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Carnaval
est le temps de fêtes et de divertissements
qui précède le
Carême, commence
le 6 janvier, jour de l'Épiphanie,
et finit le mardi, veille du mercredi des Cendres.
L'étymologie
de ce mot a donné lieu à mille controverses; les érudits
n'ont pu se mettre d'accord sur sa signification. Les uns proposent carne
vole ou carovale, les autres carne levamen (pour carnis
levamen), d'autres carn avallare, d'autres carnalia,
d'autres enfin carnis privium (jeûne
partiel observé par les prêtres depuis la Sexagésime
jusqu'au Carême). Mais, comme on l'a fait observer avec raison, aucune
de ces étymologies n'est complètement satisfaisante et moins
encore que les autres, celle qu'on admet communément (carne vale).
Établie sur ce fait que le carnaval précède immédiatement
le Carême, elle le présente comme un adieu à la chair.
Cet adieu durant plus de deux mois, l'explication semble peu admissible.
Si l'on n'est pas d'accord sur l'étymologie du carnaval, au moins
l'est-on sur ses origines.
Il dérive directement des Saturnales,
de l'ancienne Rome. Les analogies sont trop
frappantes et la succession trop naturelle pour permettre là-dessus
le moindre doute. Mais, d'une manière plus
générale, on y retrouve les vestiges des fêtes religieuses
que tous les peuples, depuis la plus haute antiquité, célébraient
au commencement de chaque année
nouvelle pour se la rendre favorable ou au printemps
pour symboliser la renaissance de la nature. Rappelons,
sans y insister, les fêtes des Babyloniens ,
celle des Égyptiens en l'honneur d'Isis,
la fête des sorts des Hébreux;
en Grèce et à Rome, perpétuant une tradition séculaire,
les Bacchanales, les Saturnales,
les Calendes de janvier, les Lupercales
de février; toutes réjouissances qui consistent essentiellement
en mascarades, travestissements, danses et festins et qui sont tellement
implantées dans les moeurs à l'avènement du christianisme,
que l'Église ne peut que les adopter en
essayant de les sanctifier (Épiphanie,
Purification,
etc.).
Histoire
du Carnaval en France.
Les Celtes ( Religion
celtique) avaient une grande fête d'hiver
: la cueillette du gui. L'année nouvelle était proclamée
par les Druides ( Aguilaneuf).
On promenait le taureau de Bel, on se masquait,
on se déguisait avec des robes de femmes, des peaux de bêtes,
des cornes d'urus et des têtes de génisses. Les Romains introduisirent
leurs usages ( Religion
romaine) en Gaule où ils se mêlèrent aux usages
locaux et aux usages chrétiens. La fête des Calendes
de janvier (d'où sont venues les Étrennes)
donnait lieu à des mascarades. Des bandes d'artisans, de soldats
et d'enfants, déguisés en femmes, en boeufs
et en cerfs, parcouraient les rues, escortant quelques
chars allégoriques. Durant tout le Moyen âge ,
c'est l'Église elle-même qui mène le carnaval. Les
bizarres fêtes des Fous (de Noël
à l'Épiphanie), et de l'Âne, celle des Innocents ,
la procession du Renard à Paris ,
celle du Hareng à Reims, auxquelles participaient prêtres
et chanoines, n'étaient guère
que des saturnales burlesques et obscènes
qui se perpétuèrent en dépit des interdictions de
plusieurs conciles
(notamment celui d'Auxerre ,
578) jusqu'au XVIe siècle. Commencées
aux derniers jours de décembre, les réjouissances populaires
se prolongeaient sous divers noms presque jusqu'à Pâques.
A la fête du Roi de la fève, succédaient celles des
jours gras et de carême-prenant, celle des Brandons,
celle de la mi-carême ( Epiphanie,
Carême).
Les
jours gras.
