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Le monde turco-mongol
Turks, Mongols, Toungouses
Les peuples des steppes 
et de la taïga

Les Turks
    Les Kirghiz, les Ouïgours

Les Mongols
    Modes de vie mongols
    La religion mongole*

Les Toungouses
    Les Khitans

Les hégémonies turques

Les Huns, les Avars

Le  Kharezm et les Ouzbeks

Les Turkmènes (Oghouz)
    Les Ghaznévides
    L'empire Seldjoukide

L'empire Ottoman
  D'Osman à Bayézid II
  Les Janissaires
  Le siècle de Soliman
  Les Capitulations
  Le temps du déclin
  L'agonie de l'empire
   La question d'Orient
         La Guerre de Crimée
         Le Traité de Berlin
   Le Tanzimat

Les hégémonies mongoles

L'empire gengiskhanide.
Koubilaï et la Chine
Les Houlagides en Perse
La Horde d'Or et le Djagataï
L'empire de Tamerlan
 

Compléments

+ Sur les mots Khân et Khaqân
+ Turks et Mongols : un mythe généalogique

+ Les langues altaïques*

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On aborde dans cette section le passé des populations de la « Haute-Asie », qui parlent des langues classées dans la famille altaïque, c.-à-d. les Turks, les Mongols et les Toungouses. Ces populations, jadis appelées abusivement tatares ou "tartares", le plus souvent nomades - pasteurs, commerçants, guerriers -, mais parfois sédentarisées dans les oasis, ont été de longue date au contact des grandes civilisations de la Chine, de l'Inde et de l'Europe, et, par cela même ont été un des pivots autours desquels s'est jouée l'histoire du continent eurasiatique. Ces populations,  dont certaines dynasties ont régné sur la Chine, sur l'Inde, la Perse (Iran), et même sur les ruines de l'empire byzantin, se sont constituée en entités politiques de formes, de dimensions et de durées diverses. Réunies en confédérations ou "hégémonies", dans lesquelles pouvaient se rencontrer des composantes de diverses origines, commandées tantôt par des Mongols, tantôt par des Turks (et parfois aussi par des Toungouses), ces entités ont ainsi pu s'ériger en puissances continentales. Ce fut, par exemple, le cas de la confédération hunnique, de l'empire de Gengis Khan, celui de Tamerlan, ou, plus près de nous de l'Empire ottoman

Le cadre géographique.
Pour bien comprendre  ce passé, il est nécessaire de se représenter au préalable le théâtre dans lequel il a émergé : à l'Est l'empire chinois, avec sa civilisation et son organisation administrative, qui s'imposent vite à ses conquérants successifs, régit les agriculteurs pressés dans les opulentes plaines du Hoang-ho et du Yang-tsé-kiang. Il est menacé au Nord par les Toungouses, Sien-pi, Kin, futurs Mandchous, qui, depuis une dizaine de siècles, ont la moitié du temps dominé la Chine septentrionale et finalement la Chine entière. Ces rudes paysans du Nord sont en conflit permanent avec les nomades de la lande mongole ou turque. Au Nord-Ouest de la Chine s'étend la Mongolie; le désert de Chamo (Gobi) isole au Sud la région de l'In-chan, de l'Ala-chan, des Ordos des deux côtés du coude du Hoang-ho; c'est le pays de Hia ou de Tangout, terre classique d'indomptables pillards, au delà desquels sont les formidables montagnes du Kouenlun et les plateaux glacés du Tibet. Au Nord des sables du Chamo s'étend la steppe mongole adossée aux rudes montagnes qui le séparant de la Sibérie; à l'Ouest elle expire au pied de l'énorme massif des monts Tian-chan. 

On peut passer au Nord ou au Sud de ceux-ci; le passage du Nord (Pé-lou des Chinois) mène par la vallée de l'Ili à la steppe aralo-caspienne, aux fleuves qui la coupent au Sud (Sir et Amou-daria) et par eux à l'Iran. Le passage du Sud (Nan-lou) aboutit au bassin du Tarim qui, derrière Yarkand et Kashgar, finit presque en cul-de-sac, séparé par de pénibles défilés des hautes vallées du Sir-daria (Ferghana) et de l'Amou-daria (Badakchan); par celles-ci la route du Sud débouche aussi sur l'Iran. Dans celui-ci on retrouve les agriculteurs abrités par les murailles montagneuses vaillamment défendues. Vers l'Occident, la steppe se prolonge au Nord de la Caspienne, de la mer Noire, jusqu'au pied des Carpates. Des monts Khingan aux Carpates, sur 100° de longitude, les nomades voguaient autrefois, subjuguant quand ils pouvaient les vallées plus fertiles et les gras pâturages du Midi, refoulés, s'ils étaient plus faibles, vers les plaines glacées du Nord ou les steppes sans eau. Vivant non seulement des produits directs de ses troupeaux, mais de l'échange de ceux-ci avec les populations sédentaires qui leur vendaient les objets manufacturés, ils étaient les intermédiaires obligés du commerce terrestre entre l'empire de l'Est, la Chine, et celui de l'Ouest, Rome, aussi bien qu'avec la Perse. D'autre part, les princes de l'Asie orientale ou de l'Asie antérieure recrutaient volontiers des mercenaires parmi les farouches cavaliers des steppes; à ce titre, ceux-ci s'infiltraient et souvent se substituaient au maître.

