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Les ambitions
russes
La question d'Orient
commence dès 1774
(paix de Koutchouk-Kaïnardji) sous le règne Abdul-Hamid
Ier,
quand les puissances européennes commencent à mêler
activement leur diplomatie dans le conflit qui oppose l'empire des Osmanlis
à celui des tsars ( Le
déclin de l'empire Ottoman). Ne suffisant plus à
se défendre par ses seules forces, la Turquie ne doit alors sa survie
qu'aux rivalités des puissances européennes. L'Angleterre
épouse sa cause contre la Russie ,
inaugurant ainsi l'antagonisme qui dominera toute la suite des événements.
Les Anglais, irrités de l'attitude de la Russie dans la guerre d'Amérique ,
et souhaitant de retrouver en Allemagne
des alliés, opposent à l'alliance austro-russe une entente
avec la Prusse
et les États secondaires menacés pas Joseph II et Catherine
( Catherine
II, entre ombre et Lumières) : Suède ,
Pologne ,
Turquie. La mort de Frédéric II disloqua cette coalition,
et Catherine, par une série d'insultes et de provocations, empiétements
au Caucase ,
revendication de la Bessarabie ,
accula le sultan à la guerre. Il la déclara le 16 août
1787.
Fidèle à l'alliance, l'empereur Joseph II déclara
la guerre à la Turquie (février 1788).
Les Autrichiens
prirent Chotin, mais échouèrent devant Belgrade
la flotte turque fut détruite à Otchakov (28 juin), et cette
ville prise, sa population égorgée (17 décembre 1788).
Les guerres du XVIIIe
siècle avaient appris à la Russie
et à l'Europe
le secret de la faiblesse ottomane. La Russie, qui la première avait
osé lutter seule contre les Turcs, sut aussi profiter des circonstances
de la révolution française pour entraîner les Turcs
dans une alliance plus funeste qu'aucune guerre; car, à l'aide de
ses agents, elle pénétra dans les provinces et jusque dans
le divan même, profitant des fautes et de l'inhabile et incertaine
politique des Turcs.
Quand le tsar Nicolas
Ier accéda au pouvoir (1825-1855),
il poursuivit la politique de ses prédécesseurs. De Moscou
ou de Saint-Pétersbourg ,
cités roturières, il ne pouvait sortir un maître du
monde; Istanbul était la vraie cité impériale, celle
d'où l'on dominait la Grèce ,
une moitié de la Méditerranée, l'ouest de l'Asie et
les deux passages aux Indes
par la mer Rouge et le golfe Persique. La Russie qui avait, par le traité
d'Akkerman (octobre 1826),
obligé le sultan à reconnaître l'autonomie de la Serbie
et de la Moldo-Valachie ( La Roumanie )
et à lui céder les places de la côte de Circassie
et d'Abkhasie, n'en déclara pas moins la guerre le 26 avril 1828,
prenant texte d'un violent manifeste adressé à ses sujets
musulmans par le Grand Seigneur le 18 décembre 1827.
Le grand-duc Michel prit Braïla (18 juin 1828);
les Russes
s'avancèrent jusqu'à Choumla, prirent Varna et assiégèrent
Silistrie ,
mais le manque de vivres et de fourrages, ainsi que la peste, les contraignit
à une retraite désastreuse. En Asie, le général
Paskiévitch avait pris Kars, Akhaltzikhé et Bayézid.
L'année suivante, Silistrie tomba entre les mains de Diebitch, tandis
qu'en Asie Paskiévitch entrait à Erzeroum. Diebitch, poursuivant
ses succès, prit Silistrie, tourna l'armée du grand vizir
renfermée dans Choumla, franchit les Balkans et parut devant Andrinople ;
le sultan, effrayé, consentit à signer un traité de
paix (14 septembre 1829),
qui plaçait la Moldavie ,
la Valachie
et la Serbie sous le protectorat de la Russie et lui cédait en Asie
les rivages de Transcaucasie. La 22 mars précédent, il avait
reconnu l'indépendance de la Grèce qui était confirmée
par ce traité, enfin la Porte s'engageait à payer une indemnité
de guerre de 137 millions à la Russie, accordait aux Russes le libre
passage du Bosphore
et des Dardanelles ,
etc.
Une fois aux Dardanelles
et bien établi dans cette position inexpugnable, il aurait repris
le plan de Napoléon contre la domination
anglaise aux Indes ,
tandis que la France ,
retenue dans les entraves toujours subsistantes de la Sainte-Alliance,
aurait vainement usé ses forces et ses colères dans l'immobilité.
Mais si l'Autriche
était d'accord avec les Russes contre les idées libérales,
leurs ambitieux projets la jetaient dans une grande perplexité.
État à moitié slave, elle redoutait de les voir pénétrer
dans le bassin du Danube pour agiter aux yeux de ses populations de même
sang le drapeau du panslavisme; puissance maritime, leur établissement
dans les échelles du Levant eût ruiné son commerce.
Or, depuis 1773,
le tsar ne pouvait plus aller par terre à Constantinople
sans un laissez-passer des Autrichiens ,
et les Anglais
continuaient à lui fermer la route de mer. En invitant l'Autriche
à prendre, pour sa part de la Pologne ,
la Galicie
et la Bukovine ,
Catherine
l'avait établie dans les vallées du Pruth et du Dniestr,
de sorte que la route à suivre par les armées russes jusqu'à
la mer de Marmara était une ligne de 150 lieues perpendiculaire
à toutes les voies militaires de l'Autriche et pouvant être
par conséquent coupée sur mille points, le jour où
le sultan appelant cette puissance à son aide, lui ouvrirait la
vallée du Danube. Certain de trouver les forces austro-hongroises
sur cette route et les Anglais dans les Dardanelles ,
Nicolas attendit de nouvelles complications, et se contenta d'imposer au
sultan sa hautaine protection, tandis que l'empire ottoman
avait à se débattre sur d'autres fronts.
