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Les Kirghiz
Les Kirghiz, possibles descendants des Ousouns (Wou-soun) et des Hioung-nou  (Les Huns) sont un peuple traditionnellement nomade, de langue turque (Les langues altaïques), qui habite les steppes de l'Asie centrale. Son domaine s'étend sur le Sud-Ouest de la plaine sibérienne et le Nord de la plaine touranienne et embrasse près de 3 millions de km², depuis la mer Caspienne et la Volga à l'Ouest jusqu'aux monts Alatau Tarbagataï et Tian-chan à l'Est (méridien de Kouldja); du Kouen-loun occidental et du cours supérieur de l'Amou-daria au Sud jusqu'au Tobol et à l'Irtych au Nord Leur nombre est diversement évalué; il paraît atteindre 3 millions et demi, dont les trois quarts pour les Kirghiz de l'Ouest ou Kazaks et le quart pour ceux de l'Est ou Bourouts. Le peuple kirghiz se divise en effet en deux rameaux bien distincts : 
Les Kirghiz Kazakhs, qui occupent presque toute l'aire que nous avons décrite. Ce nom de Kazakhs est le véritable nom de ce peuple, et les Chinois, les Turks, les Mongols ne connaissent que celui-là (Hazaki, Qazak, Kaïzak ou Chazak). Quant au nom de Kirghiz, mot turc qui équivaut à brigand, il semble avoir été d'abord appliqué aux Bourouts et étendu ensuite aux Kazakhs. 
Les Kirghiz Kazaks ont été historiquement divisés en trois hordes ou centenies : la Grande Horde, Ouloudjous (ou youz); la Moyenne Horde, Ourta-djous; la Petite Horde, Kitchi-djous. 

La Grande Horde habitait le Sud de la région de Ssemiretchensk (districts de Vernii et Tokmak), une partie de la région du Syr-Daria (districts de Tchemkend, Aoutié-Aka, Djisak, Kourama, la Dzoungarie occidentale et le pays d'Ili (Kouldja). 

La Moyenne Horde habitait le Nord de la région de Ssemiretchensk (districts de Kopal et Sergiopol) et de la région de Syr-Daria (districts de Tachkent et Pérovsk). 

La Petite Horde habitait le reste de la steppe, au Nord et à l'Ouest des autres. On y rattache la Horde intérieure ou Boukéi qui parcourt la steppe européenne entre Oural et Volga (ancien gouvernement d'Astrakhan). La Petite Horde est devenue de beaucoup la plus nombreuse, comprenant la moitié du total et progressant plus rapidement à cause de son contact avec, les Russes. La Moyenne horde comprend environ le quart du total, la Grande Horde le sixième, la Horde intérieure un peu plus de 400 000 personnes.

Les Kirghiz noirs (Kara Kirghiz) que les Russes appellent « Kirghiz sauvages des montagnes », et les Kalmouks, Bourout, habitent l'Ouest du massif des Tian-chan et se rencontrent dans la Mongolie occidentale ou un lac conserve leur nom. Ils sont regardés par certains auteurs comme les véritables Kirghiz; ils ont moins subi que les Kazakhs l'influence de la civilisation moderne. 
Les modes de vie traditionnels

Dans le passé les Kirghiz étaient essentiellement nomades; cependant l'influence russe a amené peu à peu à l'agriculture les Kazakhs. Au début du XXe siècle (époque pour laquelle valent les données des paragraphes qui suivent), cette profession n'est plus méprisée comme auparavant. On récolte de l'orge, de l'avoine, du millet, destinés au bétail autant qu'aux humains. Les troupeaux sont encore la grande richesse et la ressource primordiale. Les chevaux sont d'une race excellente, portant admirablement le poids. On en compte  une dizaine de millions; certains riches en possèdent plus de 5000. Le nombre des boeufs dépasse 2 millions, celui des moutons 10 millions, et des riches ont des troupeaux de 20 000 moutons. Les chameaux sont nombreux dans le Sud. Les Kirghiz sont de grands cavaliers, en bons héritiers des populations de ces parages qui paraissent avoir introduit la cavalerie dans notre civilisation. 