Turks et Mongols se sont très souvent trouvés réunis sous la même bannière quand ils ont constitués leurs empires. Qu'ils aient été placé sous la conduite d'un groupe ou de l'autre justifie que l'on évoque ici une empire mongol, là un empire turk. On voit ainsi par un passage assez curieux de la Chronique de Rachid-ed-Dîn que Gengis Khan ne savait pas le turc et ne parlait que le mongol. Mais en même temps, beaucoup des tribus qu'il mena à la conquête du monde étaient turques et non mongoles. Il semble même par l'onomastique et par d'autres détails sur lesquels il  serait trop long de s'appesantir ici, que dans les armées les Mongols étaient en minorité et en quelque sorte noyés dans l'élément turc. Il est  non moins certain qu'à la cour de Koubilaï Khan on se servait couramment, à côté de la langue mongole, du turc ainsi que du chinois et du persan, peut-être même de l'arabe. La situation rappelle d'une certaine façon celle qu'à connue la Grèce à l'époque classique, quand on parlait de l'hégémonie de telle ou telle cité, à un moment donné. Simplement, dans le cas présent les cités sont des hordes; les campements de tentes viennent à la place des palais de pierre, et les "empires" sont à l'occasion nomades.

Les hégémonies turques

Les Turks ont formé au cours de leur longue histoire de nombreux États. Les plus anciens que l'on connaisse sont ceux des Hioung-nou (IIIe et IIe s. av. J. C.), chez qui se rencontrent probablement certaines des composantes de ce que seront par la suite les confédérations hunniques. De ces ensembles assez hétérogènes feront partie les Huns proprement dits (c.a. 375), mais aussi d'autres groupes tels que les Avars, qui viendront menacer l'empire romain finissant. En Asie centrale, les Turks forment également des États tels que le Kharezm, ou divers États turkmènes (celui des Petchenègues, des Kiptchaks, des Ghaznévide, etc.). C'est également aussi de l'ensemble turkmène que grandiront les puissances seldjoukide et ottomane (à partir du XIVesiècle), de laquelle est issue la Turquie moderne (1923). Des anciens États d'Asie centrale naîtront, avec la disparition de l'Union Soviétique, en 1991, plusieurs États Turks indépendants : Turkménistan, Ouzbekhistan, Kirghiztan, Kazakhstan, Azerbaïdjan.

Les Huns.
Le nom des Huns est un mot générique sous lequel on désigne diverses populations asiatiques qui sont vraisemblablement d'origine différente. La confusion est venue d'abord des auteurs anciens eux-mêmes, qui donnaient le nom de Huns à tous les peuples asiatiques qui envahirent l'empire romain à la suite des premiers Huns véritables, et ensuite, depuis le XVIIIe siècle, du savant ouvrage de de Guignes qui, dans son Histoire générale des Huns (1756), a également étendu le nom de ce peuple à toutes les tribus barbares de l'Asie centrale. Nous traiterons, dans le présent article, non seulement des Huns proprement dits, des Hioung-nou de la Chine et des autres peuples de langue turque, mais de tribus différentes, qui, jusqu'au VIIe siècle de notre ère, ont ravagé l'Europe sous le nom de Huns.

