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Edgar Quinet

Edgar Quinet est un philosophe, poète, historien et homme politique français, né à Bourg-en-Bresse (Ain) le 17 février 1803, mort à Versailles le 27 mars 1875. Sauf quelques mois passés au camp de l'armée du Rhin où son père Jérôme Quinet continuait les fonctions de commissaire des guerres qu'il avait remplies sous la République, tout le reste de son enfance s'écoula en Bresse : d'abord au village de Certines, sous la forte et originale direction de sa mère, protestante éclairée, « la raison la plus solide, l'esprit du XVIIIe siècle dans toute sa fleur de malice, de gaieté »; à partir de 1811, au collège de Charolles, à celui de Bourg en 1815, enfin au lycée de Lyon (sur toute cette période, voir l'Histoire de mes idées). Admissible aux examens de l'Ecole polytechnique à dix-sept ans, il obtint de son père, non sans peine, de retourner en pleine campagne se replonger dans ses rêves, et reprendre en pleine fantaisie ses libres études d'histoire et de philosophie, puis de renoncer définivement à I'Ecole polytechnique.

Il étudiait le droit à Paris quand le livre de Herder, Idée sur la philosophie de l'histoire de l'humanité, acheva de le pousser vers cet ordre d'études. Sa traduction de Herder (en 3 volumes) parut en 1825, précédée d'une Introduction qui valut à ce penseur de vingt-deux ans les éloges de Goethe, l'attention de Chateaubriand, et ce mot de Victor Cousin à qui il avait timidement offert son livre : « Mais, c'est le début d'un grand écrivain ». Ce fut chez Cousin qu'il rencontra Michelet, et de là datent ces cinquante ans d'amitié qui devaient unir ces deux grandes intelligences. Un séjour de plusieurs mois en Allemagne acheva de le familiariser avec la science historique allemande, particulièrement avec l'histoire des religions et la philosophie de l'histoire. 

Désigné par l'Institut pour faire partie de l'expédition scientifique de Morée (1828), il en rapporta les éléments de son ouvrage, De la Grèce moderne et de ses rapports avec l'antiquité (1830). Les années qui suivent sont remplies par deux séries parallèles de travaux, les uns d'histoire littéraire portant principalement sur les premiers mouvements de la littérature française au Moyen âge, les autres de politique et de philosophie de l'histoire (brochures : l'Allemagne et la Révolution où il prévoit, 1831, le danger d'une hégémonie prussienne; Système politique de l'Allemagne, Avertissement, à la monarchie de 1830, et nombreux articles de la Revue des Deux Mondes, dont un, très remarquable, de l'Avenir des religions, juin 1831). 
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Edgar Quinet (1803-1875).

Après un voyage en Italie, il écrivit le poème allégorique ou « mystère » en prose, Ahasvérus (1833), sorte d'épopée mystique de l'humanité en travail « comme si elle allait enfanter un Dieu » , poème « confus, dit Faguet, où se trouvent en de magnifiques pages, des souvenirs de Ballanche combinés avec des réminiscences de Faust ». Dès cette époque il est entré en relations suivies avec tout le cénacle des écrivains et des libéraux, fréquente la brillante société de l'Abbaye-aux-Bois, Mme Récamier, Chateaubriand, Lamennais, Armand Carrel, Sainte-Beuve, Corcelles, Ary Scheffer. Son mariage projeté depuis très longtemps, mais entravé par la teutomanie et la gallomanie avec une jeune Allemande, Mlle Mina Moré (1834), lui fait faire un nouveau et long séjour en Allemagne. Il revint à Paris pour faire paraître son poème Napoléon (1836), ses Voyages d'un solitaire (1836) et toute une série d'études d'où sortent son Histoire de la poésie épique, et enfin un autre poème, Prométhée (1838), dont il fait, dit-il lui-même à Michelet, « un Christ avant le Christ ».

