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Turks et Mongols
Un mythe généalogique
Turks et Mongols (Le Monde Turco-Mongol) ont si durablement partagé une histoire commune, pour qu'ils aient fini par se forger le mythe d'une origine commune. Sans doute, peut-on imaginer que, si différentes que soient les langues des deux familles mongole et turque (Les langues altaïques), il existe bien entre elles des rapports fondamentaux, pouvant inciter à croire qu'elles dérivent d'une source commune, extrêmement lointaine. Mais ce ne sont sûrement pas des raisons philologiques qui ont conduit des historiens tels que Rachid-ed-Din, dont on va rapporter les propos, à soutenir avec obstination l'existence d'un lien généalogique entre Turks et Mongols. Et il semble bien difficile aussi d'admettre qu'à l'époque de ces auteurs, les différentes tribus turques et mongoles aient gardé le souvenir de faits qui, au mieux, sont noyés dans un lointain et obscur passé. 

Cette généalogie forgée artificiellement revêt un caractère similaire à la généalogie que la Bible établit à partir d'Abraham. Il s'agit ici aussi de justifier et de codifier - en faisant appel à une parenté - les types de relations qu'entretiennent entre elles des populations voisines, et dont les interactions, pour fonctionner, doivent être investies d'une signification. C'est à cela que servent les mythes. Mais la manière dont l'affaire se trame ici est d'autant plus intéressante que le mythe généalogique des Mongols ne leur fait pas la part belle. Rachid-ed-Din, au contraire, semble ne viser qu'à prouver la supériorité écrasante des Turks sur les Mongols. Et, étrangement, les souverains descendants de Gengis Khan, pour lesquels il travaillait ne trouvaient rien à y redire. Pourquoi donc les Mongols cherchaient-ils à ce point prendre pour des Turks? Et pourquoi, la situation s'est-elle inversée avec les historiographes de Tamerlan, qui était manifestement un Turk, et réclamaient hautement pour lui une ascendance mongole? Un fenêtre sur la manière dont une société se représente à elle-même...

 
Le fantasme des origines

Suivant les historiens mongols et turks que dit avoir consultés Rachid-ed-Din, le prophète Noé eut trois fils entre lesquels il divisa la terre : Cham, le père des Noirs d'Afrique, Sem, le père des Arabes et des Persans et Japhet ou Abouldja Khan, ancêtre des Turks et des Mongols. Abouldja Khan était un nomade qui passait l'été dans une ville nominée Anbaidj, située près des montagnes d'Ourdagh et de Kourdagh et qui avait pour campement d'hiver la ville de Karakoroum. Il eut un fils nommé Dib Bakoni, qui mourut en laissant quatre fils Kara Khan, Dur Khan, Kour Khan et Kouz Khan. Kara Khan succéda à Dib Bakoui; à cette époque toutes les tribus étaient infidèles. Au bout de quelque temps il eut un fils, qui, durant trois jours et trois nuits, ne voulut pas prendre le sein de sa mère. 

Chaque nuit elle le voyait en songe lui disant qu'il ne téterait que lorsqu'elle se serait convertie à l'islam. Elle le fit en cachette de peur d'être massacrée par la famille de son mari. Quand l'enfant eut atteint l'âge d'un an, on réunit tous ses parents pour lui choisir un nom, mais tout à coup il se mit à crier qu'il voulait se nommer Oughouz. Quand il fut en âge d'être marié, son père lui offrit successivement deux de ses cousines, mais il les dédaigna parce qu'elles ne voulurent pas se convertir à l'Islam. Une troisième, la fille d'Our Khan l'ayant accepté, devint sa femme. Les quatre fils de Dib Bakoui et leurs proches avant fini par découvrir qu'Oughouz avait abandonné leur ancienne religion prirent la décision de le tuer, mais prévenu par sa femme, il put leur échapper à temps.

Cette question divisa les tribus en deux camps et une guerre terrible s'ensuivit. Elle dura soixante-quinze ans et se termina par la défaite et la mort de Kara Khan, et le triomphe d'Oughouz. Les tribus qui ne voulurent pas se soumettre à lui se retirèrent du côté de l'Est et leurs descendants furent les Mongols; celles qui, au contraire, l'avaient soutenu, furent nommées par lui Ouïgours ou « alliés » : ce sont les Turks. Quelques-unes des tribus ouïgoures prirent par la suite des noms particuliers, tels que Kankli, Kiptchak, Karlouk, Kaladj, Aghadjari. Il serait trop long d'en expliquer ici l'origine.

Oughouz eut six fils : Goun, Ai, Youldouz, Keuk, Dagh et Dingis; qui signifient le soleil, la lune, l'étoile, le ciel, la montagne et la mer. Ces six jeunes gens s'étant rendus un jour à la chasse trouvèrent dans un champ un arc et trois flèches d'or. Ne sachant comment partager cette trouvaille, ils demandèrent à leur père de les mettre d'accord. Oughouz donna aux trois aînés l'arc d'or qu'ils se partagèrent en le mettant en pièces, et il ordonna que leurs descendants portassent le nom de Bouzouk, mot tiré d'un verbe turk qui signifie briser. Il donna les flèches à ses trois plus jeunes fils dont la descendance dut s'appeler Otchok qui signifie en turk « les trois flèches ». Les trois aînés reçurent le commandement de l'aile droite de l'armée, les trois derniers celle de l'aile gauche.