Le nom de Huns est ancien : on le trouve pour la première fois dans Ptolémée, qui place les Chounoi entre les Bastarnes et les Rhoxolans, dans le Sud de la Russie; Denys le Périégète mentionne également les Ounnoi, près la mer Caspienne. Le savant allemand Zeuss a contesté ces lectures qu'il regarde comme des interpolations, mais nous verrons, par l'histoire chinoise, que les Huns, dès le IIesiècle de notre ère, étaient en réalité établis entre la mer Noire, la Caspienne et l'Oural; ils commencent seulement à se faire connaître comme dévastateurs au milieu du IIIe siècle, lorsqu'ils franchirent le Tanaïs. D'où venaient-ils? On a regardé les Huns comme d'origine chinoise ou d'origine mongole. Nous croyons que ce sont en réalité des Turks, la plupart du temps. Mais dans certains cas, des populations décrites comme des Huns ne le sont sans doute pas véritablement : c'est en particulier le cas des Avars, possibles descendants de certains Jou-Jouen, et dans lesquels ils conviendrait donc de voir plutôt des Toungouses

Si donc tous les Huns des IIIe, IVe, et Ve siècles ne sont pas identifiables comme on l'a cru dans le passé, aux Hioung-nou, ni même à des populations exclusivement proto-turques, du moins pourraient-ils correspondre à une fraction de ceux-ci, probablement mêlée à d'autres peuples. De fait, outre l'analogie entre les deux noms, les mouvements et les migrations des Hioung-nou à différentes époques dans la Haute-Asie concordent assez bien avec les diverses invasions des Huns en Europe et en Asie. De fait, outre l'analogie entre les deux noms, les mouvements et les migrations des Hioung-nou à différentes époques dans la Haute-Asie concordent assez bien avec les diverses invasions des Huns en Europe et en Asie. Avant d'entrer dans l'histoire de ces invasions, nous croyons devoir exposer sommairement ce que nous savons aujourd'hui des Huns d'Asie, ainsi que la succession des révolutions et migrations des différents peuples tartares dans leurs rapports avec la Chine, avec l'Europe orientale, l'Asie byzantine et l'Iran.

C'est aux historiens chinois qu'il faut avoir recours pour être renseigné sur cette période ancienne de l'histoire de l'Asie. La nation des Hioung-nou joue une grand rôle dans l'ancienne histoire de la Chine. Ce peuple était d'origine turque, comme plus tard les Ouïgours, les Sien-pi,  et les Tou-kioué; il venait de l'Asie orientale, entre l'Orkhon et la Mandchourie, et il se divisait en plusieurs tribus dont la désignation était probablement tirée des noms des lieux d'origine ou d'habitat : c'étaient les Houn (un des noms de la rivière Orkhon), les Houn-yé, les Hou-yen. L'ensemble de ces diverses tribus constituait la nation des Hioung-nou et il est très vraisemblable que c'est de l'un de ces vocables Houn, Hioung qu'est dérivé le mot Hun, prononcé Hounn par les premiers envahisseurs qui furent en contact avec les Romains et dont la transcription exacte est restée sous les diverses formes Hunni, Chuuni, Ounnoi, etc .

Le Kharezm et les khanats ouzbeks.
Le Kharezm ou Khovaresm correspond à l'ancien pays des Chorasmiens, région du Turkestan occidental, au Sud de la mer d'Aral, sur les deux rives du Djihoun, entre le khanat de Boukhara et la mer Caspienne, contient, entre autres territoires, le khanat de Khiva et le pays des Turkmènes. De 994 à 1231, la Kharezm forma une principauté indépendante, qui fut fondée par un chef turc aux dépens des Samanides. Les princes du Kharezm envahirent la Perse en 1193, et s'emparèrent en 1197 de Samarcande. Leur puissance fut détruite par Gengis-khan. Le Kharezm fut ,quelque temps compris dans l'empire du Kaptchak. Vers 1481, Ilbars el-Cheibani le détacha du Kaptchak et en fît de nouveau un Etat indépendant. Une dynastie de princes khovaresmiens régna aussi à DeIhi dans l'Hindoustan à partir de 1213 après en avoir chassé les Gourides; elle fut remplacée en 1398 par les Patans. Progressivement, l'empire kharezmien se trouva partagé entre plusieurs khanats dominés par des dynasties ouzbekh (Khiva, Boukhara, Khokand), eux-mêmes placés à des degrés divers sous la coupe de l'empire Russe à partir du XVIIe siècle

Les Turkmènes.
Les Turcomans ou Turkmènes, dont le  territoire s'étend essentiellement de la Caspienne et de I'Amou-daria jusqu'au Paropamisus, représentent l'élément autrefois dominant de la population, de l'ancien Kharezm. Ils descendent des Turks d'avant l'invasion mongole. Il est donc plausible que leur nom de Turkmènes (mans ou mènes équivalant à l'allemand thum) a le sens qu'on lui attribue souvent de Turks de souche, de Turks vrais ou par excellence. Il est d'ailleurs possible que ce nom même leur ait été donné en raison de ce qu'ils ont continué à mener la vie nomade des ancêtres en fournissant sans cesse comme eux de nouveaux essaims d'envahisseurs. Les Turks qui ont envahi les États constitués de l'Asie centrale se sont en effet tous présentés d'abord dans l'État même où étaient les Turcomans jusqu'à nos jours.