La
montée en puissance du vice-roi d'Égypte
Fin 1774,
l'empire Ottoman
avait perdu la Crimée et l'embouchure du Dniepr; en 1792,
la rive gauche du Dniestr; en 1812, la Bessarabie
jusqu'au Pruth; en 1829,
les bouches du Danube et une partie de l'Arménie : c'étaient
les boulevards de l'empire qui successivement s'écroulaient; à
l'intérieur la Grèce
s'était affranchie; les Serbes ,
les Roumains ,
les vaillantes tribus de la Montagne Noire ( Monténégro )
s'étaient donné, sous la protection de la Russie ,
un gouvernement national, et ne devaient à la Porte qu'un faible
tribut. Si la révolte d'Ali, pacha de Janina (1820),
avait été étouffée, les réformes du
sultan Mahmoud ébranlaient pour le moment plus qu'elles ne fortifiaient
son empire, parce qu'elles soulevaient l'indignation des croyants et des
ulémas. En Europe ,
la domination des Osmanlis était donc sérieusement menacée,
et quatre à cinq millions de Turcs, perdus au milieu de douze à
quatorze millions de chrétiens, ne semblaient pas pouvoir garder
longtemps leur domination. Il avait fallu l'intervention de l'Europe pour
les sauver au traité d'Andrinople ,
et ils se maintenaient, petitement, par leur vieille habitude de commandement,
surtout par les divisions de leurs sujets qui, appartenant à des
populations et à des religions différentes, avaient des intérêts
contraires.
Pendant que tout
déclinait au nord de l'empire, une puissance nouvelle se formait
dans les provinces du sud. Un aventurier rouméliote ,
Méhémet-Ali,
avait profité de la désorganisation de l'Égypte
après le départ des Français ,
pour s'y faire une place et, en 1806,
se saisir du pouvoir. Il avait glorifié cette usurpation en jetant
à la mer un corps anglais qui s'était emparé d'Alexandrie
(1807),
et il avait affermi, à la manière orientale, son autorité
par le massacre des Mamelouks
attirés dans un guet-apens (1811).
Les Wahhabites ,
farouches fondamentalistes musulmans, avaient pris la Mecque ,
Médine, Damas; il les extermina dans une guerre de six années,
et l'orthodoxie musulmane
retrouva ses villes saintes, son sanctuaire, son grand pèlerinage
obligatoire dont il assura la sécurité (1818).
Ses conquêtes
dans la haute vallée du Nil (Sennaar, Kordofan, Dongola ,
etc. ) rendirent quelque orgueil à cet empire qui reculait partout
ailleurs; et après la terrible expédition de son fils Ibrahim-Pacha
en Morée (prise de Missolonghi, 1826),
on se dit qu'il aurait terminé l'insurrection grecque
sans l'intervention des puissances européennes à Navarin .
Le vice-roi d'Égypte
avait donc en Orient la double auréole du restaurateur religieux
et du conquérant invincible; en Europe, surtout en France, il jouissait
d'une autre popularité, celle du réformateur. Avec l'assistance
d'ingénieurs et d'officiers français, il avait créé
une flotte de guerre et de commerce, organisé une armée qui
manoeuvrait à l'européenne, construit des arsenaux, des ateliers
de tout genre, et fondé des écoles. Pour accomplir tant de
choses, il avait fait une révolution qui n'était possible
qu'avec un peuple que soixante siècles de servitude ont habitués
à tout subir sans murmurer. Non seulement il se déclara seul
propriétaire du sol, ce qui en pays musulman est de droit écrit,
mais encore, il prescrivit les cultures, et s'attribua le monopole du trafic;
de sorte qu'il fut seul propriétaire, seul producteur et seul marchand
dans l'Égypte entière; aussi l'argent ne manquait-il jamais
pour ses entreprises, ni les soldats pour ses régiments.
De la
conquête de la Syrie au traité d'Unkiar- Skélessi
De tout temps, les maîtres
de l'Égypte
ont montré avec constance leur ambition de posséder la Syrie
et les grandes îles de la Méditerranée orientale, afin
d'avoir des bois de construction dont l'Égypte manque absolument
et des ports qui suppléent à l'insuffisance de celui d'Alexandrie ,
le seul que le Delta possédait avant la création artificielle
de Port-Saïd, par Ferdinand de Lesseps.
Un bey mamelouk avait même, au XVIIIe
siècle, pris le titre de «
dominateur des deux mers ». En récompense de ses services
en Grèce ,
Méhémet-Ali
avait reçu le gouvernement de la Crète : ce n'était
pas assez pour son ambition; il se croyait appelé à régénérer
l'empire ou à le démembrer et il voulait au moins, pour sa
part, la Syrie, dont les montagnes lui semblaient une forteresse pouvant
couvrir les approches de l'Égypte et dominer la seconde route du
grand commerce européen avec l'Inde
par l'Euphrate et le golfe Persique.
Sous prétexte
de poursuivre des fellahs fugitifs et de terminer une querelle particulière
avec le pacha de Saint-Jean d'Acre ,
lbrahim-Pacha assiégea Saint-Jean-d'Acre (décembre 1831)
qui se rendit le 27 mai 1832;
puis il occupa Damas, défit les troupes turques à Homs et
au défilé de Béilan (Portes Syriennes), franchit le
Taurus. Mis hors la loi par le sultan, il détruisit à Konya
l'armée du grand vizir Réchid Pacha (21 décembre 1832).
Beaucoup de Turcs hostiles aux réformes de Mahmoud étaient
prêts à acclamer le nouveau champion de la foi musulmane.