Précédant immédiatement
le mercredi des Cendres, les jours gras, le
mardi gras surtout, furent à toutes les époques la période
la plus joyeuse et la plus bruyante du carnaval. Alors seulement, on pouvait
se masquer en plein jour, et le peuple usait largement d'un privilège
réservé longtemps aux seuls gentilshommes. Les divertissements
carnavalesques n'ont jamais beaucoup varié. Repas solide où
figurent comme pièce de résistance une oie ou un dindon,
comme accessoires obligés les traditionnelles crêpes, larges
beuveries, mascarades sillonnant les villes à grands fracas, bals
échevelés; cavalcades et momons en plus pour les bourgeois
et pour les nobles qui se distinguent par le luxe de leurs travestissements
mais non par le raffinement de leurs plaisanteries. Même le plus
grand plaisir des princes est de se mêler au populaire. Henri
III courait les rues de Paris ,
costumé en Pantalon vénitien et s'amusait fort à battre
les passants et à jeter dans la boue les chaperons des femmes. On
ne s'en étonnait guère; c'étaient les moeurs du temps.
Les vieilles femmes osaient à peine
quitter leurs maisons de peur des attrapes du mardi gras. On plaquait sur
leurs manteaux noirs des empreintes de craie figurant
des rats et des souris, on attachait à
leurs robes des torchons sales. Nous ne parlerons des obscénités
étalées en public, et des facéties grasses, que pour
rappeler qu'elles étaient un des traits les plus caractéristiques
des saturnales. Les théâtres
ont conservé longtemps la tradition de jouer les pièces les
plus licencieuses dans les derniers jours du carnaval, et la Comédie-Française
elle-même représentait le Don Japhet d'Arménie,
de Scarron. Voilà, jusqu'à la fin
du XVIIIe siècle, le fonds commun
des amusements des jours gras.
De
cette époque à nos jours.
Il n'y a guère à noter que
les bals masqués donnés dans les principaux théâtres
de Paris
et finalement à l'Opéra, les bals des Percherons, de la Courtille
et autres guinguettes, les cavalcades, les promenades de chars allégoriques
sur les grands boulevards, les mascarades politico-satiriques de certaines
années (entre autres celles de 1499, de 1808, de 1831 à 1833,
de 1836), les déguisements curieux que le crayon spirituel de Gavarni
nous a conservés. Cependant, à la fin
du XIXe siècle déjà,
le mardi gras n'existait plus en France, sauf exception, que par convention.
Les sons rauques des cornes à bouquin, les fanfares de cors de chasse,
quelques bals masqués, voilà tout ce qui restait du carnaval
d'antan. On continua cependant de manger des crêpes, alors
que le port des masques était désormais
réservé aux seuls enfants.
Pour en terminer avec les jours gras, rappelons
quelques curieux usages locaux qui pour la plupart ont complètement
disparu. A Paris
et dans certaines villes de province, la promenade du
Boeuf
gras jouit longtemps d'une vogue extraordinaire. A Paris, toujours les
momons firent rage, au XVIe siècle
surtout. Les Arrets d'Amour (1540, plaidoyer XII) nous fournissent
sur ce divertissement tous les détails désirables. Des troupes
de masques,
«
en robes retournées, barbouillez de farine ou charbon, faux visages
de papier, portant argent à la mode ancienne »,
accompagnées de musiciens et de valets
tenant des flambeaux, se présentaient dans toutes les maisons où
l'on donnait soirée, y entraient sans autorisation, faisaient danser
les demoiselles, offraient des dragées aux dames et proposaient
des défis aux dés. De telles libertés choquaient fort
les particuliers qui, n'osant pas résister ouvertement, à
l'approche d'un momon
«
éteignent leurs lumières, répondent qu'il n'y a personne,
qu'on est couché, ou font sortir leurs femmes et leurs filles par
l'huis de derrière ».
Ces précautions n'évitaient
pas toujours les injures, les querelles et les rixes; les valets des masques
profitaient du tumulte pour voler, dévorer toutes les provisions
de l'office et débaucher les chambrières. Si bien que le
parlement, assailli de plaintes, dut à plusieurs reprises interdire
la fabrication et la vente des masques. On se
masquait encore pour jouer aux jeux de hasard. Le jeu était d'ailleurs
une des licences caractéristiques du carnaval. Il y avait des blanques,
des loteries, des jeux de dés sur le pont au Change, et, le jour
de mardi gras, après l'audience du grand conseil, la cour elle-même
jouait aux dés sur le bureau du greffier en présence du public.
Les Sots, les Enfants sans-souci, les acteurs
du théâtre de Bourgogne ,
donnaient le mardi gras des représentations sous les piliers des
Halles .
