a longtemps présidé aux théories scientifiques. Ces doctrines, que nous apercevons déjà dans le Pseudo-Démocrite, dans Zosime, et plus clairement encore dans leurs commentateurs, Synésius, Olympiodore et Stéphanus (Les alchimistes d'Alexandrie), se retrouvent exposées dans les mêmes termes par Geber, le maître des Arabes, et, après lui, par tous les philosophes hermétiques.

Petit lexique hermétique : un guide pour se perdre

Plusieurs manucrits anciens (n° 2325, n° 2327, n° 2329) contiennent  des lexiques élémentaires de l'art sacré, qui malheureusement n'expliquent pas grand-chose, car les explication qu'ils donnent demanderaient souvent elles-mêmes d'autres explications qu'on y chercherait en vain. Peut-être ces lexiques n'étaient-ils faits que pour tromper celui qui était étranger aux pratiques alchimiques. Voici un exemple :

Le nitre est le soufre blanc qui produit l'airain.
La suie est le poison de la suie.
L'eau divine est le blanc d'oeuf. [Le mercure était également appelé eau divine]
La cadmie est la magnésie.
La terre égyptienne est la terre de poterie.
Le claudien est la chaux brûlée des coquilles d'oeuf.
L'airain est la coque de l'oeuf.
Toutes les fleurs jaunes sont des pierres d'or.
La magnésie est l'antimoine femelle de Macédoine.
La chélidoine est la teinture d'or.
Le sperme de Vénus est la fleur du cuivre.
Le lait d'un animal quelconque est le soufre, parce que le soufre coagule le mercure.
Le lait de vache noire est le mercure.
La grenouillette est le vert de montagne.
L'éponge de mer est la cadmie.
Le dragon rouge, le cinabre.
Ce qui contribue encore à rendre obscure la lecture de ces ouvrages déjà si peu clairs, c'est que le nom d'un métal est souvent pris pour celui d'un autre. Le nom d'une substance inorganique est quelquefois appliqué à une substance organique qui n'a aucune ressemblance avec la première. C'est ainsi que le fer signifie quelquefois une coque d'oeuf, et que les noms de cuivre, d'argent, d'or, de soufre, désignent des objets tout différents, ordinairement des plantes ou des animaux.

Les hermétistes ne se contentaient pas de cacher leurs doctrines mystiques sous le voile d'un langage obscur, figuré et énigmatique; pour ajouter encore à l'obscurité de ce langage, ils avaient adopté des caractères particuliers. Ces caractères ou signes sont de différentes espèces, et plusieurs d'entre eux ont une analogie évidente avec les hiéroglyphes. Parmi ces signes, il s'en trouve quelques-uns qui sont une image de la chose représentée. Ainsi, pour désigner l'eau, on traçait une ligne horizontale, qui paraissait avoir été figurée par une main tremblante, pour imiter les ondulations d'une masse agitée. On rencontre ce signe très fréquemment sur les monuments égyptiens où se trouvent gravés des hiéroglyphes (par exemple au bas de l'Obélisque, place de la Concorde, à Paris). Un oeuf est représenté par un cercle qui en contient un autre plus petit, lequel figure le jaune. Un petit cercle, surmonté d'un trait en arc, représente l'oeil. Un cercle dont la circonférence est hérissée de pointes sert à désigner le vinaigre. L'urine a pour signe une image grossière d'un pénis.

On se servait de figures symboliques pour représenter non seulement des choses, mais encore des actions. Par exemple, une ligne tracée en spirale figure le mouvement circulaire d'un bras qui broie quelque substance. De là, ce symbole signifie : pulvérisez.

Enfin, il y a des figures mixtes ou composées, dont les éléments sont à la fois symboliques et graphiques; c'est-à-dire que la figure symbolique ou hiéroglyphique est en même temps accompagnée d'une ou de plusieurs initiales du nom de l'objet représenté. Par exemple, Or très pur (or passé au creuset) est figuré par le disque du Soleil, symbole de l'or, surmonté de deux rayons se coupant sous un angle très aigu; au-dessus de ce rayon se trouve la lettre K, initiale de Kekaumenos. Pour désigner le litharge (Liqargyron), on écrit la lettre L, initiale de liqos (le nom de litharge vient de lithos = pierre, et argyron = argent), accompagnée d'un croissant, symbole de l'argent, dont les pointes sont tournées de gauche à droite.  (R. / M. Berthelot / F. Hoefer).
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Téniers : Plaisir des fous.
Le Plaisir des fous, d'après une peinture de David Téniers.
En bibliothèque - On peut consulter la Symbolique de Creutzer, livre 3; la dissertation de Guigniaut, De Ermouseu Mercurii mythologia, in-8°, Paris, 1835.Lenglet du Fresnoy, Histoire de la philosophie hermétique, 1742, 3 vol. in-12.
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