Le sultan, incapable de résister par ses seules forces, se jeta
dans les bras du tsar Nicolas Ier. Celui-ci,
qui visait à établir une sorte de protectorat sur la Turquie,
envoya Mouraviev offrir à Mahmoud une flotte et une armée,
puis faire entendre raison au pacha d'Égypte .
Une première
armée du sultan fut détruite en plusieurs rencontres; une
seconde perdit la grande bataille de Konya au nord du Taurus (décembre
1832).
La route d'Istanbul était libre, Ibrahim s'y précipita, et
Mahmoud, effrayé, implora son puissant voisin. Le tsar, qui visait
à établir une sorte de protectorat sur la Turquie, envoya
Mouraviev offrir à Mahmoud une flotte et une armée, puis
faire entendre raison au pacha d'Égypte .
La flotte de Sébastopol entra dans le Bosphore ,
15 000 Russes débarquèrent à Scutari et 45 000 franchirent
le Danube « pour sauver le sultan », alors même qu'Ibrahim
occupait Kutahia (Kutayeh). Le 20 février
1833,
la flotte russe mouillait devant Istanbul. En mars une avant-garde
russe ,
y prit position, l'armée se massant sur le Danube. La France ,
l'Autriche
et la Prusse
s'unirent alors pour inviter le sultan à faire de suffisantes concessions
à son vassal et celui-ci à les accepter.
Le traité
de Kutahia (4 mai 1833)
attribua au pacha d'Égypte
la Syrie entière et la province d'Adana (Cilicie ).
Les forces russes
se retirèrent, mais le comte Orlov conclut avec la Porte le traité
secret d'Unkiar-Skelessi (8 juillet 1833),
qui stipulait une alliance offensive et défensive de huit années
entre la Russie et la Turquie. Celle-ci pouvait compter sur l'assistance
de toutes les forces russes et s'engageait seulement à fermer les
Dardanelles
aux ennemis du tsar. Le traité d'Andrinople avait
fini le premier acte du grand drame de la question d'Orient; celui d'Unkiar-Skélessi
en terminait le deuxième. Après avoir commencé le
démembrement de la Turquie, le tsar venait de placer cet empire
sous son protectorat, et si l'Europe
n'y mettait obstacle, ce protectorat serait bientôt une domination.
Le traité
de Londres et celui des Détroits
Six années se
passèrent durant lesquelles Mahmoud prépara tout pour renverser
le pacha qui l'avait humilié. En 1839,
il crut avoir mis assez de discipline dans son armée pour qu'elle
pût se mesurer avec les Égyptiens ,
et il la chargea de reprendre les provinces que le traité de Kutayeh
lui avait ôtées.
Ibrahim-Pacha
battit encore les Ottomans
à la journée de Nézib, qui lui ouvrait une seconde
fois la route d'Istanbul (juin
1839).
Les Ottomans auront encore à subir l'humiliation infligée
par leur capitan pacha Ahmed-Ferzi, hostile au grand vizir Khosrev, qui
fit défection et conduisit la flotte turque (huit vaisseaux, douze
frégates et deux bricks) à Alexandrie
(14 juillet).
Si Ibrahim-Pacha
marchait sur cette Istanbul, les Russes
y entraient, sous prétexte de la défendre, et n'en seraient
plus sortis. La France
arrêta par son intervention Ibrahim victorieux. Istanbul était
sauvée, mais Alexandrie
fut compromise. L'Angleterre ,
en effet, certaine maintenant que les Russes ne viendraient pas aux Dardanelles ,
voulut empêcher le retour des craintes qu'elle avait un instant conçues.
Le plus sûr moyen lui parut être de dépouiller Méhémet-Ali
de la Syrie. Elle trouvait doublement son compte à cette combinaison;
car l'empire ottoman
semblait par là fortifié, et l'Égypte, où il
lui importait que son influence dominât, était affaiblie.
La France avait alors à Istanbul un intérêt identique
à celui de la Grande-Bretagne : tenir les Russes éloignés
de cette ville; mais, en Égypte, les deux intérêts
paraissaient contraires. La France armait le vainqueur de Nézib.
Son influence dominait donc au Caire ,
et l'Angleterre en était jalouse, parce qu'elle avait besoin de
pouvoir y parler haut depuis que ses soldats, ses voyageurs et toutes ses
marchandises peu encombrantes prenaient la route de l'Égypte
pour aller aux Indes
ou en revenir. Or, en couvrant Istanbul, le gouvernement français
commit l'erreur de ne rien stipuler en faveur de Méhémet-Ali,
et il accepta pour le règlement de cette affaire un congrès
européen proposé par Metternich, où, d'avance, il
pouvait compter quatre voix sur cinq contre lui.
L'objet de cette
rencontre était de substituer en Turquie la garantie collective
des puissances au protectorat russe; le 27 juillet 1839,
les ambassadeurs des cinq grandes puissances remirent à la Sublime
Porte une note l'informant de leur accord sur la question d'Orient et l'invitant
à s'abstenir de toute délibération définitive
sans leur concours. La Russie
avait adhéré pour arrêter de suite les Égyptiens ;
la France
n'avait pas osé s'isoler. L'Angleterre ,
se voyant ainsi débarrassée de sa crainte d'une intervention
séparée de la Russie, se tourna contre Méhémet-Ali,
le protégé français.
Une entente anglo-russe
offerte à Londres
par le baron de Brunnow fut cependant ajournée, et le ministère
anglais (Melbourne) offrit au ministère français (Soult)
de laisser au pacha l'Égypte
et le pachalik d'Acre
à titre héréditaire. L'opinion publique française,
très exaltée, fit écarter ces offres et porta au pouvoir
Thiers
qui voulait soutenir Méhémet-Ali
au nom de l'honneur français (1er
mars 1840).
