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L'Empire de Gengis Khan
L'histoire de la puissance mongole commence seulement avec Témoudjin, surnommé plus tard Gengis Khan. Il était le fils de Yissougaï Bahadour, l'un des principaux chefs mongols, guerrier renommé, et qui, bien que vassal de l'empire toungouse des Kin (Jin), exerçait sa puissance dans la région au Sud-Est du Baïkal, dans les monts Bourcan Kaldoun, aujourd'hui Kenteï, d'où sortent les rivières Onon, qui avec l'Ingoda forme la Chilka, Keroulen qui se jette dans le Dalaï Nor, et Toula, tributaire de la Selenga par l'Orkhon. Les possessions dont Témoudjin allait se trouver l'héritier avaient pour voisins les Merkites, les Kéraïtes sur les bords de l'Orkhon et de la Toula, au Sud des Merkites, et les Naïmans bornés au Nord par les Kirghiz, à l'Est par les Kéraïtes, au Sud par les Ouïgours et à l'Ouest par les Kankalis. Les Naïmans étaient proches de l'empire des Kara Kitaï (Khitans noirs) qui occupait les deux versants des Tian-Chan et s'étendait au Sud jusqu'au Tibet. Plus à l'Ouest, du Nord de la mer d'Aral à la mer d'Oman, de la Géorgie et de la Caspienne jusqu'aux frontièresdes Kara Khitaï, du Tibet et des Indes était situé l'immense empire du Kharezm; au Sud des tribus mongoles dans l'Asie orientale se trouvaient le Tangout qui les séparait du Tibet, et leurs suzerains, les Kin, possesseurs de la Chine septentrionale (Tartarie, Liao-toung, Chan-toung, Tche-li, Ho-nan, Chan-si, partie du Chen-si), tandis que les Soung étaient refoulés vers le midi et régnaient à Lin-ngan (Hang-tcheou). 

En peu d'années, Témoudjin agrandit prodigieusement ce faible héritage. S'étant fait proclamer en 1206 souverain de tous les Mongols (autrement dit Gengis Khan, ou puissant Khan), il conquit le pays des Ouïgours (1209) et la Chine septentrionale (1213); soumit la Corée (1219), la Transoxiane (1221), le Khoraçan et l'Irak-Adjémi (1222), Ie Kharezm et plusieurs provinces, de la Perse orientale, le Kandahar et le Moultan (1224), et enfin une partie de la Russie méridionale. Tout au long de cette vaste entreprise, Gengis Khan se montra souvent un conquérant inhumain et barbare. Les villes de Boukhara, de Samarcande, de Ferganah, de Balkh furent détruites par ses ordres, et une foule de monuments des arts et des lettres furent anéantis dans Pékin; cependant; il donna à ses sujets un code de lois, qui était encore ne vigueur au début du XXe siècle.

A la mort de Gengis, son immense puissance s'exerçait à l'Ouest, au delà de la mer Caspienne et de la mer Noire, jusqu'à la Bulgarie, la Serbie, la Hongrie et la Russie; à l'Est, jusqu'à la mer, y compris la Corée; au Sud, ses territoires étaient bornés par les débris de l'empire des Kin, le Tibet, l'empire de Delhi et ce qui restait de l'empire kharezmien. L'empire fut divisé entre ses quatre fils qui lui avaient servi de lieutenants dans ses conquêtes. L'aîné, Djoutchi (Touchi-Khan), étant mort, fut remplacé dans la répartition par son fils Batou (Batu-Khan), qui occupa les pays à l'Ouest de la mer Caspienne, et eut le Kiptchak et la Russie méridionale; le second fils, Djagataï, eut l'Asie centrale et le Turkestan, c. -à-d. tout le pays qui s'étend depuis le Lob-nor jusqu'à Boukhara; Ogotaï (Oktaï-Khan) eut l'Asie orientale composée principalement de la Chine; enfin, Touli obtint le Khorassan et l'Asie jusqu'à l'Indus. 

