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Croyances et pratiques
La religion populaire au Moyen Age
et à la Renaissance
Le paganisme ne disparut en Gaule que vers le milieu du VIIe siècle. Les invasions germaniques déterminèrent même une recrudescence du paganisme dans le nord et l'est de la Gaule. Au VIe, de courageux missionnaires, saint Wast, saint Amand, saint Éloi, saint Omer, saint Loup pénétrèrent dans les forêts de la Flandre ou dans les gorges des Pyrénées pour évangéliser des populations restées païennes. Mais la victoire de la foi chrétienne sur l'ancienne religion fut toute superficielle et plus apparente que réelle. Le culte des sources et des forêts subsista longtemps. Ainsi les paysans du Gévaudan allaient immoler des victimes au bord du lac de Saint-Andéol et jeter des offrandes dans ses eaux. L'Église, dont le clergé dans les pays nouvellement gagnés était d'ailleurs lui-même souvent assez ignorant de l'orthodoxie romaine, fut obligée de sanctifier ces pratiques en substituant des saints aux petites divinités antiques.

Le Moyen âge chrétien fut ainsi rempli des réminiscences de la mythologie antique, des croyances issues de la religion romaine, aussi bien qu'héritées des traditions celtiques (Gargantua) ou germaniques (Les chasses fantastiques). On conserva bien des coutumes païennes, telles que les étrennes du Ier janvier, les feux de la Saint-Jean, l'usage de placer dans le tombeau les armes et les bijoux du défunt et de glisser dans sa bouche l'obole destinée à Charon. On continua pendant les premiers siècles à interroger l'avenir, à examiner le vol des oiseaux, à croire aux présages, aux devins et aux sorciers. Bien des gens pensaient que les anciens dieux, devenus démons et mauvais génies, erraient dans les bois.

Et si l'on s'étonnait qu'il en fût ainsi, alors que la religion de l'Évangile avait tant d'horreur pour tout ce qui rappelait le paganisme, ne serait-il pas aisé de démontrer que les religions païennes, en disparaissant de l'Europe, avaient laissé derrière elles une foule de conceptions populaires, toujours vivaces, profondément enracinées dans les esprits? On n'aurait qu'à citer, par exemple, le discours que le célèbre saint Éloi, ministre du roi Dagobert et évêque de Noyon, adressait à ses diocésains : 

« Avant tout, disait-il, je vous en supplie, n'observez aucune des coutumes sacrilèges des païens; ne consultez pas les graveurs de talismans, ni les devins, ni les sorciers, ni les enchanteurs, pour aucune cause ou maladie que ce soit; ne prenez garde ni aux augures, ni aux éternuments; ne faites point attention au chant des oiseaux, que vous entendez dans votre chemin [...]. Qu'aucun chrétien ne remarque quel jour il sortira d'une maison et quel jour il y rentrera [...]. Que nul à la fête de saint Jean ne célèbre les solstices, par des danses et des chants diaboliques... Que nul ne pense à invoquer les démons, comme Neptune, Pluton, Diane, Minerve ou le Génie [...]. Que nul ne garde le repos, au jour de Jupiter (le jeudi) [...]. Que nul chrétien ne fasse des voeux dans les temples ou auprès des pierres, des fontaines, des arbres ou des enclos [...]. Que nul ne fasse des lustrations, ni des enchantements sur les herbes, ou ne fasse passer ses troupeaux par le creux d'un arbre ou à travers un trou creusé dans la terre [...]. Que personne ne pousse de grands cris, quand la lune pâlit [...]. Que, personne ne nomme son maître la lune ou le soleil...» etc. 
Ainsi s'exprimait, au VIIe siècle, un pieux prélat, qui attaquait de front les croyances et les pratiques de son temps, et cette exhortation épiscopale est bien faite pour expliquer nombre de faits étranges, qui, pour être d'une date beaucoup plus récente, paraissent être les survivances du plus lointain passé.

Marchés avec les saints aux temps mérovingiens.
On ne s'adressait pas directement à Jésus, qui semblait trop haut, trop lointain. C'est aux saints qu'allaient tous les hommages, et le culte des saints était pour ainsi dire calqué sur l'ancien culte des dieux. Il y avait des saints vénérés dans toute la Gaule, comme saint Martin de Tours, et des saints locaux, dont la renommée ne dépassait pas les limites d'une paroisse. Les uns pouvaient rendre toutes sortes de services, les autres avaient une spécialité : tel guérissait les maux de tête, tel autre faisait retrouver les objets perdus. On se sentait près d'eux, on pouvait leur parler avec familiarité. Chilpéric, adressant une requête à saint Martin, désira savoir la réponse. Il déposa pour cela sur le tombeau du saint une feuille blanche.

Du moment qu'on avait adressé aux saints ou à Dieu même des hommages et des offrandes, on croyait avoir acquis sur eux de véritables droits. Le culte était un marché. « Donne, Seigneur, puisque nous t'avons donné », aurait dit, par exemple, Saint Éloi, le même que l'on vient de voir s'essayer à donner des leçons de christianisme. Clovis, dit-on, avant de se convertir, avait mis Dieu à l'épreuve. Selon la légende, voyant ses troupes faiblir dans une bataille et désespérant de ses dieux, il promit au dieu de son épouse catholique, Clotilde, s'il lui donnait la victoire, de se faire chrétien (496) . Selon ce récit de propagande, il vainquit et tint parole. C'était toujours donnant donnant. On raconte encore que, pendant que saint Colomban était en prières sur le tombeau de saint Martin, il fut victime d'un vol. 

« Crois-tu, alla-t-il dire à saint Martin, que je sois venu prier sur tes reliques pour qu'on me vole mon bien? »
Des objets sacrés ayant été dérobés dans une chapelle consacrée à sainte Colombe, Éloi lui déclara :
« Écoute bien, sainte Colombe, si tu ne fais pas rapporter ce qui a été dérobé, je ferai fermer porte de cette église et entasser devant elle des fagots d'épines, il n'y aura plus de culte pour toi. » 
On cherche aussi à ruser avec les saints : Chilpéric demande à saint Martin la permission de faire arrêter un de ses ennemis qui a trouvé asile dans l'église; mais il n'avoue pas que son intention est de faire arrêter du même coup son fils Mérovée, qui s'est réfugié, lui aussi, près du tombeau vénéré. Ce que les saints aiment par-dessus tout, c'est l'argent. Il faut être généreux envers leur églises ou leurs monastères pour réussir dans ses entreprises. Une offrande efface le péché. C'est une manière de « composition » avec le ciel.
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Reliquaire de Pépin d'Aquitaine.
Reliquaire de Pépin d'Aquitaine.
(Trésor de Conques).

Le culte des saints s'étend même aux évêques vivants : un mourant se fit porter devant saint Germain, évêque de Paris au VIe siècle, et lui dit : 

« Guéris-moi! sinon ma mort retombera sur toi. » 
Les fidèles s'empressent sur les pas des saints évêques, avides de toucher leurs vêtements. Heureux ceux qui peuvent posséder un brin de paille de leur paillasse et boire de l'eau où ils ont fait infuser un papier portant des mots écrits de la main des prélats. On vit des gens emporter, comme des objets précieux entre tous, des pierres souillées des crachats sanglants d'un reclus poitrinaire.

