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La découverte de la matière
L'histoire de l'alchimie médiévale
II - Dans l'Europe chrétienne
Aperçu

L'art sacré
  La philosophie hermétique
  Les alchimistes d'Alexandrie

La chimie au Moyen âge
  L'alchimie arabo-musulmane
  L'alchimie dans l'Europe chrétienne

L'alchimie au XVIe siècle

Aperçu 
A partir du début du XIe siècle, les croisades ont mis l'Occident chrétien, presque complètement coupé de ses racines antiques, avec les populations de l'Orient qui avaient recueilli l'héritage de l'Antiquité. Les Arabes, qui avaient  poursuivi sous le nom d'alchimie  les recherches et les spéculations des hermétistes alexandrins, purent ainsi  transmettre ce flambeau à l'Europe latine. Suivant notre fil qui est celui des jalons de l'histoire de la chimie, nous n'insisterons pas ici sur les spéculations de l'art hermétique, renouvelées de l'art sacré par les Médiévaux. Nous évoquerons au passage quelques alchimistes à la réputation sans doute usurpée, mais nous essaierons surtout de mettre en relief les hommes et les faits envers les chimistes qui les suivront ont eu une dette.

Le Pseudo-Geber
Mais avant même les croisades, la présence des Arabes en Espagne avait permit que filtre vers le Nord un peu de leur science. Ainsi connaît-on un livre en latin extrêmement rare attribué à l'alchimiste arabe Geber, mais dont le véritable auteur paraît avoir vécu au IXe ou au Xe siècle de l'ère chrétienne dans l'Europe latine et qui contient cette singulière allégorie de la révélation de la fameuse pierre philosophale, sous une forme mystique-:

Allégorie de Merlin contenant le très profond secret de la pierre philosophale

« Un certain roi se prépara à la guerre pour terrasser ses ennemis. Au moment où il voulut monter à cheval, il demanda à un de ses soldats à boire de l'eau qu'il aimait beaucoup. Le soldat en répondant lui dit. Seigneur, quelle est cette eau que vous demandez? Et le roi lui dit : L'eau que je demande est celle que j'aime beaucoup et dont je suis moi-même aimé. Après quelques réflexions le roi but et il but de nouveau jusqu'à ce que tout son corps fut rempli et que toutes ses veines furent enflées. Le roi devint pâle. Alors ses soldats lui dirent : Seigneur, voici le cheval que vous désirez monter. Et le roi répondit (respondens dixit) : Sachez qu'il m'est impossible de monter à cheval. Les soldats lui demandèrent : Pourquoi cela est-il impossible? Parce que, répondit le roi, je me sens appesanti et que j'ai des douleurs de tête si violentes qu'il me semble que tous les membres se détachent. Je vous ordonne donc de me déposer dans une chambre claire, bien sèche et continuellement chauffée nuit et jour; de cette manière je suerai, et l'eau que j'ai bue séchera et je serai délivré. Et ils firent comme le roi leur avait ordonné. Après un certain temps ils ouvrirent la chambre et ils trouvèrent le roi expirant. Aussitôt ses parents accourent et vont chercher des médecins égyptiens et alexandrins. Ceux-ci, ayant appris ce qui était arrivé, dirent qu'il n'y avait pas de danger et que le roi reviendrait à la vie. Alors, les médecins égyptiens, comme étant les plus anciens, prirent le roi pour le déchirer en petits morceaux, qu'ils pilèrent dans un mortier et qu'ils mélangèrent avec un peu de médecine liquide. Ils le déposèrent dans une chambre aussi chaude que la première et chauffée nuit et jour. Au bout de quelque temps, ils l'en retirèrent demi-mort et ayant à peine un souille de vie. Les parents voyant cela s'écrièrent : Le roi est mort ! Mais les médecins leur répondirent : Ne criez pas, car le roi dort. Ensuite, ils le relevèrent de nouveau, le lavèrent avec de l'eau douce pour enlever l'odeur du remède et le déposèrent une dernière fois dans la même chambre. Quand ils l'en eurent retiré, ils le trouvèrent tout à fait mort. Alors les parents se mirent à crier fortement : Le roi est mort! A quoi les médecins répondirent : Nous avons tué le roi afin que, après la résurrection, il soit, le jour du jugement, beaucoup plus beau qu'auparavant. Les parents entendant cela, chassèrent aussitôt les médecins du royaume, comme des assassins. Ensuite ils délibérèrent entre eux pour savoir ce qu'il fallait faire de ce corps empoisonné. Et ils convinrent de l'ensevelir, afin que l'odeur de la putréfaction ne les incommodât pas. Mais les médecins alexandrins entendant cela accoururent : Ne l'enterrez pas, leur disaient-ils, car nous le rendrons plus beau et plus puissant qu'auparavant. Les parents se moquèrent d'eux : Vous voulez, leur disaient-ils, nous tromper comme les médecins égyptiens? Sachez que, si vous ne faites pas ce que vous promettez, vous n'échapperez pas à notre colère. Alors les médecins d'Alexandrie relevèrent le roi, le pilèrent et le desséchèrent. Ils prirent ensuite une partie de salmiac, deux parties de nitre alexandrin, et les mêlèrent avec la poudre du mort. Ils en firent une pâte avec un peu d'huile de lin et la placèrent dans une chambre en forme de croix. Ils le couvrirent de feu et soufflèrent dessus, jusqu'à ce que tout fût fondu et qu'il descendit par une ouverture de la chambre dans une autre chambre plus basse. Enfin, le roi revient peu à peu à la vie, et tout à coup il se met à dire à haute voix : Où sont nos ennemis? Je les tuerai tous s'ils ne viennent pas sur-le-champ implorer pardon! Tout le monde s'approche du roi, et dès ce moment tous les princes et seigneurs l'honoraient et le craignaient. »