Quinet était donc déjà un écrivain connu, il venait de publier son Examen de la vie de Jésus de D. F. Strauss (1838), accueilli avec faveur des deux côtés du Rhin, quand il se décida à entrer dans l'enseignement public en France. Il fut nommé par Salvandy professeur de littérature étrangère à la Faculté des lettres de Lyon, avant même d'avoir pris ses grades universitaires. Ses deux volumes de mélanges, Allemagne et Italie (1839), ses thèses de doctorat, Sur l'art et Sur la poésie indienne, sa belle leçon d'ouverture sur l'Unité morale peuples modernes, enfin le succès éclatant de ses cours d'où il tira plus tard son grand ouvrage le Génie des religions (1842), le mirent tout à fait en lumière. Il fut décoré en 1839. Avec l'activité laborieuse du professeur, il avait la franchise hardie du citoyen et, dès cette époque, du républicain. Deux brochures parues en 1840, l'une sous le titre 1815 et 1840, l'autre, Avertissement au pays, attaquaient les traités de 1815 et pressaient le peuple français « de consentir à être ce que la nature l'a fait, le peuple de la démocratie par excellence ».
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Appel à la bourgeoisie

« [...] Vous avez tous les inconvénients de l'aristocratie et de la démocratie sans posséder aucun des avantages ni de l'une ni de l'autre. Vous avez de l'aristocratie les privilèges politiques avec le cortège de haines qu'ils entraînent à leur suite, l'envie des inférieurs, la dureté des maîtres, l'inquiétude perpétuelle d'être dépossédé, d'où la peur de tout changement; et vous n'avez pas la continuité dans les projets, la circonspection, la maturité, le grand sens, la connaissance unie à la patience, d'où naît la prospérité des États fondés sur une oligarchie. D'autre part, vous tenez de la démocratie les discordes, la mobilité, les incertitudes, l'amour de l'imprévu; et vous ne connaissez pas l'élan des esprits, l'enthousiasme contagieux, la fraternité, et ces sublimes ardeurs de courage qui fascinent le monde...

Si la bourgeoisie avait une mission dans le monde, c'était assurément de devenir le guide, l'instituteur, ou plutôt l'organe, la tête du peuple; c'était là une mission sacrée pour laquelle elle avait reçu l'intelligence, la science, l'expérience des, temps passés. La parole, la pensée lui avaient été données pour parler et penser au nom d'un peuple tout entier. L'occasion était grande; il s'agissait de préparer, d'inaugurer l'avènement de la démocratie dans le monde européen. Qui n'eût cru que la grandeur de cette oeuvre allait agrandir, relever tous les esprits! Loin de là, à peine parvenue à posséder l'autorité, la bourgeoisie en est infatuée comme tous les pouvoirs qui l'ont précédée; même elle se laisse fasciner plus vite qu'un individu. Elle ne voit plus, elle n'entend plus la nation dont elle devait être la parole vivante. Elle se répète à son tour par mille bouches : « L'État, c'est moi » ; elle fait pis qu'oublier le peuple, elle s'en sépare; d'où il arrive que la démocratie reste pour un moment mutilée. D'un côté se trouvent les forces de l'intelligence, de l'expérience, de la science politique; de l'autre, le tronc pantelant de la démocratie, qui, privé de son chef naturel et, en quelque manière, décapité, cherche aujourd'hui à se reformer une tête. La bourgeoisie sans le peuple, c'est la tête sans le bras. Le peuple sans la bourgeoisie, c'est la force sans la lumière.
[...]
Quand la bourgeoisie a essayé de se rapprocher du peuple, cela s'est appelé défection. Quand le peuple a essayé d'entrer dans la bourgeoisie, cela s'est appelé sédition. On a tracé un cercle fictif dans lequel a été renfermée la vie publique; hors de là rien n'existe et tout est mal. Jeunesse, vie, enthousiasme, espérance d'un ordre meilleur, tout cela, ils le nomment passions mauvaises. Et en effet, comme ils relèguent la plus grande partie de la nation loin de toute vie politique, il résulte que dans cette sorte de bannissement les esprits s'exaltent, qu'ils convoitent l'im possible; que, repoussés de la société, un grand nombre rêvent de la détruire pour habiter au moins ses ruines. On croit dompter les passions qu'on éloigne : on ne fait que les corrompre et les enivrer dans le vide. Le désespoir dans lequel on se vante de les maintenir enfante les utopies que l'on veut étouffer; dans ces vagues régions, fermées à l'espérance, naissent les chimères, les projets destructeurs, les inimitiés irréconciliables. On s'accoutume à vivre comme si l'on appartenait à deux peuples différents.
[...]
On se plaint de ce que les pauvres convoitent le bien des riches : et par ce principe que la richesse seule fait le citoyen, qui donc provoque à la convoitise? En s'associant à la transformation sociale qui se prépare, la bourgeoisie peut encore la régler par l'intelligence et la faire, entrer dans les voies modérées de la civilisation; au lieu qu'en tout refusant, le déchirement est inévitable... La bourgeoisie a reproché à l'ancienne royauté d'avoir opposé une résistance implacable à l'esprit de son temps, et d'avoir amassé par là une révolution également implacable. Qu'elle se garde de tomber dans la même faute. »