Si l'on a tant besoin du secours des saints et des prêtres, c'est qu'on a peur du diable. L'Eglise le montre rôdant sans cesse autour des hommes et tendant aux meilleurs de redoutables pièges. Malheur à celui qui est excommunié et par suite abandonné, sans le secours des sacrements, aux sortilèges de « l'ennemi ». 

« On pouvait, dit Fustel de Coulanges, se passer de sens moral, on ne pouvait se passer des prières et des actes de l'Église [...]. [Elle] tenait l'homme par ses fautes mêmes. »
Voilà pourquoi elle était si puissante. Voilà pourquoi les Mérovingiens les plus brutaux respectaient les évêques; Gontran, ayant fait arrêter deux évêques brigands, les fit relâcher aussitôt; son fils venait de tomber malade subitement et il était saisi de terreur, « cette sorte de terreur, dit Lavisse, inspirée par les prêtres de tous les temps aux gens simples de tous les pays », une terreur plus vive à cette époque que jamais, car ces rois et ces grands avaient la conscience lourde de crimes et une crédulité sans bornes.

Les reliques.
Il est bon aussi de posséder des reliques c'est-à-dire des restes du saint ou des objets qui lui ont appartenu. Le grand historien Fustel de Coulanges résume ainsi la religion des temps mérovingiens : 

« Peu d'idéal, mais beaucoup de reliques.  » 
Devant les reliques, les plus hardis coupables se troublent et avouent. En revanche, elles protègent les criminels. Quand Chilpéric entra dans Paris, violant des serments solennels, il faisait marcher devant lui, pour se couvrir, de nombreux prêtres portant des reliques. Ebroïn jure sur un reliquaire de faire grâce de la vie à un chef assiégé, S'il capitule; l'assiégé se rend et aussitôt il est mis à mort; c'est qu'Ebroïn avait juré sur un reliquaire vide.

Les fêtes.
Les fêtes de l'Ane, des Diacres, des Rois, des Fous et des Innocents, ces fêtes caractéristiques du Moyen âge, chères au populaire, au bas clergé surtout, aux écoliers, aux clercs de la basoche, et en général à toute la folle jeunesse, méritent d'arrêter notre attention, non seulement parce que le souvenir en est resté célèbre dans l'histoire locale de quelques provinces, mais encore parce qu'elles ont été l'origine de l'art dramatique français.

La survivance des anciennes fêtes.
Quand Hérodien, Macrobe, Denys d'Halicarnasse, décrivent les Saturnales, les Lupercales de l'ancienne Rome, on croirait qu'ils avaient sous les yeux ces fêtes singulières du Moyen âge, que le christianisme fut obligé de tolérer longtemps, comme un héritage étranger qu'il n'accepta jamais et dont il ne parvint que tardivement à se dépouiller tout à fait. Voilà comment, malgré les censures ecclésiastiques, on vit se perpétuer jusqu'à la fin du XVe siècle les fêtes de Saturne, de Pan et de quelques autres divinités mythologiques, sous des dénominations qui ne servaient qu'à dissimuler la persistance de l'ancienne religion.

Chez les Romains, la fête des Calendes ou des Saturnales commençait au milieu du mois de décembre, pour ne finir qu'au troisième ou cinquième jour de janvier. Tant que durait cette fête, les affaires publiques et particulières étaient suspendues, on ne songeait qu'au plaisir; ce n'étaient que repas, concerts, mascarades : on envoyait, on recevait force invitations et présents. On ne quittait presque pas la table, on y faisait des rois du festin; les esclaves s'y installaient, à la place des maîtres; et par cet abandon, par cette licence, on avait la pensée de se reporter au règne de Saturne, au beau temps de l'Age d'or

Le christianisme, qui avait recruté ses premiers fidèles parmi les classes infimes de la société, renonça d'abord à priver celles-ci d'une fête populaire si profondément ancrée dans la culture. Il fractionna seulement cette longue période des Saturnales, en plusieurs fêtes distinctes, qui s'abritèrent chacune sous les auspices d'un des jours fériés du calendrier romain. De là, certaines réminiscences païennes, auxquelles donnaient lieu les fêtes de Noël, de saint Étienne, de saint Jean l'Évangéliste, des saints Innocents (du 25 au 28 décembre), de la Circoncision et de l'Épiphanie ou des Rois (le Ier et le 6 janvier). Les Lupercales ou fêtes de Pan, le dieu des campagnes, que les Anciens célébraient en février, furent également partagées, chez les chrétiens, en deux séries : les fêtes du carnaval, et les fêtes du mois de mai, ordinairement réduites aux trois jours des Rogations. L'Église avait été d'abord impuissante devant  ces restes du paganisme; elle se résolut à n'en blâmer que les abus. La grave autorité de ses conciles ou de ses docteurs réprouvait, condamnait l'envahissement du culte par ces traditions; mais les évêques, dans leurs diocèses, les curés, dans leurs paroisses, les abbés, dans leurs couvents, semblaient craindre de combattre ou même de contrarier des habitudes encore presque invincibles.

D'abord, la fête des Calendes se nomma la fête des Barbatoires, sans doute parce que les acteurs de cette saturnale se couvraient le visage de ces masques à barbes hideuses, que la langue du XIIIe siècle appelait barboire. On n'a pas de détails précis sur cette fête jusqu'au XIIe siècle : on sait, toutefois, qu'elle était en usage, non seulement dans les églises cathédrales ou paroissiales, mais encore dans beaucoup de couvents d'hommes et de femmes. Elle entraînait, elle motivait partout les folies les plus exhubérantes.

Le premier ouvrage liturgique qui, sous le nom de liberté de Décembre, décrit la pompe étrange de la fête des Fous, porte la date de 1182. On y voit que cette liberté impliquait surtout l'intervertissement des rôles et des rangs du clergé. Ce qui prouve combien cet usage profane était entré profondément dans les moeurs, c'est que, près de deux siècles plus tard, bien que maint concile l'eût anathématisé, bien que des  prélats, des souverains eussent travaillé assidûment à l'extirpation de ce qu'un roi de France appellait un « détestable reste de l'idolâtrie des païens et du culte de l'infâme Janus », une lettre de la Faculté de théologie de Paris atteste que, vers le milieu du XVe siècle, en 1444, « le jour de la Circoncision, les gens d'église assistaient à l'office, les uns en habits de femmes, de fous, d'histrions, les autres en chapes et en chasubles mises à l'envers, la plupart avec des masques de figure monstrueuse; ils élisaient un évêque ou archevêque des fous, le revêtaient d'habits pontificaux et recevaient sa bénédiction, en psalmodiant les leçons des matines, indignement travesties; ils dansaient dans le choeur, chantaient des chansons déshonnêtes, mangeaient et buvaient sur l'autel, jouaient aux dés sur le pavé de l'église, encensaient le célébrant avec la fumée de vieux cuirs et de matières puantes qu'on faisait brûler dans l'encensoir, couraient et sautaient de la façon la plus indécente, et, à la suite de cette messe dérisoire, se montraient sur des échafauds et se promenaient sur des chars, en luttant de cris, de grimaces, d'insolence et d'impiété. »
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Marche du Boeuf gras, vitaril du XVIe siècle, à l'église de Bars-sur-Seine (Aube).

