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Epictète

Epictète, philosophe grec du Ier siècle ap. J.-C., né à Hiérapolis en Phrygie. Les détails de sa vie nous sont si peu connus que nous ne pouvons fixer avec, précision ni la date de sa naissance ni celle de sa mort. Nous savons seulement qu'il fut contemporain de Néron, qu'il vécut sous Trajan; il a peut-être connu Hadrien avant qu'il fût empereur. Il était esclave d'Epaphrodite, affranchi de Néron, et fut plus tard affranchi lui-même. Il était encore esclave quand il entendit les leçons du philosophe stoïcien Musonius Rufus. Dès la même époque il eut l'occasion d'appliquer les préceptes de sa morale. Un jour, raconte Celse, son maître lui tordait la jambe avec un instrument de torture; Epictète lui dit en souriant : « Tu vas la casser. » Et la jambe ayant été cassée en effet, il ajouta : «-Je te le disais bien, que tu allais la casser. » Il resta boiteux toute sa vie. Il est vrai que, selon d'autres historiens, il était né avec cette infirmité. Lorsque en 90 ap. J.-C. Domitien, par un édit, chassa de Rome les philosophes suspects de républicanisme, Epictète se retira à Nicopolis en Epire : il y resta probablement jusqu'à sa mort et y vécut pauvrement, sans famille, sans biens, n'ayant, comme il le disait, que la terre, le ciel et un manteau. Epictète n'a rien écrit : il ne se souciait pas de la gloire. Mais il a prêché sa morale avec un zèle infatigable et une conviction ardente. Son éloquence, dont nous retrouvons un écho dans les Entretiens, était un peu familière et sans grâce, mais puissante : il faisait naître, dit un de ses disciples, dans l'âme de ses auditeurs, tous les sentiments qu'il voulait. Tel était l'enthousiasme qu'il inspirait, qu'un de ses admirateurs paya après sa mort 3 000 drachmes une lampe de terre dont il se servait. Arrien, un de ses disciples à Nicopolis, et qui fut plus tard préfet de Cappadoce, rédigea ses leçons en huit livres, dont quatre seulement nous sont parvenus: ce sont les Entretiens. Arrien tira aussi de ce recueil, et publia sous le titre de Manuel, les maximes essentielles qui lui ont paru résumer le mieux l'enseignement du maître.

La doctrine d'Epictète est le pur stoïcisme. Sur aucun point important il ne s'écarte de la tradition, et les renseignements qu'on trouve chez lui sur certaines questions, par exemple sur la théorie de la connaissance, ont aux yeux de la critique moderne presque autant de valeur que les fragments de Zénon ou de Cléanthe. Toutefois, s'il est fidèle à la lettre comme à l'esprit du stoïcisme, Epictète s'est attaché de préférence à certaines parties du système, et en a négligé d'autres : il ne s'occupa pas des questions de physique, et en morale même, tout en reconnaissant la nécessité des principes théoriques, il s'attacha surtout à en régler l'application. La grande affaire à ses yeux est de savoir comment nous devons nous comporter dans toutes les circonstances de la vie : il donne des conseils et entre dans les plus minutieux détails pour amener ceux qui l'écoutent à la pratique quotidienne de la vertu. Par certains côtés, il semble incliner vers le cynisme; le plus grand sage qui ait existé, selon lui, le modèle qu'il désespère d'égaler est Diogène. Mais en cela encore le stoïcisme revient à son point de départ : Zénon avait commencé par être disciple des cyniques, et il s'en était toujours souvenu.

Le but que nous nous proposons en cette vie, c'est la bonheur. Mais si nous appliquons notre raison à la conduite de la vie (et comment faire autrement?), il faut que le but que nous nous assignons, c. -à-d. le souverain bien, soit à notre portée : ce serait folie de poursuivre un bien que nous ne serions pas sûrs d'atteindre. Or, les choses extérieures, telles que les richesses, les honneurs, la gloire, la santé même et le plaisir évidemment ne dépendent pas de nous : ce ne sont donc pas de vrais biens. La seule chose qui soit vraiment en notre pouvoir, selon le stoïcisme, c'est l'adhésion ou l'assentiment que nous donnons a nos idées, Aussi Epictète répète-t-il souvent que la suprême règle est le bon usage de nos idées. Or, selon les stoïciens, tout désir et toute passion repose sur un jugement. Si donc nous n'avons que des idées justes, si nous éclairons notre esprit par la réflexion et le fortifions par la logique, nous serons à l'abri des vains désirs et des passions. Nous arriverons sûrement à cette absence de trouble, à cette ataraxie, à cette sérénité qui était, selon la sagesse antique, la forme la plus parfaite du bonheur.