- Enfin, à Paris
(cette coutume se retrouvera en province avec des variantes), les maris
battus et trompés par leurs femmes eurent longtemps maille à
partir avec les suppôts de mardi gras qui, déguisés
en estafiers, les promenaient et les bernaient sur les places publiques.
On se contentait parfois de les représenter par des mannequins de
paille qu'un voisin escortait, monté à rebours sur un âne,
entouré de masques armés de passoires, de pots, de soufflets,
de bouteilles et de jambons. Et le bonhomme criait :
«
Ceci n'est pas mon fait, mais celui de mon voisin ! »
A Dijon ,
la société de la Mère folle, qui dura de 1381 à
1630, faisait tous les ans aux jours gras une procession solennelle. Nobles
et gros bourgeois, déguisés en vignerons, couraient les rues
sur des chariots, chantant des chansons grivoises et satiriques, véritable
chronique scandaleuse de la ville.
Dans la Marche, à Dont, une tradition
qui remonte aux débuts du XIIe siècle,
voulait que, le jour du mardi gras à onze heures du matin les jeunes
gens mariés ou tonsurés dans l'année, achetassent
un porc gras et le fissent découper et distribuer aux pauvres à
la porte de l'église Saint-Pierre. Après quoi, le prévôt
de l'église, portant un petit enfant, passait vivement sous un globe
de verre rempli d'eau que le chanoine de semaine cassait avec une gaule.
Si le prévôt n'était pas mouillé il recevait
une récompense. A midi, les jeunes mariés, les tonsurés,
les bourgeois et le peuple se rendaient au château
seigneurial en se tenant par la main et en dansant au son des trompettes,
des tambourins, des hautbois et des cornemuses. Trois fois, ils faisaient
le tour du château en chantant les louanges des comtes de La Marche
qui étaient tenus de leur offrir du vin dans un gobelet de bois.
Cette charité du lard se retrouve à Vatan (Indre), ou les
hôpitaux faisaient une distribution aux pauvres le mardi gras.
A la Châtre (Indre), les femmes du
peuple s'assemblaient le mardi gras sur la grande place et y dansaient
des rondes en chantant les couplets les plus obscènes. Bientôt
elles se répandaient à travers la ville en jouant à
l'enfile aiguille. Se donnant la main, elles formaient une sorte de farandole.
Chaque fois que les extrémités de la chaîne venaient
à se rencontrer les deux personnes placées en tête
élevaient leurs bras. La dernière femme de la chaîne,
passant sous cet arc, entraînait à sa suite toutes les autres
qui criaient à tue-tête :
Enfile,
enfile, enfile, l'aiguille de Paris!
Cet usage n'a disparu que vers 1830.
Dans les villes du Nord, on promène
encore aux jours gras les géants populaires: à Cambrai ,
Martin et Martine; à Dunkerque, Reuse-Papa; à Lille, Lyderic
et Phinaert; à Douai, le célèbre Gayant, sa femme
et sa famille. Le carnaval de Nice, le seul de France qui ait conservé
quelque éclat, est en tout semblable au carnaval italien.
Carême-prenant. Il semblerait que
le mercredi des Cendres, début du Carême,
dût clore définitivement le carnaval. Mais loin de là,
carême-prenant ou carême entrant a toujours été
l'occasion d'une recrudescence de folies, comme en témoigne un adage
populaire :
A
caresme-prenant et en vendange,
Tous
propos sont de licence.
A Paris ,
c'est précisément le mercredi des Cendres qu'on représentait
la grande bataille de Mardi gras contre Carême et l'enterrement burlesque
de Mardi gras; que les clercs de la basoche plaidaient la cause grasse
en faisant assaut de grivoiseries. C'est précisément ce jour
là qu'avait lieu, un peu plus tard, la fameuse descente de la Courtille.
On sait que tous les masques qui avaient passé la nuit du mardi
gras dans les restaurants des hauteurs de Belleville en redescendaient
en masse au petit jour avec leurs déguisements ignoblement salis
et déchirés, hurlant des obscénités.