Les Seldjoukidesétaient de leurs parents très proches; les Osmanlis aussi par conséquent, et ils se rattachent sans doute, comme les Seldjoukides, aux Oghouz (Ghouzz) que les conquérants arabes ont trouvés dans le Kharezm. Les Oghouz, probablement sous la poussée des Arabes, ont remonté vers le Nord de la Caspienne. ils se sont mêlés entre les rives de l'Oural inférieur et celles de la basse Volga, à d'autres Turks, les Petchénègues, mentionnés par les auteurs byzantins en 834. De ce mélange, accompli à la fin du XIe siècle, sont sortis les Koumanes (Polovtsy des archéologues russes). Mais Petchénègues et Oghouz ont pu se fondre aussi, au moins en grande partie, dans l'empire des Khazars, car il n'est plus question d'eux après le XIIIe siècle.

L'Empire Ottoman.
L'empire Ottoman a longtemps été l'un des plus puissants États de la planète. Fondée au tout début du XIVe siècle, par les Osmanlis (descendants d'Osman ou Othman), une dynastie d'origine turkmène, sur les ruines de l'empire Seldjoukide, la puissance ottomane responsable de la chute de ce qu'il restait empire byzantin, avec la prise de Constantinople en 1453, puis est parvenu à son apogée au XVIe siècle, à l'époque de Soliman. L'empire turc à son maximum d'extension se composait de possessions immédiates, subdivisées en Turquie d'Europe (Roum' ili), et Turquie d'Asie (Anadoli), et en territoires vassaux, qui vont de la Serbie à la Perse et de l'Égypte au Maghreb. Mais ce gigantisme s'est accompagné rapidement d'un délitement du pouvoir des Osmanli. Le déclin de l'empire s'amorce dès le XVIIe siècle, initié par la poussée russe, et entretenu au cours du siècle suivant par les appétits grandissants des puissances d'Europe Occidentale (La Question d'Orient). En 1827, la Grèce obtient ainsi son indépendance, et les principautés des Balkans (Serbie, Moldavie, Valachie et Monténégro), nominalement sous suzeraineté ottomanes acquièrent une autonomie de fait. Même chose pour l'Égypte, qui est pratiquement indépendante de la Turquie dès 1833

Le XIXe siècle aura marqué en fait l'agonie d'un État aux structures archaïques, incapable de se moderniser, malgré les réformes entreprises à partir de 1839 (Tanzimat), incapable aussi de contrer les ambitions de ses voisins. L'empire ottoman sera ainsi complètement démantelé, dès les années 1920, à l'issue du partage du monde opéré par les puissances européennes sorties victorieuses de la Première Guerre mondiale. La Turquie moderne, construite sur sa ruine, a été fondée en 1923.

Les hégémonies mongoles

Il n'y eut, à vrai dire, d'histoire et de nationalité mongoles qu'à partir du kouriltaï de 1206, cette grande assemblée générale où  Temoutchin se fit reconnaître pour souverain absolu (gengis khan) par les tribus et clans mongols ainsi centralisés en nation. Ces tribus qui nomadisaient le long de la Keroulen et de l'Onon ne constituaient pas une personnalité historique bien définie. Entre les Turks Ouïgour (sédentaires) ou Kiptchak (nomades du désert) du Sud et de I'Ouest, les Toungouses de l'Est, ils fraternisaient plutôt avec les premiers, tantôt à la solde de l'empire chinois, tantôt en lutte avec lui. Ils se confondent donc dans le grouillement des peuples turcs de l'Asie intérieure jusqu'à la fin du XIIe siècle. Jusque là, les empires fondés dans l'Asie intérieure n'avaient généralement pas réussi à soumettre directement les grands empires tels que la Chine, l'Iran ou l'Inde. Cet exploit allait donc réalisé que par les Mongols, et c'est ce qui leur donne leur immense importance distorique.
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Gengis Khan.
Gengis Khan (Temujin) sur un manuscrit persan du XIVe siècle.

