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Clément d'Alexandrie

Clément d'Alexandrie (et non saint Clément comme on le lit parfois), une des figures les plus sympathiques des premiers siècles de l'Église, un des hommes aussi qui ont eu le plus à se plaindre plus tard de leurs amis et de leurs ennemis, ceux-ci n'ayant pu lui pardonner de n'avoir pas pensé déjà tout ce qu'on pensait de leur temps, et ceux-là l'ayant, défiguré à plaisir dans leurs traductions et commentaires, en vue de le mieux défendre contre les autres. Venu au moment décisif où l'Église, à la veille d'opter pour la tradition contre la raison, cherchait encore sa voie entre elles deux, Clément est un des Pères qui ont fait à la raison la part la plus large, tout en en faisant une à la tradition. Et si de ce conflit de tendances est résultée dans ses idées une certaine indécision, il n'en a pas moins dans sa physionomie quelques traits précis, qui lui donnent un charme tout particulier.

Il était né à Athènes, vers l'an 150, de parents païens, et il y étudia longtemps la philosophie en s'attachant de préférence à celle de Platon. Il voyagea ensuite, visitant en touriste intelligent la Grèce, l'Italie, l'Asie Mineure, la Syrie, la Palestine, l'Égypte enfin, où il fut définitivement converti au christianisme par saint Pantène, le fondateur de l'école philosophique chrétienne qui dépendait de l'église d'Alexandrie. Il y succéda vers 187 à son maître, après avoir été ordonné prêtre, et il y professa jusqu'en 203, époque de la première persécution de l'église d'Égypte sous l'empereur Septime Sévère (L'Égypte romaine). Il se retira devant la persécution, conformément aux principes posés dans ses livres mêmes, et il alla remplacer en Cappadoce un évêque, qui avait fui lui aussi. La persécution terminée, il revint, dit-on, à Alexandrie, mais sa place avait été donnée à son élève Origène; il la lui laissa et rentra dans l'obscurité jusqu'à sa mort, qui arriva assez tard. Voilà tout ce que l'on sait de sa vie.

Parti de la philosophie et resté philosophe jusqu'au sein du christianisme, avec un amour presque égal pour la littérature profane et pour la religion, Clément, en dépit de la fluctuation de ses idées, de sa subtilité et de son peu de critique historique, est un des esprits les plus droits, les plus pondérés, les plus larges et aussi les plus bienveillants que nous connaissions dans le christianisme. Ses défauts tiennent à son temps et à l'état de la doctrine d'alors; ses qualités sont à lui. C'est une figure souriante et douce, sans aigreur et sans fiel contre ses adversaires mêmes, chose si rare dans l'Église et ailleurs. On le sent bon comme le Dieu auquel il croit, et dont il s'efforce de montrer la bonté partout; et, tout en le trouvant parfois bien diffus, bien subtil et, tranchons le mot, assez ennuyeux, on ne peut s'empêcher de l'aimer. Sa gloire, dans l'école d'Alexandrie, a été effacée par celle de son disciple Origène, esprit autrement ardent et d'une érudition autrement étendue encore. Mais sur le terrain de la théologie il n'est pas une idée du disciple qui ne fût en germe au moins chez le maître, et, sur le terrain de la morale, le sage et modéré Clément s'est fait une place où il n'a personne à côté de lui dans l'Antiquité chrétienne.

Rien d'indécis et de flottant comme les dogmes de l'Église à ce moment. La trinité, dont le nom n'a jusque-là encore été prononcé que par Théophile d'Antioche vers 180 et ne se trouve qu'une seule fois dans les oeuvres mêmes de Clément, sort à peine alors de ses langes, mal conformée encore et mal affermie sur ses pieds. Les rapports entre ses trois termes sont aussi peu fixés que possible, et Clément, sur cette question, n'est pas plus décidé que les autres penseurs de son temps, tantôt unitaire à la façon de Sabellius, et faisant du père, du Fils et de l'Esprit les différents modes ou points de vue d'une même substance; tantôt dithéiste et faisant du Fils le Verbe et l'Esprit tout ensemble; tantôt trinitaire par l'emboîtement des trois termes les uns dans les autres, le Père comme le plus grand, contenant le Fils, qui contient à son tour l'Esprit, le plus petit des trois. La seule chose qui soit fixe dans la théologie de Clément, c'est que la raison humaine est identique à la raison divine, dont elle n'est qu'une communication ou qu'un écoulement, et que partant dans la tradition orale ou écrite des enseignements subsidiaires que Dieu est supposé avoir donnés par Moïse, les prophètes ou le Christ, il ne faut rien admettre qui ne soit d'accord avec cette raison, ce qui conduit logiquement à ne voir que des allégories dans un grand nombre des faits rapportés par la Bible