C'est,
écrit Jules Janin, une cohue immense, c'est
une mêlée immense, c'est une ivresse immense. Les beaux jeunes
gens de la ville et les belles petites maîtresses encore toutes pâles
et tout en désordre du festin et du bal de la nuit accourent et
se rangent sur le chemin pour voir tout le peuple descendre. La descente
de la Courtille dure quelquefois une demi-journée, ceux qui passent
insultent ceux qui regardent passer, les uns et les autres se disent mille
injures.
Dans toute la France, on fêtait de même
carême-prenant. Au XIVe siècle,
dans la plupart des provinces, on livrait alors de grands assauts de seule
(ou choule). C'était un jeu de balle à la crosse dont
les partenaires étaient soit des hommes mariés contre célibataires,
soit les habitants d'une commune contre ceux d'une autre commune. A Brest,
les débardeurs promenaient dans les rues un mannequin de paille
et le jetaient dans le port. On habillait souvent ce mannequin de sardines
et de queues de morues et on le brûlait au lieu de le noyer.
A Châlons-sur-Marne, un immense mannequin
de paille revêtu d'habits funèbres était amené
par quatre hommes dans le choeur de la cathédrale. On disait une
messe de Requiem avec des cérémonies toutes spéciales;
par exemple, l'officiant mettait son étole et sa chasuble à
l'envers, les chanoines portaient de longues robes noires et un seul cierge
était allumé au milieu de l'église. Dans d'autres
églises, à Tours notamment, on enterrait l'Alleluia avec
de grotesques cérémonies. On multiplierait à plaisir
les exemples.
La
fête des Brandons.
Carnaval si bien enterré renaissait
quelques jours plus tard. Le premier dimanche de carême, appelé
depuis le Xe siècle et pendant tort
longtemps dimanche des Brandons,
on célébrait dans les campagnes une fête qui rappelle
beaucoup les Lupercales. Après le
coucher du Soleil, les paysans portant des torches
de paille enflammées, parcouraient leurs champs, leurs vignes et
leurs vergers. Les hommes agitaient les brandons entre les branches des
arbres
fruitiers, tandis que les femmes et les enfants entouraient leur tronc
d'une couronne de paille. Dans les blés, dans les vignes et les
prairies, on plantait des croix de bois. On en garnissait les bras de bouchons
de paille auxquels on mettait le feu. Des chants
et des danses accompagnaient toutes ces cérémonies et la
fête se terminait par un festin brandonnier où l'on mangeait
force beignets.
La
mi-carême.
Il était déjà d'usage
au XVe siècle de fêter la
mi-carême. On élisait des rois et des reines, qui après
une promenade triomphale dans les rues, donnaient
à danser à leurs sujets d'un jour. A Paris ,
c'était le jour consacré où l'on faisait embrasser
aux nouveaux apprentis la Truie qui file,
sculptée à l'encoignure de l'une des maisons du marché
aux poirées. On heurtait fortement le nez des malheureux contre
la pierre et ce spectacle soulevait les rires et les quolibets des badauds
ameutés. Plus spécialement, les harengères se distinguèrent
dans la célébration de la mi-carême. Jusqu'à
une époque récente, ce seront les blanchisseuses qui continueront
la tradition, éliront des rois et des reines, parcourant Paris sur
des chars et dansant éperdument toute la nuit.
Nous relevons en province quelques coutumes
singulières. A Argenton, les enfants couraient les rues, armés
de sabres de bois, poursuivaient les vieilles femmes et assiégeaient
leurs maisons. A la tombée de la nuit, ils se rendaient sur le bord
de la rivière, sculptaient en terre glaise
une vieille de la mi-carême, puis se précipitant sur elle,
la mettaient en pièces avec leurs sabres et jetaient les débris
dans la rivière. Mêmes usages à peu près à
Tulle et à Rodez .
Dans le Jura, on appelait jours de la vieille les trois derniers jours
de mars et les trois premiers d'avril.
A Bourges ,
on sciait la vieille, représentée par un mannequin. En 1856
encore, les gamins criaient :
«
Fendons la vieille ! Fendons la plus vieille du quartier! »
On a rapproché cette coutume du culte
du bas peuple de Rome pour Anna Perenna.
Police
du carnaval.
