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Dynamisme, philosophie dynamique

On parle de philosophie dynamique (ou  de dynamisme) pour qualifier tout système philosophique qui ne reconnaît dans les éléments matériels aucune propriété physique ou proprement matérielle, et ne voit en eux que des forces dont l'action combinée détermine l'étendue et les autres propriétés des corps. 

Le dynamisme une des plus approches philosophique que l'esprit humain ait inventées pour expliquer le problème du monde. Il ne s'agit pas proprement du système d'une école strictement définie; on en trouve les germes dans toutes les philosophies de l'Antiquité; les écoles modernes s'en sont graduellement imprégnées. Aussi est-il assez difficile de définir d'une façon rigoureuse le dynamisme métaphysique en des termes qui s'appliquent également bien à toutes ses nuances et à toutes ses époques.

Dynamis signifie force. Le dynamisme est donc un système fondé sur la théorie des forces et qui substitue cette théorie à la métaphysique plus ordinaire qui compose le monde de choses ou substances

Tandis que le spiritualisme et le matérialisme, veulent ramener tout ce qui est à l'un de ces deux types, la substance pensante ou la substance étendue, le dynamisme les écarte l'un et l'autre, et ramène l'esprit et le corps eux-mêmes à des forces primitives et élémentaires qui les constituent. Telle est, en termes vulgaires, la définition la plus simple du dynamisme.

On peut trouver une tendance assurément inconsciente au dynamisme dans ce fameux mot de Thalès, qui prétendait que l'ambre doit avoir une âme, parce qu'un morceau d'ambre attire (c'est le phénomène électrique rudimentaire) les corpuscules légers qu'on place dans son voisinage immédiat. Une âme (psychè), c'est le nom métaphorique et anthropomorphique sous lequel on a d'abord désigné en philosophie toutes les forces.

La philosophie ionienne, dont la première école prit précisément le nom d'école dynamique, fut trop grossièrement matérialiste pour pénétrer ce côté profond de la question, et, au lieu de chercher la force qui sert de principe et comme de mobile interne à la matière, négligeant de poursuivre l'échappée heureusement ouverte par Thalès, elle se contenta d'envisager la surface des choses, c'est-à-dire les phénomènes. Mais le dynamisme ne tarda pas à reparaître, sinon dans la philosophie ionienne, du moins dans les deux écoles rivales qui lui succédèrent et se partagèrent bientôt l'empire des esprits. 

Les atomistes, d'une part, sont obligés de donner à leurs atomes des forces inhérentes, par exemple le mouvement. Pour les combiner et les coordonner en un tout harmonique, ils sont obligés de recourir à une force qui n'est pas, il est vrai, le noûs (esprit) d'Anaxagore, nais qui, pour être plus obscure, n'en est pas moins aussi une force proprement dite. 

D'autre part, l'école pythagoricienne, en assimilant le monde à un nombre, assimile la force cosmique à la raison et confond les lois de l'univers avec les lois des mathématiques ou de la logique : ce n'est plus assez pour elle d'admettre l'existence de la matière, il faut mettre en son sein une force capable de la mouvoir et de l'organiser. 

On le voit, le dynamisme a déjà gagné du terrain. Dans la philosophie de Platon, la force devient l'idée; mais en quoi consiste la puissance d'action de l'idée? Où, comment, par quoi, pourquoi existe-t-elle? Autant de questions que Platon pose à peine, bien loin de les résoudre. Aussi le dynamisme, qui chez lui revêt la forme de l'idéalisme pur, consiste-t-il simplement dans l'attrait qu'exerce sur nous l'idée. Elle n'est force que comme idéal aimable et désirable. C'est seulement dans le système d'Aristote que les principes encore latents du dynamisme spiritualiste de Platon se développent scientifiquement.

Le péripatétisme, au moins dans la métaphysique, est le premier type complet dans l'Antiquité d'un système véritablement dynamiste. Suivant Aristote, le principe premier, suprême, c'est l'être en acte, la pensée pure, la pensée se pensant elle-même dans une éternelle immutabilité; c'est la perfection dans sa pleine pureté. Comme telle, elle appelle à soi, elle élève et attire comme par une chaire, d'attractions successives tous les êtres inférieurs, tous les êtres en puissance qui tendent à l'être en acte, en vertu de cette simple force : l'amour. Le moteur premier et immobile qui meut le monde entier, physique et moral, ne le meut pas par impulsion, mais par attraction. Il est le Bien suprême, et comme le Bien est le But, tout tend naturellement, nécessairement vers lui. 

