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Thulé

Thulé, Thoule, est, pour les anciens géographes à partir de Pythéas, l'île la plus éloignée vers l'Océan boréal, au Nord-Ouest de l'Europe; elle fut regardée par les littérateurs comme la plus septentrionale de la terre habitée (Ultima Thule). On ne sait pas exactement à quel lieu ce nom fait référence. Et peut-être, comme dans le cas des îles Cassitérides, a-t-on désigné sous le nom de Thulé plusieurs endroits différents , selon des époques. Pythéas pourrait avoir atteint le Jutland (Danemark) ou l'Islande; mais, lorsque Ptolémée évoque Thulé, il semble qu'il parle plutôt des îles Shetland, ou peut-être des Féroé, voire, comme le fera Procope, du nord de la péninsule scandinave

Le voyage de Pythéas.
Pythéas partit  de Marseille environ l'an 340 avant notre ère, en même temps que son compatriote Euthymenès, qui fit route au sud, le long des côtes d'Afrique. Le but et la simultanéité de ces expéditions prouvent qu'elles avaient lieu sous les auspices de la grande cité phocéenne. Si Polybe et Strabon avaient remarqué ce détail, ils auraient compris que la position de fortune de Pythéas ne pouvait être invoquée pour ou contre la réalité de son voyage.

Il fit le tour de la péninsule ibérique, remonta le long des côtes de la Gaule et pénétra dans la Manche après avoir mesuré la distance qui sépare de la terre ferme les îles Uxisamées ou d'Ouessant.

On ne voit pas qu'il ait visité les Cassitérides (nous parlons ici des îles Scilly), qui fournissaient à Marseille beaucoup d'étain, non plus que l'île Ictis, Vectis ou Mictis (Wight), entrepôt des régions voisines.

Au retour de ses voyages, il a composé deux ouvrages : De l'Océan et Le tour du monde. Ces deux ouvrages sont malheureusement perdus, et l'on n'a plus pour reconstruire son périple que les fragments cités par ses contradicteurs.

On sait toutefois qu'il a vu la pointe sud-est de la Grande-Bretagne que les Anciens désignaient sous le nom de cap Cantion. De ce point, les uns le font aller vers la mer Baltique, les autres lui font explorer les côtes orientales de l'Angleterre et fixent l'Islande pour terme de sa navigation. Nous essaierons ici d'exposer les indices qui nous pourraient faire pencher en faveur de l'une ou l'autre hypothèse.

L'hypothèse islandaise.
Après une longue marche que l'on suppose avoir été faite sur la marge orientale de l'Angleterre, Pythéas vit, à six jours de navigation de Thulé, des Barbares qui lui montrèrent le lieu du coucher du soleil. Dans ces contrées, dit Géminos, la nuit était de deux heures pour les uns et de trois pour les autres. Ces indications permirent à Pythéas de calculer la durée du jour solsticial aux diverses latitudes boréales et donnent pour position au pays des Barbares les environs du 63° parallèle.

A cette latitude, on ne trouve qu'un seul groupe d'îles : les Feroé. A six jours de navigation des Feroé on ne trouve qu'une seule terre : l'Islande. L'Islande serait donc la Thulé de Pythéas.

Pythéas ne put savoir si Thulé était île ou continent. Ce doute se comprend si l'on place Thulé en Islande; il ne se comprendrait ni pour les 85 îlots qui composent le groupe des Shetland, ni pour les 22 petites îles qui composent le groupe des Feroé. On verra un marin scandinave exprimer sur l'Islande le même doute que Pythéas sur Thulé.

D'après Strabon, qui cite Polybe, Pythéas aurait dit qu'au-delà de Thulé on ne rencontre plus ni terre, ni mer, ni air, mais une concrétion de ces divers éléments semblable au poumon marin, qui tient en suspension et réunit par un lien commun la terre, la mer et l'air et ne permet plus à l'homme de marcher ou de naviguer.