E. Quinet (Extrait de l'Avertissement au pays, 1841).

Quinet n'en fut pas moins appelé à Paris (1841) par Villemain qui créait pour lui au Collège de France une chaire des littératures du midi de l'Europe, « ne pouvant pas, disait-il, le charger de la littérature germanique, parce qu'il a pris couleur sur la question des frontières du Rhin ». Son premier cours porta sur les grands poètes italiens et forma la substance des ouvrages les plus populaires de Quinet, les Révolutions d'Italie (1848). Après trois semestres consacrés à cette étude, emporté  à la fois par la logique et par l'ardeur de ses convictions républicaines, il entreprit de remonter des constatations aux causes et de faire voir l'influence fatale exercée par les jésuites sur les peuples du Midi.

Ses six leçons sur les jésuites du 10 mai au 14 juin 1843, comme celles de Michelet, son frère d'armes, engagé à fond avec lui dans la même campagne, sont restées comme un souvenir légendaire parmi les grandes journées du Collège de France. Le volume contenant la série de leçons des deux professeurs (les Jésuites, 1843) eut des éditions et des traductions nombreuses. La violence des attaques du parti ultramontain réveilla l'opinion libérale, une interpellation à la Chambre ne décida pas le gouvernement, suivant le mot de Cousin, à « risquer un coup d'Etat contre le Collège de France ». Nombre de brochures se croisèrent, Quinet adressa une Réponse à Mgr l'archevêque de Paris, qui l'accusait «-d'attaquer le clergé tout entier sous le nom d'une société reconnue par les lois »; il publia un autre opuscule, la Liberté de discussionn en matière religieuse, puis, à la suite d'un voyage en Espagne et au Portugal, une étude sur l'Inquisition et les sociétés secrètes en Espagne (1841). Son cours de 1844 sur l'Ultramontanisme, reproduit sous ce titre en un volume (1844), concluait : « Le jésuitisme a compromis le catholicisme, prenez garde que le catholicisme ainsi engagé ne compromette le christianisme ». 

Dans le cours de 1845, faisant un pas de plus, il examinait les rapports ou plutôt la nécessité d'une séparation de l'Église et de l'État, opposait à l'infaillibité du pape la souveraineté du peuple. Le Christianisme et la Révolution française (1845) résumait cet ensemble de doctrines. Le ministre et le Collège de France tinrent bon pour l'indépendance du professeur. Ce ne fut qu'en 1846 que Guizot, effrayé par ces «-tendances révolutionnaires », fit supprimer de l'affiche du Collège de France le mot institutions que Quinet y avait fait figurer dans le titre de son cours : Littérature et institutions comparées de l'Europe méridionale, etc. Quinet protesta, et son cours fut interdit; celui de Michelet seul continua.

A partir de ce moment, Quinet était tout naturellement désigné pour la vie politique. Le collège électoral de Bourg-en-Bresse le présenta une première fois sans succès en 1847 : il venait de se rendre à Charolles, à défaut de pasteur protestant, assister aux derniers moments de sa mère, et il avait prononcé sur sa tombe un discours funèbre d'un accent profondément religieux. Quelques mois après, une brochure mordante, la France et la Sainte Alliance en Portugal, criait au gouvernement de Juillet que ses jours étaient comptés. 