Là est comme le tuf de la doctrine de Clément et le foyer lumineux d'où tout rayonne chez lui. Avec ce principe seulement les trois quarts des faits rapportés par la Bible risquent de se transformer en de pures fictions morales. Aussi la vie intellectuelle de Clément n'a-t-elle été, comme celle d'Origène après lui, qu'une longue lutte entre les idées rationnelles du penseur et la tradition qui l'enserrait déjà de tant de côtés, si peu fixée qu'elle fût encore. Il était impossible que de ces luttes et des applications de cette méthode sortit un Clément orthodoxe à la façon des siècles suivants. Il n'est donc pas étonnant que le patriarche Photius, qui, au IXe siècle, avait sur nous l'avantage de posséder ses oeuvres complètes, l'accuse d'avoir enseigné dans ses Hypotyposes, aujourd'hui perdues, des hérésies telles que l'éternité de la matière, le Fils simple créature du Père, l'existence d'une série indéfinie de mondes avec une humanité à eux avant la production de celui-ci, la métempsycose partant pour l'humain avant comme après cette vie, l'incarnation du Verbe enfin réduite à une simple apparence

Et si certaines de ces idées ne se retrouvent pas dans les livres qui nous restent de lui aujourd'hui, il en est d'autres qui s'y voient encore et en bonne compagnie. Outre sa croyance à l'infériorité du Fils, le bon Clément n'a jamais admis ni le rôle expiatoire de Jésus, trop contraire pour lui à la bonté de Dieu, ni le péché originel, dont il n'a même pas le soupçon, ni l'éternité des peines, contradictoire au but nécessairement moralisateur des châtiments, ni la transsubstantiation, qui pour lui serait un non-sens. Dieu, selon lui, a envoyé Jésus-Christ pour éclairer les humains par ses leçons et par son exemple, non pour les racheter de leurs fautes devant un père essentiellement bon qui ne demande qu'à pardonner. 

Chacun n'a à répondre au tribunal divin que de ses fautes personnelles et a devant soi pour les racheter une série indéfinie d'existences, où, par les soins du Créateur, les choses sont disposées de telle sorte que les plus récalcitrants eux-mêmes doivent arriver à résipiscence, fût-ce au prix d'une atteinte à leur liberté, et que tous infailliblement doivent parvenir ainsi au salut final. Le Dieu de bonté, en effet, qui veut nous sauver tous, n'a mis à ce salut d'autre condition qu'un peu de bonne volonté de notre part. Il faut croire en lui pour être sauvé, cela est vrai, et la foi est une grâce, non un fruit de l'étude et de la démonstration; mais cette grâce, il nous suffit de la demander sincèrement pour que Dieu nous l'envoie; un seul élan du coeur vers celui qui la distribue nous la fera obtenir, et alors, au sein du calme qui s'établira dans notre esprit et des clartés qui s'y feront sur toutes les questions, comme au milieu des biens que Dieu nous a ménagés de toutes parts, nous n'aurons pas besoin d'attendre une autre existence pour être heureux; nous pourrons l'être dès celle-ci. 

La vie que Dieu nous demande, en effet, sur cette terre n'est pas une vie de macérations et de pénitence, une vie de privations en vue d'apaiser en lui on ne sait quel ressentiment et d'y satisfaire on ne sait quelles tyranniques exigences : c'est une simple vie de modération dans l'usage de tous les biens qu'il a mis d'avance à notre portée, modération qui, en usant de tout, laisse chaque chose à son rang, les biens du corps au-dessous de ceux de l'âme, mais qui n'en fait pas moins au corps sa part et ne lui en accorde pas moins les satisfactions auxquelles sa nature lui donne droit. Le mariage vaut mieux pour tous que le célibat, sans distinction de fonctions, et le riche peut se sauver tout aussi bien que le pauvre. La vie ainsi est une bonne chose en soi, non une prison et une geôle, et Dieu ne demande qu'à être adoré de coeur, sans formalités ni cérémonies vaines.

Telle est, bien sommairement, la doctrine de Clément d'Alexandrie. Nous aurons dit sur lui tout ce qu'il y a d'important à en dire quand nous aurons ajouté que, grâce à sa connaissance étendue de la littérature ancienne et à son estime pour elle, ses oeuvres sont à cette heure un des plus abondants répertoires de fragments des poètes grecs et particulièrement des poètes de la comédie moyenne et de la comédie nouvelle à Athènes. Tous ces fragments seulement sont-ils de bon aloi? C'est une question qu'il est prudent de se poser devant un bon nombre d'entre eux. (V. Courdaveaux).



En bibliothèque - Écrivain fécond, quoiqu'il l'ait été beaucoup moins qu'Origène, saint Augustin ou saint Jérôme, Clément d'Alexandrie a composé de nombreux ouvrages, dont quatre seulement nous ont été conservés : la Cohortatio ad Graecos, le Quis Dives salvabitur?, le Paedagogus et les Stromata. Ceux dont nous n'avons plus que des fragments ou même simplement les noms sont les Hypotyposes, le De Paschâ, le De jejuniis, le De obtrectatione, l'Exhortatio ad sapientiam, l'Ecclesiastica regula (Eusèbe, VI, 13). 
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