Les auteurs ont beaucoup discuté sur ce poumon marin et l'ont transformé successivement en fumée projetée par le volcan Hékla, en glaces polaires, en pierres ponces provenant de volcans qui semblent exister vers le 75° degré. Pythéas connaissait assez la fumée, la glace et la pierre ponce pour ne pas les comparer au poumon marin, peut-être du plancton.

Mais s'il a vu l'Islande pendant l'hiver, il l'a trouvée frissonnante sous un épais manteau de neige, enveloppée d'une atmosphère sombre et fumeuse, souvent remplie de particules glacées. Peut-être aperçut-il, pendant une éclaircie, des icebergs  flottant à l'horizon ou l'un de ces nuages blancs, épais, effroi des navigateurs, qui se rencontrent fréquemment au Svalbard et dans la mer de Baffin, sur une ligne isothermique très voisine de celle qui passe par le nord de l'Islande. Les glaces flottantes pouvaient consteller cette atmosphère de points lumineux, c'est-à-dire produire le même effet que le poumon marin dans les vagues.

Un marin qui n'avait encore vu que le beau ciel bleu de la Méditerranée, qui partageait plus ou moins les idées de son temps sur la cosmographie des régions hyperboréennes, put croire qu'il avait atteint la marge extrême de la partie du globe accessible à l'homme et comparer au poumon marin l'atmosphère de ces régions.

Pythéas ne s'en tint pas à ce détail qui rappelle les vagues traditions des Phéniciens sur la mer Hespérienne : il détermina la latitude de Thulé par des observations astronomiques dont Strabon lui-même a reconnu l'exactitude.

A Thulé, dit-il, le tropique d'été se confond avec le cercle arctique, et le jour solsticial est de vingt-quatre heures. C'est aussi ce que disent , après Pomponius Mela  et Pline, Solin, qui vivait un siècle et demi après eux, Dicuil, qui prétend que toute la nuit comme en plein jour, un homme peut travailler et chercher ses poux dans sa chemise, Horrebows, qui observa que de la mi-mai au mois de septembre « on voit assez clair pour lire toute la nuit, » et que, dans la région du cap Nord le soleil reste sur l'horizon du 12 juin au 1er juillet.

D'après les calculs de Strabon, la terre ainsi décrite se trouverait sous le 66e degré de latitude boréale, à 46,200 stades de l'équateur. C'est précisément la position qu'Hipparque et les géographes modernes donnent à l'Islande.

De l'avis unanime des anciens, Pythéas est le seul qui s'aventura si près du pôle et proclama l'habitabilité des régions arctiques. C'est d'après lui, selon toute apparence, qu'Aristote étendit la zone habitable jusqu'au 67e degré « d'où l'on voit toujours la couronne d'Ariane, où le jour solsticial d'été est de vingt-quatre heures ».

Sa description des étoiles du pôle est citée avec éloge par Hipparque, auteur du premier catalogue des étoiles fixes. Eratosthène et Hipparque lui ont emprunté la plupart des déterminations de latitudes qu'ils ont données sur le nord de l'Europe, et cette partie de leurs travaux est beaucoup plus exacte que la partie correspondante des travaux de Strabon. Ce grand géographe n'admettait pas l'habitabilité de la terre au-delà d'Ierné (l'Irlande), qu'il plaçait sans façon au nord de la Grande-Bretagne. Cette île est très froide, disait-il, habitée par un petit peuple misérable et complètement sauvage; on ne sait pas s'il y a des terres habitables au nord d'lerné; en tout cas, la connaissance de ces contrées serait pour nous sans aucun avantage politique, scientifique ou commercial (Livre II, ch. V de la Géographie de Strabon).

Cette étrange opinion était à peu d'exception près, celle de toute l'école d'Athènes, qui s'émerveillait, d'ailleurs avec raison, du voyage que Néarque avait fait du delta de l'Indus à l'Euphrate. Néarque avait navigué le long des côtes, sous la protection d'une armée victorieuse, et son trajet n'était que de 25,000 stades. Comment les Athéniens auraient-ils admis que Pythéas avait fait, quelques années plus tôt, dans les régions ténébreuses, un voyage de186.000 stades? En lui accordant qu'il connaissait la route de Marseille au promontoire Cantion, restait, d'après les calculs les plus modérés, 45,000 stades dans des parages inconnus; cette énorme distance dérangeait toutes leurs hypothèses cosmographiques et les déterminait à mer la réalité même de l'expédition.