Quinet fut au nombre des combattants en février 1848. La Révolution le fit remonter dans sa chaire, aux acclamations d'une jeunesse aussi enthousiaste que son ardent professeur, et il lui traça, le 8 mars, dans son discours de rentrée, le programme enflammé d'une régénération républicaine de la France. Nommé colonel de la 11e légion de la garde nationale de Paris, élu représentant du peuple par le département de l'Ain (avec 55.000 suffrages), il se révéla homme politique d'une sagacité et d'une sûreté de vues que les événements se chargèrent de démontrer. Dès le début, il affirme que la République ne peut vivre que si une éducation républicaine la fait pénétrer dans les coeurs et dans les esprits; il signale l'équivoque historique et le danger politique cachés dans ces mots du président de l'Assemblée nationale : « la France républicaine et catholique » demande la séparation de l'Église et de l'État, et tout d'abord la séparation de l'école et de l'Eglise. 

Les journées de juin où il s'employa comme colonel à défendre les insurgés prisonniers contre la fureur de la foule n'ébranlèrent en rien sa foi, tandis que la funeste expédition de Rome lui parut sonner le glas non pas d'une, mais de deux républiques. Ses deux discours à la Chambre et sa brochure, Croisade autrichienne, française; napolitaine, espagnole contre la république romaine (1849), eurent un grand retentissement. Réélu à l'Assemblée législative, il publia l'Etat de siège (1850), protestation contre des mesures de rigueur qui suivirent les journées de juin, l'Enseignement du peuple (1850), opuscule où il posait trente ans d'avance, avec une étonnante netteté, tous les principes essentiels de la réorganisation scolaire de la France par un enseignement national obligatoire, gratuit et laïque.
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Séparation de l'École et de l'Église

« Voulez-vous affranchir l'enseignement laïque? Osez affirmer ce que trois siècles ont affirmé avant vous, qu'il se suffit à lui-même, qu'il existe par lui-même, qu'il est lui-même croyance et science. Nulle mesure fiscale, matérielle, administrative, ne peut le dispenser de cet acte de foi.

Comment s'est constituée la science moderne? En la séparant de la science de l'Église. Le droit civil? En le séparant du droit canon. La constitution politique? En la séparant de la religion de l'État. Tous les éléments de la sociabilité moderne se sont développés en s'émancipant des églises. Le plus important de tout reste à ordonner, l'éducation. Par une conséquence qui se déduit de tout ce qui précède, n'est-il pas clair qu'il ne peut être réglé qu'à la condition d'être pleinement séparé de l'éducation ecclésiastique?

Mais quoi! vous me proposez de ne faire donner aucune instruction religieuse à mon fils? Eh! qui vous dit rien de semblable? Qui vous empêche de choisir, au sortir de l'école, le dogme particulier dans lequel vous voulez le faire élever? Je prétends seulement que le mélange de l'École et de l'Église vous conduit à des contradictions, dans lesquelles la liberté est impossible.

Je voudrais que le prêtre eût son empire dans son église, mais que cette souveraineté ne pût, dans aucun cas, s'étendre hors de là; car le problème est ceci : Faire que la liberté du prêtre catholique ne devienne pas la servitude de tous.

Celui qui exerce le pouvoir sacerdotal, au nom d'une caste, peut-il exercer régulièrement le pouvoir civil, à moins qu'on ne rentre dans le chemin de la théocratie? L'évêque sera-t-il préfet? Le curé sera-t-il maire? Celui qui accuse peut-il être en même temps le juge? Comment donc celui qui, au nom du moyen âge, fait le procès de l'esprit moderne, peut-il être en même temps chargé de répandre et d'enseigner cet esprit? »

E. Quinet (Extrait de l'Enseignement du peuple, 1850).

Dans sa brochure Revision (1851), dans ses discours et ses votes contre le nouveau président Louis-Napoléon, en particulier dans son attitude énergique en faveur de la fameuse proposition des questeurs, et jusque dans ses allusions un peu trop oratoires aux républiques de l'Italie ou de l'Amérique du Sud dont il menace la France de partager le sort, on doit reconnaître une belle justesse de vue. Au 2 Décembre, Quinet est avec Alphonse Baudin au premier rang des protestataires militants (V. la remarquable Introduction au volume de Mme Quinet, Edgar Quinet depuis l'exil). Après le plébiscite, il est compris dans le décret d'expulsion du 9 janvier 1852. Victor Hugo a raconté (Histoire d'un crime) comment il passa en Belgique. Un décret du 12 avril 1852, contresigné Fortoul, prononçait purement et simplement la révocation officielle des trois professeurs « dont l'enseignement était de nature à troubler la paix publique-», Michelet, Quinet et Mickiewicz.