Le style de ce texte est fort remarquable; il rappelle le style gréco-syriaque du Nouveau Testament. Certains commentateurs ont voulu y trouver quelque allusion à la passion du Christ. Pour d'autres, il y a là à n'en pas douter une description des  deux principaux procédés de l'analyse chimique, la voie sèche et la voie humide, le feu et l'eau. Un alchimiste dirait sans doute qu'il n'y a pas d'incompatibilité entre ses points de vue, acceptables en même temps l'un et l'autre, et l'on comprend que quelques auteurs, dès le Moyen âge, aient voulu réagir contre ces excès d'obscurité, à commencer par Albert le Grand :

Albert le Grand. 
Encyclopédie vivante du Moyen âge, Albert né en 1193, à Lauingen, sur le Danube, enseigna successivement la philosophie à Ratisbonne, à Cologne, à Strasbourg, à Hildesheim, enfin à Paris où le nom de la place Maubert (dérivé de ma, abréviation de magister, et d'Albert) en rappellerait encore le souvenir. Provincial de l'ordre des Dominicains, il fut nommé évêque de Ratisbonne. Mais préférant, exemple rare, l'étude des sciences aux dignités de l'Eglise, il se démit de ses fonctions épiscopales, et mourut, en 1280, à l'âge de quatre-vingt-sept ans, dans un couvent, près de Cologne.

Les ouvrages imprimés d'Albert le Grand forment 24 volumes in-fol. (Lyon, 1651, édit. de P. Jammi). Ce vaste recueil contient plusieurs traités qui intéressent l'histoire de la chimie. Le petit traité de Alchimia donne des renseignements précieux sur l'état de la science au XIIIe siècle. L'auteur commence, donc, par déclarer qu'il est impossible de tirer quelques lumières des écrits alchimiques.