Bien qu'ils n'aient pas régularisé la production du lait, il leur fournit la base de l'alimentation. Ils boivent du koumis, où le lait de jument se mélange de lait de vache, de brebis et de chèvre; de l'aïrran, lait caillé coupé d'eau; du thé importé de Chine; ils la mélangent de beurre et de graisse. Ils mangent du fromage de vache et de brebis (iremtchik), des crêpes, de la viande de mouton cuite avec du sel ou grillée, de la viande de cheval, avec du pain. Les Kirghiz habitent leurs tentes iourtes ou kibitkas; ces tentes de feutre, soigneusement aménagées, ont 2 m de haut sans la pointe et de 7 à 9 m de diamètre; elles sont portées par des piquets croisés. Celles des riches sont plus vastes et en feutre blanc, celle des chefs recouvertes de drap rouge. Les tentes sont groupées en villages, de préférence au voisinage des cours d'eau; les tribus agricoles continuent ordinairement de vivre sous la tente; les cabanes et les tanières creusées dans la terre le long du Syr-Daria sont l'exception et servent plutôt de magasins que d'habitations.

L'homme sort le matin avec les troupeaux; la femme fait le travail du ménage; elle confectionne le feutre, file et tisse. Les Kirghiz sont peu industrieux, à peine forgerons et selliers. Ils sont dès l'enfance cavaliers accomplis, les femmes montant à califourchon comme les hommes. Ceux-ci chassent en hiver et tirent fort bien. Ils dressent à les aider des faucons, des vautours et même des aigles. Ils adorent le tabac à priser. 

« Les gens aisés portent de beaux bechmet, espèce de jaquette, et des pardessus de khalat, longues et amples robes richement brodées. Ils couvrent leur tête de petites casquettes appelées takia; chez les pauvres elles sont en cuir; chez les riches brodées et soutachées d'argent et de pierreries. Les pantalons, assez courts, sont en cuir jaune ou noir (soutachés chez les riches). Ils portent de grosses bottes en hiver et une espèce de pantoufle en été. En hiver, ils mettent des fourrures en peau de renard et se coiffent d'un bonnet pointu à larges oreillons qui les garantit bien du froid et du vent. En été, ils portent des chapeaux pointus en feutre semblables à ceux des Chinois; ces chapeaux sont blancs avec des bords en couleur. Les femmes portent des pantalons et pardessus une ample robe en coton. Elles se chaussent avec des bottes comme les hommes (chez les riches, ces bottes sont en couleur). Les femmes riches ont des robes en kanaous (petite soie du Turkestan), brodées et soutachées. Les femmes pauvres portent sur la tête une espèce de turban blanc; les riches, un bonnet carré, souvent à pointe (comme on représente les magiciennes), enveloppé d'un voile blanc à franges d'or. Elles portent au cou, à la fermeture du vêtement, une espèce d'amulette en argent, en forme de gland, que leur mari leur donne le jour du mariage. Les femmes riches ont des colliers et des bracelets en argent. Les enfants portent pour tout vêtement, en été, une longue et large chemise en couleur; en hiver, une pelisse pardessus. » (Ujfalvy, Le Syr-daria et le Zarachan).
Les femmes écartent les oreilles des enfants en jeune âge, afin qu'ils entendent mieux. Elles vieillissent rapidement, mais sont bien faites et assez agréables, malgré leur figure plate, ayant des dents et des yeux très beaux.

Les Kirghiz sont décrits (toujours au début du XXe siècle) comme des musulmans sunnites, mais de nom seulement. L'influence des mollahs tient à ce que les Russes, prenant à la lettre la religion officielle, lui ont donné une importance qu'elle n'avait pas. Avant leur domination, il n'existait pas une mosquée dans la steppe, et nul ne s'inquiétait des prières du Coran.  Par la suite les marchands et les dignitaires sont devenus musulmans de fait. Le reste du peuple s'en tient à ses croyances chamanistes : crainte extrême du mauvais oeil, offrandes aux esprits; les buissons, les pieux, et, quand il en existe, les arbres, sont couverts d'ex-voto. Tout est présage, fentes des os pendant la cuisson, nuance et hauteur de la flamme, la moindre rencontre (Divination). Le culte des morts a un grand développement; les cérémonies du deuil se renouvellent durant quarante jours, puis, au centième, à la fin de la première et de la neuvième année. Les collines sont couvertes de buttes funéraires ou kourganes, sur lesquelles s'amoncellent les offrandes, vivres, vêtements, argent, armes. 