Quelques mois après son arrivée à Bruxelles, Quinet épousait en secondes noces Hermione, la fille du poète patriote roumain Georges Asachi, fondateur de l'instruction publique dans la principauté de Moldavie. Cette jeune fortune, qui dès l'enfance avait servi de secrétaire à son père et s'était trouvée initiée par une éducation au culte des grandes idées républicaines, vivait à Paris toute occupée de l'éducation d'un enfant qu'elle avait eu d'un premier et malheureux mariage de courte durée; elle fréquentait la société des professeurs du Muséum et du Collège de France. Quinet était veuf depuis le commencement de 1851. Quand elle vit proscrit, ruiné et sans foyer le grand penseur dont elle était l'admiratrice enthousiaste, elle le rejoignit à Bruxelles, leur mariage eut lieu le 24 juillet 1852. Elle reprit auprès de lui ses fonctions de secrétaire et de collaboratrice, qui devaient remplir sa vie tout entière.

Les longues années d'exil de Quinet sont marquées par une suite de travaux historiques et philosophiques qui ont forcé l'admiration même de ses adversaires politiques. Dès la fin de 1852, il publiait le second volume des Révolutions d'Italie, que les patriotes italiens appelèrent leur bible politique; en 1853, son poème les Esclaves; en 1854, une de ses études historiques les plus vigoureuses, Marnix de Sainte-Aldegonde; en 1855, un beau morceau de critique historique, la Philosophie de l'histoire de France; en 1856, les Roumains, plaidoyer en faveur deus Moldo-Valaques, qui contribua à préparer les événements d'où est sortie la Roumanie; en 1857, sa lettre à Eugène Sue' Sur la situation religieuse et morale de l'Europe et sa Révolution religieuse au XIXe siècle; en 1858, l'Histoire de mes idées, pages intimes d'autobiographie et de souvenirs d'enfance d'un charme pénétrant. En 1858, sur les instances de ses compagnons de proscription établis en Suisse, Charras, Dufraisse, Flocon, Versigny, il quitta Bruxelles pour venir habiter le petit village de Veytaux sur les bords du lac de Genève, où il resta jusqu'au 4 septembre.
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La liberté, est-ce le droit de détruire la liberté?

« Il faut que je reconnaisse ici les avantages qu'ont sur nous les ennemis de la liberté. Quel que soit leur pays, leur croyance, tous ont eu un instinct infaillible quand ils se sont ralliés autour de l'Église romaine, comme autour de leur citadelle. Si la nécessité de nous préserver laissait encore quelque place à l'admiration, j'admirerais sans difficulté cette tactique vive, rapide, plus prompte que le raisonnement, qui en toute contrée, dans toute langue, a montré aux partisans de l'oppression que leur appui naturel, leur lien, leur force, la clef de leur position est là. Tous ont reconnu leur Labarunn. Pas un ne s'y est trompé. Nulle tergiversation, nul besoin de se concerter. L'instinct, la force des choses ont parlé. Rome papale est devenue le ciment de tout ce qui reste de servitude sur la terre.

Combien, hélas! il en a été autrement des amis de la liberté! Je me lasserais, si je voulais seulement énumérer les faux raisonnements, les subtilités, les illusions, les sophismes, par lesquels ils ont voulu se tromper eux même sur la nature du danger et fermer les yeux aux progrès, à la marche, aux usurpations de leur mortel ennemi. Que d'efforts, que de catastrophes n'a-t-il pas fallu pour les contraindre de voir le coup qui les frappait déjà.

D'abord, ce n'était qu'une fausse alarme, une alerte sans cause, une opinion de poète, quelque préjugé philosophique. Puis quand l'ennemi a été plus près, fallait-il donc le craindre? Il était trop chétif pour qu'on daignât s'en soucier. D'ailleurs n'était-ce pas plutôt un allié, peut-être quelque ami? Le bas clergé au moins, n'était-ce pas la pure démocratie? Fallait-il donc se défier aussi des siens? Après tout, la révolution convertirait bientôt l'Église. Qu'on lui fasse seulement bénir la liberté en germe; la réconciliation sera complète.