Il s'efforça de négocier une entente directe entre le pacha
et le sultan. Palmerston,
adversaire acharné de la France ,
réussit à reconstituer contre elle la quadruple alliance
de 1814.
L'Angleterre
n'eut pas de mal à persuader les puissances de briser un accord
qui, mettant sous la même main Toulon ,
Alger ,
Alexandrie ,
Beyrouth
et les flottes de France ,
d'Égypte
et de Turquie ,
assurait
à la France la prépondérance dans la Méditerranée.
Le tsar, pour qui la France n'était qu'un foyer de révolutions
et son chef qu'un roi de barricades, saisit cette occasion de faire appliquer,
par les Anglais
eux-mêmes, les principes de la Sainte-Alliance. Les puissances s'entendirent
à Londres pour le maintien de l'intégrité et de l'indépendance
de l'Empire ottoman et l'injonction à
Méhémet-Ali
de restituer Candie (Crète), les villes saintes, Adana et le Nord
de la Syrie, en se contentant de la possession héréditaire
de l'Égypte, viagère du pachalik d'Acre ;
si dans un délai de dix jours il n'avait pas accepté, on
ne lui laisserait que l'Égypte. Le traité de Londres fut
signé sans la participation de la France le 15 juillet 1840.
On procéda
immédiatement à l'exécution par la force. Le
25, l'amiral Napier capturait 12 vaisseaux égyptiens à Beyrouth ,
incendiait cette ville (11 septembre), ainsi que Caïffa, et bombardait
Saint-Jean-d'Acre .
La France ,
qui avait été écartée
et remise au ban de l'Europe mit la main à la garde de son épée...
mais ne la tira pas. La flotte du Levant, qui, de l'aveu des Anglais
eux-mêmes, aurait pu écraser la flotte britannique, rentra
à Toulon ,
et le bombardement de Beyrouth, la chute de la puissance égyptienne
en Syrie, furent pour vécus comme un affront; ils marquaient bien
en tout cas l'échec d'une politique. Mais la situation avait ses
périls. Louis-Philippe
effrayé ne voulait pas se lancer dans une guerre contre l'Europe
entière : Thiers se retira (29 octobre
1840)
et le ministère Soult-Guizot le remplaça.
Le nouveau chef du cabinet se hâta de tendre la main aux grandes
puissances. Palmerston
n'en refusa pas moins toute atténuation du traité du 15 juillet.
Les ports de Syrie furent occupés par les alliés. Saint-Jean-d'Acre
capitula le 2 novembre; l'or anglais avait fait insurger les tribus de
l'intérieur, l'amiral Napier menaçait de bombarder Alexandrie ,
Méhémet-Alireconnaissant
le 27 novembre son impuissance à continuer plus longtemps une lutte
disproportionnée, signait une convention par laquelle il renonçait
à ses ambitions et s'engageait à rendre la flotte turque.
L'Angleterre
et l'empire Ottoman
voulaient le pousser à bout; mais l'Autriche ,
soucieuse de préserver ses relations avec la France, obligea la
quadruple alliance à adopter une note du 31 janvier 1841
invitant la Porte à garantir à Méhémet-Ali
la possession héréditaire de l'Égypte .
Un hatti-chérif (= décret) du 19 avril 1841
régla ainsi les choses, et les traités de Londres du 13 juillet
déclarèrent la question close; le second, où la France
se joignit aux quatre puissances, garantit la neutralité des détroits
(Dardanelles
et Bosphore ).
A l'instigation de Rechid-Pacha, dévoué
aux intérêts de l'Angleterre ,
désireuse d'amoindrir encore davantage les prérogatives de
Méhémet-Ali, le jeune sultan Abd-ul-Medjid
rendit le 13 février 1841 un
hatti-chérif qui faillit tout remettre en question. Mais les alliés
refusant de suivre dans cette voie l'Angleterre, le hatti-chérif
fut modifié et reconnut l'autorité du vice-roi dans toute
sa plénitude, sauf le paiement d'un tribut et l'interdiction de
conférer des grades supérieurs à celui de colonel.
Le
13 juillet 1841,
il signa la convention des Détroits, qui marquait un double succès
pour lord Palmerston.
Celui-ci démontrait qu'il pouvait contrer la France ,
obligée de se fondre humblement dans « le concert européen
» et la Russie ,
obligée de renoncer à la clause secrète d'Unkiar-Skélessi,
puisque le traité nouveau fermait les détroits à toutes
les marines militaires. Le troisième acte du drame qui se jouait
autour d'Istanbul se termina donc à l'avantage de l'Angleterre.
L'empire
russe contre-attaque
Pendant ce temps, le
tsar Nicolas, inquiet devoir la Turquie se régénérer,
ne renonçait pas aux traditions de ses ancêtres, appuyé
sur le zèle religieux de son peuple, et se proposait d'agir en défenseur
de la foi grecque dans l'Empire ottoman .
Dès 1844
il proposait à l'Angleterre
de s'entendre sur le partage de la Turquie, mais le cabinet anglais faisait
la sourde oreille. Des troubles graves dans le Liban (1845)
furent suivis du contre-coup de la Révolution de 1848 en Moldavie
et Valachie .
La Turquie envoya des troupes dans ces principautés pour y tenir
en respect les troupes russes ,
sous couleur de les aider grâce à l'appui de la France
et de l'Angleterre, elle obligea Nicolas à ramener son armée
en deçà du Pruth (1849-51).
Rechid Pacha continuait à imposer la réforme à l'Empire,
et le tsar voyait le danger de cette politique grandir. Il résolut
d'agir, comptant sur l'appui ou la neutralité de la Prusse
et de l'Autriche
et ne pensant pas que l'Angleterre pût s'allier à la France
contre lui. Un conflit d'influence, insignifiant à l'origine, venait
de se produire entre la France et la Russie à propos des sanctuaires
chrétiens de Palestine dont chacune revendiquait le protectorat.