De très bonne heure, les licences
du carnaval attirèrent l'attention du pouvoir. Une foule d'abus,
de désordres, même de crimes, se commettaient sous le masque,
quand cela ne débouchait pas sur un bain de sang comme celui auquel
donna lieu le carnaval de Romans (Drôme) en 1580 ( Emmanuel
Leroy Ladurie, Le Carnaval de Romans, Gallimard, 1979) . Charlemagne
voulut bannir les mascarades de son empire. Il n'y réussit pas et,
pendant tout le Moyen âge, le carnaval,
adopté et protégé par l'Église,
étala en plein jour ses fantaisies les plus grossières et
les plus monstrueuses. Le 9 mars 1399, Charles
VI, rappelant d'autres ordonnances qui ont été perdues,
défendit
«
que nul ne portast faux visages ne embrunchiez et que interposeement, par
personnes incongneues, aucun ne batist ou injuriant, ne feist batre ne
injurier autres personnes ».
A partir du XVe
siècle, les parlements commencèrent à sévir;
mais la fréquence même de leurs arrêts peut inspirer
quelques doutes sur leur efficacité. Nous citerons les principaux.
Le 14 décembre 1509, le parlement de Paris
défend de faire et de vendre des masques,
de porter des masques, de jouer au jeu de momon en masques ou avec d'autres
déguisements, à peine de prison et d'amende (Id. Clermont,
27 décembre 1509). Le 26 avril 1514, arrêté portant
que les masques et faux visages seront brûlés en public, avec
défense d'en porter sous peine de confiscation. Les 26-27 novembre
1535, 9 mars 1539, 2-14 janvier 1562, 8 janvier 1575, 4 février
1592, défense d'aller en masques dans les rues de Paris avec des
joueurs d'instruments, à peine d'être punis comme perturbateurs
du repos public.
Une ordonnance royale du 9 novembre 1720,
et une ordonnance de police du 5 février 1746, interdirent aux masques
de porter des bâtons et des épées ou d'en faire porter
par les laquais. Des ordonnances de police du 6 décembre 1737 et
du 11 décembre 1742, défendirent aux jeunes gens et tapageurs
de nuit d'entrer de force dans tous les lieux où il y a des bals
et de la musique (c'était, comme on l'a vu plus haut, l'usage en
temps de carnaval), de violenter les traiteurs, leurs femmes et enfants
et d'obliger les violons à jouer toute la nuit.
Le carnaval fut interdit de 1790 à
1798. A partir de cette époque, la police a publié tous les
ans au moment du carnaval une ordonnance conçue toujours à
peu près dans les mêmes termes. Visant la loi des 16-24 août
1790, l'arrêté des consuls du 12 messidor an VIII, celui du
3 brumaire an IX, les lois du 7 août 1850 et 10 juin 1853, les art.
259, 330, 471, 475 et 479 du C. pén., elle interdit à tous
les masques de se montrer sur la voie publique avec des armes ou bâtons,
de se masquer avant 10 heures du matin et après 6 heures du soir,
de prendre des déguisements de nature à troubler l'ordre
public ou à blesser la décence et les moeurs, de porter aucun
insigne, aucun costume ecclésiastique ou religieux, d'apostropher
qui que ce soit par des invectives, des mots grossiers ou provocations
injurieuses, de s'arrêter pour tenir des discours indécents
et provoquer les passants par gestes ou paroles contraires à la
morale, de jeter dans les maisons, dans les voitures et sur les personnes
des objets ou substances pouvant causer des blessures, endommager ou salir
les vêtements, de promener ou brûler des mannequins dans les
rues et places publiques.
Tel est le fonds commun. Il y a quelques
variantes intéressantes. Le 10 février 1801, l'ordonnance
de police défend le port du masque dans les rues et lieux publics.
Cette défense persiste jusqu'en 1820. De 1815 à 1820, parmi
les mascarades interdites figurent
«
celles qui rappelleraient les époques malheureuses de la Révolution
française ».
L'ordonnance du 10 février 1830 interdit
la vente du catéchisme poissard. Celle du 14 mars 1871 interdit
les bals publics, mascarades et promenades organisés ordinairement
pendant la mi-carême. Enfin, celle du 7 février 1880 défend
de sonner sur les voies parcourues par les tramways du cornet à
bouquin ou de tout autre instrument dont le son pourrait être confondu
avec celui de l'avertisseur de ces voitures.