A cette ferme volonté de s'abuser chez les uns, comparez chez les autres la netteté d'instinct, la rapidité du coup d'oeil, l'alliance instantanée avec l'Église, et demandez-vous à qui doit rester la victoire, si nous ne commençons enfin à nous orienter dans le désastre.
[...]
Dans le contrat entre le catholicisme et la liberté, tel que notre temps l'a signé les yeux fermés, les parts sont vraiment trop inégales. Il ne peut subsister, sans quelque correction. Vous en jugerez vous-même.

Le catholicisme, partout où il rencontrera la liberté, s'il est le maître, jure de la détruire, et il la détruit en effet. Réciproquement, la liberté, si elle est maîtresse, partout où elle rencontrera le catholicisme, jure de le respecter. Abattu, elle le relève; vaincu, elle lui demande grâce; l'un combat avec un glaive tranchant, l'autre avec un roseau rompu.

Ca contrat doit-il durer toujours?

La liberté, est-ce le droit et le pouvoir de détruire aisément et impunément la liberté?

Ainsi le monde sera la proie d'une scolastique nouvelle, et nous n'essayerons pas même d'en sortir. Nous tomberons sous la fatalité de deux ou trois syllabes et elles auront la puissance magique de nous ôter le plus simple bon sens. Il suffira que l'ennemi nous ait surpris le mot du guet, pour que nous nous croyions obligés de lui ouvrir la porte. Parce que l'oppression a appris de nous à prononcer le mot de passe liberté, nous voilà obligés en toute conscience de lui livrer la place que nous avions charge de défendre! Nous verrons le XIXe siècle tomber en enfance, et nous ne nous croirons pas le droit de l'en avertir! »

E. Quinet (Extrait de la Révolution religieuseuse au XIXe siècle (1857), in OEuvres complètes, tome XXIV. p. 471. [Cet ouvrage parut d'abord en Introduction aux oeuvres de Marnix de Sainte-Aldegonde]).

De Veytaux, Quinet exerça une véritable magistrature des moeurs au nom de la conscience violée et de la République trahie. On peut juger de l'activité de sa correspondance et de l'action profonde qu'elle exerça en empêchant malgré le silence universel la prescription du droit par les quatre volumes que longtemps après publia Mme Quinet Lettres d'exil (1884). On est étonné qu'il ait pu mener de front cette propagande infatigable avec les grandes publications qui se succèdent : Merlin l'Enchanteur (1860, 2 vol.), la dernière, la plus célèbre et non la moins discutée de ces grandes compositions mythiques où s'est longtemps complu son activité; l'Histoire de la campagne de 1815 (1862), fragment d'histoire militaire précise qui est encore estimé, et toute une série de brochures politiques, originales à force de persistance à faire entendre sans merci, à propos de tout et malgré tous, la monotone sentence de la conscience humaine : l'Expédition du Mexique (1862); Pologne et Rome (1863); le Panthéon (1866); France et Italie (1867); la Question romaine devant l'histoire (1867); la Mort de la Conscience humaine (1867); Lettres politiques (1868). 

De toutes ces lettres, publiques ou privées, on a pu dire avec raison qu'elles se résument en ce seul mot qu'il écrivait à Jules Favre : « ll y a eu un 2 décembre. Nous ne devons pas l'oublier ». Ce fut également sa réponse à une adresse . signée de tous les chefs du parti républicain et inspirée par l'amitié de Michelet lui demandant de rentrer en France (1864), et plus tard à une proposition de se présenter à la députation à l'occasion de laquelle il écrivit : Réveil d'un grand peuple (1869), où l'on sent les premiers frémissements de l'espérance renaissante. C'est aussi le ton de ses discours au Congrès de la paix et de la liberté (Genève, 1868).