«  Ils sont, dit-il, vides de sens et ne renferment rien de bon [...]. J'ai connu des abbés, des chanoines, des directeurs, des physiciens, des illettrés, qui avaient perdu leur temps et leur argent à s'occuper d'alchimie. »
 Il conseille surtout aux adeptes de fuir tout rapport avec les princes et les grands :
« Car si tu as, ajoute-t-il, le malheur de L'introduire auprès d'eux, ils ne cesseront pas de te demander : Eh bien, maître, comment va l'œuvre? Quand verrons-nous enfin quelque chose de bon? Et, dans leur impatience, ils finiront par te traiter de filou, de vaurien, etc., et te causeront mille ennuis, Et si tu n'obtiens aucun résultat, ils te feront sentir tout l'effet de leur colère. Si, au contraire, tu réussis, ils le garderont dans une captivité perpétuelle, afin de te faire travailler à leur profit. » 
Cet avertissement nous dépeint les relations des alchimistes avec les seigneurs d'alors. Reste que malgré ses doutes, Albert croyait à la possibilité de la transmutation des métaux. Voici les arguments qu'il invoque à l'appui de sa croyance :
« Les métaux sont tous identiques dans leur origine; ils ne diffèrent les uns des autres que par leur forme. Or la forme dépend des causes accidentelles que l'artiste doit chercher à découvrir et à éloigner; car ce sont ces causes qui entravent la combinaison régulière du soufre et du mercure, éléments de tout métal. Une matrice malade donne naissance à un enfant infirme et lépreux, bien que la semence ait été bonne; il en est de même des métaux engendrés au sein de la terre, qui leur sert de matrice : une cause accidentelle ou une maladie locale peut produire un métal imparfait. Lorsque le soufre pur rencontre du mercure pur, il se produit de l'or au bout d'un temps plus ou moins long, per l'action permanente de la nature. Les espèces sont immuables et ne peuvent, à aucune condition, être transformées les unes en les autres. Mais le plomb, le cuivre, le fer, l'argent, etc., ne sont pas des espèces, c'est une même essence, dont les formes diverses vous semblent des espèces. »
Ces arguments furent souvent reproduits par les alchimistes. Ils étaient acceptés comme des lois au beau temps des nominalistes et des réalistes. Albert le Grand a l'un des premiers employé le mot affinité dans le sens qu'y attachent aujourd'hui les chimistes.
«  Le soufre, dit-il, noircit l'argent et brûle en général les métaux, à cause de l'affiniténaturelle qu'il a pour eux (propter affinitatem naturae metalla adurit). » (De rebus metalicis).
Il paraît avoir aussi appliqué pour la première fois le mot vitreolum à l'atrament vert, qui était le sulfate de fer. Que faut-il entendre par esprit métallique et par élixir? Voici la réponse d'Albert : 
« Il y a quatre esprits métalliques : le mercure, le soufre, l'orpiment et le sel amnioniac, qui tous peuvent servir à teindre les métaux en rouge (or) ou en blanc (argent). C'est avec ces quatre esprits que se prépare la teinture, appelée en arabe élixir, et en latin fermentum, destinée à opérer la transsubstantiation des métaux vils en argent ou en or. »
Mais l'auteur a soin de nous avertir que l'or des alchimistes n'était pas de l'or véritable. Ce n'était probablement que du chrysocale. Il connaissait aussi le cuivre blanc (alliage de cuivre et d'arsenic), qu'il se gardait bien de prendre pour de l'argent. Albert le Grand démontra le premier, par la synthèse, que le cinabre ou pierre rouge (lapis rubens), qui se rencontre dans les mines d'où l'on retire le vif argent, est un composé de soufre et de mercure. 
« On produit, dit-il, du cinabre sous forme d'une poudre rouge brillante en sublimant du mercure avec du soufre. »
Il a décrit très exactement la préparation de l'acide nitrique, qu'il nomme eau prime, ou eau philosophique au premier degré de perfection. Il en indique en même temps les principales propriétés, surtout celles d'oxyder les métaux et de séparer l'argent de l'or. Ce qu'il appelle eau seconde était une espèce d'eau régale obtenue en mêlant quatre parties d'eau prime avec une partie de sel ammoniac. Pour avoir l'eau tierce, on devait traiter, à une chaleur modérée, le mercure blanc par l'eau seconde. Enfin l'eau quarte était le produit de distillation de l'eau tierce qui, avant d'être distillée, devait rester, pendant quatre jours, enfouie dans du fumier de cheval. Les alchimistes faisaient le plus grand cas de cette eau quarte, connue sous les noms de vinaigre des philosophes, d'eau minérale, de rosée céleste, etc.

Roger Bacon.
Né en 1214, à Ilchester, Roger Bacon fit ses études à Oxford et à Paris, et entra, à l'âge de vingt-six ans, dans l'Ordre des Cordeliers. Doué d'une sagacité rare, il fit des découvertes merveilleuses en optique et en chimie, ce qui lui valut le surnom de Docteur admirable