Les censures ecclésiastiques, les défenses royales ne pouvaient être que lettres mortes, en des temps où il se trouvait, au dire de Gerson, des prédicateurs assez impies pour affirmer en chaire que « cette fête était approuvée de Dieu » , et alors que le clergé de Troyes répondait aux justes plaintes du roi Charles VII, que son évêque Jean Léguisé avait commandé de célébrer la fête des Fous, qui se célébrait de même à Sens.

Cette fête, dont le clergé troyen faisait plus particulièrement son affaire, n'était autre que la fameuse messe de l'Âne, qui existait, avec des variantes, en plusieurs, elles de France, mais dont le rituel spécial, formule exprès pour l'Église de Sens, nous a été conservé dans un précieux manuscrit du XIIIe siècle, qui se voit encore à la Bibliothèque publique de cette ville. Les rubriques, insérées dans le texte de l'office, nous font connaître toute la mise en scène de cette prétendue messe, qui n'était pas célébrée, comme on l'a dit, en l'honneur de l'ânesse de Balaam, mais bien plutôt en mémoire de l'ânesse qui se trouvait dans l'étable où Jésus vint au monde ou de celle qui le portait quand il fit son entrée à Jérusalem le dimanche des Rameaux. Cette fête étrange, d'ailleurs, ne causait pas plus de désordre que la fête de saint Hubert, où les chasseurs, amenant à la messe leurs meutes et leurs faucons, pour les faire bénir, remplissaient l'église de sons de trompes et de clameurs de chasse. Il n'y avait là, d'ailleurs, aucune idée d'impiété, ni de profanation.

La fête de l'Âne.
Voici quelle était cette fête de l'Âne, si fameuse au Moyen âge. On faisait choix d'un bel âne; on l'amenait processionnellement, à travers les rues tapissées; le clergé venait à sa rencontre, toujours en chantant, jusqu'à la porte de l'église, où la cérémonie était annoncée au peuple par une psalmodie en vers latins, qu'on peut traduire ainsi : 

« C'est aujourd'hui le jour d'allégresse. Que ceux qui songent à la tristesse s'en aillent loin d'ici! Loin d'ici l'envie, loin d'ici la grandeur! Ils ne veulent que se réjouir, ceux qui célèbrent la fête de l'Âne ! » 
On présentait l'âne devant l'autel, et on chantait cette prose de l'Âne, qui, d'après un témoignage contemporain, exprimé en vers au commencement du Rituel, mettait en relief le talent du préchantre, ou premier chantre, et qui était à la fois une moquerie sacrilège, comme l'ont insinué les philosophes frondeurs du XVIIIe siècle, et une naïve manifestation de la piété; il suffit d'en citer deux strophes latines avec le refrain français-:
Orientibus partibus, 
Adventavit Asinus, 
Pulcher et fortissimus, 
Sarcinis aptissimus.
Hé, sire Ane, hé!
Hic in collibus Sichen, 
Enutritus sub Ruben, 
Transiit per Jordanem, 
Salut in Bethleem. 
Hé, sire Ane, hé! etc.
Ces jolis vers rimés signifient : 
« Des régions d'Orient, est venu l'âne, très beau, très vigoureux, très apte à transporter les fardeaux, etc. Sur les coteaux de Sichen, il fut élevé par Ruben; il traversa le Jourdain et monta à Jérusalem, » etc.
Selon une vieille tradition conservée à Sens, après l'alleluia, qui se chantait plusieurs fois dans l'office de l'Âne, toute l'assistance reprenait en choeur ia, ia! ou hian, hian! Ensuite, les chantres, derrière l'autel, entonnaient, en faux-bourdon, deux vers léonins proclamant que « ce jour était le plus illustre entre les jours illustres, cette fête la première de toutes les fêtes ». Enfin, le grand chantre, qui avait déployé toute sa voix dans la prose de l'Âne, était conduit en pompe vers une table abondamment servie, où il trouvait, ainsi que ses acolytes, de copieux rafraîchissements.

La fête des Fous et la fête des Innocents.
Nous avons dit que la fête de l'Âne se célébrait en plusieurs villes de France : on voit, en effet, dans les registres de la cathédrale d'Autun, que, de 1411 à 1416, la fête des Fous promenait un âne, en chasuble, au milieu de l'office, et que le chant traditionnel : Hé, sire âne, hé, hé!était entonné par des clercs vêtus d'habits grotesques. Le cérémonial de la fête de l'Âne, à Beauvais, offrait beaucoup d'analogie avec celui que nous a transmis le Rituel de Sens. Il est clair que le vieux refrain Hé, sire âne, hé! avait pu être pris, par les assistants, comme une invitation à braire sur tous les tons. Quant à la fête de l'Âne, telle qu'on la célébrait à Rouen, c'était simplement l'introduction de l'ânesse de Balaam, dans une montre ou revue de personnages empruntés à l'Ancien Testament et au Nouveau Testament, et composant une sorte de mystère, entrecoupé de dialogues en latin farci ou macaronique.

Eudes de Sully, évêque de Paris, vers la fin du XIIe siècle, a été un des prélats qui firent le plus pour que ces saturnales cessassent de troubler la solennité du culte divin exigée par l'Eglise, et, si ses efforts n'obtinrent pas immédiatement le résultat qu'il espérait, il faut croire que peu à peu d'autres ecclésiastiques usèrent de toute leur influence dans le but d'obtenir que le sanctuaire ne fût plus le théâtre des orgies du bas clergé et du peuple en gogue (goguette). 

Le rituel de la fête des Fous, proprement dite, n'est pas venu jusqu'à nous, mais nous savons que, dès le commencement du XVe siècle, c'était seulement sous le porche, dans le cimetière, ou sur le parvis, c'est-à-dire hors de l'église , que se déployait la pompe des processions joyeuses et des mascarades.

Un peu plus tard, le culte et la liturgie furent totalement débarrassés des pratiques païennes. Les clercs regardaient cette antique tradition comme un de leurs plus chers privilèges; ils ne renoncèrent donc pas sans peine aux divertissements qu'elle leur procurait; mais, tandis que les laïques, héritant, pour ainsi dire, de la fête des Fous, formaient des associations pour la mise en scène des mystères, l'Eglise retirait par degrés sa protection ou sa tolérance à la liberté de Décembre.
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Fous.
Fous du XVe siècle. L'un joue de la cornemuse, l'autre tient une marotte.