Les quatre premiers grands khans,  Gengis (1206), et ses successeurs Ogotaï (1229), Couyouk (1246) et Mangou (1251), sont considérés comme les ancêtres de la dynastie chinoise des Youen, qui a eu pour véritable fondateur le cinquième grand khan Koubilaï, fils de Touli, petit-fils de Gengis et frère de Mangou (Mengou). Ils ne portent pas de noms de règne (nien-hao) et ont les noms de temple (miao-hao), de Tai-tsou, Tai-tsoung, Tin-tsoung, Hien-tsoung. Koubilaï eut lui-même comme noms de règne (nien-hao) Tchoung toung (1260) et Tche-youen (1264) et comme nom dynastique Chi-tsou.
Dates clés :
1206 - Gengis Khan prend la tête des tribus mongoles. 

1217 - Les Mongols sont maître de la Chine septentrionale.

1220-1223 - Les Mongols atteignent la mer Caspienne.

1227 - Mort de Gengis Khan. Division de l'empire entre ses quatre fils, Batou, Djagataï, Ogotaï, Touli.

1229-1241 - Ogotaï poursuit la politique de conquêtes de son père. A sa mort surgissent de nouvelles querelles de succession.

A partir de 1250, les fils de Touli, Mangou, Koubilaï et Houlagou sont à la tête de nouvelles hégémonies. Batou fonde le khanat du Kiptchak (Horde d'Or).

L'ascension de Témoudjin

Cela a souvent été dit, le premier artisan de l'ascension de Témoudjin fut sa mère Ouloun Eke, apparentée à une grande famille des Kin; à la mort de son mari Yssougaï, le fils aîné d'Ouloun Eke et du chef de horde n'avait que treize ans; de ses quatre frères, le plus jeune, auquel revenait, d'après la coutume, le patrimoine paternel, n'avait que cinq ans. Ce fui donc la mère qui prit la régence; des 13 clans groupant environ 30 000 familles, les trois quarts firent défection dès l'enterrement de Yssougaï; elle rallia le reste. Elle épousa un personnage religieux très influent, Minglig Etchigué, père d'une sorte de saint, et mit ainsi l'influence spirituelle au service de son fils. A celui-ci, son père avait laissé deux puissantes alliances : par ses fiançailles avec Burte-Djouguine, du puissant clan Koungrad apparenté aux Turks orientaux et aux Mandchous occidentaux; et par l' « échange du serment » avec Marghouz Togroul, petit-fils du roi des Kéraïtes. Néanmoins, les débuts furent difficiles; sans doute, les épreuves du futur empereur ont été exagérées par les chroniqueurs bouddhistes, soucieux de conformer sa vie à leur idéal de sacrifice volontaire; mais il eut à soutenir des combats acharnés contre les clans rivaux des Djouirat et des Taïdjioutes. Avec le concours de son frère, Djoudjï Khassar (le Tigre) et de son compagnon d'armes Boghordji, chef du clan des Arlad, il l'emporta; en 1188, la bataille de Baldjouna Boulak assura sa prépondérance en Mongolie. Les Djouirat se soumettront, et l'année suivante, sur les prés de la Keroulen, il est reconnu khaqan (empereur) par les principaux clans. Il prend alors le titre de Soutou-bogdo (envoyé en fils du ciel).

Premiers combats.
De 1189 à 1193, par des négociations ou par des combats, il affermit son autorité sur les tribus campées entre le désert de Gobi, la Keroulen, l'Ingoda et la Selenga, refoulant au Nord, sur le Baïkal, chez les Mergued, les débris de ses ennemis, Taïdjioutes et autres. Dès ce moment, on discerne ses qualités de commandement  et d'organisation. Au pire de ses épreuves, il commande en roi avec une telle impériosité que tous le respectent. Il réorganise ces clans et tribus disloquées, substitue la compagnie militaire de 100 hommes à celle de 50, discerne avec un infaillible coup d'oeil le mérite de ceux qu'il prend pour instruments; le surprenant est que ce conquérant, le plus extraordinaire que le monde ait vu, semble avoir été un fort médiocre général; les grands exploits militaires furent l'oeuvre de ses lieutenants.