« L'alchimie, dit-il, dans son Thesaurus chimicus, est spéculative lorsqu'elle cherche à approfondir la génération, la nature et les propriétés des êtres inférieurs . Elle est, au contraire, pratique lorsqu'elle s'occupe artificiellement (per artifficium) des oeuvres utiles aux individus et aux états, comme de la transmutation des métaux vils en or et en argent, de la composition de l'azufur et d'autres couleurs, de la dissolution des cristaux, des perles et d'autres pierres, mais surtout de la préparation des remèdes propres à la conservation de la santé, à la guérison des maladies et à une prolongation merveilleuse de la vie (ad prolongationem vitae mirabilem et potentem). » 
Roger Bacon était un esprit clair, net, mathématique. Il ne se payait pas de mots. Comme Albert le Grand au siècle précédent, comme Geber chez les Arabes, il rejette dans ses ouvrages les obscurités fleuries auxquelles s'adonnent complaisamment les alchimistes ordinaires. Il s'exprime sans ambiguïté :
« Le sel alcali, dit-il, est extrait d'une herbe appelée sosa. On brûle cette herbe, et les cendres, comme du reste toutes les cendres des corps qu'on brûle, contiennent l'alcali qu'on enlève, par la dissolution faite avec de l'eau aiguë (per resolutionem in aqua acuta extrahitur). » 
Il est impossible d'être plus clair et plus exact. Roger Bacon eut le sort des grands esprits. Ils s'attira la haine de ses confrères ignorants. Tant que vécut Clément IV, qui s'était déclaré le protecteur du savant frère Roger, celui-ci n'eut rien à craindre. Mais après la mort de ce pape, la haine, longtemps contenue, éclata publiquement. Le frère Roger fut accusé auprès de Jérôme d'Esculo, légat du pape Nicolas III, de magie, et d'avoir fait un pacte avec le Diable. A l'accusation de magie, il répondit par son écrit de Nullitate magiae. Quant aux expériences physiques et chimiques que les moines, ses confrères, regardaient comme l'oeuvre du démon, voici sa réponse :
« Parce que ces choses sont au-dessus de votre intelligence, vous les appelez oeuvres du démon. » 
Mais le fanatisme était plus fort que la raison. Roger Bacon fut jeté en prison et ses écrits furent proscrits comme renfermant « des nouveautés dangereuses et suspectes-». Il resta dix ans privé de sa liberté. Il faut que cet homme de génie ait eu bien à se plaindre de ses contemporains, pour qu'il se soit écrié sur son lit de mort : 
« Je me repens de m'être donné tant de mal pour éclairer les hommes. »
Quelques-uns seulement des écrits de Roger Bacon, qui nous sont parvenus, traitent de la science dont l'histoire nous occupe ici. Dans son Speculum alchimiae il parle d'une flamme produite par la distillation des matières organiques.
« Les sophistes m'objecteront sans doute, dit-il, qu'il est impossible d'emprisonner la flamme dans un vase. Mais je ne vous demande pas de me croire avant que vous en ayez vous-même fait l'expérience. »
Serait-il question ici du gaz d'éclairage? Roger Bacon parle aussi d'un air « qui est l'aliment du feu » (aer eibus ignis), et d'un autre air qui éteint le feu. Le premier ne pouvait être que l'oxygène, tandis que le dernier était probablement l'azote ou l'acide carbonique. Pour montrer que l'air contient l'aliment du feu, il rappelle que lorsqu'on fait brûler une lampe emprisonnée sous un vase, elle ne tarde pas à s'éteindre.

Bacon a été à tort présenté comme l'inventeur de la poudre à canon, puisqu'elle était déjà connue de Marcus Graecus. Voici le passage sur lequel on s'était appuyé : 

« Nous pouvons, dit Bacon, composer avec du salpêtre et d'autres substances un feu susceptible d'être lancé à toute distance. On peut aussi parfaitement imiter la lumière de l'éclair et le bruit du tonnerre. Il suffit d'employer une très petite quantité de nitre pour produire beaucoup de lumière, accompagnée d'un horrible fracas; ce moyen permet de détruire une ville ou une armée entière [...]. Pour produire les phénomènes de l'éclair et du tonnerre, il faut prendre du salpêtre, du soufre, et luru vopo vir can utriet. » (Epistola de secretis operibus et nullitate magiae; Paris 1542).
Ces derniers mots paraissent être l'anagramme de la proportion de charbon pulvérisé (carbonum pulvere). L'auteur répète à peu près la même chose dans son Opus majus, ajoutant que le pétard était connu comme un jeu d'enfance dans beaucoup de pays, et que ce jeu consistait à envelopper du nitre dans un feuillet de parchemin et à y mettre le feu. Il est donc hors de toute contestation que l'on connaissait au moins dès le XIIIe siècle le mélange explosif ayant pour base le nitrate potasse.

Thomas d'Aquin.
Disciple d'Albert le Grand, Thomas d'Aquin (né en 1225, mort en 1274) eut, en dehors du temps consacré à ses immenses travaux théologiques, assez de loisir pour s'occuper lui aussi d'alchimie. Son Traité sur l'essence des minéraux (imprimé dans le tome V du Theatrum Chemicum) contient un passage fort intéressant sur la fabrication des pierres précieuses artificielles : 

« Il y a, dit le Docteur angélique, des pierres qui, bien qu'elles soient obtenues artificiellement, ressemblent tout à fait aux pierres naturelles. C'est ainsi qu'on imite, à s'y méprendre, l'hyacinthe et le saphir. L'émeraude se fait avec la poudre verte de l'airain. La couleur du rubis s'obtient avec le safran de fer. »
L'auteur ajoute que l'on parvient à imiter la topaze en chauffant la masse vitreuse avec du bois d'aloès, et que tout cristal peut être coloré de diverses nuances. ces faits d'ailleurs étaient connus depuis longtemps. L'art de peindre sur verre était pratiqué dès les premiers siècles du Moyen âge, et cet art fut rapidement perfectionné, comme nous l'apprend Théophile, moine du XIe siècle. Les vitraux des cathédrales sont peints avec des oxydes métalliques, qui ont été brûlés dans la substance du verre.

