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Mais voilà qu'avec le XIIe
et le XIIIe siècle les fenêtres
s'ouvrent, les murailles s'évident, les roses étalent aux
portails
des basiliques la splendeur de leur dentelle
de pierre; dans ces baies immenses, un seul personnage ne saurait, du moins
dans les étages inférieurs, occuper toute une verrière;
autour des nefs, à la portée du
peuple, elle va lui montrer, dans une suite de petits médaillons
ronds, symétriquement disposés sur un fond de fleurs foncées,
encadrés d'une riche bordure, faciles à saisir - et c'est
là une des caractéristiques de l'art du XIIe
siècle - les plus intéressants chapitres de la Légende
dorée, comme aussi les gracieuses légendes de l'Ecriture
sainte, des Evangiles
apocryphes et les hauts faits des héros des Croisades ;
telles ces belles verrières que Suger fit
exécuter pour son abbaye, sur lesquelles
étaient représentées les divers épisodes de
la Chanson d'Antioche .
Mais le vitrail n'est encore que simplement décoratif; le XIIIe
siècle, avec son arc ogival plus élancé,
ouvrira un champ plus vaste aux artistes verriers : sans modifier leur
technique, ils vont être obligés de se conformer au nouvel
art de bâtir; leur système doit répondre à la
nouvelle économie, concourir à l'effet général
du monument. Dans les lancettes élégantes, l'armature de
fer destinée à soutenir le vitrail, qui, au XIIe
siècle, ne jouait absolument que le rôle de support, va maintenant
prendre, dans le dessin même, une place
très importante; elle souligne d'un trait large et ferme le contour
des médaillons, que l'ingéniosité des artistes va
composer de mille manières : les cercles, les carrés, les
losanges, les quatrefeuilles s'entremêleront dans les dispositions
les plus exquises, et la cathédrale
de Chartres ,
seule, par exemple, présentera dans ses verrières inférieures,
certainement plus de cinquante formes différentes, montrant ainsi
l'esprit de recherche des artistes du Moyen âge .
Dans les étages supérieurs, un meneau
vertical de pierre séparera le vide de la fenêtre; à
ces hauteurs, de petits personnages demeureraient invisibles, et, dès
lors, patriarches, saints ,
donateurs, bienfaiteurs, hommes de guerre, clercs et laïques, occupent
la longueur des baies et forment autour de l'édifice comme une longue
théorie processionnelle.
La technique maîtrisée.
Avec le XIIIe
siècle se termine la première étape de la peinture
sur verre. Pendant deux cent cinquante ans,
sa technique n'a pas subi de modification : on peut donc l'étudier
avant de passer aux vitraux postérieurs. L'artiste, dans cette période,
se préoccupe surtout des effets de lumière : la fresque
des sombres murailles est remplacée par une mosaïque
lumineuse, le verre de couleur, teint dans la masse, comme aux siècles
précédents d'ailleurs où il ne recevait encore aucun
dessin,
est le grand facteur. La mise en plomb des personnages est une réminiscence
véritable des procédés des sculpteurs des bas-reliefs
d'Orange et de Saint-Rémy : le sillon qu'elle trace autour des figures
en rehausse l'effet et les rend plus apparentes à distance; c'est
un procédé égyptien, que les peintres modernes eux-mêmes
ne dédaigneront pas. Quant à la façon dont le vitrail
était exécuté, le moine Théophile
(XIIe siècle) (Diversarum artium
schedula, Paris, 1843, in-4) nous apprend, dans le chapitre qu'il consacre
à la peinture sur verre, comment procédait l'artiste pour
mener à bien l'exécution d'une verrière. Sur une table
de bois bien unie, blanchie à la craie finement pulvérisée
et délayée dans de l'eau, l'artiste traçait, à
la règle et au compas, la largeur et la longueur du panneau qu'il
avait à meubler : s'il fallait une bordure, il la réservait;
puis, dans l'espace qui restait libre, il dessinait très soigneusement,
d'abord avec du plomb ou de l'étain, ensuite à la couleur
rouge et noire, les traits et les ombres du dessin. Chaque partie étant
bien arrêtée, il indiquait par une lettre de quelle couleur
elle devait être. D'après ces indications, le vitrier découpait
alors les verres de diverses couleurs et formait ainsi une mosaïque
à tons unis, fond de la verrière. Entre chaque morceau, il
avait eu soin de ménager un petit intervalle pour la place du plomb
destiné à maintenir l'ensemble. Comme pour couper le verre
on ne connaissait pas l'usage du diamant, avec une petite tige de fer,
renflée au bout, rougie au feu on faisant suivre, d'après
le patron, une petite fêlure du verre déterminée en
humectant légèrement un des bords. Une fois découpés,
tous les morceaux étaient remis à leur place et le peintre
commençait alors son travail, calquant en quelque sorte, à
travers le verre, les traits de la table blanche. Il peignait avec une
seule et unique couleur bistre :
«
composée de cuivre menu battu, brûlé dans un petit
vase de fer jusqu'à réduction en poudre, de parcelles de
verre vert et de saphir grec, broyés l'un après l'autre entre
deux pierres de porphyre, à la proportion d'un tiers de chaque ».