Toujours est-il que la fête des Fous subsista moins longtemps que la fête des Innocents, parce que l'élection d'un pape des Fous fut reconnue injurieuse pour la papauté, avant que l'élection d'un évêque des Innocents semblât offensante pour l'épiscopat. Remarquons, en outre, que ces élections burlesques eurent plus de durée et d'éclat dans le nord que dans le midi. A Amiens, par exemple, il y eut, jusqu'en 1548, non seulement un pape des Fous, mais encore on lui nommait des cardinaux. Ce pape, élu par les sous-diacres, recevait, comme insigne de sa dignité, un anneau d'or, une tiare d'argent et un sceau. Son intronisation avait lieu dans un festin, que payaient les chanoines de la cathédrale, à condition que les serviteurs de ce facétieux pontife s'abstiendraient de descendre les cloches du clocher et de commettre d'autres insolences. Quant aux évêques des Innocents, élus, sacrés et acclamés par les chantres et les gens d'église subalternes, ils avaient droit de porter la mitre, la crosse et les gants, aux cérémonies des Fous; ils rendaient, dans leur diocèse folâtre, des arrêts et des ordonnances, qu'ils scellaient de leur scel; et, qui plus est, ils frappaient une monnaie en plomb et même en cuivre, portant leur nom et leur devise.

Les érudits ont supposé que ces pièces de monnaie, lesquelles avaient beaucoup d'analogie avec les sigilla, cachets ou empreintes de cire que les Romains envoyaient en présent à l'occasion des Saturnales, devaient servir de jetons, ou jetoirs, dans les jeux de hasard, et devinrent ensuite des espèces de laissez-passer ou de contre-marques pour les processions, les montres ou revues, et les représentations théâtrales que l'évêque des Innocents avait le privilège de faire exécuter par ses ouailles, ou consorts, ou suppôts. 

Ces monnaies, dont un grand nombre ont été retrouvées, notamment sur le sol de la Picardie qui semble avoir été la terre d'origine des Innocents, affectent souvent l'effigie et même la légende sacramentelle des monnaies royales et baronales, aux XVe et XVIe siècles Sit nomen Domini benedictum (le nom de Dieu soit béni); souvent elles portent, outre cette légende latine, diverses légendes françaises : Monnoie de l'evesque Innocent; enfin , diverses devises , telles que : Vous vees (voyez) le temps qu'il est! - Guerre cause maintz hélas! (chagrins), - Bene vivere et laetari (bien vivre et se réjouir), etc.

Les papes ou patriarches des Fous frappèrent aussi monnaie; mais toutes les pièces qui se sont conservées se rapportent à deux types principaux. L'un d'eux représente : une tête double de cardinal et de fou, avec cette légende : Stulti aliquando sapientes (les fous sont quelquefois sages). Comme on le voit, le respect est absent de ces représentations comme de ces fêtes.

Nous n'essayerons pas de décrire, même sommairement, les joyeuses extravagances auxquelles donnait lieu la célébration de la fête des Fous ou des Innocents, dans les nombreuses localités où elle était en usage. A Noyon, à Senlis, à Corbie, à Reims, à Toul, à Bayeux, à Rouen, à Vienne en Dauphiné, à Viviers en Provence, sur tous les points de la France enfin, le règne de la Folie était annuellement proclamé et s'exerçait, pendant une période de temps plus ou moins prolongée. Les processions, les cavalcades, les grotesques parodies des actions ou des personnages les plus graves, défrayaient cette fête populaire, qui, lorsqu'on l'eut écartée du sanctuaire, s'en alla promener son dévergondage par tous les carrefours. 

Entre fête et théâtre. La Mère Folle.
Chaque ville eut alors sa procession, sa montre plus ou moins fameuse : celle de l'Épinette à Lille, de la Mère Folle à Dijon, du Prince d'Amour à Tournay, du Prince de la Jeunesse à Soissons, des Caritats à Béziers, furent autant d'imitations de la fête des Fous, et, en même temps, des évocations du théâtre naissant, car chacune de ces processions était accompagnée de scènes muettes ou dialoguées, sérieuses ou comiques, qui furent des mystères et des soties, quand un poète se trouva là pour les rimer.

De tous côtés, d'ailleurs, se formaient des associations privées, pour conserver et perpétuer les traditions de la fête des Fous. Les confrères de la Passion, à qui Charles VI permit de s'établir à Paris, en 1402, et de représenter des mystères, dans une salle de l'hôpital de la Trinité, étaient, originairement, des gens d'église, des personnes pieuses, qui voulaient faire entrer dans le giron de leur religion ce goût effréné des spectacles et des mascarades, que la fête des Fous avait répandu dans le clergé et la population. Les autorités ecclésiastiques encouragèrent d'abord ces jeux, plus édifiants que ceux du pape des Fous et de l'évêque des Innocents. Les gens du Palais, avocats, procureurs et clercs de la Basoche, qui se souvenaient du bon temps de la liberté de Décembre, résolurent de donner asile à la Folie ou Sottise, condamnée et bannie par l'Église. Ils créèrent le royaume des Sots et l'empire des Fous; ils élurent un prince, qu'ils couronnèrent du bonnet vert à oreilles d'âne, sous le nom de Mère Sotte. Le but principal de cette nouvelle institution joyeuse fut la représentation des soties ou satyres, qui s'attaquaient aux puissances de la terre, et qui ne relevaient que de la malice de l'auteur.
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Bâton de l'infanterie dijonnaise (1482).
Bâton de l'infanterie dijonnaise, en 1482.

Parmi les associations qui, en province, recueillirent l'héritage de la fête des Fous, il faut nommer, en première ligne, la société de la Mère Folle de Dijon, que Philippe le Bon, duc de Bourgogne, fonda lui-même, en 1454 , dans le seul but de mettre fin aux orgies qui avaient lieu dans les églises, à l'occasion des fêtes de Noël, de l'Épiphanie et des Rogations. Cette société, dont les pratiques étaient si bien appropriées à l'esprit des vendanges bourguignonnes, se composait de plus de cinq cents personnes, de toutes qualités, qui se divisaient en deux bandes : l'une d'infanterie, l'autre de cavalerie, tous portant le bonnet de fou et des livrées, c'est-à-dire des habits bariolés de jaune, de rouge ou de vert.
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Charriot de la Mère Folle.
Charriot de la Mère Folle, qui parut à Dijon en 1610.

Le chef de la compagnie, nommé Mère Folle, faisait des montres ou revue de son armée, présidait une sorte de tribunal facétieux, et prononçait de burlesques jugements, que son procureur fiscal vert se chargeait de faire exécuter. Ces procès et ces plaidoyers risibles, ces cavalcades, ces assemblées solennelles, mettaient en évidence tous les caractères et tous les attributs de la Folie, qui ont disparu, sans que le monde en soit devenu plus sage; mais l'ancienne fête des Fous, qui appartenait désormais au passé, inspirait encore les chansons et les joyeusetés que bégayait la comédie au berceau, tandis que le clergé inaugurait le théâtre édifiant, par des histoires dramatiques empruntées aux livres sacrés et aux légendes des saints. Les mystères et les soties furent donc les heureuses inspirations de la fête des Fous, mais il y a trois et quatre siècles d'intervalle entre la prose de l'Ane et les compositions scéniques de Jean Michel, d'André de la Vigne et de Pierre Gringore.