Dans le même Traité, Thomas d'Aquin nous apprend ce que les alchimistes entendaient par lait de vierge, lac virginis.

 « Ce lait se prépare, dit-il, en faisant dissoudre de la litharge dans du vinaigre et en traitant la solution par le sel alcalin (carbonate de potasse ou de soude).  »
Le lait de vierge n'était dont autre chose que l'eau blanche des pharmaciens.

On y trouve aussi la description d'une opération que les alchimistes avaient coutume de faire, pour donner à croire qu'ils savaient changer le cuivre en argent. Cette opération consistait à projeter  de l'arsenic blanc sublimé sur du cuivre. Celui-ci blanchit, en effet, et se change par là en un alliage qui a tout à fait l'aspect de l'argent.

Alphonse X
Nous venons de voir un saint, Thomas d'Aquin, initié à l'alchimie. Voici un roi, que ses études de prédilection firent surnommer le Savant. Alphonse X, roi de Castille et de Léon (mort en 1284), auquel les astronomes doivent les Tables alphonsines, passe pour l'auteur d'un opuscule, intitulé Clef de la Sagesse (Clavis Sapientiae). On y lit que le roi Alphonse, admettait, comme les anciens, quatre éléments. Mais l'explication qu'il en donne est curieuse :

« Le feu est, dit-il, un air subtil et chaud; l'air est un feu grossier et humide; l'eau, un air grossier froid et humide; la terre, une eau grossière, froide et sèche. »
Voici comment Alphonse X comprend la nature et la génération des minéraux.
« Tous les minéraux renferment, dit-il, de l'or en germe. Ce germe ne se développe que sous l'influence des corps célestes; les planètes produisent la couleur, l'odeur, la saveur, la pesanteur, qui nous frappent dans les substances soumises à notre observation. Les corps composés peuvent se réduire eu leurs éléments, de même que ceux-ci peuvent se réunir pour former un composé. Ainsi le feu se change en air, et réciproquement l'air en feu. L'oeuf minéral (ovum minerale) est le germe de tous les métaux; ce germe est lui-même produit par l'union du feu et de l'eau. »
Tels sont les principes d'une physiologie minérale, mis en avant par le royal auteur de la Clef de la Sagesse.

Arnaud de Villeneuve.
Comme presque tous les savants de son époque, Arnaud de Villeneuve eut une vie très agitée. Il parcourut l'Espagne, la France et l'Italie, laissant après lui la renommée d'un médecin expérimenté et d'un habile alchimiste. Il périt dans un naufrage sur les côtes de Gênes vers 1399, à un âge très avancé. Ses écrits alchimiques, imprimés dans la collection de ses Oeuvres (Lyon; 1532, in-fol.), ne donnent pas une haute idée de son esprit d'observation. On y lit, entre autres, que le soufre, l'arsenic, le mercure et le sel ammnoniac, sont les âmes des métaux, parce qu'ils s'élèvent comme des esprits pendant la calcination.

« La lune (argent) est intermédiaire entre le mercure et des autres métaux, comme l'âme est intermédiaire (medium) entre l'esprit et le corps [...]. L'âme est un ferment : de même que l'âme vivifie le corps de l'homme, ainsi le ferment anime le corps mort et altéré par la nature. »
Raymond Lulle.
Raymond Lulle (mort vers 1330) jouissait d'une réputation immense aux XIIIe et XlVe siècles. Sa méthode générale d'enseignement, par laquelle il prétendait faire entrer toutes les connaissances humaines et divines dans les lettres de l'alphabet, arrangées d'une certaine manière, avait été adoptée par plusieurs gouvernements avec privilèges. Mais cette réputation est loin d'être justifiée par les ouvrages qui portent son nom. A l'exemple de la plupart des alchimistes, il assimile la formation des métaux aux fonctions des êtres vivants.
« Les fruits sont, dit-il, astringents et acidulés au commencement de l'été; il faut du temps et toute la chaleur du soleil pour qu'ils deviennent sucrés et aromatiques. La même chose arrive à notre médecine extraite de la terre des métaux : elle est fétide et repoussante avant qu'une digestion prolongée l'ait rendue plus agréable. »
Parmi les nombreuses découvertes, inexactement attribuées à Raymond Lulle, la seule qu'on puisse revendiquer pour lui, c'est celle du nitre dulcifié (acide nitrique alcoolisé).
 