Goun Khan succéda à Oughouz; ce fut lui, qui, sur les conseils de son ministre, Ikit Arkil, inventa les armoiries des 24 petits-fils d'Oughouz et détermina rigoureusement leur rang et les honneurs auxquels ils avaient droit. On a vu qu'après le triomphe définitif d'Oughouz et de ses partisans, plusieurs tribus refusèrent de reconnaître son autorité et se rendirent dans l'Est de l'Asie où elles donnèrent naissance aux Mongols. Ce mot s'écrit Mongkhol dans la langue originale, et nous ne mentionnerons pas l'étymologie artificielle qu'en donnaient les historiens turcs. 

Rachid ed-Din raconte qu'à une époque qu'il fixe à environ 20 siècles avant celle où il écrivait, les Mongols et les Turks se firent la guerre. Les Mongols furent écrasés et anéantis à ce point qu'il ne resta de toute leur nation que deux hommes, nommés Nikouz et Kyan, et deux femmes. Pour éviter le sort de leurs compatriotes, ces quatre individus s'enfuirent et arrivèrent dans une plaine entourée de montagnes et de forêts d'un accès très difficile. Les quatre survivants de la nation mongole s'arrêtèrent dans ce lieu nommé Arkinch-Koun, c.-à-d. « endroit entouré de chaînes de montagnes », et ils y vécurent à l'abri des poursuites des Turks.

Ni Rachid-ed-Din ni aucun autre historien des Mongols ne dirent combien dura le séjour des Mongols dans l'Arkineh-Koun, et ils ne donnent pas davantage le nom de leurs chefs. Ils se bornent à dire qu'au bout d'un certain temps, les Mongols s'étaient tellement multipliés qu'ils ne pouvaient plus tenir dans l'Arkineh-Koun et qu'ils durent songer à en sortir. Il y avait dans la barrière de montagnes qui les enserrait de toutes parts, un endroit d'où ils tiraient le fer dont ils se servaient. Ils y amassèrent une quantité énorme de bois qu'ils enflammèrent et dont ils attisèrent le feu à l'aide de soufflets formés de 70 peaux de vaches et de chevaux, manoeuvrés par deux tribus entières, les Nikouz et les Ouryankkat. Ce brasier liquéfia le minerai de fer qui formait la montagne, et la brèche qui s'ensuivit permit aux Mongols de sortir de l'Arkineh-Koun. 

Rachid ed-Din raconte que, de son temps, plusieurs Mongols s'étaient rendus dans ce cirque entouré de montagnes et qu'ils avaient trouvé que c'était un endroit d'un accès très difficile, mais cependant pas autant que le bizarre expédient des Mongols pourrait le faire croire. Du temps de Gengis Khan, il n'était pas oublié, et durant la nuit qui précède le nouvel an, toute sa maison allumait des forges et travaillait des pièces de fer à coups de marteau. C'est peut-être ce fait qui a donné naissance à la légende rapportée par Guillaume de Rübrück, suivant laquelle Gengis signifierait le son du fer que l'on bat, et que Gengis Khan aurait été forgeron.

L'un des chefs des tribus mongoles qui sortirent de l'Arkineh-Koun se nommait Bourta-tchina (le Loup gris) et était marié à Kouti-maral. Il eut pour successeur dans le commandement de sa tribu, son fils Tadji-Kiyan, père de Tamadj. Ce personnage eut cinq fils dont l'aîné, Kaidjou-Markan, lui succéda. Les quatre autres s'étant embarqués sur un tas de fumier traversèrent ainsi un bras de mer qui séparait leur pays d'une autre contrée où ils allèrent se fixer. 

Rachid ed-Din dit que la tribu de Dourban descend d'eux; le mot dourban signifie en effet quatre en langue mongole. Kaidjou-Markan eut pour fils Koutchim-Boughroul, père de Yeka-Nidoun, père de Sam-Savedji, père de KuliKadjou, de qui naquit Douboun-Bayan. Ce Douboun-Bayan épousa une femme de la tribu de Kourlas nommée Alankava (la Biche de lumière), fille de Youldouz, descendant de Youldouz Khan, fils d'Oughouz et par conséquent des turks. Il en eut deux fils, Boulkounout et Boukounout, qui sont les ancêtres des Mongols dits Darlikin.