Mais la brillante école d'Alexandrie, mieux à portée d'apprécier le mérite de Pythéas, profita largement des observations de l'illustre marin pour améliorer sa cartographie. C'est l'honneur d'Eratosthènes et d'Hipparque d'avoir fait profiter la science des précieuses découvertes du voyageur marseillais. L'avenir leur a donné raison contre les négations magistrales de Polybe et de Strabon.

Un fait nous semble n'avoir pas été suffisamment remarqué, c'est l'indication par Pythéas du voisinage de la mer de glace ou Cronienne. Ce navigateur n'avait pu deviner que les glaces commençaient à un jour de navigation de Thulé. S'il avait placé Thulé au Danemark ou en Norvège, il n'aurait pas vu les glaces du Sund à la distance d'un jour de navigation, mais à quelques encâblures de son navire. S'il avait cru Thulé aux Shetland ou même aux Féroé, l'intensité croissante du froid pouvait lui faire conjecturer l'existence d'une zone glaciale, mais il ne lui était pas possible de s'exprimer aussi affirmativement, surtout avec autant d'exactitude : ces deux archipels se trouvent à la fois trop au sud de la mer Cronienne et trop à l'est de la route des glaces.

Il n'a pas dû connaître la mer de glace proprement dite, mais il a pu voir le treibeis (glace flottante en fragments) qui apparaît sur la côte orientale de l'Islande, les icebergs qui flottent à l'ouest de la même île, les champs de glace qui bordent les côtes du Groenland et s'étendent du sud-ouest au nord-est derrière l'île Jan Mayen à laquelle ils font souvent une couronne haute de 400 mètres.

La limite des banquises est d'ailleurs très variable. En 865, Floki-Rafna vit, de l'Islande, la mer du Nord couverte de glaces flottantes. Dans l'ouvrage qu'il a publié en 1752, Horrebows dit que le nord de l'Islande est souvent encombré par des glaces qui ressemblent à un pays sorti tout-à-coup du sein des eaux. En 1773, le capitaine Phipps ne rencontra les glaces qu'au 80° degré. En juillet 1833, Jules de Blosseville toucha les premiers glaçons par 68° 20' de latitude et la barrière des glaces mobiles par 68° 20' et 68. Ces énormes masses ont souvent descendu beaucoup plus bas. En 1306 et 1695, elles ont emprisonné l'Islande. Parfois, en hiver, des ours blancs ont été apportés par les glaces qui s'accumulent sur les côtes de cette île. On pouvait donc, au temps de Pythéas, indiquer cette terre comme étant à un jour de navigation des mers de glace.

Il semble résulter de ces diverses observations que l'Islande est la Thulé de Pythéas. C'était d'ailleurs l'avis de Bède le Vénérable et de Dicuil dont les ouvrages ne furent peut-être pas sans influence sur les navigations du Moyen-âge.

Les Romains, venus après Pythéas, n'ont pas dépassé les Orcades. Des Orcades, dit Tacite, Agricola vit Thulé. La Thulé de Tacite n'était certainement pas cette île mystérieuse qui passait pour voisine du chaos. Tacite a beaucoup exagéré le mérite de son beau-père. Il ne faut pas, par un excès contraire, prendre cet imperator pour un homme absolument nul. Si Julius Agricola se contenta de voir Thulé à la distance d'un seul jour de navigation, c'est qu'elle avait perdu son prestige par suite de la découverte d'une autre Thulé plus septentrionale, et non, comme le dit Tacite, « parce que la mer était immobile et résistait aux efforts des rameurs », ou parce qu'il était trop indifférent pour acheter par quelque fatigue le plaisir de voir ce qu'il aurait pris pour la limite du monde et le commencement du chaos. (Gabriel Gravier).