Daustin.
Contemporain de Raymond Lulle, Daustin expose, dans son Rosaire (Rosarius sive secretum secretorum) sur la composition de tous les corps de la nature, une théorie qui mérite d'être citée : 

« Tous les corps peuvent, dit-il, être distribués en trois classes : 1° les êtres sensibles et intellectuels (animaux et humains); 2° les végétaux ; 3° les minéraux. Le semblable tend perpétuellement à s'unir à son semblable. Les éléments de l'intelligence sont homogènes avec l'intelligence suprême; c'est pourquoi l'âme désire ardemment rentrer dans le sein de la Divinité. Les éléments du corps sont de même nature que ceux du monde physique environnant; aussi tendent-ils à s'unir a ceux-ci. La mort est donc pour tous un moment désiré. » 
Paroles à méditer.

Ortholain.
Maître Ortnolain écrivit, en 1358, sous le règne du roi Jean, une Pratique alchimique, qui contient un chapitre remarquable sur la distillation du vin et la préparation des eaux-de-vie de différents degrés de concentration.

« Mettez, dit-il, du vin blanc ou rouge de première qualité dans une cucurbite surmontée d'un alambic, que vous chaufferez sur un bain de cendres. Le produit de la distillation devra être divisé en cinq parties : le liquide qui passe le premier est plus fort que les autres; celui qui vient après est beaucoup moins fort; le troisième l'est moins encore; le quatrième ne vaut rien du tout; quant au cinquième, il reste avec la lie au fond du matras. Le récipient doit être changé à des intervalles égaux. Chacune de ces eaux est séparée et conservée dans un vase particulier. Les trois premières sont des eaux ardentes, parce qu'un drap trempé dans ces eaux brûle sans se consumer. Si le drap n'est pas réduit en cendres, c'est le phlegme (eau) qui l'en préserve. » 
L'exposition de ces faits est entremêlée de recettes alchimique, parmi lesquelles on remarque le moyen de préparer l'élixir qui servait changer le plomb en or. Les sucs de mercuriale, de pourpier et de chélidoine entraient dans la composition de cet élixir.

Nicolas Flamel. 
On a fait à Nicolas Flamel une réputation d'alchimiste que lui aussi était loin d'avoir méritée, mais pour d'autres raisons. On lui a attribué à tort des ouvrages d'alchimie et on lui a fait prétendre qu'il aurait été en possession de la pierre philosophale, dont il aurait appris le secret dans le livre illustré d'Abraham le Juif. Il aurait sans doute été le premier étonné de tout ce qu'on lui a fait dire ou prétendre. Ce qu'il y a de certain, c'est que, de pauvre qu'il était (il tenait une échoppe d'écrivain public près de l'église Saint-Jacques de la Boucherie), il devint bientôt assez riche pour fonder des hospices, pour faire construire des églises et les doter de rentes... et pour susciter mille spéculations sur l'origine de sa bonne fortune. En tout cas, Nicolas Flamel (mort à Paris en 1418) et sa femme Pernelle sont passés à l'état de légende : on les supposait aussi en possession du secret de prolonger la vie pendant des siècles.
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Abraham le Juif.
L'athanor ( = four des alchimistes) et le vase philosophique.
(Page manuscrite d'Abraham le Juif, ouvrage faussement
attribué à Nicolas Flamel).

Bernard de Trévise.
Bernard de Trévise, dit le Trévisan, passa sa vie à la recherche de la pierre philosophale. Il a lui-même raconté ses tribulations qui auraient dû décourager tous les adeptes. Natif de Padoue, il mourut en 1490 à l'âge de quatre-vingt-quatre ans. Suivant une légende, il aurait prolongé sa vie au delà de quatre siècles.

Basile Valentin. 
On ne sait rien de ce Basile Valentin, dont la biographie est une pure invention. Son oeuvre en revanche est d'une cohérence et d'un intérêt remarquables. Ce prétendu moine alchimiste, appartient au XVe siècle, et non au XIIe, comme on l'a prétendu. Il vivait, dit sa légende, retiré dans le couvent de Saint-Pierre, à Erfurt. Ses écrits, dont aucun ne fut imprimé avant le XVIIe siècle, s'échappèrent un jour, dit-on, d'une colonne de la cathédrale d'Erfurt, où ils avaient été longtemps cachés... L'anecdote se trouve déjà dans un ancien ouvrage du Pseudo-Démocrite (Les alchimistes d'Alexandrie).