Le
carnaval dans d'autres pays.
Nous n'avons pas la prétention
de faire l'historique du carnaval dans le monde entier. On trouverait chez
tous les peuples et jusque dans l'extrême Orient des fêtes
populaires qui s'en rapprochent tant par leur caractère que par
l'époque à laquelle elles ont lieu. Mais notre cadre ne comporte
pas une étude aussi développée et ce serait donner
peut-être, sans raison suffisante, une extension exagérée
au mot Carnaval. Nous nous bornerons donc à quelques détails
indispensables sur les pays où le carnaval, a eu quelque éclat
(et continue parfois d'exister).
Allemagne. - Suite naturelle des
antiques représentations des métamorphoses
des dieux, de la promenade symbolique de la charrue
et du char naval au printemps (Carrus navalis, encore une étymologie
qui nous avait échappé...), le carnaval eut un grand éclat
avant la Réforme et la guerre de Trente ans. Les mascarades, les
facéties de Hanswurst, les Jeux du mardi gras, sorte de satires
burlesques déclamées sur les places publiques en furent les
principales phases. Memmingen, Augsbourg ,
Bamberg ,
Nuremberg
surtout se distinguèrent par leur gaieté. Puis le carnaval
disparut presque complètement pour ne reparaître qu'au début
du XIXe siècle. Les villes du Rhin
l'empruntèrent alors à la France. Cologne ,
Aix-la-Chapelle ,
Düsseldorf, Mayence, Trèves rivalisèrent un moment avec
Venise
et attirèrent une foule d'étrangers. Les villes protestantes,
Leipzig ,
Hambourg, Berlin ,
qui n'avaient même pas le prétexte du jeûne catholique,
adoptèrent à leur tour les banquets, beuveries, danses, mascarades
et bouffonneries de toutes sortes qui le précèdent.
Le bal des tonneliers de Francfort-sur-le-Main,
les bals des bouchers et des tonneliers de Munich sont restés célèbres
dans toute l'Allemagne .
Notons une coutume spéciale à la Bavière .
Au XVIe siècle, pendant les jours
gras et le mercredi des Cendres, des masques
couraient les rues en frappant tous les passants avec de petits sacs remplis
de cendres. Le mercredi, les jeunes filles, réunies par les jeunes
gens, s'attelaient à une charrue, la promenaient à son de
trompe et la précipitaient ensuite dans un fleuve
ou dans un lac.
Belgique. - Bruxelles
et surtout Anvers
célèbrent joyeusement le carnaval. Le principal attrait des
jours gras est la promenade des géants et la bataille des pepernoten.
A Bruxelles, les fameux Jan et Mieke, petit Jean, petit Michel, Gudule
et Jean de Nivelle, le sultan et la sultane;
à Anvers, Druon Antigon, la géante des navires et autres
personnages monstrueux parcourent les rues avec un immense cortège
de chars allégoriques, de
baleines, de
dauphins, de pierrots ,
d'astrologues, de débardeurs et de
marquis. On sonne de la trompe, on frappe le dos des passants avec des
vessies de porc gonflées. Les masques bombardent de popernoten (pâtisseries
dures de farine et de miel, en forme de dé à jouer) les spectateurs
des balcons et les promeneurs, qui leur répondent par une grêle
de mêmes projectiles.
Espagne. - Madrid ,
Séville, Cadix ,
Barcelone ,
ont eu des mascarades brillantes. A Barcelone, des quadrilles de gens masqués
entrent dans toutes les maisons où l'on danse. C'est l'ancien momon
qui se pratiquait en France. A Madrid, on promène dans les rues
un mannequin représentant une vieille femme qu'on appelle la Reina
cuaresma. Elle a pour sceptre un poireau, une couronne de feuilles d'oseille
et d'épinards, des oripeaux bizarres et sept jambes longues et maigres
qui symbolisent les sept semaines du carême. Cette procession se
fait le soir à la lueur des torches, on y chante des chants funèbres.
Après quoi, la Reina cuaresma est enfermée dans une maison
où tout le monde peut lui rendre hommage. A la fin de chaque semaine,
on coupe une des jambes de la reine. Le soir du samedi saint, on transporte
le corps sur la plaza mayor, on le décapite et on le met en pièces
aux applaudissements de la foule.