En 1193, chef incontesté du pays mongol, il commence à agir au dehors avec son ami Togroul, le Kéraïte; il se met à la solde de l'empereur Kin, y gagne le titre universitaire de daï-ming, qu'il continua de porter. Il échoue dans une attaque contre les Mandchous Solongo (1197), mais son lieutenant Moukhouli finit par reprendre l'avantage. Allié aux Kéraïtes, il écrase ses adversaires du Nord, les Mergued et les dissidents mongols. Cette guerre ou nous voyons paraître les grands lieutenants de Témoudjin, les futurs conquérants de la Chine, de la Perse et de la Russie, Moukhouli, Djebé, Souboutai, Kouiouldar, paraît avoir été décisive. 

Après une guerre menée en commun contre les Naïmans, les Mongols se brouillent avec les Kéraïtes; ceux-ci succombent et sont annexés (1203). La rnême année, Témoudjin prend le protectorat mongol (1203); les Turks du Sud du désert de Gobi, le long de la Grande Muraille, suivent cet exemple. Les dissidents font alors appel au grand royaume du Pé-lou, celui des Naïmans, où se réfugient Djamouka, le chef du clan djouirat, Tokta-Bégui, chef des Mergued, près du fils du roi Tayang, Guchlug (Koutchouloug), le troisième des implacables adversaires de Gengis Khan. La défaite des Naïmans fait passer sous l'autorité du chef mongol les Turks du Pé-Iou; la bureaucratie des Ouïgours se rallie au vainqueur. C'est alors que celui-ci convoque la fameuse assemblée de 1206 et relève le vieil empire turc. Après avoir juré d'observer le Yassak et la Toura, la loi et la coutume, il se fait reconnaître pour souverain absolu, Gengis khan, substituant ce titre neuf à celui un peu usé de khaqan
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L'empire mongol en 1206 et les trois autres grandes entités politiques
du moment en Asie orientale et centrale (Kara Kitaï, Kin et Chine des Song).

La confédération gengiskhanide.
A ce kouriltaï (grande assemblée) prennent part 26 clans mongols, 49 peuples turcs; Gengis Khan est devenu le chef de tous les Turks orientaux ; il plante ses étendards dans la vieille capitale turque Karakoroum; il adopte l'administration turque, avec sa minutieuse organisation, ses taxes régulières, son fonctionnarisme. En même temps qu'il était les cadres d'un État solide, capable de régir méthodiquement les peuples sédentaires, en proclamant son dessein de relever l'ancien empire turc, il appelle à la conquête de l'Asie tous les reîtres dispersés dans la steppe, tous les nomades avides d'aventures et de butin. Sa complète indifférence religieuse fait qu'il ne suscite pas les obstinées résistances qu'eut rencontrées un fanatique chez ces population divisées entre bouddhistes, musulmans et chrétiens. A l'exception des quelques ennemis personnels irréductibles, tous les Turks orientaux se rallient volontiers au nouvel empereur.

Il les mène à la conquête de la Chine (1209); soigneusement préparée, elle réunit tous les ennemis des Kin (Les Toungouses), qui courent sus à cette proie magnifique. Pendant la guerre, Gengis Khan continue d'organiser; il a pris pour chancelier un Khitan du Liao et répète avec lui :

 « L'empire a été fondé à cheval mais ne peut se gouverner à cheval ». 
L'empereur dirige tout, prépare avec ses généraux les plans de campagne, puis s'en remet à eux de l'exécution. En 1217, il est maître de la Chine septentrionale. Il aborde alors la conquête de l'Occident. En reconstituant à son profit l'ancien empire turc, Gengis Khan se conférait des droits et une sorte d'autorité légitime sur tous les Turks partout il s'en trouvait, et c'est bien là la caractéristique de ces campagnes extraordinaires; les Mongols vont aussi loin qu'ont pénétré, au cours des siècles précédents, les Turks de toute provenance : partout où ils en trouvent, en Perse, en Asie Mineure, sur le Volga, en Hongrie, ils représentent le pouvoir légitime et réclament l'obéissance à l'empereur national. C'est peu à peu et par extension qu'ils en viendront à rêver un instant la domination universelle.