Dans son Char triomphal de l'Antimoine, dont l'édition originale est en allemand (Leipzig, 1604, in-8°), Basile Valentin montre qu'il connaissait les différents oxydes d'antimoine obtenus, soit par la simple calcination, soit par la déflagration de l'antimoine avec le nitre. Il connaissait aussi le vin stibié, ainsi que le tartre stibié (émétique), dont la découverte a été inexactement attribuée à Adrien de Mynsicht. Dans le même écrit il est pour la première fois question de l'esprit de sel (acide chlorhydrique), préparé au moyen du sel marin et du vitriol. Cet acide servait à la préparation du beurre (chlorure) d'antimoine.

Le procédé d'extraction des métaux par la voie humide remonte à Basile Valentin. Ainsi, pour retirer le cuivre de la pyrite (sulfure), l'auteur du Char triomphal d'Antimoine nous apprend qu'il faut d'abord convertir la pyrite en vitriol (sulfate) par l'humidité de l'air, dissoudre ensuite le vitriol dans l'eau, enfin plonger dans la liqueur une lame de fer. Le cuivre se dépose avec l'aspect qui le caractérise. Cette opération, aussi ingénieuse qu'exacte, était aux yeux des alchimistes une véritable transmutation.

Dans un petit traité de Basile Valentin, qui a pour titre Haliographia (écrit sur les sels), il est pour la première fois question de l'or fulminant. Pour le préparer, l'auteur faisait d'abord dissoudre l'or dans l'eau régale et le précipitait par l'huile de tartre (solution de carbonate de potasse). Il décantait ensuite le liquide et recueillait le précipité pour le sécher à l'air. C'est ici que nous trouvons pour la première fois employé le mot précipité, praecipitatum, devenu depuis d'un usage universel.

 « Gardez-vous bien, dit-il, de dessécher ce précipité au feu ou seulement à la chaleur du soleil; car cette chaux d'or, calx auri, disparaîtrait aussitôt avec une violente détonation étant traitée par le vinaigre, il n'y a plus de danger à la manier. » 
Dans ce même traité des sels, Basile Valentin a, l'un des premiers, parlé des bains minéraux artificiels. Les sels qu'il employait à cet effet étaient : le nitre, le vitriol, l'alun et le sel de tartre. Il prescrivait ces bains contre les maladies de la peau, particulièrement contre la gale.

Dans un autre ouvrage, intitulé Macrocosme ou Traité des minéraux, le même auteur parle, également l'un des premiers, de la préparation de l'huile de vitriol au moyen du soufre et de l'eau-forte. 

« Pour faire sortir, dit-il, la quintessence du soufre minéral, il faut dissoudre celui-ci dans l'eau-forte; par la distillation on sépare ensuite le dissolvant. »
A propos du salpêtre, l'auteur se parle à lui-même dans ce singulier soliloque : 
« Deux éléments abondent en moi, l'air et le feu; ces deux sont autour de la terre; l'eau n'y abonde pas. Aussi suis-je enflammé, ardent, volatil : un subtil esprit est en moi; je sers d'accident nécessaire dans l'érosion des métaux. »
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Basile Valentin : Azoth.
L'Azoth des philosophes,
fronstispice d'un ouvrage de Basile Valentin.

Ces idées renferment en germe la découverte de l'oxygène. La fin du soliloque porte sur la combinaison de l'esprit de nitre. 

« Quand la fin de ma vie arrive, se dit le nitre à lui-même, je ne puis subsister seul; mes embrasements sont accompagnés d'une flamme gaillarde; quand nous sommes joints par amitié, et après que nous avons sué tous les deux ensemble dans l'enfer, le subtil se sépare du grossier, et ainsi nous avons des enfants riches, etc.»
Qu'était-ce, que l'esprit de mercure des alchimistes? Probablement l'oxygène, obtenu par la calcination de l'oxyde rouge de mercure. Le passage suivant pourrait le faire croire :
« L'esprit de mercure est, dit Basile Valentin, l'origine de tous les métaux; cet esprit n'est rien autre qu'un air volant çà et là sans ailes; c'est un vent mouvant, lequel, après que Vulcain (le feu) l'a chassé de son domicile, rentre dans le chaos; puis il se dilate et se mêle à la région de l'air, d'où il était sorti. » 
L'auteur ajoute que cet esprit agit à la fois sur les trois règnes, sur les animaux, sur les végétaux et les minéraux. 
« Chacun, dit-il, s'en nourrit suivant son instinct particulier; le pourrais, si je voulais, faire là-dessus de très longs discours. »
Mais c'est ici que l'auteur, chose regrettable, s'arrête tout court, comme s'il s'était imposé le silence par un serment.