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Béhémot.
Le Serpent, ou le Dragon, et le Béhémot, ou le Diable.
Miniature d'un commentaire sur l'Apocalypse du XIIe s.

La croyance aux monstres fantastiques.
Nous pourrions mentionner ici bien de ces croyances populaires, qui constituent un large pan de la mythologie chrétienne, et qui avaient leur source dans les traditions de l'Antiquité et maintenaient le souvenir du paganisme au milieu des croyances imposées par l'Eglise. Il faut reconnaître que, la plupart du temps, les foules ignorantes n'eussent pas fait d'elles-mêmes semblables emprunts à l'histoire de la mythologie, si l'érudition des docteurs les plus autorisés ne leur fût venue en aide pour créer tout un monde d'êtres fantastiques. Ainsi, quand, par exemple, Pierre Comestor ( = le Mangeur), fameux théologien du XIIe siècle, paraphrasant la Bible, en arrive au chapitre IV de la Genèse, où Moïse parle de géants nés des fils de Dieu et des filles des hommes, il a soin de bien constater que ces géants sont un peu de la famille d'Encelade et de Briarée

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Monstre du déluge.
Monstres nés du Déluge, Chronique de Nuremberg, 1493.

Le déluge de Deucalion et Pyrrha devait nécessairement fournir quelques épisodes, pour dramatiser le déluge de Noé : le serpent Python et les monstres, éclos de la fange de la terre dans la théogonie grecque, avaient d'abord passé dans les gloses que les rabbins, ne se lassaient jamais d'introduire dans le cadre élastique du Talmud. Les chrétiens n'eurent garde de renoncer à la représentation emblématique de ces monstres, qui furent bientôt aux yeux du peuple la personnification multiforme du génie du mal.

Les légendes abondent où le serpent est vaincu par les grands confesseurs de la foi. Saint Georges tue, en Phénicie, un dragon qui allait dévorer la fille du roi de ce pays; saint Michel et saint Germain s'arment de la croix pour chasser les serpents ailés qui envahissent le Parisis; saint Romain enchaîne, avec son étole, la Gargouille de Rouen; sainte Marthe mène en laisse la terrible Tarasque qui ravageait les environs de Tarascon. Le serpent entre ainsi, de plein droit, dans le blason, avec les licornes, les chimères et d'autres animaux prodigieux. Il se mêle à l'histoire sous les traits de Mélusine de Lusignan; il inspire les plus merveilleux récits des voyageurs; il parcourt, d'un bout à l'autre, le domaine de la science, comme celui de la poésie et de l'art.
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La gargouille de Rouen.
Gargouille tirée du vitrail de la Vie de saint Romain
à la cathédrale de Rouen, chapelle de saint Romain.

C'est le serpent ou, pour mieux dire, le Diable, qu'on rend responsable de la naissance des monstres bizarres ou hideux, qui descendaient pourtant, en droite ligne, des géants, des pygmées, des cyclopes, des satyres, des centaures, des harpies, des tritons et des sirènes de la mythologie grecque. Les Pères de l'Église n'avaient pas songé à révoquer en doute l'existence de ces monstres, que Pline et les anciens naturalistes admettaient complaisamment dans la hiérarchie des êtres vivants; et le peuple accepta d'autant mieux, comme réelles, ces étranges créations, qu'on les attribuait à la puissance du démon. Une croyance utile à l'Eglise.

Le Purgatoire de saint Patrick.
Il faut s'étonner que personne, à l'exception de certains héros de légendes, ne se soit vanté d'avoir retrouvé, au Moyen âge, le paradis terrestre, quoique de doctes écrivains aient travaillé à en préciser la position géographique  (La Cosmographie médiévale). Si quelqu'un des voyageurs du XIIe ou du XIIIe siècle, Benjamin de Tudèle, ou Jean Plano Carpini, ou Marco Polo, eût mis en avant cette prétention exagérée, on n'eût pas sans doute hésité à l'accepter, puisque quelques chrétiens de cette époque, si féconde en merveilles, ne faisaient pas difficulté de croire qu'on pouvait visiter le Purgatoire et entrevoir de loin le vrai Paradis, sans cesser d'appartenir au monde des vivants. Quant à l'Enfer, les sorciers avaient seuls le privilège d'y descendre. Le Purgatoire, où quelques âmes croyaient possible de pénétrer et d'où quelques-uns assuraient même être revenus, avait, disait-on, son entrée au Nord de l'Irlande, dans une île du lac de Derg. Ce Purgatoire avait été, suivant la légende, découvert par saint Patrick (Patrice), sous la conduite de Jésus lui-même, qui aurait laissé le saint, un jour et une nuit, dans « cette fosse moult obscure », au sortir de laquelle celui-ci se trouva « expurgié de tous les péchiés qu'il fit oncques »; en reconnaissance de quoi il se hâta de faire bâtir, près de la fosse, une belle église et un couvent de l'ordre de saint Augustin.
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Purgatoire de saint Patrick.
Le Purgatoire de monseigneur saint Patrick.
Miniature du XIVe s.

Après sa mort, la foule y vint en pèlerinage; quelques téméraires osèrent pénétrer dans la fosse, mais ne reparurent plus. On eut encore, une seule fois, des nouvelles du Purgatoire, par un chevalier anglais, nommé Owen, qui, tout chargé d'iniquités, résolut de s'en expurger aussi, en recommençant la ténébreuse aventure de saint Patrick, et qui fut assez heureux pour revoir la lumière du soleil, après être parvenu jusqu'aux portes de l'Enfer, et après avoir aperçu de loin la Jérusalem céleste. Le récit que fit le chevalier Owen des choses étranges et merveilleuses qu'il avait vues, dans la compagnie des diables, lesquels le respectaient, parce qu'il invoquait sans cesse le nom du Sauveur, fut reçu comme parole d'Évangile, et eut de nombreux échos pendant tout le Moyen âge. Les moines, qui avaient la garde du Trou de saint Patrick, en montraient bien la porte aux pèlerins, que la dévotion ou la curiosité amenait en Irlande, mais le trou restait fermé et impénétrable. Cependant, bien que personne ne pût ou n'osât renouveler la tentative du chevalier Owen, chaque nation ne tint pas moins à honneur de se faire représenter, par un des siens, dans les récits, rédigés en différentes langues, des voyages faits au Purgatoire de saint Patrick, tant cette croyance s'était répandue dans tous les pays de l'Europe.
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Owen et le purgatoire de saint Patrick.
Owen accompagné de moines qui chantent les litanies des morts,
se rend à l'ouverture du Trou et s'y glisse en rampant
Miniature du XVe s.