Telle est la théorie. Epictète en poursuit les applications avec rigueur et en accepte les plus étranges conséquences avec une intrépidité toute stoïcienne. Qu'est-ce que la douleur si nous sommes persuadés que ce n'est pas un mal? qu'est-ce que la pauvreté, si nous ne la craignons pas? qu'est-ce que la mort, si nous la méprisons ? Si la mort était par elle-même un mal, elle en aurait été un pour Socrate. Mais Socrate avait d'elle l'opinion qu'il faut en avoir, et il but la ciguë : tant il est vrai que les choses sont insignifiantes par elles-mêmes, et ne valent que par l'idée que nous nous en faisons. Le sage est donc prêt à tout: il ne s'attache à rien de ce qui ne dépend pas de lui. Enfermé sur lui-même, sûr de sa science et de sa vertu, maître d'un bonheur que personne ne peut lui ravir, il regarde d'un oeil calme tous les événements de l'univers; rien ne l'effraye, ni ne l'étonne, ni ne l'émeut. S'abstenir et supporter, voilà en deux mots tout le secret de la souveraine et infaillible sagesse.

Si la douleur et la mort, quand elles l'atteignent personnellement, n'émeuvent pas le philosophe, comment pourraient-elles le toucher quand il s'agit d'autrui, fût-ce de ses amis, fût-ce de ses proches ? Dépend-il de lui que sa femme ou son enfant échappent à la mort ? Si donc ils meurent, il n'avouera pas que ce soit un mal. 

« Ton voisin, dit Epictète, a cassé sa cruche. Tu ne t'en étonnes pas, elle était fragile. De même si tu perds ta femme ou ton enfant, ne t'afflige pas : ils étaient mortels. A plus forte raison tu ne compatiras pas à la douleur des autres. Cet humain se lamente parce qu'il a perdu sa fortune ou ses proches, parce qu'il est torturé par la maladie. Cela dépend-il de toi? peux-tu l'empêcher? D'ailleurs, ce ne sont point de véritables maux. Si cet humain était sage, il ne se plaindrait pas. Toi qui l'es, pourquoi gémirais-tu?. »
On a souvent reproché à cette sévère morale sa rigueur et sa sécheresse; et il faut convenir que le reproche est fondé. Toutefois, il convient de remarquer que si le sage est dur à l'égard d'autrui, c'est qu'il a commencé par l'être envers lui-même. Cet excès de rigueur n'est donc pas de l'égoïsme, encore qu'il en prenne parfois l'apparence. De plus, l'optimisme stoïcien adoucit en quelque façon la sévérité du système. Le vrai sens de la morale stoïcienne est que tout ce qui ne dépend pas de nous ne nous regarde pas, parce que c'est l'oeuvre d'un Dieu, et d'un Dieu souverainement bon et parfait. Que pouvons-nous faire, chétifs, contre cette volonté toute-puissante? Le mieux n'est-il pas de nous résigner, et d'avoir confiance, puisque aussi bien ce Dieu très bon a tout fait pour le plus grand bien. C'est au fond la même idée que le christianisme exprimera en disant : que votre volonté soit faite. C'est celle que, le premier, Cléanthe a admirablement célébrée dans cet hymne à Jupiter qu'Epictète cite volontiers, et dont il s'inspire sans cesse. Laissons faire les dieux et accomplissons de notre mieux la seule tâche qu'ils nous aient donnée, qui est de faire ce qui dépend de nous. Jouons notre rôle tel qu'il est : il appartient à un autre de le choisir.

Il n'y aurait rien à redire à cette doctrine, si les stoïciens n'exagéraient l'insensibilité, s'ils ne mettaient leur orgueil non seulement à braver la fortune, mais encore à se placer au-dessus de tous les sentiments humains. Il y a dans leurs maximes, comme dans leur attitude, je ne sais quoi d'apprêté et de tendu, une sorte d'ostentation de vertu farouche, qui nous offense ou nous irrite. Toutefois, là encore et sans vouloir les exempter de tout reproche, il faut peut-être se souvenir d'abord qu'ils ont presque toujours, comme Epictète, conformé leurs actes à leurs maximes. En outre, on a parfois exagéré, faute de bien l'entendre, la dureté de leur doctrine. En réalité, Epictète ne nous demande pas d'abdiquer tous les sentiments humains. L'impassibilité qu'il recommande, il le dit en propres termes, n'est pas celle d'une statue. Il est permis à l'humain (quoique peut-être celui qui fait profession de sagesse fasse mieux de s'en dispenser pour appartenir tout entier à son oeuvre de prédication) d'avoir une femme et des enfants et de les aimer. Il peut même user de ce que le vulgaire appelle les biens : il accueillera la richesse et les honneurs si Dieu les lui envoie, comme dans un banquet on peut prendre avec modération des plats qu'on vous offre. 