Les Grecs ,
soutenus par la Russie ,
étaient parvenus, par suite d'empiétements successifs, et
contrairement à l'esprit du traité de 1740,
à exclure les Latins des sanctuaires dont la possession leur avait
été garantie. Aux réclamations de la France ,
la Porte répondit en proposant une solution équivoque (1850-52).
L'habileté dont avait fait preuve la diplomatie russe en persuadant
Abd-ul-Medjid
qu'elle agissait dans son intérêt, habileté qui devait
avoir pour résultat d'envenimer le conflit, de séparer la
Turquie de la France et de l'Angleterre ,
d'isoler la Porte pour la tenir ensuite à sa discrétion,
cette habileté se démasqua un peu trop tôt pour mener
à bonne fin son oeuvre. Au cours des négociations entamées,
sur le conseil de l'Angleterre, par la France avec la Russie, le prince
Mentchikov fit, le 28 février
1853,
son entrée à Istanbul en qualité d'envoyé extraordinaire
du tsar. Son but explicite était d'imposer
à la Porte une convention garantissant à l'Église
grecque sa liberté religieuse et ses privilèges temporels;
Mais en réalité, cela revenait à imposer à
Abd-ul-Medjid un ensemble de conventions qui eût fait, pour ainsi
dire, descendre la Turquie au rang de puissance tributaire. La
Turquie, appuyée par la France et l'Angleterre, refusa l'ultimatum
russe, et Mentchikov en se retirant annonça que passé un
délai de huit jours l'empereur de Russie prendrait ses garanties
en occupant les principautés de Moldavie
et de Valachie .
L'émotion
fut considérable en Europe
: l'Angleterre ,
irritée d'avoir été jouée par le tsar qui feignait
de ne songer qu'à un accord avec elle, s'allia étroitement
à la France
et les deux puissances envoyèrent leurs flottes à Bésika,
à l'entrée des Dardanelles
(3 juin 1853)
: le tsar répondit en faisant occuper par ses troupes, le 4 juillet,
les deux principautés. L'Autriche ,
vivement alarmée, tenta de maintenir la paix, car elle était
la puissance Ia plus intéressée au maintien de l'équilibre
oriental; les ambassadeurs des puissances furent réunis à
Vienne (24 juillet) et rédigèrent une note conciliatrice
qui fut écartée après explication par la Russie. La
flotte turque fut détruite par la marine russe dans la baie de Sinope.
C'est alors que les flottes anglo-françaises
franchissent les Dardanelles (septembre
1853)
et que commence cette guerre de Crimée
qui aura pour résultat d'humilier la Russie ,
mais qui ne fortifia pas, ainsi que la suite l'a prouvé, l'empire
ottoman. Le 4 octobre la Turquie déclarait
la guerre à la Russie. Le tsar continuait à compter sur la
neutralité bienveillante de l'Autriche
et de la Prusse
et s'obstinait à ne pas croire possible une alliance de guerre entre
la France
et l'Angleterre
: le ministre autrichien, le comte de Puol, rouvrit la conférence
de Vienne (décembre
1853)
et fit de nouveaux efforts pour réconcilier la Russie et la Porte;
mais Nicolas continuait à se faire des illusions sur la Prusse et
l'Autriche et leur proposa de s'entendre avec elles seules sur le rétablissement
de l'équilibre en Orient : l'Autriche refusa et la Prusse ne put
accepter non plus cette offre, malgré la sympathie du roi Frédéric-Guillaume
IV pour le tsar.
L'empereur de Russie
repoussa hautement la médiation des puissances qui lui était
proposée par Napoléon III (29
janvier 1854).
L'Autriche continua à louvoyer : elle poussait en avant l'Angleterre
et la France
et se proposait déjouer avec la Prusse
et la Confédération germanique le rôle de médiateur
armé faisant la loi à l'Europe; malheureusement pour elle,
la Prusse ne se prêta pas à ce jeu et déclara «
qu'elle ne ferait jamais la Vienne à la Russie ».
Le 9 avril 1854,
la conférence de Vienne (Prusse, Autriche ,
France, Angleterre) adopta cependant au protocole proclamant les principes
à adopter pour rétablir la paix ; mais le refus hautain de
Nicolas qui repoussa la sommation franco-anglaise du 27 février
décida l'Angleterre et la France alliées à la Turquie
à déclarer la guerre (fin mars); ces deux puissances sentaient
bien quelles ne pourraient porter de coups décisifs à la
Russie que si elles étaient secondées par l'action militaire
de l'Autriche; la mer Baltique et la mer Noire ne pourraient servir que
pour des diversions; elles cherchèrent donc à conclure une
triple alliance avec l'Autriche (ayant échoué dans leur projet
de quadruple alliance par suite de la mauvaise volonté de la Prusse);
mais l'Autriche, qui voulait empêcher la Russie de gagner du terrain
en orient, ne voulait pas se décider à tirer l'épée
en faveur des puissances occidentales : si elle parut plusieurs fois sur
le point de se laisser entraîner par la France et l'Angleterre, elle
fut constamment réduite à l'immobilité par la politique
négative de la Prusse; c'est ainsi que cette dernière puissance,
alors si dédaignée, décida de 1851à
1856
des destinées de l'Europe.
La Guerre de Crimée .
Le 20 avril 1854,
l'Autriche ,
la Prusse
et la Confédération germanique
concluaient un traité de garantie de toute attaque de la monarchie
autrichienne dans son ensemble : l'entrée de la Confédération
dans le traité était une finesse de Bismarck
qui y voyait « un sabot destiné à enrayer les idées
belliqueuses de l'Autriche »; il était décidé
que l'Autriche sommerait le tsar de fixer un terme à l'occupation
des principautés et que les parties contractantes prendraient l'offensive
si les Russes
franchissaient les Balkans ou s'appropriaient les principautés.