Sus à l'Occident.
La guerre d'Occident fut provoquée par une agression des Turks occidentaux. Guchlug, fils de l'ancien roi des Naïmans, s'était réfugié chez son beau-père le Gour Khan ou empereur Kara Khitan; puis il l'avait détrôné avec l'aide de Mohammed le Kharezmien (Kharezm) et avait alors repris l'offensive contre les Mongols. Il y perdit son nouveau royaume et la vie; vaincu sur le Tchou par Djébé (1217), traqué, jusqu'au Badakchan et au Pamir. Le Nan-lou, pays de Kashgar et d'Yarkand, fut annexé à l'empire mongol. Il prit alors contact avec celui du Kharezm, maître de la Transoxiane et de l'Iran. Les Turks musulmans plus ou moins iranisés ne purent tenir, malgré la chevaleresque vaillance de Mohammed le Batailleur et de son fils Djelal-Eddin; ils avaient d'ailleurs commis la maladresse de se brouiller avec le clergé de Boukhara et avec le calife, le pape musulman de Bagdad. Cette campagne de 1220 est une des plus impressionantes de l'histoire militaire : la concentration de la grande armée mongole sur l'Irtych, la diversion par le Ferghana, la traversée du désert par la marche directe et inattendue sur Boukhara, désorganisant sans une bataille les forces kharezmiennes; en cinq mois, la Transoxiane, notre Turkestan, était conquise; puis vient la poursuite « l'âme d'une entreprise c'est qu'elle soit achevée », disait le maître;  il ne laisse pas un instant de répit au sultan vaincu; Djébé et Souboutaï, lancés sur sa piste, passent l'Amour, l'Hindou-Kouch, se joignent à Téhéran, l'atteignent enfin dans un îlot de la Caspienne à l'instant où il vient d'expirer. Gengis Khan, installé au Sud de Samarcande, organise la conquête, faisant prendre les villes par ses ingénieurs chinois. Ce terrible réaliste avait dès le premier jour donné sa mesure sans se laisser inquiéter par les prédictions légendaires; il était entré à cheval dans la grande mosquée de Boukhara, le sanctuaire vénéré de l'Islam, pour bien prouver qu'il ne se faisait pas de miracles contre lui. Il ne se contente pas d'une soumission nominale; toute cité qui résiste est saccagée, la garnison massacrée, les habitants tués ou déportés. A son fils Touli, qui épargnait les gens d'Hérat, il écrit :

« La pitié est signe d'un caractère faible, seule la sévérité retient les hommes dans le devoir; un ennemi simplement vaincu n'est jamais réconcilié et déteste toujours son nouveau maître. »
La férocité des combattants mongols est demeurée légendaire; la plupart des grandes cités de l'Iran furent alors incendiées et leurs habitants égorgés, Balkh, Merv, Kharezm, Bamyan, Nichapour, Hamadan, Tabriz. A Thous, on détruit le tombeau l'Haroun ar-Rachid. A côté de cette guerre de sièges, s'en poursuit une autre non moins implacable contre les montagnards indomptables de l'Iran oriental; comme jadis Alexandre avait mis des années à réduire l'ancienne Bactriane et la Sogdiane, Gengis Khan s'acharne à y briser toute résistance. Partout il installe le daroga, le préfet mongol avec son yamen, son bureau. La résistance est brisée par la terreur. De l'Azerbaïdjan, l'avant-garde, commandée par Djébé et Souboutaï, entreprend un raid invraisemblable autour de la mer Caspienne (1220-23), taillant en pièces les Géorgiens, escaladant le Caucase, bousculant Alains et Circassiens, rejetant au Nord les Kiptchak du Kouban, les poursuivant chez les Polovtsi, écrasant sur la Kalka la grande armée russe, puis les Bulgares de la Kama, puis les Turks Kankli du Nord de la Caspienne. 