Ainsi, dans ce système, le monde tout entier repose sur un équilibre de forces. Les choses sont entre elles dans le rapport des forces qui les sollicitent; et, au lieu de concevoir une substance première, une cause première, il faut se représenter une force unique, universelle, qui agit également sur les corps et sur les esprits; et cette force est d'une nature supérieure à la distinction des substances matérielles et spirituelles. Dieu n'est pas l'Etre pur, c'est l'Acte pur; en d'autres termes, l'Activité parfaite et pleine, la Force des forces; et ce n'est pas seulement comme cause efficiente qu'il le faut concevoir, c'est aussi bien, c'est même surtout comme cause finale. Son action n'est pris la simple action logique de la cause sur l'effet, c'est la puissance réelle et concrète qui agit dans l'univers et qui seule y met tout en mouvement, immobile qu'elle est.

Après le système d'Aristote, dont nous ne pouvons songer à suivre le dynamisme dans ses diverses parties, l'Antiquité nous présente un second grand type d'un dynamisme moins profond et moins métaphysique : c'est le stoïcisme. La théorie du monde, d'après les stoïciens, est, plus explicitement encore, quoique moins profondément que celle d'Aristote, la théorie de la force : ils l'appellent tension (tonos), et tout , dans les choses physiques comme au moral, s'explique pour eux par un degré de tension, c'est-à-dire par une force plus ou moins concentrée et condensée. Leur Dieu, c'est la force, la force physique coordonnant et organisant le monde, la force morale mettant l'équilibre dans l'âme comme l'autre dans les corps. C'est le contraire de l'épicurisme, qui se contente de matériaux juxtaposés et sans force coercitive et unifiante.

Pendant tout le Moyen âge, le dynamisme semble s'éteindre : les substances d'abord, et bientôt, qui pis est, les entités, substances abstraites, prennent la place de la force, et il ne reste plus de la métaphysique d'Aristote, absolument inintelligible à ceux mêmes qui croient l'enseigner, que des mots et des formules vides de sens. Ce n'est pas même avec Bacon et Descartes, malgré la grandeur de la révolution philosophique qu'ils inaugurent, que le dynamisme va reparaître. En effet, Bacon étudie d'une façon trop superficielle à la fois et trop disséminée les simples phénomènes physiques. Descartes, au contraire, s'enfonce trop dans l'ontologie pour approfondir la question de la nature des substances. Il se borne à en reconnaître deux, l'une dont toute l'essence est de penser, l'autre d'être étendue. Ainsi la matière pour lui devient un simple synonyme de l'espace ou de l'étendue. Il semble oublier que sa définition convient tout aussi bien à l'étendue géométrique qu'à l'étendue réelle, et il ne s'aperçoit pas qu'il manque précisément à sa prétendue matière le caractère constitutif de la matière, la force. 

Cependant ce même philosophe, dont la métaphysique est si généralement antidynamique, a été, sur d'autres points, le précurseur ou le père du dynamisme scientifique moderne. Pur exemple, la théorie d'après laquelle il veut réduire la vie dans la complexité à n'être qu'un mécanisme, l'animal à n'être qu'un automate, les phénomènes physiologiques à s'expliquer par de simples phénomènes physico-chimiques, sa chimérique hypothèse des tourbillons elle-même, tout cela était ou un pressentiment juste, ou une divination hardie, en tous cas un rapide acheminement vers les théories de la science moderne.

L'Aristote du dynamisme moderne, c'est Leibniz. Opposant à l'idée de substance ou de chose réelle l'idée de monade ou de force élémentaire primordiale, Leibniz construit le monde, non pas avec deux substances inertes et passives, l'une qui pense, l'autre qui est étendue; mais bien avec une infinité de forces simples, toutes égales au début, toutes de même nature et dont les combinaisons produisent la matière et l'esprit. 

Que sont ces monades? comment expliquer leur production? etc. Toutes ces questions sont plutôt effleurées en quelques traits de génie que creusées scientifiquement par Leibniz (Monadologie, texte en ligne); mais le caractère du système avec ses imperfections reste celui d'un dynamisme hardi, fondé sur cet axiome leibnizien par excellence : 

"Etre, c'est agir; ce qui agit est; ce qui n'agit pas n'est pas." 
C'est pourquoi, bien loin de suivre Descartes, Spinoza, Malebranche, dans leurs théories périlleusement nuageuses sur la nature de la substance et dans leurs laborieux efforts pour expliquer les rapports du corps et de esprit, tout en garantissant leur radicale distinction, Leibniz se borne à constater l'existence de forces individuelles primitives, innombrables, et il ne tient pour êtres que ces forces-là, évitant ainsi toutes les subtilités où la métaphysique s'engage dès qu'elle prend comme point de départ l'idée vague de substance.

