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Les
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| Enesidème,
ou Aenésidème, philosophe grec né à
Cnossos Les Raisons des pyrrhoniens étaient adressées à l'académicien Lucius Tubéron. Dans le premier livre, Enésidème signalait les différences de résultats et de méthode qui séparaient les sceptiques des nouveaux académiciens; dans le second, il s'attachait à montrer l'incompréhensibilité des notions de vérité, de cause, de passion, de mouvement et de génération. Le troisième livre développait les contradictions contenues dans les idées de mouvement et de sensation; le quatrième discutait la question des signes, puis les idées de la nature, du monde et de Dieu; le cinquième discutait la question des causes physiques, puis énumérait les huit modes vicieux de la recherche des causes. Les trois derniers livres avaient pour sujet la morale, les vertus, le souverain bien. Cet ouvrage nous montre qu'Enésidème était un sceptique. Il est le principal inventeur des arguments sceptiques connus dans l'Antiquité, sous les divers noms de raisons, lieux communs et de mode de suspension. Mais pour Enesidème, ces raisons étaient le préambule de la doctrine, elles faisaient naître dans l'âme le doute bienfaisant, permettaient au chercheur d'aller plus avant dans la critique des opinions philosophiques et en particulier des notions de vérité et de causalité. Il croyait pouvoir ensuite établir une certaine doctrine physique et une doctrine morale. Il y a donc quatre parties dans la philosophie d'Enésidème : 1° les raisons de doute;Les raisons de doute sont au nombre de dix et peuvent se résumer comme il suit : 1° les animaux sentent autrement que nous; quelle raison avons-nous de croire que nos sensations sont vraies plutôt que les leurs?
Enésidème critiquait les dogmatiques de la manière suivante. Toute la doctrine dogmatique repose sur deux postulats : 1° la vérité existe;Enésidème s'attache à montrer la fausseté de ces deux postulats. D'abord il n'y a point de vrai. En effet, si le vrai existait, il ne pourrait être que sensible, ou intelligible, ou à la fois sensible et intelligible. S'il était sensible, le vrai serait ou individuel ou universel; on ne peut admettre qu'il soit individuel, parce qu'alors le vrai se réduirait au phénomène sensible, irrationnel, au son, à la couleur, à l'odeur, et on ne peut se représenter le vrai sans un mélange de raison; on ne peut admettre non plus qu'il soit universel, parce qu'alors ce qui existerait, ce ne serait point cet humain, cet animal, mais l'humain en général; l'animal en général, ce qui est absurde; le vrai ne peut donc pas être sensible. Il ne peut pas davantage être purement intelligible, car on ne peut pas supposer que rien de sensible n'est vrai, et d'ailleurs il faut ou que le vrai intelligible soit commun à tous les humains, ce qui est impossible, puisque chaque humain pense pour lui, ou qu'il soit particulier à chaque humain, et alors qui décidera entre les humains? Enfin, le vrai ne peut pas être à la fois sensible et intelligible, car si l'on admet que toute chose intelligible est vraie ainsi que toute chose sensible, il faut admettre que le vrai est la même chose que le faux, car le sensible et l'intelligible se contredisent à chaque instant; si l'on admet que certaines choses intelligibles seulement sont vraies ainsi que certaines choses sensibles et que les autres sont fausses, à quoi reconnaîtrat-on celles qui sont vraies, pour les distinguer de celles qui sont fausses? Par conséquent, le vrai ne peut guère exister et n'existe nulle part. La critique d'Enésidème sur la notion de cause est aussi rigoureuse et peut-être plus fondée. En voici les principales articulations. D'abord, qu'est-ce que la cause? C'est une chose relative, et ce qui est relatif n'a d'existence que dans la pensée qui établit la relation; la cause est donc purement idéale (subjective, dirait Kant). Ensuite, que peuvent être la cause et l'effet? Ou la cause est semblable à l'effet ou elle en est différente. Si