L'Autriche détourna alors la France
et l'Angleterre
de continuer sa marche du côté du Danube vers les principautés;
les alliés, dont le quartier général était
à Varna, changèrent alors leur plan de campagne (juillet
1854)
et décidèrent l'expédition
de Crimée : on croyait pouvoir emporter Sébastopol en
quelques semaines; désormais la Russie était sauvée.
Le 8 août,
l'Autriche ,
l'Angleterre
et la France
signèrent les fameuses notes de Vienne dites « des quatre
garanties », conditions de la paix à accorder à la
Russie .
Pour aiguillonner l'Autriche, les cours de Londres et de Paris
s'allièrent au Piémont qui inquiétait énormément
l'Autriche. Victor-Emmanuel vit tout le parti à tirer de cette combinaison
et offrit 15 000 hommes (26 janvier 1855)
: l'unité italienne
est née de ce traité. L'Autriche se décida alors à
signer avec les puissances occidentales le traité du 2 décembre
1854
et parut prête à tirer l'épée ; mais ce n'était
qu'une apparence, et son intention n'était pas de prendre part à
la guerre. Les cabinets de Paris et de Londres, s'apercevant qu'ils étaient
joués, poussèrent la guerre avec ardeur : la mort de Nicolas
(2 mars 1855)
et son remplacement par Alexandre Il amenèrent la réouverture
de la conférence de Vienne qui se termina en juin sans avoir pu
aboutir à rétablir la paix. Cependant la campagne
de Crimée durait toujours, et Sébastopol ne tomba que
le 8 septembre 1855
après des sacrifices énormes d'hommes et d'argent. Malgré
l'effet moral de cette victoire, elle n'avait rien de décisif; dans
la région du Caucase ,
où la guerre durait depuis deux ans, les Russes
enlevèrent le 24 novembre aux Turcs la citadelle de Kars.
La détresse
financière de la Russie
et sa lassitude précipitèrent la paix : l'Angleterre
ne voulait pas traiter sans obtenir un bénéfice notable;
elle voulait annuler la puissance navale russe dans la mer Noire et la
Baltique et arracher aux Russes la Circassie ,
au Sud du Caucase; le gouvernement français ,
au contraire (qui avait perdu 200 000 hommes et 1500 millions), avait hâte
de terminer la guerre : Napoléon III
ne gardait de haine que contre l'Autriche
: celle-ci, très inquiète, se rapprochait de la France, craignant
de voir cette puissance s'allier à la Russie; elle proposa d'adresser
à la Russie un ultimatum décisif; l'Angleterre, malgré
sa colère de voir ses intérêts abandonnés par
la France y accéda, et cet acte fut adressé le 16 décembre
1855
à l'empereur de Russie; le 16 janvier 1856,
sur le conseil du roi de Prusse ,
le tsar Alexandre accepta l'ultimatum.
La paix fut signée à Paris
le 30 mars
1856;
l'intégrité de la Turquie était reconnue, les détroits
fermés aux navires de guerre, le protectorat russe sur les principautés
était aboli; la Serbie ,
la Moldavie
et la Valachie
jouissaient de l'indépendance sous la suzeraineté de l'Empire
ottoman ;
en outre, cet acte international faisait décidément entrer
la Turquie dans le concert européen.
Balkans
: recette pour une poudrière
Sous le règne
d'Abd-ul Aziz, successeur en 1861
du
Sultan Abd-ul-Medjid , les
Monténégrins, après de longues luttes, finissent par
être définitivement écrasés à Rijeka
(23 août 1862);
l'intervention de la diplomatie hâta la conclusion de la paix. Le
soulèvement de la population de Belgrade
contre la garnison de la citadelle amena le bombardement de la ville. Quand
Abd-ul-Hamid II accède à son tour au pouvoir en 1876,
le sultan aura encore à se confronter avec l'insurrection de l'Herzégovine
et de la Bosnie ,
à laquelle vint se joindre celle des Bulgares ,
causée par l'état misérable de ces populations, fomentée
par des comités insurrectionnels. Elle sera durement réprimée
par des massacres, et sera le prélude de la guerre que la Serbie
et le Monténégro
déclarèrent à la Turquie le 3 juillet 1876.
La victoire des Monténégrins
sur Moukhtar Pacha à Trébigne, sur Mahmoud Pacha Freund à
Podgoritza, n'empêcha pas les Serbes ,
commandés par Tchernaïev, de perdre la bataille de Djunis contre
Abd-ul-Kérim Pacha (19 octobre
1876)
et d'évacuer Alexinatz. L'élan des troupes fut arrêté
par la Russie
qui imposa un armistice, et une conférence internationale se réunit
à Istanbul. C'est à ce moment (23 décembre) que Midhat
Pacha, grand vizir, fit promulguer la Constitution ( L'agonie
de l'Empire Ottoman).
Le rejet du protocole
de Londres (accompagné d'une note comminatoire de la Russie )
par la Turquie, le 9 avril 1877,
décida quelques jours plus tard la Russie à la guerre; l'armée
russe, accompagnée des troupes roumaines, franchit le Danube à
Sistoyo (27 juin 1877);
le général Gourko occupa rapidement la passe de Chipka dans
les Balkans et poussa une pointe en Thrace ,
qui fit rappeler en hâte Suleïman Pacha du Monténégro ;
vainqueur à Eski-Zaghra, Suleiman essaya en vain de reprendre la
passe de Chipka, tandis qu'Osman Pacha, retranché à Plevna,
repoussait les attaques successives de Schüder-Scheidner et de Krüdener.