Fin d'un règne.
Au commencement de 1225, Gengis Khan rentre en Mongolie, où régnait une paix profonde, tous les batailleurs étant occupés du côté de la Chine, de l'Iran ou du Kiptchak. Le conquérant de la Chine, Mou-Khouli, qui vient de mourir, est remplacé par le terrible Souboutaï, qui achèvera son œuvre. C'est à ce moment que mourut l'irrésistible empereur, après avoir présidé à l'extermination des pillards du pays de Hia. Il mourut dans un village du coude du Hoang-ho; la légende y maintient son tombeau; on y vénère son cercueil sous la tente, gardé par les descendants de ses fidèles; non loin est plantée sa lance qui ne porte point d'ombre. La version officielle est que le corps de Gengis fut ramené à la colline sacrée de Deligoun-Bouldak; les Turks voulaient le mener à Karakoroum, mais les Mongols l'emportèrent. Grave différend et qui prépare la dissolution de l'empire.

L'héritage de Gengis

Le fondateur était un Mongol, mais dans ses armées la majorité des soldats étaient des Turks; son administration, ses fonctionnaires furent Turks; c'est du vieil empire des Hioung-nou et des Tou-Kioue, qu'il se réclame. Seulement, comme tous les peuples de l'Asie centrale, les conquérants subissent le prestige de la Chine, si riche, si peuplée, de civilisation si supérieure, avec une administration et une hiérarchie si bien réglées. C'est de ce côté que penchera la balance. Quand Gjengis Khan ne fut plus; tout de suite se dessina une rivalité entre les éléments turcs et chinois. En refusant d'aller à Karakoroum, les Mongols inclinent vers la Chine.

L'empereur mort, qu'allait devenir l'empire? Il continua de grandir; la formidable impulsion donnée par Gengis ne s'arrêta pas de suite et le partage entre ses fils ne rompit pas sur-le-champ l'unité de l'empire mongol, chacun ne regardant sa part que comme une base d'opérations pour de nouvelles conquêtes. L'affaiblissement ne vint que lorsque la marche en avant fut suspendue et que chacun des héritiers se consolidant dans ses possessions subit rapidement l'influence des vaincus et devint un souverain quasi nationalisé en Chine, en Perse, en Boukharie, dans le Kiptchak.
 

On ignore si Gengis Khan avait laissé un testament et organisé sa succession politique. Voici comment elle fut réglée :

Le plus jeune fils, l'Ot-djiguine, Touli, gardien de la maison, reçut le patrimoine héréditaire, conformément à la loi mongole; il gouverna le pays de l'Onon et de l'Orkhon, Mongols et Kéraïtes; auprès de lui demeurèrent les ministres avec les sceaux. Djoudji, le fils aîné, héritier politique désigné, était mort en 1223 à Seraï, sur le Volga; il était représenté par son fils Batou, le Débonnaire (Sain Khan), auquel Gengis avait confié le gouvernement du Kiptchak, de la steppe de la Caspienne au Dniepr.

Djagataï, deuxième fils de l'empereur, avait été investi par lui du Turkestan occidental; établi à Almalik, il régissait la Transoxiane, le Khoraçan, continuait la lutte en Iran, où Djelal-Eddin, devenu gendre du sultan de Delhi, avait reparu, soulevant la chevalerie persane et la féodalité des atabeks. Djagataï avait pour ministre Masoudbeg, un fils de Mahmoud Yelvadj; son gouvernement était très énergique, maintenant fermement la notion de l'État basé sur le nationalisme et de la loi laïque, le Yassak, contre celle du Chériat (la Chariah) la loi religieuse musulmane ou se confondaient l'Église et l'État. 

Ogotaï, le troisième frère, insignifiant et ivrogne, se vit d'abord attribuer le pays que baigne l'Imil, mais dès 1229 un kouriltaï, tenu près de la source de la Keroulen, décida, conformément à des instructions verbales, authentiques ou supposées, de, Gengis, que le Khaqan, l'empereur suprême, serait Ogotaï. Sous son nom, on poursuivit la conquête de la Chine où les Kin reprenaient l'avantage. En août 1230, Ogotaï entra dans le Chan-si, tandis que Touli envahissait le Ho-nan. Ensemble ils assiégèrent Pieng-King, la capitale, dont Souboutaï s'empara en mai 1232. L'année précédente, une alliance avait été conclue avec l'empereur Song, Li-tsong, qui devait recevoir pour prix de son concours le Ho-nan. L'armée sino-mongole, commandée par Tatchar, s'empara de la dernière forteresse des Kin, Tsaï-tchéou, refuge de l'empereur Niukiasou (Aïtsong). Celui-ci se suicida et la mort de son cousin Tcheng-lin consomma la destruction de la dynastie des Kin. Désormais les Khagans Mongos étaient empereurs de Chine.