La polygamie est admise, mais comme le mariage se fait par achat, le prix à payer (kalym) ne permet qu'aux riches d'avoir plusieurs femmes. Il n'y a aucune différence sociale entre les pauvres et les riches. On distingue une classe noble de gens à os blancs, du peuple de gens à os noirs; mais cette distinction ne confère aux premiers aucun privilège politique. Ils se disent descendants de Gengis Khan; les Russes leur donnent le titre de sultans. Le groupement politique se fait par familles ou tentes, par clans (aoul) composés de 30 à 200 tentes; un certain nombre d'aouls forment un volost occupant un certain terrain de pâturage. Les chefs sont les anciens (aksakats) et des juges ou arbitres élus (biis), lesquels résolvent les litiges selon la coutume; les procès entre Kirghiz et Russes sont soumis aux autorités russes.

Les chefs des volosts sont élus pour trois ans. La vendetta, l'usage de la composition (prix du sang, koun), du serment collectif des parents, du serment devant le tombeau d'un ancêtre indiquent un état social comparable à celui des Germains du IVe siècle.
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Photo d'une yourte chez les Kirghiz.
Construction d'une yourte chez les Kirghiz d'autrefois... et il en existe toujours.
Yourte chez les Kirghiz.

Chaque clan a son cri particulier qui lui sert de signe de reconnaissance. L'impôt est une capitation (iassak); il est de 3 roubles à 3,5 par tente et par un; les marchands payent une taxe de 2,5 % de la valeur des importations et des exportations. Le commerce est assez important, les Kazaks étant les intermédiaires des caravanes entre la Russie et l'Asie centrale. Ils vendent les peaux, la laine, la graisse de leurs troupeaux, les sels de leurs salines; ils achètent des ustensiles, des étoffes et des grains. La plupart des commerçants sont des Tatars qui tiennent boutique dans leur tente; ils sont mélangés aux Kirghiz.

L'importance de l'élément kirghiz tend à augmenter. Des colons russes et cosaques se sont établis autour des forts, placés aux lieux de réunion et de marché; d'autres enveloppent la steppe au Nord et même au Sud, sur l'Ichim, sur le Syr-Daria, et à l'intérieur vers Kopal et Vernoié. Mais, d'autre part, presque tous les bergers dans les villages russes, jusqu'à Biisk et Kouznetzk, sur l'Ob et le Tom supérieurs, sont  kirghiz; la récolte du foin, les travaux des mines d'or sont faits par des Kirghiz; les parents restent nomades, mais leurs enfants nés hors du steppe s'habillent à la russe, laissent croître leurs cheveux, adoptent souvent le christianisme et la vie agricole sédentaire. Les Cosaques, leurs voisins, par réciprocité, adoptent le vêtement et jusqu'à la langue des Kirghiz. On appelle Djatakkir les Kirghiz sédentaires russifiés; ils sont nombreux dans toutes les villes et fermes de la Sibérie occidentale, parlent russe et évitent de marier leurs filles à leurs frères du steppe.Ils ont beaucoup de goût pour le commerce et se mettent à l'école des Tatares; les Kirghiz tatarisés sont appelés Tchala-Kazak (demi-Kazak).

Chez les Kara Khirghiz, les femmes filent et tissent la laine, préparent le feutre; mais presque tous les objets fabriqués sont procurés par voie d'échange. Les Kara Kirghis s'habillent de laine blanche avec des bottes de cuir. Ils ne sont musulmans que de nom; les prêtres ont encore moins d'influence que chez les Kazakhs. L'égalité sociale est absolue, même du maître au serviteur. Ils se divisent en deux branches : celle de droite, On, comprend sept tribus : Bogou, Sayaz, Sari-Baghichtch, Son-Baghichtch, Solyé ou Soultou, Tcherik, Basindz; celle de gauche, Sol, en comprend quatre : Koutchi ou Koktché, Sorou, Moundouz, Kintaï Kitaï. Les tribus des Sol s'étendent à l'Ouest des Thian-chan, entre le Pamir et le bassin du Tchou; les On occupent les deux côtés du massif des Tian-chan; leurs trois premières tribus vivent sur territoire russe, de même qu'une grande partie des Sol. On évalue le nombre des Kara Kirghiz à 850 000 dont 200 000 sujets russes. Leurs tribus se subdivisent en clans (sept), et ceux-ci en aouls. Leurs chefs (manap) ont une autorité considérable. Les Russes n'interviennent pas dans leur administration intérieure, ne leur font pas payer d'impôt; ils se contentent de corvées de transports et de guides.