Italie. - L'Italie patrie des anciens
saturnales,
est le berceau du carnaval. Aussi ne doit-on pas s'étonner qu'il
ait atteint en ce pays une splendeur et un développement exceptionnels.
Jadis Florence
fut renommée pour la licence de son carnaval, licence dont les chants
carnavalesques de Laurent de Médicis peuvent
seuls donner une idée. Le carnaval de Rome et celui de Venise
ont joui longtemps d'une renommée européenne. On y accourait
de toutes parts. Cette affluence d'étrangers riches, à Rome
notamment, peut expliquer la tolérance séculaire de l'Église
pour des divertissements profanes que d'aucuns, à vrai dire, jugeaient
assez déplacés dans une ville directement soumise à
l'autorité des papes. Ceux-ci d'ailleurs protestèrent parfois
contre des licences un peu trop vives, mais il ne paraît pas qu'ils
aient insisté beaucoup en ce sens et plusieurs d'entre eux ont collaboré
aux magnificences de ces fêtes.
Le Diarium de Burchard donne la
nomenclature assez sèche des réjouissances carnavalesques
de 1487 à 1506. On y remarque une grande quantité de courses
: courses de Juifs n'ayant pas vingt ans, courses
de vieillards de plus de cinquante ans, courses de jeunes gens de vingt
à trente ans, courses d'enfants de moins de quinze ans; courses
d'ânes et de buffles,
courses de chevaux barbes; des combats de taureaux,
des joutes à la lance, des chars de triomphe, les gigantesques processions,
à la fois civiles et religieuses, qui constituaient les giuocchi
de l'Agona et du mont Testaccio. Sous le pontificat de Paul III (1534-1519),
le carnaval tut particulièrement brillant. On y vit, outre les divertissements
traditionnels, des cavalcades splendides conduites par les plus hauts personnages,
entre autres le duc de Camerino et le cardinal
Farnèse, des chasses de bêtes,
des représentations théâtrales et des bals masqués,
Jules III donna lui aussi de grandes courses, des comédies et de
magnifiques festins au Capitole, où il invitait les plus belles
femmes de Rome.
Sixte-Quint se montra moins indulgent.
Il fit élever sur les places publiques des gibets et des piloris
à l'usage des tapageurs. On lui doit l'établissement des
barrières destinées à prévenir les accidents
qui se produisaient trop fréquemment aux courses des chevaux libres.
Clément
XI (lettres apostoliques de 1719 et 1721) et Benoît
XIV (encyclique de 1748) sévirent aussi contre le carnaval.
Jadis, le carnaval de Rome commençait la veille de la Séxagésime,
les derniers papes en avaient peu à peu réduit la durée
aux seuls jours gras. A partir de l'annexion de Rome à la couronne
d'Italie, il a perdu beaucoup de son importance. Courses de gala, cavalcades,
procession de chars, promenade du corso, batailles de fleurs et de confetti,
mascarades, bals travestis (veglioni), courses de barberi
dans le Corso (supprimées en 1874) resteront au début du
XXe siècle les principales réjouissances
populaires. Ajoutons-y les moccoletti, qui, par leur singularité,
méritent une mention. Le soir du mardi gras, on célèbre
l'enterrement du carnaval en brûlant un mannequin. Des files d'équipage
circulent sur le Corso, une foule énorme envahit les rues, et chaque
personne porte à la main un petit cierge allumé (moccoletto).
Chacun essaie d'éteindre le moccoletto de son voisin en soufflant
dessus, ou à coups de mouchoirs. Il en résulte un combat
plus amusant encore que celui des confetti de plâtre.
Le carnaval de Venise
fut encore plus célèbre et plus fréquenté que
celui de Rome, car il le dépassait en licence et durait une partie
de l'hiver .
Des illuminations féeriques, des feux d'artifice, des gondoles illuminées
circulant sur les canaux avec leur équipage de masques et de musiciens,
le luxe des déguisements, l'affluence des belles courtisanes et
surtout l'autorisation des jeux de hasard, tels étaient les attraits
puissants de ces fêtes qui ont, elles aussi, beaucoup pâli,
quand Venise perdit son indépendance politique.
(A19). |
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