A la fin du XIIe siècle, voici quelle était à peu près la situation politique en Asie. La Chine était divisée entre la dynastie nationale des Song, dans le bassin du Yang-tse et les Kin, dynastie toungouse, qui dominaient de l'Amour au Hoaï, Les Song résistaient avec l'appui des aventuriers turcs et mongols embauchés dans l'intérieur. Depuis la chute de l'empire khitan, les États secondaires et les tribus nomades étaient indépendants. Sur le coude du Hoang-lia, l'État de Hie; entre Keroulen et Selenga, les tribus mongoles; au Nord autour du Baïkal, les Mergued (toungouse); à l'Ouest des Mongols, les  Kéraïtes, dont Karakoroum était la capitale; plus loin, dans le Pé-lou, maîtres des montagnes saintes de l'Altaï et du val de l'Irtych, les Naïmans; dans le Nan-lou, un  groupe de Ouïgours, vassaux des Kara-Khitans, qui étendaient leur pouvoir sur la Transoxiane (Turkestan), que leur disputaient les Turks iranisés ou arabisés de l'Asie antérieure, ralliés autour de Mohammed le Kharezmien (Le Kharezm), qui succédait au pouvoir effondré des Seldjoukides. C'était en Transoxiane que les seigneurs turcs possessionnés dans l'ancien empire arabe recrutaient leurs forces, parmi les Turks occidentaux, Kankli, Kalatch. Au Nord de la Transoxiane et du Caucase, étaient encore des Turks, les Kiptchaks, sur le Kouban et sur le Don. Au Nord de ceux-ci, sur la Kama, les Bulgares, une population voisine. Tous ces Turks conservaient confusément le souvenir de leur communauté d'origine et celui du grand empire du VIe siècle (celui des Tou-Kioue) qui avait, sous l'il-Khan Mokan, réuni tous les peuples turcs. Ce sentiment favorisa l'unification entreprise par le conquérant mongol.

Les clans mongols semblaient pourtant bien inégaux à une pareille tâche, faibles et divisés en face des monarchies des Kéraïtes, des Naïmans, des Khitans. Rien dans leur passé n'autorisait de semblables espoirs. Leur nom apparaît dans les auteurs chinois à partir de l'époque des Tiou-Kioue; il semble probable que les pasteurs de la lande mongole, établis de longue date sur l'emplacement où nous les trouvons, subirent sans résistance appréciable la domination des divers empires turcs Hioung-nou (Les Huns), Tiou-Kioue du VIe au VIIIe s, Ouïgours du VIIIe au IXe, Hakas ou Kirghis du IXe au Xe, Khitans du Xe au XIIe, alternant avec celle des Chinois et des Toungouses, Sien-pi, Jou-Jouen, Niou-tchen, etc. Toutefois, depuis que les grandes nations des Ouïgours se sont portées vers la Transoxiane où la destruction des empires iraniens sassanide et abbasside ouvre de brillants débouchés, les Mongols commencent une existence autonome, groupés autour des familles Niroun, descendants d'Alankava; coopérant à l'occasion avec les chefs turcs qui n'ont pas cherché fortune vers l'Ouest.

Au XIIe siècle, les clans mongols sont installés sur la Keroulen, l'Onon, l'Orkhon, vivant assez misérablement et s'embauchant volontiers au service des Chinois. Leur centre était la colline sacrée de Deligoun-Bouldak, aux sources de l'Onon, où ils plantaient l'étendard à neuf queues blanches, symbole du peuple mongol, et l'étendard à quatre queues noires, symbole des Niroun; parmi celles-ci, la plus notable était celle des Bordjiguène (les yeux pairs), descendants du plus jeune des trois fils de la Vierge Alankava, Puis venaient les Arlad, les Djouirat. Au milieu du XIIe siècle, se distingue un des Bordjiguène, Yésouguéi Bahatour (le Batailleur). Associé à un chef kéraïte, il guerroie à la solde des Song contre les Kin. On ne sait s'il eut part à la grande victoire de l'an 1147, à la suite de laquelle l'empereur Kin, Hi-tsong, dut céder une partie de ses territoires aux Mongols; mais en 1162, les Mandchous prirent leur revanche, et Mongols et Kéraïtes rentrent dans leur dépendance nominale. C'est probablement en cette année que naquit Temoutchin. Yésouguéi continua de se distinguer, et à sa mort 13 hordes ou clans mongols se groupaient sous son autorité. C'était le premier noyau de l'Etat mongol que son fils allait étendre de la mer du Japon à l'Adriatique.