Cartaphilus.
Une croyance, non moins célèbre, qui date du même temps, et qui paraît avoir été rapportée d'Orient, à la suite des premières croisades, c'est celle de Cartaphilus, que les habitants des campagnes croyaient voir dans tous les mendiants à longue barbe blanche, qui passaient, d'un air grave et mélancolique, sans s'arrêter, sans lever les yeux et sans parler à personne. La légende de ce pèlerin maudit fut racontée, pour la première fois, en 1228, aux moines de Saint-Alban, par un archevêque arménien qui arrivait de la Terre-Sainte. Joseph Cartaphilus était portier du prétoire de Ponce-Pilate, quand Jésus fut entraîné par les Juifs pour être crucifié. Jésus s'étant arrêté sur le seuil du prétoire, Cartaphilus le frappa dans le dos, en lui criant :

« Va donc plus vite! Pourquoi t'arrêtes-tu ? » Jésus se retournant : « Je vais, lui répondit-il avec un visage sévère; je vais, et, toi, tu attendras que je sois venu! » 
Or, Cartaphilus, qui était âgé de trente ans à ce moment-là et qui, depuis lors, se retrouvait au même âge chaque fois qu'il atteignait sa centième année, attendait toujours la venue du Seigneur et la fin du monde. C'était un homme de grande piété, qui parlait peu, pleurait souvent, ne riait jamais, et se contentait de la nourriture la plus frugale, des vêtements les plus simples. Du reste, il annonçait le dernier jugement des âmes et recommandait la sienne à Dieu. 

Cette légende touchante était bien propre à faire impression sur l'esprit des personnes pieuses. Au XVIe siècle, chaque ville, chaque village s'attribuait l'honneur d'avoir donné l'hospitalité à l'infortuné témoin de la passion du Christ; et pourtant, chaque fois que son apparition était signalée quelque part, on considérait cet événement comme le pronostic de grandes calamités. Ainsi, Cartaphilus, disait-on, venait de se montrer à Beauvais, à Noyon et en plusieurs villes de Picardie, lorsque Ravaillac assassina Henri IV.

La légende de Cartaphilus est peut-être à l'origine de celle du Juif errant, qui, elle, ne prend corps qu'à partir du XVIIe siècle; en tout cas elle lui en a prêter certains éléments. Paul d'Eitzen, évêque allemand, déclare, dans une lettre à un ami, avoir rencontré un Juif errant à Hambourg, en 1564, et s'être longtemps entretenu avec lui. Ce Juif ne se nommait plus Joseph ni Cartaphilus, mais Ahasverus. Il paraissait avoir cinquante ans; il avait de longs cheveux; marchait nu-pieds, vêtu de chausses amples, d'une jupe courte qui lui descendait aux genoux, et d'un manteau tombant jusqu'à ses talons. Il assistait au sermon catholique, tout Juif qu'il était; se prosternait, en pleurant, en soupirant, en meurtrissant sa poitrine, toutes les fois qu'il entendait prononcer le nom de Jésus. Il tenait les discours les plus édifiants; ne pouvait ouïr un jurement, sans fondre en larmes; et n'acceptait que quelques sous, quand on lui offrait de l'argent. L'histoire de sa rencontre avec Jésus, telle qu'il l'avait rapportée à l'évêque Paul d'Eitzen, différait du récit primitif, en cela qu'il était devant sa maison, avec sa femme et ses enfants, quand il rudoya Jésus, qui s'arrêtait pour reprendre haleine, en portant sa croix, sur la route du Calvaire. 

« Je m'arrêterai et reposerai, lui avait dit le roi des Juifs indigné; toi, tu chemineras! » 
Depuis cet arrêt, il avait quitté sa maison et sa famille, pour faire pénitence, en errant par le monde. Il ne savait pas, d'ailleurs, ce que Dieu voulait faire de lui, en l'obligeant à mener si longtemps cette misérable vie. 

Le Prêtre Jean.
Peut-être faut-il attribuer la même origine à une autre croyance, qui n'était pas moins populaire, au Moyen âge, que celle de Cartaphilus : nous voulons parler du Prêtre Jean, espèce de roi-pontife, moitié juif, moitié chrétien, qui, depuis des siècles, gouvernait, dans en Inde ou en Abyssinie, un vaste empire où la main de Dieu avait rassemblé plus de merveilles que dans le paradis de Mahomet. Ce fut aussi par un évêque arménien qu'arrivèrent en Europe les premières nouvelles de ce fabuleux personnage, et maint voyageur, maint chroniqueur, maint poète, enchérirent à l'envi sur le récit original. En 1507, une lettre circula (évidemment écrite dans un but ironique, par un partisan secret de la Réforme), dans laquelle le Prêtre Jean, qui s'intitule, par la grâce de Dieu, roi tout-puissant sur tous les rois chrétiens, après avoir fait une profession de foi assez orthodoxe, invite le pape Jules II et le roi Louis XII à venir s'établir dans ses États, qu'il leur représente comme les plus beaux et les plus fortunés du monde. La description qu'il en donne est, en effet, des plus séduisantes; et l'on prétend, d'ailleurs, que les rois du Portugal, Emmanuel et Jean III, poussèrent la naïveté jusqu'à envoyer plusieurs expéditions en Inde et en Abyssinie, pour s'assurer de la vérité de ces merveilles. Selon certains savants, la fiction du Prêtre-Jean eut pour origine l'existence réelle d'un chef nestorien, nommé Johannes Presbyter, qui, au XIIe siècle, fonda en Tartarie un puissant empire.
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Arbre de vie du Prêtre Jean.
L'Arbre de vie ou l'Arbre qui pleure, planté 
dans les Etats du Prêtre Jean. Gravure du XVIe s.

L'Antéchrist et les peurs de l'an mil.
On avait rattaché, sans trop d'efforts, au Prêtre-Jean et au Juif Errant, le personnage de l'Antechrist, qui, depuis l'an 1000, était toujours attendu, et qui ne se pressait pas de venir, pour préluder à la fin du monde. 

« Au bout de mille ans, avait dit saint Jean, Satan sortira de sa prison et séduira les peuples qui sont aux quatre angles de la terre. » 
Et, s'appuyant sur cette prophétie, qu'ils interprétaient à contre-sens, plusieurs théologiens des premiers siècles avaient annoncé que le millénaire verrait l'accomplissement des temps (Chiliasme). Or, quand cette époque fatale arriva, les chrétiens ne songèrent plus qu'à se mettre en état de paraître devant Dieu : ils renoncèrent à tous leurs biens, qu'ils donnaient aux églises et aux couvents; ils jugèrent inutile de continuer la culture des champs, les travaux industriels, les entreprises commerciales. L'an mil, qui devait être la dernière année du monde, fut marquée par des signes menaçants dans le ciel et sur la terre : éclipses, comètes, débordement des fleuves, disettes. 
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Le règne de l'Antéchrist.
Le règne de l'Antéchrist. Gravure de Michel Volgemuth,
extraite du Liber cronicarum, 1493.