Ils ne se contentèrent pas de la région au Nord du Hoang-ho et le kouriltaï de 1235, tenu à Karakoroum par Ogotaï, décida une expédition contre les Song, une autre contre la Corée, dont le roi Va-tong, qui avait assassiné des officiers mongols, se soumit en 1241 ; une troisième contre l'Occident, dont la direction fut confiée. à Souboutaï et qui porta aux extrémités de l'Europe la terreur du nom mongol. Il est d'ailleurs remarquable que le règne de cet Ogotaï, personnellement médiocre, ait vu plusieurs des plus considérables entreprises mongoles l'achèvement de la ruine des Kin et de la soumission de l'Iran, la reconstruction de Karakoroum, ou l'on transporte des ouvriers de tout pays, où Rubruquis trouvera un orfèvre de Paris, capturé à Belgrade, un architecte russe marié à une dame de Metz. Par ces recrutements brutaux, l'Asie orientale est mise en rapports avec, les civilisations occidentales; un vaste mouvement d'échanges s'établit d'un bout à l'autre de l'ancien continent, favorisé par la poste que Gengis a instituée. Il faut tenir compte de ces résultats et de leur vigoureuse administration, créatrice de greniers de réserve, appliquant strictement la loi, percevant des impôts lourds, mais réguliers (impôt mobilier, 1% du bétail, 1/30 de l'argent, des grains, de la soie, 1/10 du vin, douanes) pour apprécier à son mérite l'oeuvre des Mongols. Il ne faut pas oublier leur complète tolérance religieuse et le principe d'une loi laïque, infiniment supérieur à cette confusion des lois civile et religieuse, qui paralysa tout progrès dans l'Orient musulman et dans la chrétienté du Moyen âge. Après leur avoir rendu cette justice, il ne faut pas oublier non plus leur férocité, qui a laissé d'ineffaçables souvenirs. Le monde occidental n'a pas connu d'aussi implacables tueurs que ces envahisseurs mongols de 1237-1242.

L'invasion mongole en Europe

Le commandement de cette armée avait été confié par le khaqan à Batou, fils de Djoudji, sous le nom duquel Souboutaï dirigeait les opérations. Les Bulgares du Volga furent d'abord subjugués, leur capitale emportée par Souboutaï. Puis on se fit route à travers les forêts de Penza et les Mongols parurent devant Riazan; après cinq jours de siège, la ville fut prise d'assaut, incendiée, le prince, les boïards, les habitants massacrés, les uns empalés, les autres encloués, brûlés vifs, à moins qu'on ne s'amusât à les chasser à coups de flèches. La Sousdalie eut le même sort après la bataille de Kolomna; Moscou, Vladimir, Rostov, Iaroslav furent livrés aux flammes; le grand-duc Georges défait et tué sur la Sita (1238). Le dégel en défonçant les routes sauva Novgorod. L'année suivante, les Mongols vont soumettre les Caucasiens, puis s'attaquent à Kiev qui est anéantie, passent en Galicie; les grands-ducs de Kiev et d'Halicz se réfugient en Hongrie, ainsi que les débris des Polovtsi, 40 000 familles de Comans. Batou les y suit, tandis qu'une autre division de l'armée sous Petrakhan et ses petits-cousins Baïdar et Kaïdou envahit la Pologne. Le roi de Hongrie Bela IV essaie de résister. La bataille eut lieu sur la lande de Mohi, aux bords de la Sayo, où les Magyars avaient concentré leur armée. Les Mongols la mirent en déroute par une attaque de nuit et suivant leur tactique l'exterminèrent par une poursuite sans merci; à deux journées de distance les chemins étaient couverts de cadavres; deux archevêques, trois évêques, une grande partie des nobles périrent. Le roi Bela IV s'enfuit jusqu'à l'Adriatique, ayant toujours à ses trousses les cavaliers mongols qui brûlaient tout sur leur passage. Cependant Batou prenait Pest; à Noël (1241), il franchit le Danube sur la glace, enlève d'assaut Gran.  Un printemps suffit pour dépeupler le pays au Nord du Danube; seule Gran résiste. Cependant Lublin a succombé; les gens de Cracovie se sont enfuis, brûlant eux-mêmes leur ville. L'armée mongole du Nord est sur l'Oder; elle y rencontre les forces combinées des Polonais, des Sibériens, des chevaliers Teutoniques, commandées par le duc de Silésie Henri; il est vaincu et tué à par de Liegnitz (9 avril 1241). Pour recenser les morts ennemis, les Mongols coupaient à chacun une oreille; ils emplirent neuf sacs d'oreilles sur le champ de bataille de Liegnitz; cependant la résistance des chevaliers bardés de fer fait hésiter les Mongols. Il descendent par la Moravie rallier l'armée principale, pillant tout jusqu'à Udine et à l'Adriatique. A la frontière d'Autriche, ils tournent bride à l'annonce de la mort d'Ogotaï. Ils reviennent par le Danube, dévastant la Bosnie, la Serbie, la Bulgarie vers les steppes du Kiptchak.