Ce mélange était ensuite soigneusement
broyé sur la même pierre avec du vin et de l'urine et mis
dans un vase de fer ou de plomb. Pour les lettres, le verre au contraire
devait être entièrement couvert de peinture, et on les traçait
avec la queue du pinceau : elles apparaissaient alors en clair sur fond
bistre. Ainsi ce n'était pas par la peinture ,
mais par le verre de couleur seul, dégradé
par cette teinte bistre, que les verriers de cette époque obtenaient
cet ensemble merveilleux, que les artistes modernes prétendent ne
pouvoir atteindre. Pourtant, connaissant la théorie, il semble étonnant
qu'on n'arrive pas actuellement aux mêmes résultats, en procédant
de même, alors que tous les moyens d'exécution sont si perfectionnés.
Mais c'est que précisément on est trop habile de nos jours
: ces profondeurs, ces tons étonnamment chauds, ces irisations,
proviennent des verres employés, teints à pleine masse, très
irréguliers, très épais, puisque certains ont jusqu'à
5 millimètres d'épaisseur : les verres actuels sont, au contraire,
très plans, très minces, teints superficiellement par une
très légère couche de verre de couleur,
soudée sur une lame de verre blanc, d'une monotonie désespérante
: la lumière ne saurait donc s'y jouer, comme elle le fait dans
les ondulations des verres du Moyen âge ,
qui produisent alors, naturellement, ces tons divers que les mosaïstes
étaient forcés de juxtaposer dans des masses qui, à
distance, devaient cependant paraître d'une couleur uniforme. Telle
la mosaïque de Saint-Jean de Latran,
où on a pu observer dans la chevelure du Christ
d'étroites mèches, bleues, rouges et brunes, qui donnaient
au noir une souplesse dont on ne soupçonnait pas la cause. Enfin,
si aujourd'hui on craint qu'un défaut ne gâte au feu la rectitude
du dessin, les verriers du Moyen âge,
au contraire, plaçaient dans le four leurs verres peints sur une
table de fer recouverte d'une couche de chaux et de cendres de l'épaisseur
d'une paille, si bien qu'au refroidissement le verre en conservait des
parcelles adhérentes qui adoucissaient encore l'éclat de
la lumière et donnaient à l'ensemble cette harmonie douce,
dont on prétend le secret perdu; simplement nous voulons trop perfectionner.
-
Vitraux
de la cathédrale de Salisbury.
Le vitrail à
travers l'Europe.
Dans de telles conditions, il serait assez
difficile de chercher une classification par école. Il semble même
impossible de faire une simple distinction entre les verriers du Nord et
ceux du Midi, alors que les artistes, qui pouvaient construire en quelques
heures le fourneau dont ils avaient besoin, loin d'avoir des ateliers déterminés,
se transportaient au contraire, facilement, au premier appel des grands
bâtisseurs d'églises, vers le
monument qu'ils devaient décorer, et ne s'y fixaient que pour repartir
vers d'autres villes, aussitôt qu'ils avaient fini de besogner. Tout
au plus pourrait-on dire que chaque basilique
du XIIIe siècle fut un centre d'où
purent essaimer, très loin même, des colonies artistiques.