Le passé des Kirghiz

Les origines des Kirghiz sont assez obscures; ils paraissent descendre des Kien-kouen ou Hakkas des auteurs chinois; ce peuple était établi dans les monts Sayanks et le bassin supérieur de l'léniséï. Le nom de Hakka a été identifié avec celui des Saces (Sakhas) qui occupaient il y a plus de 2000 ans les mêmes steppes du Touran septentrional. On l'a également rapproché de celui des Yakoutes (Les Turks). 

Ce seraient les Dzoungares qui auraient refoulé vers l'Ouest les Kirghiz. Cette filiation parait établie pour les Kara Kirghiz ou Bourouts; elle a été discutée pour les Kazaks. On a soutenu qu'ils proviendraient des steppes ponto-caspiens. Le seul fait positif, C'est qu'au XVIe siècle ils habitaient le long de l'Ob et de l'Irtych, au Nord de l'Altaï; c'est à la fin de ce siècle qu'ils se divisèrent en trois hordes. Ils offrirent de se soumettre à Pierre le Grand; il refusa, et bientôt, pour abriter la Sibérie contre les incursions des nomades de la steppe, on construisit une ligne de forts jusqu'à Oust Kamenogorsk, sur l'Irtych (1725). En 1733, la Petite et la Moyenne Horde se soumirent volontairement à la tsarine Anna (Le Printemps des Tsarines). Mais la soumission ne devint effective qu'à la mort du khan Ali (1781), sous son successeur Vali. De plus en plus les Kirghiz Kazaks s'étendaient, prenant la place laissée vide par les Kalmouks orientaux (Les Mongols) que les Chinois exterminaient après avoir détruit l'empire dzoungare; la Grande Horde s'y établit. Une fraction de la Petite Horde, sous son khan Boukei, dont elle garde le nom, prit vers 1797la place laissée vide entre l'Oural et la Volga par l'émigration des Kalmouks Torgots.

Les Russes, que la nécessité de mettre un terme à leurs incursions obligeait à assujettir les Kirghiz Kazaks, ne les plièrent que lentement à leur domination. Ils avaient commis de lourdes erreurs; confondant les Kirghiz avec les Tatars, ils leur écrivaient en langue tatare; ils faisaient passer au premier plan les prêtres musulmans, leur bâtissant des mosquées; si bien que de l'Asie centrale accoururent des mollahs, ennemis des chrétiens. En 1820, on adopta un plan méthodique; aux points où se tenaient les marchés, les Russes bâtirent des forts et installèrent des colonies de Cosaques; ce système réussit sur l'Irtych et fut appliqué à la steppe d'Orenbourg à partir de 1835; vers 1844 la soumission était effective; les insurrections de Kenissara Kasimov (1846) et d'Iched Kontebars (1858) furent aisément réprimées. Cependant la sécurité ne pouvait être complète tant que les ennemis des Russes trouvaient asile dans les khanats musulmans du Turkestan; il fallut envelopper la steppe par le Sud (campagne de 1864, occupation de Tchemkend, organisation du gouvernement général du Turkestan). Les Kharezmiens excitèrent encore des soulèvements en 1869 vers Ouralsk, et en 1870 (blocus de Novo Alexandrovsk). La chute de Khiva (1873) a consommé la soumission des steppes. Celles-ci ont été organisés en 1882 en un gouvernement général des steppes comprenant les gouvernements d'Akmolinsk, Semipalatinsk, Ssemiretehinsk, Tourgaïsk et Ouralsk. (A.-M. B.).



En bibliothèque - Rémy Dor, Contes Kirghiz de la steppe et de la montagne, Publications orientaliste de France, 2000. - Guy Imart et Rémy Dor, Le Chardon déchiqueté (être Kirghiz au XXe siècle), Publications de l'université de Provence, 1982. - Guy Imart, Le Kirghiz (Turk d'Asie centrale soviétique), description d'une langue et littération récente, Publications de l'université de Provence, 1981.

En librairie - Passaret, Contes Kirghiz / la bague du Khan, L'école des loisirs, 2001. 

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