Le généralissime Méhémet-Ali essaya en vain
de déborder les troupes du tsarévitch; il fut arrêté
à Tserkovnia (21 septembre). Enfermé dans Plevna, Osman Pacha
dut capituler après une sortie générale infructueuse
(10 décembre). La chute de Plevna empêcha Suleïman Pacha
de profiter du succès d'Elena; le général Gourko ayant
passé les Balkans en plein hiver, le défit à Philippopoli
et le rejeta dans le Rhodope; Andrinople
(Edirne) fut occupée (20 janvier 1878).
En Asie, Moukhtar Pacha avait réussi à dégager Kars;
mais l'arrivée de renforts permit à Loris-Mélikov
de reprendre l'offensive, d'enlever Kars et de bloquer Erzeroum (4 novembre
1877).
La diplomatie avait
mollement tenté d'intervenir à différentes reprises
pendant la guerre russo-turque : la France
n'était occupée que de ses affairés intérieures
et de la tentative de coup d'État de Mac-Mahon le 16 mai; l'Angleterre
s'était contentée d'obtenir de la Russie
l'assurance elle ne toucherait pas à l'Égypte ,
au canal de Suez ,
à Istanbul, aux détroits (8 juin). Bismarck
ne mettait pas obstacle aux précautions militaires de l'Autriche
qui se montrait alarmée par les progrès des Russes, mais
ne se compromettait pas vis-à-vis du cabinet de Saint-Pétersbourg.
Après
des alternatives diverses (succès foudroyants des Russes jusqu'en
juillet, puis échecs en Asie et en Europe
et épuisement en hommes et en argent, enfin retour complet de la
fortune à partir de novembre, prise de Kars en Asie, de Plewna en
Europe), la Turquie éperdue sollicita l'intervention de l'Europe
et la médiation collective des grandes puissances; mais les puissances,
paralysées par l'attitude de complaisance de Bismarck pour la Russie,
ne purent se mettre d'accord, et le sultan fut obligé de traiter
sans intermédiaire avec le gouvernement russe.
Le traité
de San Stefano.
Le traité
de San Stefano (3 mars 1878)
consacra la soumission de la Turquie et son démembrement; le Monténégro
était quadruplé et recevait deux ports sur l'Adriatique;
la Serbie
et la Roumanie
recevaient leur indépendance; la Bulgarie
était érigée en principauté autonome, de la
mer Noire à l'Archipel et aux montagnes d'Albanie ,
avec une superficie de 163 000 km². Ce qui restait de la Turquie
d'Europe (168 000 km²) était divisé en quatre tronçons,
dont deux (Istanbul et Salonique) ne pouvaient communiquer que par la mer
et les deux autres (Bosnie-Herzégovine
et Thessalie -Albanie)
ne se rejoignaient que par un défilé commandé par
la Serbie et le Monténégro; en Crête, le règlement
de 1868
devait âtre appliqué; les provinces grecques de l'Empire et
l'Arménie devaient recevoir, d'accord avec la Russie ,
des règlements analogues; le sultan reconnaissait devoir 1 400 millions
de roubles à la Russie. Ce traité était la fin de
la Turquie; mais deux puissances, l'Angleterre
et l'Autriche-Hongrie ,
étaient décidées à s'y opposer. L'Autriche-Hongrie
refusa de suite de s'entendre avec la Russie au prix de la Bosnie
et de l'Herzégovine ;
l'Angleterre, aussitôt informée, prit une attitude menaçante
(1eravril
1878),
d'autant plus qu'en France ,
Waddington, sympathique à l'Angleterre, avait remplacé le
duc Decazes et, son éternel projet d'alliance franco-russe.
La Russie ,
qui avait si complaisamment favorisé l'action de l'Allemagne
par sa neutralité bienveillante au moment de Sadowa et son attitude
menaçante contre l'Autriche
en 1870,
comptait sur sa reconnaissance. Le sort de l'Europe
était entre les mains de Bismarck
: mais celui-ci allait infliger à la Russie la plus profonde des
déceptions en l'abandonnant en ce moment critique; c'est la grande
trahison que les politiques russes ne pardonneront pas à l'Allemagne.
Gortchakov, qui croyait pouvoir lutter de finesse avec Bismarck, eût
l'humiliation de se voir joué complètement par lui et dans
l'impossibilité de relever le gant jeté brutalement par l'Angleterre .
Bismarck n'eût pas été fâché de voir se
produire un conflit armé entre l'Angleterre et l'Autriche d'une
part, la Russie de l'autre, mais ces puissances pénétrèrent
ses calculs, et bientôt les rapports se détendirent entre
Pétersbourg et Londres : la Russie accepta les modifications demandées
par l'Angleterre au traité de San Stefano, contente de conserver
la Bessarabie
et Batoum; la modération de l'Angleterre s'expliqua plus tard quand
on apprit son alliance avec la Turquie, laquelle payait ce traité
(4 juin) de la possession de l'île de Chypre .
La France
consentait à aller au Congrès de Berlin
(proposé par Bismarck)
à la condition qu'il ne serait traité ni de l'Égypte ,
ni de la Syrie et que les droits de la France sur les lieux saints ne seraient
pas contestés. L'Allemagne
voulait que l'Autriche-Hongrie
eût sa part dans la curée de l'Empire ottoman
et dirigeât ses ambitions du côté de l'Orient l'occupation
de la Bosnie
et de l'Herzégovine ,
route de Salonique et de la mer Égée, réalisait cet
objectif.
Le congrès
de Berlin.