L'hypothèse baltique.
L'hypothèse baltique repose sur l'idée que Pythéas a continué son voyage non pas vers le nord comme ile croyait, mais vers le nord-est. Dans ce cas, le navigateur trouva, à six journées de navigation au-delà d'Albion, une partie de la côte du Jutland, nommée aujourd'hui Thy ou Thyland, et, dans l'ancien scandinave, Thiuland. S'il a changé ce nom en Thule ou Thyle (les manuscrits donnent l'une et l'autre variante), l'énigme est résolue. Il reste sans doute un inconvénient : il estima sa navigation à 600 stades par jour, ou à 3600 en tout, et dut en conséquence fixer la latitude de Thule à 46,300 stades de l'équateur, ou à 55 degrés 35 minutes, le degré pris à 833 stades; ce qui est presque un degré trop au sud. Mais la description de la nature du pays offre la vérité la plus frappante. Les dunes sablonneuses du Jutland, ses collines mouvantes au gré des vents impétueux, ses marais couverts d'une croûte de sable où le voyageur imprudent est englouti, enfin les brouillards d'une espèce particulière qui infestent cette contrée, voilà les phénomènes qui firent dire à Pythéas qu'aux environs de Thulé, la mer, l'air et la terre semblaient se confondre en un seul élément. Les nuits, réduites souvent à deux ou trois heures par les longs crépuscules, la culture du millet dans le nord et celle du blé dans le midi, l'abondance du miel, l'usage de l'hydromel , la coutume de dessécher les blés dans de vastes granges, tout ce tableau de Thulé, tracé par Pythéas, convient éminemment aux côtes occidentales du Jutland.

Telle pourrait donc être l'explication de la plus fameuse énigme que renferme la géographie ancienne. Les autres opinions qu'on a proposées à cet égard ne seraient alors fondées que sur des expressions erronées de quelques géographes anciens, qui semblent s'être mépris sur la valeur des stades employés par Pythéas. C'est ainsi qu'Eratosthène, en évaluant les stades à 700 par degré, plaça Thulé à 66 degrés, ou sous le cercle polaire; ce qui est contraire à un passage authentique de Pythéas lui-même, conservé par Geminos, et dans lequel il dit que "les nuits, à Thulé, lui paraissaient être de deux à trois heures". Parmi les défendeurs modernes de l'erreur d'Eratosthène la plupart, séduits peut-être par les auteurs anglo-saxons, y ont ajouté une nouvelle invraisemblance en rapportant cette latitude aux extrémités septentrionales de l'Islande; comme si Pythéas, venant du midi, n'eût pas dû indiquer de préférence la position des côtes méridionales.

Quelques Anciens, choqués de l'invraisemblance d'un voyage aussi lointain, employèrent sans doute un stade de 750 ou 769 au degré indiqué par Pline et Hipparque : leur calcul réduisit la latitude de Thulé à 60 ou 62 degrés; ce qui correspond à la latitude de la Norvège méridionale, où il existe une région nommée Télémark, Thélémark, Thilemark, et même, dans une saga islandaise, Thulemark. C'est peut-être la Thulé, vue de la flotte romaine qui fit le tour de la Grande-Bretagne; c'est certainement la contrée indiquée sous ce nom dans Ptolémée. Des géographes savants ont pensé que c'était aussi la terre découverte par Pythéas; et cette opinion mériterait sans doute une discussion plus détaillée.

Nous observerons seulement que, tout ce que les Anciens ont dit sur Thulé postérieurement à Pythéas nous paraît vague, contradictoire et uniquement fondé sur la confusion des stades. C'est sans doute en cherchant à réunir ces traditions opposées, que Procope a été conduit à considérer toute la Scandinavie comme étant comprise sous le nom de Thulé; les curieux détails dans lesquels il entre sur les moeurs des Finnois et des Goths en obser vant même l'orthographe scandinave de ce der-
nier nom) ont tellement frappé quelques savants , qu'ils n'ont pas hésité de lui donner une préférence exclusive. Il est cependant probable que le nom de Thulé n'a jamais eu, ni dans la relation de Pythéas, ni dans la Scandinavie même, une acception aussi générale. (C. Malte-Brun).

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