Seuls par exemple pourront être classés
dans une catégorie spéciale les vitraux cisterciens, ces
discrètes et élégantes grisailles,
semblables à de douces étoffes transparentes, que les disciples
de saint Bernard adoptèrent presque
exclusivement dans le Chapitre général de 1182, où
il fut même enjoint aux abbés cisterciens,
sous les peines les plus sévères, de faire enlever de leurs
églises
les vitraux de couleur.
Bien qu'aucun vitrail
domestique de cette époque ne soit parvenu jusqu'à nous,
nous savons que les châtelains firent décorer de verrières
peintes les salles de leurs demeures princières. D'ailleurs, les
épisodes des croisades
que nous trouvons à Saint-Denis ,
à Chartres ,
dans de petits médaillons, nous montrent ce que devaient être
les peintures
qu'admirait après dîner, dans sa tour, le chevalier des Paraboles
de vérité (manuscrit du XIIIe siècle
de Watriquet) :
De
verrières painte et escripte
Bele
et gente et de riche atour
Si
vi. j. tournoi tout entour
Pourtrait
et paint en la verrière.
De ces époques reculées, peu
de noms d'artistes verriers sont parvenus jusqu'à nous. Pas plus
que les sculpteurs, que les architectes avec lesquels ils collaborent,
ils ne semblent s'être préoccupés de livrer leur nom
à la postérité. On cite au IXe,
siècle les noms des verriers Ragenulfe et Baldéric, qui se
lisent dans une charte de Charles le Chauve
(mais Ducange, qui nous l'a transmise, n'ose affirmer qu'à la place
de vitrearii, verriers, il ne faut pas lire vinearii, vignerons...),
et vers la même époque, Stracholfus, de Saint-Gall ;
F. de Lasteyrie croit les vitraux d'Hildesheim, qui n'existent plus, d'un
moine nommé Bruno, jeune mosaïste verrier, employé par
saint Godehart (1029-1039), et ceux de Tegernsée (1068-1091), d'un
moine nommé Wernher; Prost a découvert dans le cartulaire
de Molême (Côte-d'Or) Walterius en 1100; avec Robertus, verrier
qui se fait moine de Josaphat, et qui certainement avait travaillé
aux verrières de Chartres ,
que l'on rencontre dans le cartulaire de l'abbaye
(1146-1160), nous devrons clore la liste du XIIe
siècle. Le XIIIe nous livrera pour
la France ,
les seuls noms de Clément de Chartres, qui signe une des verrières
de la cathédrale de Rouen ,
et d'Othon d'Arras
(1299); dans les provinces rhénanes et l'Allemagne
nous trouverons Collard de Verdun, qui travaille à Tournai en 1217,
Herwick (1273-1315), à Kremsmunster, Walterius (1263), Eberhard
(1291) : ces deux derniers travaillèrent à Klosterneubourg,
en Autriche ;
enfin l'Italie ,
qui voit poser cependant, dès le XIe
siècle, les vitraux du Mont-Cassin ,
ne nous lègue que les noms des deux verriers, Dono et Giunto, qui
travaillent simultanément à Sienne
en 1287.
Si maintenant nous voulons indiquer par
époques les églises ou se rencontrent
les spécimens les plus intéressants de l'art de la peinture
sur verre : pour le XIe
siècle, on ne peut citer que le vitrail de saint Timothée,
à Neuwiller (Alsace );
pour le XIIe, ceux de Châlons-en-Champagne ,
Saint-Denis ,
Angers ,
Chartres ,
Vendôme, et les vitraux cisterciens de Bonlieu (Creuse) et d'Obasine
(Corrèze) (1141-1142); pour le XIIIe,
en France ,
après Chartres ,
offrant certainement la verrerie la plus complète et la plus merveilleuse
qu'il soit possible d'admirer, Rouen ,
Paris
(Sainte-Chapelle
et Notre-Dame ),
Reims ,
Amiens ,
Bourges ,
Lyon ,
Le Mans ,
Auxerre ,
Poitiers ,
Tours ,
Strasbourg ;
en Allemagne ,
Munster, Cologne
(Saint-Cunibert), Augsbourg ,
Heiligen-Kreuz, Bücken; en Angleterre ,
Canterbury ,
Salisbury ;
en Espagne ,
Tolède.
(F. de Mély). |
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