Ainsi des intrigues
préliminaires avaient réglé les avantages et la situation
de chacun : il restait peu de chose à faire au Congrès, dont
les séances furent cependant agitées; il se réunit
le 13 juin 1878
et se termina le 13 juillet; il s'occupa d'abord de la Bulgarie
qui, déclarée principauté vassale, fut limitée
par les Balkans (sauf à l'Ouest où on lui laissait Sofia )
et réduite de 163 000 à 64 000 km² et de 4 millions
à 1 million et demi d'habitants, au Sud des Balkans, on organisa
une autre province avec une organisation autonome, la Roumélie orientale .
La Bosnie et l'Herzégovine
furent confiées à l'Autriche-Hongrie ,
malgré les protestations des Turcs. L'indépendance de la
Serbie
et du Monténégro
fut reconnue, mais on réduisit ces États au tiers de ce que
prévoyait le traité de San Stefano. Les agents de la Grèce ,
admis le 29 juin à exposer les desiderata de la Grèce ,
n'obtinrent, malgré l'excès de leurs prétentions,
que l'avis de négocier directement aveu la Porte pour une rectification
de frontières. La Roumanie
fut déclarée indépendante et dut admettre une parfaite
égalité civile entre ses sujets, sans distinction de cultes;
mais elle dut céder à la Russie la Bessarabie ,
tout en obtenant 2000 kilomètres carrés plus dans la Dobroudja .
La créance russe fut fixée à 830 millions, avec la
condition qu'elle ne pourrait être convertie en acquisitions territoriales
et prendrait rang après les autres créanciers de la Porte.
La Russie
gardait en Asie Kars, Ardahan et Batoum. La liberté des détroits
restait établie, comme en 1856
et 1871.
Le traité de Berlin
paraît avoir été fait pour brouiller entre elles toutes
les puissances : la Turquie faisait tous les frais; seule l'Allemagne
n'avait rien demandé et se prévalait à Istanbul de
son désintéressement. Les nationalités chrétiennes
des Balkans se trouvaient toutes lésées; les Grecs
n'avaient obtenu que des paroles. La Russie, après les terribles
sacrifices de la guerre, se jugeait jouée et humiliée; sa
rancune contre l'Angleterre ,
contre l'Autriche
et contre l'Allemagne était grosse de complications futures. Malgré
les germes de guerre que contenait le traité de Berlin, l'ascendant
de l'Allemagne est parvenu à immobiliser les forces hostiles de
l'Europe depuis cette époque.
Le délitement.
Après 1878
il s'est encore passé des événements imprévus
qui n'ont pas maintenu intactes plusieurs clauses du traité de Berlin
: une insurrection des Albanais
et la formation d'une ligue albanaise (comprenant également les
musulmans, les catholiques et les orthodoxes) pour l'affranchissement du
joug ottoman. Il fallut l'intervention des grandes puissances pour que
le Monténégro
occupât (novembre 1880)
le port de Dulcigno. L'agrandissement de la Serbie
provoqua les protestations des Albanais qui, en avril 1879,
furent battus par les troupes de la principauté. La Grèce
rencontra beaucoup de mauvaise volonté pour la rectification de
sa frontière d'accord avec la Turquie : le 22 mai 1880
seulement les frontières de Thessalie furent fixées au Sud
du Salambria, et celles de l'Épire au Sud d'Arta. La Bulgarie
réunit en février 1879
une assemblée à Tirnova (Trnvo) et choisit pour prince Alexandre
de Battenberg. La détresse financière de la Turquie, encore
augmentée par la guerre, ne trouva de remède que dans un
contrôle international, qui commença à s organiser
en 1880;
d'autre part, des instructeurs allemands furent appelés par le sultan
pour réorganiser l'armée.
Des soulèvements
sur différents points du territoire ottoman furent rigoureusement
réprimés, ainsi que ceux des Grecs
de Thessalie et des Bulgares de Macédoine ,
les insurrections albanaises donnèrent plus de difficultés
:
Ali Pacha fut cependant écrasé
par l'armée turque que commandait Dervich Pacha (mars 1881),
et le soulèvement de 1883
fut réprimé par Hafiz Pacha. En 1882,
l'occupation de la Tunisie
par la France
souleva peu de difficultés, car le souveraineté de la Turquie
n'était plus que nominale. En Égypte ,
les dilapidations du khédive Ismaïl Pacha ruinèrent
les finances; le sultan, à l'instigation des puissances, l'obligea
à abdiquer en faveur de son fils, Tewfik Pacha (26 juin
1879);
un contrôle financier franco-anglais fut, institué, mais provoqua
un soulèvement national sous la direction d'Araba Pacha, que les
Anglais réprimèrent en 1882.
Sur ces entrefaites, le Mahdi provoqua une insurrection
plus dangereuse dans le Soudan égyptien et fournit aux Anglais
le prétexte d'une occupation prolongée de l'Égypte;
en décembre 1885,
ils y restèrent, bien que les raisons en eussent disparu et en violation
de tout droit. Les protestations de la Porte ne furent pas plus efficaces
contre l'occupation de Massaoua
par l'Italie, en février 1885.
(Cl.
Huart / J. Blochet / V. Duruy).
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En
librairie - Collectif, Le démantellement
de l'empire ottoman et les préludes du mandat (1914-1919), L'Harmattan,
2004. - Black, La guerre au XVIIIe siècle : l'Europe et l'empire
ottoman, etc., Autrement, 2003. - Stéphane Yérasimos,
Questions d'Orient, Frontières et minorités des Balkans
au Caucase, La Découverte, 1993. - José-Maria d'Eca de
Queiroz et Jean Pailler, La Question d'Orient (1877-1878), L'Harmattan,
1994. - René Grousset, L'Empire du Levant (histoire de la Question
d'Orient), Payot, 1992.
Faruk
Bilici, Louis XIV et son projet de conquête d’Istanbul (bilingue
: français et turc), éditeur : Türk Tarih Kurumu (Ankara,
2004, ISBN : 9751617014).
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