Le dynamisme, après Leibniz, subit encore une nouvelle éclipse, soit d'abord à cause du système tout critique de Kant, soit surtout, plus tard, par suite de la prépondérance de idéalisme dans la philosophie allemande

Nous ne saurions considérer comme un dynamisme authentique et réel le système de Herbart, en dépit ou plutôt à cause de l'affectation systématique avec laquelle il prodigue partout les formules mathématiques et mécaniques pans expliquer les rapports des idées et des phénomènes même les plus difficiles à assimiler à des forces mécaniques proprement dites. Cependant, à la fin du XIXe siècle le dynamisme a repris partout, en Allemagne particulièrement, une vigueur nouvelle. Les systèmes alors les plus goûtés des penseurs, principalement celui du philosophe de Goettingen, de Lotze, et celui du célèbre historien de la philosophie, Heinrich Ritter, sont essentiellement dynamiques. 

Au lieu de ramener l'esprit à la matière ou vice versa, ils font voir que la substance des choses ne nous est connue qu'en tant que force, et que la force, de sa nature, n'est pas matérielle, mais bien plutôt inmatérielle; c'est par ce biais qu'ils rentrent plus ou moins complètement dans un idéalisme modéré et fondé désormais tout autant sur des théories physiques que sur l'argument psychologique dont on a tant usé et tant abusé, il faut le dire, en France

L'école française a eu aussi son dynamisme, mais tout psychologique. Maine de Biran en fut le fondateur et le métaphysicien. Il chercha la raison dernière des phénomènes psychologiques dans un fait généralement trop méconnu qu'il nomme l'effort, la volonté, le moi ou la force personnelle. Cette idée tend à ramener moi de la nature de substance que lui assignait la vieille école au rôle de force ou d'énergie active, ce qui est plus rationnel.

Le dynamisme doit ses plus grands succès dans la philosophie du XIXe siècle aux progrès des sciences physiques. En effet, la physique et la chimie sont arrivées à reconnaître que la plupart des phénomènes jusque là considérés comme distincts et irréductibles se ressemblent pourtant en ce que tous consistent foncièrement en un mouvement de la matière. A cette époque, on considère que la chaleur, la lumière, le son, l'électricité, et probablement aussi le magnétisme, ne sont que des vibrations de la matière, modifiées différemment par nos différents organes, de manière à produire les sensations que chacun connaît. 

Dès lors, on peut dire que pour les philosophes l'idée de matière s'en va et qu'à sa place on voit grandir l'idée de force. Quels sont les attributs de la matière? Elle n'en a plus un seul qui ne soit une force. Si vous retranchez l'étendue qui est le caractère de l'espace et non de la matière, réelle, il vous restera l'impénétrabilité, la pesanteur, la masse, etc.; or qu'est-ce que tout cela, sinon le degré de résistance que les objets opposent à nos sens? Mais notre main, par exemple, voulant soulever ou comprimer un corps, c'est une force; ce qui lui fait équilibre, ce qui résiste à son impulsion ou à sa pression, c'est donc aussi une force. 

Ainsi la matière se résout, quand on l'analyse, en une somme de forces appréciables pour nos sens. Cette théorie, qui, au seuil du XXe siècle, est la base scientifique du dynamisme, remonte sans doute à Leibniz, mais elle est surtout établie par les découvertes de la science du moment. D'une manière générale, on peut dire que le dynamisme n'est pas une doctrine ou un système exclusif, mais que, c'est une tendance qui peu à peu a tout envahi et qui l'emporte sur toutes les tendances de la vieille école.

La physique du XXe siècle (la théorie quantique, les théories de la relativité d'Einstein, la physique des particules) a complètement rebattu les cartes. Les notions classiques évoquées précédemment (espace, temps, matière inextricablement liés), celle même de force, absorbée par les notions de champ et d'interaction, ont obligé à une refonte de toute la problématique du dynamisme. Mais désormais, le philosophe qui se risque dans ses eaux doit aussi être un solide physicien au risque de patauger dans le vide, et le physicien a tout intérêt à relire les philosophes s'il ne veut pas se condamner, à chaque étape de sa réflexion, à juste réinventer la roue. (PL).

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