L'Empire gengiskhanide.
L'histoire de la puissance mongole commence seulement avec Témoudjin, surnommé plus tard Gengis Khan. Il était le fils de Yissougaï Bahadour, l'un des principaux chefs mongols, guerrier renommé, et qui, bien que vassal de l'empire toungouse des Kin (Jin), exerçait sa puissance dans la région au Sud-Est du Baïkal, dans les monts Bourcan Kaldoun, aujourd'hui Kenteï, d'où sortent les rivières Onon, qui avec l'Ingoda forme la Chilka, Keroulen qui se jette dans le Dalaï Nor, et Toula, tributaire de la Selenga par l'Orkhon. Les possessions dont Témoudjin allait se trouver l'héritier avaient pour voisins les Merkites, les Kéraïtes sur les bords de l'Orkhon et de la Toula, au Sud des Merkites, et les Naïmans bornés au Nord par les Kirghiz, à l'Est par les Kéraïtes, au Sud par les Ouïgours et à l'Ouest par les Kankalis. Les Naïmans étaient proches de l'empire des Kara Kitaï (Khitans noirs) qui occupait les deux versants des Tian-Chan et s'étendait au Sud jusqu'au Tibet. Plus à l'Ouest, du Nord de la mer d'Aral à la mer d'Oman, de la Géorgie et de la Caspienne jusqu'aux frontièresdes Kara Khitaï, du Tibet et des Indes était situé l'immense empire du Kharezm; au Sud des tribus mongoles dans l'Asie orientale se trouvaient le Tangout qui les séparait du Tibet, et leurs suzerains, les Kin, possesseurs de la Chine septentrionale (Tartarie, Liao-toung, Chan-toung, Tche-li, Ho-nan, Chan-si, partie du Chen-si), tandis que les Soung étaient refoulés vers le midi et régnaient à Lin-ngan (Hang-tcheou). 

En peu d'années, Témoudjin agrandit prodigieusement ce faible héritage. S'étant fait proclamer en 1206 souverain de tous les Mongols (autrement dit Gengis Khan, ou puissant Khan), il conquit le pays des Ouïgours (1209) et la Chine septentrionale (1213); soumit la Corée (1219), la Transoxiane (1221), le Khoraçan et l'Irak-Adjémi (1222), Ie Kharezm et plusieurs provinces, de la Perse orientale, le Kandahar et le Moultan (1224), et enfin une partie de la Russie méridionale. Tout au long de cette vaste entreprise, Gengis Khan se montra souvent un conquérant inhumain et barbare. Les villes de Boukhara, de Samarcande, de Ferganah, de Ballk furent détruites par ses ordres, et une foule de monuments des arts et des lettres furent anéantis dans Pékin; cependant; il donna à ses sujets un code de lois, qui était encore ne vigueur au début du XXe siècle.

A la mort de Gengis, son immense puissance s'exerçait à l'Ouest, au delà de la mer Caspienne et de la mer Noire, jusqu'à la Bulgarie, la Serbie, la Hongrie et la Russie; à l'Est, jusqu'à la mer, y compris la Corée; au Sud, ses territoires étaient bornés par les débris de l'empire des Kin, le Tibet, l'empire de Delhi et ce qui restait de l'empire kharezmien. L'empire fut divisé entre ses quatre fils qui lui avaient servi de lieutenants dans ses conquêtes. L'aîné, Djoutchi (Touchi-Khan), étant mort, fut remplacé dans la répartition par son fils Batou (Batu-Khan), qui occupa les pays à l'Ouest de la mer Caspienne, et eut le Kiptchak et la Russie méridionale; le second fils, Djagataï, eut l'Asie centrale et le Turkestan, c. -à-d. tout le pays qui s'étend depuis le Lob-nor jusqu'à Boukhara; Ogotaï (Oktaï-Khan) eut l'Asie orientale composée principalement de la Chine; enfin, Touli obtint le Khoraçan et l'Asie jusqu'à l'Indus.