elle est semblable à l'effet, quelle raison y a-t-il pour qu'un des semblables soit effet, tandis que l'autre semblable est cause? Le semblable et le semblable sont indifférents, il n'y a aucune raison pour que l'un soit cause de préférence à l'autre. Si la cause est différente de l'effet, son opération est inintelligible. Comment peut-il y avoir relation entre des choses dissemblables? De plus, s'il y a cause, la cause est ou contemporaine de son effet, ou postérieure, ou antérieure à cet effet. Dans le premier cas, il y aurait simultanéité et non cause; dans le second, le père serait postérieur à son fils, ce qui est absurde; dans le troisième, la cause existerait un instant sans être cause, c.-à-d. sans être ce qu'elle est, ce qui est encore absurde. Par rapport à l'espace, la cause doit agir ou par pénétration, ou par contact. Dans le premier cas, les pleins de l'effet doivent remplir les vides de la cause et réciproquement, mais alors il faut que tous les vides se remplissent, et que les pleins coïncident, ce qui nous amène au second cas, au contact. Mais ce contact ne peut se produire, car si une partie touchait une partie, elle s'identifierait avec elle, et ainsi de proche en proche les parties s'identifiant, il y aurait réduction des deux objets en un seul point, mais il n'y aurait plus contact, ni, par conséquent, causalité. Enfin, si on considère la cause par rapport à l'objet sur lequel elle agit, il faut ou qu'elle puisse seule produire son effet, ou qu'elle ait besoin pour le produire de l'objet sur lequel elle agit. Dans le premier cas, elle devra toujours produire son effet et le même effet, ce qui est contredit par l'expérience; dans le second, ayant besoin d'un patient pour agir, on ne voit pas que l'agent mérite plutôt le nom de cause que le patient. Ainsi se vérifie la proposition fondamentale du scepticisme : A toute raison s'oppose une raison (Diog. Laërce, lX). Cette opposition perpétuelle des raisons permettait à Enésidème d'embrasser sans contradiction la théorie physique d'Héraclite, qui soutenait que toutes les choses étaient formées par la réunion des contraires. Sextus Empiricus (Hypotyposes pyrrhoniennes, l, 216) nous dit en effet: Les disciples d'Enésidème font de la recherche sceptique une introduction à la philosophie d'Héraclite. Car avant d'affirmer la coexistence des contraires dans le même objet, il faut prouver que ces contraires coexistent en apparence. Enésidème fit cependant subir quelques modifications à la physique d'Héraclite, pour la mettre en harmonie avec le progrès des connaissances. En morale, Enésidème, fidèle à sa méthode, prenait plaisir à mettre en contradiction les opinions des philosophes, sur le bien et le mal, sur la fin de l'humain, sur la nature de la vertu. Il montrait que le souverain bien n'était ni dans le bonheur, comme le soutenaient les disciples d'Aristote, ni dans le plaisir, comme le prétendaient les sectateurs d'Epicure, ni dans la vertu, comme l'affirmaient les stoïciens, et qu'on ne pouvait le définir d'aucune façon dogmatique. Il enseignait donc que toutes les choses sont mélangées de bien et de mal, de plaisir et de douleur, et que l'humain n'arrive au repos de l'esprit que par la persuasion intime qu'il lui est impossible d'atteindre aussi bien au bonheur parfait qu'à la vérité absolue. Telle est, dans son ensemble, la philosophie d'Enésidème. Sa physique et sa morale sont très faibles, mais sa propédeutique ou critique préparatoire des autres systèmes est extrêmement intéressante, toujours subtile, pénétrante et parfois profonde. Il est très regrettable que les ouvrages de ce remarquable penseur ne soient pas parvenus jusqu'à nous. On peut dire que depuis lui le scepticisme n'a pas progressé et que de Sextus Empiricus jusqu'à Bayle, à Kant et aux agnostiques contemporains, le fond essentiel de tous les arguments sceptiques se retrouve dans la critique qu'il a faits du dogmatisme de son temps. (G.Fonsegrive). |
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© Serge Jodra, 2004. - Reproduction interdite.