Un contemporain nous a laissé une peinture terrible de la désolation qui aurait régné alors dans tout l'Occident. Selon son récit, d'évidence très exagéré et caricatural, on ne parlait que de miracles effrayants, de prodiges inouïs. Enfin, la veille du jour où devait s'accomplir l'an 1000, toute la population en larmes et en prières s'entassa dans les églises : on attendait, en frissonnant, le son des sept trompettes et l'apparition de l'Antéchrist. Mais le soleil se leva comme de coutume; aucune étoile ne tomba, et la Nature n'interrompit pas le cours de ses lois. On n'osait croire, néanmoins, qu'à un simple répit que le Ciel accordait au monde, en vue de la conversion des pécheurs; on comptait avec anxiété les jours, les semaines, les mois. Ce ne fut qu'après plusieurs années d'angoisses qu'on finit par se rassurer. Mais la fin du monde était encore, de temps à autre, annoncée, attendue de nouveau, et la venue de l'Antéchrist paraissait imminente toutes les fois que la guerre civile ou étrangère, la famine, les épidémies et le désordre moral de la société semblaient devoir l'appeler sur la terre : En 1600, notamment, le bruit se répandit que l'Antéchrist était né enfin : à Babylone, selon les uns; aux environs de Paris, selon les autres. Une sorcière, mise en jugement , attesta même avoir tenu sur ses genoux, au sabbat, cet enfant diabolique:, qui avait des griffes au lieu de pieds, disait-elle, ne portait pas de chaussures et parlait toutes les langues.

Les miracles.
On croyait voir à tout moment se produire des miracles. La crédulité des gens les plus instruits n'avait pas de bornes. Grégoire de Tours raconte avec conviction une multitude de miracles, prouvant en général qu'il ne faut pas manquer de respect envers les évêques et transgresser les commandements de l'Église. Un comte tient tête à l'évêque d'Angoulême; il meurt, le corps tout noir et comme brûlé : 

« Que tous s'en souviennent et craignent d'insulter les prêtres! car Dieu venge ses serviteurs ». 
Un homme en poursuit un autre dans la basilique de Saint-Loup et déclare ironiquement que le saint ne sortira pas de son tombeau pour sauver le fugitif; aussitôt il sent sa langue s'attacher à son palais et ne peut plus proférer une parole; il meurt en hurlant de douleur. Un paysan voit un troupeau dévaster ses moissons; il s'élance une hache à la main; hélas! il oublie que c'est dimanche : pour avoir violé la loi du repos, il sent sa main se crisper autour de la hache et ne petit plus la rouvrir qu'après bien des prières et bien des larmes.

Les miracles ne sont pas tous des châtiments. Plus nombreuses sont les guérisons miraculeuses. Un aveugle recouvre la vue en se frottant les yeux avec l'eau sale, qui avait lavé les pieds de saint Amand. En touchant la tenture suspendue devant le tombeau de saint Martin, Grégoire de Tours se débarrasse de ses migraines et même une fois d'une arête qui lui bouchait le gosier. Il se guérit d'une enflure de la langue en léchant la barrière qui entourait le saint tombeau. Il célèbre en termes lyriques les merveilleux effets curatifs des reliques de son glorieux prédécesseur. 
« Admirable antidote! célèbre purgatif! supérieur à toutes les habiletés des médecins, plus suave que les aromates, plus fort que tous les onguents réunis ! »
Les visions et les songes.
Au surplus, les prophéties et les présages, accessoires ordinaires de tous les événements historiques de quelque importance, tenaient constamment en haleine l'imagination du peuple, que les bondieuseries de l'Eglise rendaient toujours prête à faire accueil aux interprétations merveilleuses des faits les plus naturels ou les plus insignifiants. Depuis la décadence des anciens dieux, les oracles se taisaient dans les temples païens; mais on y suppléait par les prophéties attribuées aux Sibylles, qui étaient toujours en honneur auprès des chrétiens, car on ne doutait pas qu'elles n'eussent prédit la naissance du Christ; on y suppléait surtout par les prophéties de l'enchanteur Merlin, barde du Ve siècle.

Le succès des prophéties de Michel Nostradamus surpassa celui des précédentes. Catherine de Médicis et son fils Charles IX, plus superstitieux l'un et l'autre que le moins éclairé de leurs sujets, firent la fortune de ces prophéties confuses et obscures, en ne dédaignant pas d'aller en personne visiter le célèbre astrologue , dans la petite ville de Salon en Provence, où il s'était retiré. Les courtisans ne manquèrent pas d'imiter le roi et la reine-mère, et voulurent avoir aussi leur horoscope. C'était dans les étoiles et les planètes, dans les révolutions de la Lune et du Soleil, que Nostradamus avait la prétention de lire les destinées des humains et des empires (Astrologie). Il composa, d'après ces prétendues observations astronomiques, une sorte de grimoire inintelligible, en quatrains rimés, tout hérissés de mots hybrides et de noms étranges, et il y fit, jusqu'à sa mort (1556), des additions successives. La forme même de ces prophéties permettait d'y rencontrer, avec un peu de bonne volonté, des applications plus ou moins heureuses à tous les événements historiques. On y trouva longtemps, et souvent après coup, des prédictions qui avaient l'air de se réaliser et qui assurèrent ainsi, à la mémoire de l'astrologue de Salon, une immense renommée.

Mais Nostradamus, en recueillant ses oracles sibyllins, ne s'était préoccupé que du sort futur des rois, des princes et des États; il y eut donc, à son imitation, quantité d'astrologues subalternes, qui dressaient des généthliaques ou horoscopes, en interrogeant les astres, pour quiconque venait à eux l'argent à la main. Ces astrologues avaient eux-mêmes pour concurrents d'autres sortes de devins, qui faisaient principalement métier d'interpréter les visions et les songes, et qui, d'ailleurs, pouvaient s'attribuer une antique et vénérable généalogie. Chez tous les peuples, en effet, et notamment chez le peuple d'Israël, les songes avaient été considérés comme des reflets anticipés de l'avenir, comme des avertissements divins ou diaboliques, soit qu'ils offrissent sans voiles et sans énigmes les choses qui devaient arriver, soit qu'ils cachassent, sous une enveloppe mystérieuse et sombre, le spectre de la destinée. L'Église se borna le plus souvent à déclarer que les songes étaient de deux sortes tantôt envoyés par Dieu, tantôt suscités par le Diable. Aussi, à en croire les contemporains, n'est-il guère de fait important, qui, au Moyen âge et même après la Renaissance, n'ait été annoncé par un songe.
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Prophéties de Nostradamus.
Marque de Macé Bonhomme, imprimeur et libraire à Lyon,
extraite de l'édition originale des Prophéties de Nostradamus, 1555.