Le Saint-Empire, absorbé par la querelle de Frédéric II et d'Innocent IV, s'était faiblement ému; nul ne secourut le roi de Hongrie, malgré ses supplications. De fait, les Mongols étaient au terme de leur chevauchée et trop éloignés de leur base d'opérations pour entamer la féodale Europe, toute hérissée de forteresses. Leurs bandes continuent de ravager effroyablement la plaine polonaise, brûlent de nouveau Cracovie et Sandomir en 1259. On revit une invasion en 1285, appelée en Hongrie par les Comans révoltés contre Ladislas; mais ce n'était plus l'époque des grands conquérants.

Les fissures de l'empire.
Le 11 décembre 1241 mourut Ogotaï; son règne avait été une sorte de compromis entre le parti turc et le parti chinois, dirigé par le ministre Yelou-tchousaï. La lutte s'engagea alors, sous le couvert de rivalités de famille. Les bouddhistes se rallient au parti du gouvernement de cour; musulmans et chrétiens au parti des cavaliers qui maintenant demande la conquête du monde. Avec la centralisalion mongole coïncidait la réforme lamaïque qui donnait au bouddhisme une sorte de pape prêt à s'entendre avec l'empereur. Les femmes jouent un très grand rôle dans ces événements. Tourakina, la veuve d'Ogotaï, qui a poussé à l'embellissement de Karakoroum, veut substituer à Chiramoun, fils aîné d'Ogotaï, son fils à elle, Gouyouk, né en 1206. Serkouteni, chrétienne, veuve de Touli (mort en octobre 1232), intrigue pour ses fils, Mangou (Meungké), né en 1208, et Koubilaï; ce dernier est le candidat préféré des légistes khitans et chinois. 

« Ainsi trois programmes : l'empire à Karakoroum ou à Almalik, dans la maison d'Ogotaï, avec un général pour ministre; l'empire à Bokhara ou en Turkestan, ou à Almalik, confondu avec l'apanage de Djagataï, avec un Yelvadj pour ministre, un pontife musulman à Bokhara et un patriarche nestorien (Nestorius) à Almalik pour assesseurs; l'empire en Chine, tenant les autres pour vassaux, avec un pape bouddhiste à Lhassa-». 
La vacance du trône fut longue : près de cinq années. On reconnut pour régente l'impératrice Tourakina en attendant qu'on tint le kouriltaï où serait désigné le khaqan. Djagataï était mort en 1241. Les autres princes les plus considérés étaient partis avec l'armée de l'Ouest, que Souboutaï avait menée jusqu'en Silésie et en Hongrie (mars-avril 1241). C'est à Klosternenburg, près de Vienne, que Batou, chef nominal de l'armée, apprit la mort de son oncle Ogotaï. Lui-même avait des droits sérieux comme représentant de la branche aînée; mais personne ne voulait de lui et il manquait d'énergie. Mangou, Gouyouk, qui étaient avec lui, partirent d'abord; Batou revint ensuite dans son palais de Séraï, d'où il surveilla les événements; il détestait Tourakina et empêcha la convocation du kouriltaï qui eût régularisé la situation; l'interrègne se prolongea donc, l'impératrice gouvernant avec l'aide de ses conseillers chinois et du Turk chrétien Koudak. 