Le Mariage de Mars et de Vénus, dont Basile Valentin parle dans sa Révélation des artifices secrets (traité imprimé en allemand à Erfurt, 1624, in 12), était une opération qui consistait à dissoudre de la limaille de fer et de cuivre dans de l'huile de vitriol (acide sulfurique), à mélanger les deux dissolutions et à les abandonner à la cristallisation. Le vitriol (sulfate) ainsi produit contenait le fer et le cuivre associés l'un à l'autre. Soumis à la calcination, il donnait une poudre écarlate (mélange d'oxyde de fer et de cuivre). C'est cette poudre qui devait fournir le mercure et le soufre des philosophes. 

«  Mets, dit l'auteur, cette poudre dans un vase distillatoire bien luté, et chauffe graduellement; tu obtiendras, d'abord, un esprit blanc, qui est le mercurius philosophorum, puis un esprit rouge, qui est le sulphur philosophorum. »
Basile Valentin s'est le premier servi du mot wismuth (bismuth), en parlant d'un métal particulier, ayant quelque analogie avec l'antimoine. Il est encore le premier qui ait fait mention du danger d'empoisonnement auquel s'exposent les ouvriers qui travaillent dans les mines d'arsenic.

Johann de Tritheim.
L'abbé Tritheim paraît avoir été le contemporain de Basile Valentin. Son ouvrage, qu'il intitula Curiosité royale, est obscur et indéchiffrable. En parcourant le Theatrum chemicum, on pourra se convaincre que les alchimistes les plus présomptueux cherchaient à cacher leur ignorance sous le voile d'un mysticisme obscur. Tritheim, comme tous les alchimistes de la même époque, se plaisait beaucoup à se faire passer pour un magicien capable d'évoquer les morts et les démons. On raconte que l'empereur Maximilien ne se consolant pas de la mort de sa première épouse, Marie de Bourgogne, Tritheim, qui se trouvait à la cour de ce prince, offrit de lui faire apparaître la défunte; qu'en effet, Maximilien et l'un de ses courtisans, s'étant enfermés avec l'abbé dans une chambre écartée, Marie s'était montrée à leurs yeux, parée avec sa magnificence accoutumée; que pour être plus sûr que c'était bien elle-même , son auguste époux avait cherché et trouvé une verrue qu'il savait être située à la nuque de la princesse...

Eck de Sulzbach. 
On n'a aucun détail sur la vie d'Eck de Sulzbach, tombé dans un injuste oubli. Confondu à tort avec la tourbe des alchimistes, il occupe, au XVe siècle, une place à part par son esprit d'observation; il semble, en quelque sorte, avoir voulu réagir contre les tendances purement spéculatives de ses contemporains. D'abord c'est lui qui a le premier démontré expérimentalement que les métaux augmentent de poids quand on les calcine. 

« Six livres, dit-il, de mercure et d'argent amalgamé, chauffés, dans quatre vases différents, pendant huit jours, ont éprouvé une augmentation de poids de trois livres. »
Cette expérience fut répétée au mois de novembre 1489. Les nombres donnés par Eck de Sulzbach ne sont pas sans doute d'une exactitude rigoureuse. Mais le fait de l'augmentation de poids n'en reste pas moins parfaitement établi. L'expérimentateur ne s'arrêta pas là. D'où vient cette augmentation de poids? 
« Elle vient, répondit-il, de ce qu'un esprit s'unit au corps du métal; et ce qui le prouve, ajoute-t-il, c'est que le cinabre artificiel (oxyde rouge de mercure), soumis à la distillation, dégage un esprit. »
Il ne manquait plus que de donner un nom à cet esprit, de l'appeler oxygène, pour faire, à la fin du XV siècle, une découverte qui devint au XVIIIe siècle le point de départ de la chimie moderne. C'est dans le même traité d'Eck de Sulzbach, intitulé la Clef des philosophes, qu'on trouve la première description qui ait été faite de l'arbre de Diane. Voici le moyen de préparation indiqué par l'auteur :
« Dissolvez une partie d'argent dans deux parties d'eau-forte. Prenez ensuite huit parties de mercure et quatre ou six parties d'eau-forte; mettez ce mélange dans la dissolution d'argent, et laissez le tout reposer dans un bain de cendres, froid ou chauffé très légèrement. Vous remarquerez alors des choses merveilleuses : vous verrez se produire des végétations délectables, des monticules et des arbustes. »
(F. Hoefer / M. Berthelot).
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