La veille du jour où Henri II fut frappé d'un coup de lance, en plein visage, dans un tournoi, Catherine de Médicis, sa femme, rêva qu'elle le voyait privé d'un oeil. Trois jours avant de tomber sous le couteau de Jacques Clément, Henri III vit en songe les insignes royaux ensanglantés et foulés aux pieds par des moines et du menu peuple. Peu de jours avant d'être frappé par Ravaillac, Henri IV entendit, la nuit, sa femme Marie de Médicis, qui se disait à elle-même en s'éveillant :

« Les songes ne sont que mensonges! - Qu'avez-vous donc songé? lui demanda-t-il. - Qu'on vous donnait un coup de couteau, sur les degrés du petit Louvre. - Loué soit Dieu que ce n'est qu'un songe! » fit le roi.
On a construit autour de la mort de Henri IV une mythologie qui voulait qu'elle ait été accompagnée de toutes sortes de présages. D'un bout de la France à l'autre, ce n'étaient que signes précurseurs d'un grand événement : si bien que le peuple avait pu croire que la fin du monde était proche. A Paris, l'arbre de mai, planté dans la cour du Louvre, se renversa, sans qu'on y eût touché; dans l'église abbatiale de Saint-Denis, la pierre qui fermait le caveau funéraire des Valois se souleva, et les statues, couchées sur les tombes royales, versèrent des larmes. Henri IV lui-même avait de funestes pressentiments, qui devaient résulter du grand nombre d'avis officieux qu'on lui adressait, de tous côtés, à ce sujet :
« Vous ne me connaissez pas! disait-il au duc de Guise, le matin même de sa mort; quand vous m'aurez perdu, vous me connaîtrez; et ce sera bientôt! »
Il répétait souvent qu'on lui avait prédit qu'il mourrait en carrosse et dans sa cinquantième année. On signala, du reste, après l'événement, de nombreuses visions, qui avaient une corrélation évidente avec cette mort tragique; à Douai, un prêtre, qui était à l'agonie, à l'heure précise du crime, eut trois extases, et s'écria, en expirant : 
« On tue le plus grand monarque de la terre! » 
Et, dans une abbaye de Picardie, une religieuse malade dit, au moment même : 
« Faites prier Dieu pour le roi, car on le tue! »
La vision, que l'on a souvent confondue avec le songe, ne tient pas moins de place que celui-ci dans l'histoire. Elle était si fréquente, au Moyen âge, que les historiens les plus graves en rapportent des exemples, sans jamais les mettre en doute. Le choix serait long et difficile, si l'on voulait citer les plus terribles, les plus extraordinaires de ces légendes; mentionnons seulement deux visions célèbres, qui se rapportent aux premiers siècles de la monarchie française : celle du roi Childéric, qui, la première nuit de son mariage, eut, devant les yeux, sous les emblèmes de divers animaux féroces, tout l'avenir de sa dynastie; et celle d'un ermite de l'île de Lipari, qui, à l'heure même où le roi Dagobert mourait, fut témoin d'un furieux combat entre les démons et divers saints, qui se disputaient cette pauvre âme sur « un des soupiraux de l'enfer ». Les démons furent vaincus, et les vainqueurs emportèrent au ciel l'âme du roi.
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Le Songe de Childéric.
Le Songe de Childéric,
d'après une miniature des Chroniques de Saint-Denis (XIVe s.).

Il n'y a, d'ailleurs, qu'à ouvrir les anciennes chroniques, pour y trouver, à chaque page, des visions, des prodiges du même genre. Les fantômes et les apparitions n'y font pas faute, dans toute circonstance où le merveilleux peut intervenir; il n'est pas de fait, si futile qu'il soit en apparence, qui ne semble digne d'être appuyé de quelque manifestation surnaturelle. A vrai dire, une vision était ordinairement regardée comme un présage de malheur; de là, par exemple, cette tradition encore persistante dans certaines provinces, d'après laquelle un spectre se chargerait toujours d'annoncer le décès du chef ou d'un des membres de telle ou telle illustre famille.

On connaît la légende de la fée Mélusine, qui apparaissait avec des cris lamentables sur le donjon du château de Lusignan, dans le Poitou, chaque fois qu'un Lusignan devait mourir. Mais cette légende n'est pas aussi terrible que celle des chanoines de Mersbourg en Saxe. Quand un de ces chanoines avait vécu son temps, trois semaines avant sa mort, un tumulte étrange s'élevait, à minuit, dans le choeur de la cathédrale; on voyait paraître une main fantastique qui faisait retentir, à coups redoublés, la stalle du chanoine, condamné à céder sa place à un autre. Les gardiens de l'église marquaient à la craie cette stalle désignée, et, dès le lendemain, le chanoine, bien et dûment averti de sa fin prochaine, se préparait à la mort, pendant que le chapitre disposait tout pour les obsèques et la sépulture du défunt vivant.
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La fée Mélusine portant dans ses flancs l'arbre
généalogique de la maison de Lusignan.
Gravure du Roman de Mélusine (1480).

Les visions avaient quelquefois, très souvent même, un caractère public, qui en faisait de véritables motifs d'effroi pour tous les habitants d'une ville ou d'un royaume. Pierre Boaistuau, François de Belleforest et d'autres compilateurs du XVIe siècle, ont rassemblé, en six tomes, ces Histoires prodigieuses, et pourtant ils sont loin d'avoir épuisé la matière. Ainsi, pour ne citer qu'un exemple, après avoir signalé les nombreux prodiges qui annoncèrent les calamités des guerres civiles, comme apparitions, dans le ciel, de dragons de feu, de taureaux gigantesques, de pourceaux portant des couronnes royales, d'étoiles sanglantes, d'arcs-en-ciel multiples, accompagnés de plusieurs lunes ou de plusieurs soleils, etc., ils ne disent rien du tumulte inexplicable qu'on entendit, dans l'air, autour du Louvre, durant les sept nuits qui suivirent celle de la Saint-Barthélemy, concert de voix criantes, gémissantes et hurlantes, mêlées à d'autres voix furieuses, menaçantes et blasphémantes, comme si l'horreur des massacres se renouvelait dans le monde invisible. 

Ajoutons que fréquemment les visions n'étaient que des faits matériels, constatés par des milliers de témoins, comme les pluies de sang, de cailloux, de froment, de grenouilles, phénomènes si ordinaires et si simples, qui n'avaient pas encore révélé le secret de leur origine, et dont les savants les plus dénués de préjugés n'exposaient qu'en tremblant la cause naturelle, car bien des erreurs s'étaient transformées en vérités inattaquables, et ces erreurs faisaient le compte de quantité de gens accoutumés à vivre de la crédulité publique (Le Livre des Prodiges).

Nous n'avons rien dit d'un grand nombre d'autres croyances populaires, dont il serait aisé de retrouver encore la trace parmi nos contemporains, tels que l'usage des talismans magiques, amulettes, anneaux, herbes, pierres, colifichets, médailles, poils d'animaux, horoscopes, etc., qui sont toujours l'objet d'un commerce lucratif. (Paul Lacroix).
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Sirène.
La Sirène. Marque de Gérard Morrhy, imprimeur à Paris, 1555.
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Dictionnaire Religions, mythes, symboles
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