Douboun-Bayan mourut jeune. Quelque temps après qu'elle fut devenue veuve, Alankava était couchée dans sa tente quand elle aperçut tout à coup une grande lumière qui l'inonda et lui pénétra dans le ventre. Suivant Rachid ed-Din, cette lumière entra par la fenêtre; tandis que dans l'inscription funéraire de Timour à Samarcande, il est dit qu'elle tomba du haut de la porte. Elle fut terrifiée de ce prodige et n'osa en parler à personne; au bout de quelque temps, elle s'aperçut qu'elle était enceinte et ne put bientôt dissimuler son état aux frères et parents de son mari, qui, suivant les usages mongols, avaient tous les droits sur elle. Comme ils lui reprochaient durement sa conduite, elle leur jura qu'elle avait conçu sans la participation d'un homme, mais que toutes les nuits elle voyait en songe un jeune homme qui se glissait dans sa couche; elle leur prédit en même temps que les descendants des enfants qu'elle mettrait au monde soumettraient l'univers. 

Alankava accoucha en effet de trois fils que l'on appela, suivant l'auteur du Mesalek-el-Absar, les fils de la lumière, et qui reçurent les noms de Boukoun-Katgi, ancêtre des tribus Katghin, Boukoun-Saldji, ancêtre des Saldjyout, et Bouzandjar Khan. Les tribus qui descendent de ces trois hommes sont nommées Mongols Niroun, c.-à-d. de sang pur. Bouzandjar est l'ancêtre commun de Gengis Khan et de Timour. 

Rachid ed-Din propose ensuite un arbre généalogique détaillé et consacre une assez longue notice, plutôt légendaire qu'historique, à chacun de ces personnages. Si bien qu'au total, on ne sait trop avec quel ancêtre de Gengis Khan commence la réalité historique et où finit la fable. Il est évident que tout le commencement de de ce récit n'a rien d'historique, mais il est impossible de démêler par la suite ce qu'il peut y avoir de vrai et ce qu'il y a de faux. Le seul synchronisme que l'on trouve dans toute cette histoire est celui qui fait d'Alankava l'ancêtre des Mongols d'ascendance solaire, la contemporaine des premiers Abbassides. Il serait inutile d'insister sur l'étrangeté de la légende d'Oughouz et d'Alankava, si l'on n'y sentait pasles traces d'une retouche et d'un démarquage à peu près certains. On ne saurait fixer une date, même approximative pour Oughouz. Rachid-ed-Din ne donne sur ce point aucun renseignement précis, ce qui prouve que l'époque à laquelle il vécut était absolument indéterminée pour lui. On peut même dire qu'il ne rattache pas la lignée d'Oughouz à celle des Mongols avant Noé, l'ancêtre des Turks. 

Les historiens postérieurs ont tenu à combler cette lacune, et ils y sont facilement parvenus en développant d'une façon tout arbitraire les généalogies déjà si fantaisistes du vizir de Ghazan. D'après la préface du Zafer Nameh de Chéref ed Dîn, Alankava serait la petite-fille de Youldouz, descendant de Youldouz Khan, petit-fils d'Oughouz; entre Oughouz et Kayan, le Mongol qui se réfugia dans l'Arkineh-Koun, se placent 6 générations et depuis la sortie de l'Arkineh-Koun jusqu'à Gengis Khan, 15 générations, soit, en ne comptant pas le séjour des Mongols dans l'Arkineh-Koun, 21 générations ou environ 630 ans. Gengis Khan étant mort vers l'an 624 de l'hégire, on voit que dans ces conditions, les plus défavorables qu'on puisse imaginer, Oughouz est antérieur à l'Islam. Sans donner une généalogie aussi précise, Rachid-ed-Din, qui fait d'Oughouz le descendant à la cinquième génération de Noé, le place 20 siècles avant lui, soit enron 13 siècles avant l'hégire, et cependant il prétend qu'il fut le premier Turk converti à l'islam et au culte d'Allah. 

Il existe chez d'autres historiens de l'antiquité mongole, en particulier chez Chéref ed Din Ali Yezdi, une version légèrement différente et qui n'est que le développement de celle de Rachid ed-Din. Son origine est aisée à deviner : suivant cette version, Japhet, fils de Noé, aurait eu un fils nommé Turk ou Yafet Oghlan, contemporain du premier roi de Perse-Gayomart, et qui aurait régné cent vingt ans. Les noms de ses autres fils sont Khazar, Saklab, Roum qui eut pour fils Iskender (Alexandre le Grand) et Tchin, père de Matchin. Turk eut pour fils Abouldja Khan, qui fut père de Dib-Bakoui. Dib-Bakoui eut pour fils Keuk Khan, père d'Alendja Khan, dont les deux fils jumeaux furent Tatar et Moghol, ancêtres des peuples tatar et mongol. Chacun d'eux hérita de la moitié de l'empire de son père. Moghol eut pour fils Kara Khan, Our Khan, Kour Khan et Kouz Khan. Comme dans la version de Rachid ed-Din, Oughouz est fils de Kara Khan, mais aucun des fils d'Ai Khan n'est appelé Menkeli Khan par cet historien. Dans la version timouride de Chéref ed Din, on voit que le Mongol Kiyan, l'ancêtre de Gengis Khan par Alankava, est un descendant d'Oughouz, tandis que d'après Rachid-ed-Din, il appartient à l'une des tribus qui se sont séparées d'Oughouz pour rester fidèle à la religion de ses ancêtres. (A19).

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