Koubilaï et les Khaqans de Chine.
Dès le début duXIIe siècle, la dynastie toungouse des Kin régnait sur toute la partie septentrionale de la Chine jusqu'au Fleuve bleu et avait soumis à un tribut les souverains de la dynastie des Song qui occupaient les provinces au Sud de ce fleuve. Au moment de la montée en puissance de l'empire gengiskhanide, Les Song crurent pouvoir former une alliance avec les Mongols pour chasser les Kin. Cela fut effectivement réalisé. Mais les Mongols chassèrent aussi les Song et devinrent à leurs tour, avec Koubilaï Khan qui envahit la Chine en 1267, les nouveaux maîtres de l'Empire Céleste. Koubilaï fut le fondateur de la dynastie chinoise des Youen ou Youan. Né en 1214, petit-fils de Gengis-Khan, et successeur dès 1260 de son père Mangou-Khan, il régna d'abord sur la Mongolie et sur tous les États conquis par Gengis-Khan, puis s'empara en 1279 de la personne de l'empereur. La dynastie des Song qui subsistait depuis 319 ans, était ainsi renversée. Koubilaï conquit également le Tibet, le Pégu, la Cochinchine, et conservant au moins de façon nominale la prééminence sur les autres khanats mongols forma dès lors l'empire le plus vaste qu'on l'on ait jamais connu, embrassant toute l'Asie et partie de l'Europe et s'étendant depuis le Dniepr jusqu'au Japon. Le khaqan se déclara protecteur du Bouddhisme, fit fleurir les lettres, et encouragea l'agriculture, l'industrie et le commerce. Il mourut en 1294, après un règne de 24 ans. Marco Polo passa 17 ans à sa cour. Les princes de la dynastie Youen respectèrent les moeurs et les usages du peuple vaincu; cependant, ils ne purent maintenir longtemps leur domination, et, en 1256, sous le règne de Chun-ti (Oukhagatou Khagan), un Chinois nommé Tchou souleva la population contre les gouvernants mongols, qui finiront expulsés en 1268. Il monta sur le trône sous le nom de Taï tsou. Ses successeurs, qui formèrent la dynastie des Ming régnèrent jusqu'en 1644, jusqu'à leur éviction et leur remplacement par la dynastie mandchoue des Qing.

Houlagou et l'Ilkhanat de Perse.
La domination des Mongols sur l'Iran commence avec Houlagou. Ce prince, fondateur de la dynastie des Houlagides était né en 1217; il était petit-fils de Gengis Khan par Toulouï (Touli), quatrième fils de ce dernier. Chargé par Mangou, le grand khan des Mongols, d'étendre au loin les frontières de l'empire (L'empire gengiskhanide), Houlagou partit de Karakoroum à la tête d'une nombreuse armée, se dirigeant vers l'Occident. Après avoir ravagé toute l'Asie centrale, il pénétra en Perse en 1255, renversa la dynastie des Ismaéliens et vint mettre le siège devant Bagdad, la capitale du calife abbâside. La ville fut emportée d'assaut et pillée, le dernier calife, Mostasim, fut étranglé par l'ordre du conquérant mongol (1258). Tout d'abord, Houlagou ne fut que le vassal et le lieutenant de Mangou, et les monnaies qu'il fit frapper portaient, à la fois, le nom de Mangou (Mounkke Kaân) et d'Houlagou, avec le simple titre de khân; mais, plus tard, il se rendit relativement indépendant et prit le titre turc de ilkhân, qui signifie « chef des peuples », auquel ses successeurs ajoutèrent celui de sultan. Houlagou fit d'autres guerres en Syrie et en Égypte, mais il protégea aussi les sciences, notamment l'astronome Nasr ed-Din, qui lui a dédié ses tables astronomiques. Houlagou mourut en 1265, et fut enterré avec toutes ses richesses dans l'île de Tala, au milieu du lac d'Ourmia. Ses successeurs, les Houlagides, régnèrent sur la Perse jusqu'au milieu du XIVe siècle.

La Horde d'Or et le Djagataï.
Tandis que les fils de Touli devenaient les souverains des vieilles monarchies de la Chine et de la Perse où les vainqueurs s'assimilaient bientôt aux vaincus, les descendants des fils aînés de Gengis Khan fondaient des empires où se conservait mieux le caractère originel des Mongols, dans ces vastes plaines qui vont des Tian-chan aux monts Carpates. Par delà le vide des steppes kirghiz et des déserts de sable, Batou devint le khan du Kiptchak au terme de ses conquêtes en Russie, et ses sanglantes incursions en Hongrie. Il fixa son quartier général sur l'Aktouba, bras de la Volga inférieuer; autour de sa tente ou résidence (orda) d'or s'éleva la grande ville de Saraï qui demeura la capitale de ses descendants, les Khans de la Horde d'or. Leur histoire se confond avec celle de la Russie assujettie durant plusieurs siècles à leur soupçonneuse tyrannie.

Le second et le plus remarquable des fils de Gengis, Djagataï, avait eu pour sa part l'ancien empire Kara-Khitan, avec pour annexe méridionale l'ancien apanage de Djelal-Eddin. C'était le pays de l'Irtych au Djihoun (Oxus, Amou-daria), la frontière avec le Kiptchak se trouvant vers Kayalith au Sud du lac Balkach et à l'Est du Kharezm, marquée pur de vastes déserts de sable. Cet empire comprenait en somme les bassins du Sir, de l'Amou, du Tarim et la citadelle montagneuse de l'Iran oriental avec Balkh, Ghazna, le Séistan. Sauf cette annexe, c'était la région que nous appelons encore Turkestan, le pays des Ouïgours, les Turks disciplinés (par opposition aux Kirghiz-Kazaks, vagabonds de la bande). Djagataï, qui était un administrateur énergique et habile, a exercé sur ces contrées une telle influence que longtemps elles ont conservé son nom et qu'aujourd'hui le dialecte turc qui s'y parle est appelé djagataï.