Ce fut seulement en août 1246 que fut tenu au lac Geuka le kouriltaï qui élut Gouyouk, écartant décidément son frère aîné Chiramoun; Batou n'avait pas voulu y paraître. Le légat du pape Innocent III, Plan Carpin, assista aux magnifiques fêtes du couronnement, parmi tout un peuple de rois, de princes, d'ambassadeurs. Tourakina mourut deux mois après, et Gouyouk au printemps de 1248. Il avait continué la guerre de Chine contre les Song. La régence fut prise par Ogoul-Gaïmich, veuve de Gouyouk, mais Batou, son ennemi, convoqua le kouriltaï dans le Kiptchak; les descendants d'Ogotaï n'y vinrent pas et le trône passa à la lignée de Touli. Son fils Mangou fut élu; le 1er juillet 1251, l'élection fut régularisée dans un nouveau kouriltaï tenu à Karakoroum, en présence de Batou et clos par des fêtes d'une semaine. Une conspiration des partisans de la maison d'Ogotaï fut noyée dans le sang. L'impératrice Ogoui-Gaïmich et la mère de Chiramoun furent mises à mort; tous les princes descendants d'Ogotaï dépouillés de leurs apanages et exilés. Seul l'intrépide Kaïdou, élève de Souboutaï, résista et se fit attribuer le Pe-lou avec Almalik. Sous le règne de Mangou, les conquêtes continuèrent et l'influence chinoise devint tout à fait prépondérante. Batou meurt en 1256; les grands ministres de Djagataï et d'Ogotaï, Yelvadj et Yelou, les grands capitaines mongols ont disparu; la tradition mongole s'effaçait de plus en plus; la propagande bouddhiste gagnait du terrain. L'histoire militaire n'est pas finie.

En 1253, Mangou envoya son frère Houlagou en Perse avec ordre de conquérir la Syrie et l'Égypte; il avait envoyé son autre frère, Koubilaï, en Chine, dès 1251, et ce prince avait conquis en 1253 et 1254 le Yun-nan et le pays de Kandahar; l'année suivante, le général Ouryankadai conquit le Tibet et le Tonkin. En 1257, Mangou partit de Karakoroum dont il laissa le gouvernement à son frère Arik-boga; il envahit la Chine avec une nombreuse armée et mourut au siège de Ho-tcheou en mars 1259.

Mangou fut le dernier des empereurs mongols de la période de transition, qui de leur capitale turque de Karakoroum s'efforçaient de maintenir l'équilibre entre les éléments chinois et les éléments turco-mongols, entre le cour et l'administration et le parti militaire. C'était la seule manière de préserver l'unité de l'empire. Après Mangou, le parti chinois l'emporte et les khaqans mongols fondent une dynastie proprement chinoise, celle des Youen, jusqu'au jour où ils sont refoulés dans la steppe. Mais, de ce moment, les royaumes vassaux attribués aux descendants des autres fils de Gengis et du frère de Mangou se séparent; après avoir durant près d'un siècle encore reconnu la suzeraineté du Khaqan d'Orient, ils finissent par s'en détacher tout à fait pour suivre leur destinée particulière. A partir de maintenant, il nous faut donc retracer séparément l'histoire des Mongols de Chine, du Turkestan, de Perse et du Kiptchak. (E. Blochet).



En librairie - Jean-Paul Roux, Gengis Khan et l'empire mongol, Gallimard, 2002. - Dominique Farale, De Gengis Khan à Qoubilaï Khan, la grande chevauchée mongole, Economica, 2003.
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