Tout ce que réclament les philosophes, c'est que nous ne nous attachions pas à ces biens comme si c'étaient de vrais biens définitifs et sûrs; c'est surtout que nous ne nous laissions aller à aucun sentiment immodéré de joie ou de tristesse, si nous les acquérons ou les perdons. C'est seulement l'excès des passions, cet excès qui trouble la lucidité de l'esprit et empêche la possession de soi-même qu'ils ont entendu interdire : et cela est si vrai qu'ils font expressément une place aux sentiments raisonnables, aux bonnes passions, comme ils les appellent. En un mot, contenir mais non supprimer les mouvements du coeur, soumettre la sensibilité à la raison et à la volonté, voilà la règle du stoïcisme. Quelle philosophie, quelle religion même peut dire autre chose? Cela revient à dire que notre vraie patrie n'est pas de ce monde, et qu'il y a une vie supérieure à celle que nous menons ici-bas. Dans un voyage sur mer, dit Epictète, on peut bien au moment de relâche cueillir sur le rivage quelques fleurs ou quelques coquillages. Mais il faut être toujours prêt à répondre à l'appel du pilote. De même, il faut être prêt à quitter les biens de ce monde; et il ne faudra pas dire : je les ai perdus, mais je les ai rendus. Et Epictète parle en termes éloquents de cette divinité qui gouverne le monde. 

« Que puis-je faire, moi vieux et boiteux, si ce n'est de chanter la gloire de Dieu? Si j'étais rossignol, je ferais le métier de rossignol; si j'étais cygne celui d'un cygne; je suis un être raisonnable; il me faut chanter Dieu. Voilà mon métier, et je le fais, c'est mon rôle à moi, que je remplirai tant que je pourrai : et je vous engage tous à chanter avec moi. »
Ainsi encore, pour ce qui regarde nos rapports avec les autres, la morale d'Epictète est moins impitoyable qu'elle ne paraît. Sans doute, nous n'éprouverons point de compassion, mais nous agirons comme si nous en éprouvions. Il ne s'agit pas de nous exempter d'un devoir pénible, mais de nous mettre au-dessus des émotions. Epictète veut que, dans la mesure de nos forces, nous travaillions à soulager autrui, surtout à l'éclairer, et à l'amener à la philosophie. Et il a prêché d'exemple. Personne n'a mieux que lui mis en pratique l'admirable doctrine stoïcienne de l'unité du genre humain et de la solidarité universelle. Il voit des frères, c'est son mot, dans tous les humains sans distinction d'origine. Ce sont des frères souffrants, des malades, et il brûle du désir de les guérir. Le pauvre esclave, chétif et boiteux, qui interdit la pitié, a consacré tous les instants de sa misérable vie à enseigner à tous ceux qu'il rencontrait ce qu'il croyait être la bonne parole. Il les aimait d'un amour de raison plus noble et plus pur que cette compassion presque instinctive, éveillée par la vue de la souffrance physique.

Pascal, dans son célèbre Entretien avec M. de Saci, a merveilleusement résumé la morale d'Epictète, qu'il oppose à celle de Montaigne. Ce qu'il blâme en lui, ce n'est pas sa rigueur et sa dureté, bien loin de là, c'est d'avoir cru que l'humain par lui-même, et sans secours extérieur, peut arriver au bien; c'est d'avoir affirmé la liberté : voilà ce que Pascal appelle « une superbe diabolique ». La conscience moderne, nous l'avons vu, adresse au stoïcisme un tout autre reproche. Mais, quelles que soient ses réserves, sur un point du moins elle est d'accord avec Pascal : elle reconnaît avec lui qu'Epictète est le philosophe qui a le mieux connu la grandeur de l'humain. (Victor Brochard).



Editions anciennes - L'Enchiridion d'Epictète parut d'abord en traduction latine par Ange Politien (Rome, 1493), et le texte original ne vit le jour qu'en 1528, à Venise. Trincavelli en donna une bonne édition et publia pour la première fois les Entretiens (Venise, 1535, etc.). Parmi les très nombreuses éditions anciennes des oeuvres de ce philosophe se distinguent celle de Schweighaüser (Epitecteae Philosophiae monumenta; Leipzig, 1799-1800, 5 vol.) et celle de Dubner dans la Bibliothèque grecque Didot (1842). Il faut encore mentionner celles du Manuel seul, par Coray (Paris, 1826) et par Ch. Thurot (1871). 

En bibliothèque - Commentairede Simplicius. - C. Martha, les Moralistes sous l'Empire romain; Paris, 1864, in 12. - Bonhöffer, Epiktet und die Stoa; Stuttgart, 1890.

En librairie  - Epictète, Maximes et pensées, Le Rocher, 2003.- Le Manuel d'Epictète (calligraphies de Claude Mediavilla), Albin Michel, 2000. - Manuel, Flammarion (poche), 1999. - Ce qui dépend de nous, Arléa, 1995. - Entretiens,  Les Belles Lettres (Série grecque), 4 volumes, 1995.

Jean-Joël Duhot, Epictète et la pensée stoïcienne, rééd. Albin Michel, 2003. - Jacques Schlanger, Sur la bonne vie, conversations avec Epicure, Epictète et d'autres amis, PUF, 2000. - Jean-Baptiste Gourinat, Premières leçons sur le Manuel d'Epictète (avec le texte d'Epictète), PUF, 1998. - A. Jagu, Epictète et Platon, Vrin. 

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