L'empire turco-mongol de Tamerlan.
Le second empire mongol  a été fondé par Timour-Beg ou Timour-Leng (le Boiteux), connu en français sous le nom de Tamerlan (1336-1405). Cet empire et celui de ces successeurs, les Timourides, est sans doute plus encore que de l'empire gengiskahnide dont il se réclame un empire turc. C'est aussi un empire musulman, qui finalement ne continue que d'une manière bien indirecte celui de Gengis Khan. Timour était dévot musulman et féroce à l'égal des anciens Mongols. Il se peut que ses conseillers religieux aient rêvé de restaurer à son profit le califat, dont le centre eût été placé près des tombeaux des martyrs Hossein et Hassan, à Boukhara ou Samarcande; mais ce projet n'eut pas de suite. Timour a surtout détruit; il a achevé la ruine de l'empire de Djagataï qu'il a remplacé, il est vrai; mais il a détruit, sans le remplacer, celui du Kiptchak et par là préparé la grandeur de la Russie affranchie de ses dominateurs mongols; il a achevé la ruine des grandes cités perses et failli arrêter à ses débuts la fortune des Osmanlis; enfin, en inculquant le fanatisme musulman aux Turks de la Transoxiane, ces grands intermédiaires de l'Asie centrale, il les a brouillés à jamais avec leurs cousins de la Mongolie et des Marches de Chine; il a rompu la tradition chinoise et celle des vieux empires turcs pour lui substituer le régime de la religion d'Etat et de la théocratie; la pseudo-renaissance du XVe siècle fut en Transoxiane un véritable recul, une époque de scolastique et de rhétorique. Il faut pour compléter le tableau rappeler les fastueuses constructions de Timour et de ses successeurs, leurs grands travaux publics et la floraison de la littérature turque.



En librairie - Stanley Stewart, L'Empire des Steppes, Hoëbeke, 2004. - René Grousset, L'Empire des Steppes (un classique), Payot, réed. 1989. Jean-Paul Desroches, L'Asie des steppes, d'Alexandre le Grand à Gengis Khan, RMN, 2001 (Beaux livres). - Patrice Amarger, La domination du monde, Robert Laffont, 1995-99, 3 vol. : I - Les fils de Gengis Khan, II - La fureur des Tartares, III - La Volonté du ciel.

Collectif, Au pays sacré des anciens Turcs et des Mongols, RMN (Beaux livres). - Jean-Paul Roux, Histoire de l'Empire mongol, Fayard, 1993. - Collectif, Mongolie : Pasteurs, guerriers, empereurs, Actes Sud (Beaux Livres), 2003. - Collectif, Samarcande, 1400-1500 - la cité oasis de Tamerlan, coeur d'un empire et d'une renaissance, Autrement, 1995.-

Voyageurs d'hier et d'aujourd'hui : R. Gonzalez de Clavijo, La route de Samarkand au temps de Tamerlan (1403-1406) , relation du voyage de l'ambassade de Castille à la cour de Timour Beg, Imprimerie nationale, 2002. - Guillaume de Rubrouck, Voyage dans l'empire mongol, Imprimerie nationale, 1997. - G. Timkovski, Voyage à Pékin, à travers la Mongolie de 1820 à 1821, Kimé, 1993. - Gildas Flahaut, Les carnets mongols, Glénat Editions, 1997. - Etienne Dehau, Voyage en Mongolie, Hermé, 2001. - Peuples du Monde, Mongolie, Sibérie, Mandchourie, L'Adret, 2000. - Alain Chenevière, Asie centrale, les fils de tamerlan : Turkménistan, Uzbékistan, Kazakhstan, etc., Vilo, 1998. - Du même, Voyage en Orient sur laes traces de Marco Polo, Vilo, 1996. 

Jean-Paul Roux, Les Explorateurs au Moyen âge, Hachette, 1995. - Michèle Gueret-Laferte, Sur les routes de l'Empire mongol (ordre et rhétorique des relations de voyage aux XIIIe et XIVe siècles), Honoré Champion, 1994. 

Jean-Paul Roux, L'Asie centrale, histoire et civilisations, Fayard, 1997. - Du même, La religion des Turcs et des Mongols, Payot, 1994, etc.


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