Il avait publié, dès 1865, son oeuvre capitale : la Révolution. C'est dans ces deux volumes qu'il semble avoir donné pour la forme et pour le fond le meilleur de lui-même. La forme y est plus sobre, plus ferme que dans aucun de ses écrits, plus dégagée du ton lyrique où il s'est toujours laissé aller si volontiers; quelques-uns de ses portraits refont pour l'histoire psychologique ce même miracle de la résurrection dont Michelet nous donne sans cesse l'impression pour la grande histoire. Quant au fond, Quinet s'y livre tout entier, avec son idéal de libéralisme absolu, avec son impératif catégorique appliqué à tous, amis et ennemis, sans plus de ménagements pour la Terreur que pour le 18 Brumaire, sans concessions à la prétendre raison d'Etat et surtout sans un instant d'illusion à l'égard des solutions superficielles, des résultats obtenus du dehors par la force ou par la routine, la République ne commençant, suivant lui, à exister que dans la mesure où existent, au plus profond de la nation, les moeurs républicaines. Ce chef-d'oeuvre de franchise et d'idéalisme intransigeant est un des livres qui donnèrent lieu non seulement à de vives, mais à de fécondes controverses dans le sein même du parti républicain : on en peut juger par sa brochure Critique de la Révolution (1867).

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La démocratie ne peut vivre que par la justice

« La Convention parut tout entière sur la sellette avec Carrier, Fouquier et ses autres agents : deux fois condamnée et par les oeuvres commises en son nom et par la condamnation qu'elle en porta.

Nouvelle preuve que la terreur ne peut profiter à la liberté; dès que celle-ci se réveille, elle accuse la terreur; elle la replace sous les yeux de tous et prend le monde pour juge. Après avoir eu peur, on rougit d'avoir eu peur; et la liberté semble complice des actes qu'elle châtie. Quand elle eut fait crier le sang versé, elle fut irrémédiablement perdue. Elle ne parut plus valoir le prix dont on l'avait payée.

Dès que les terroristes sont devant les juges, ils semblent sortir d'un songe. Leur fanatisme les abandonne incontinent. Aussi, ils plaident, ils se défendent comme des inculpés ordinaires. Ils ont été trompés, ils rejettent leurs oeuvres les uns sur les autres. Surtout, ils accusent leur idole d'hier; c'est elle qui les a abusés; ils ne savaient pas que ce fût un traître. Robespierre, en tombant, a perdu à leurs yeux toutes ses vertus.

Je n'en vois aucun qui assume sur lui les échafauds dressés et qui dise : « Moi, moi seul j'ai tout fait! » C'est là le langage altier des aristocraties barbares. Le Jacobinisme français ne pouvait en faire le sien. Les terroristes cherchent désormais à éloigner d'eux la responsabilité de la Terreur; nul ne l'a faite, nul ne l'a voulue; ils n'en acceptent pas le fardeau devant la postérité.
[...]
Ainsi cette grandeur manque à la Convention, d'oser répondre pour tout un peuple, et de couvrir de son nom les fureurs passées. Elle n'avait qu'un moyen de sauver la mémoire de tous : c'était de dire à la postérité, à la manière de Sylla, pendant qu'on entendait les cris de ceux qu'on égorgeait dans le cirque : « Ce n'est rien, ce sont des esclaves qu'on châtie. Je vous ai sauvés, et j'abdique. » La Convention n'osa prendre sur elle les choses qu'elle avait commandées; elle les rejette sur les comités, sur les individus, qui à leur tour plaident pour eux, et condamnent les morts. Que pouvait répondre l'Assemblée quand Carrier, Lebon, répétaient : « C'est vous qui avez tout ordonné, sanctionné, approuvé; vous nous tuez parce que nous vous avons obéi? » L'Assemblée n'avait qu'à baisser la tête.

Voilà pourquoi la Convention n'entre pas dans l'histoire à la manière des tyrans de vieille race; elle n'a pas su imposer silence à la postérité. La Convention de 1795 n'a pas eu l'orgueil de la Convention; il lui a manqué la fierté patricienne d'un sénat qui met au-dessus de tout la conservation de sa propre mémoire. On avait imité le monde antique, mais on ne lui avait pas pris son orgueil inflexible. Les âmes restaient modernes et bourgeoises en dépit de tout; elles pliaient sous le faix, et les individus le rejetaient loin d'eux, sans se soucier de l'infamie qui allait retomber sur le corps dont ils faisaient partie...

Ce fut, en quelque sorte, la fin de la Révolution; elle périssait comme elle avait commencé, par la justice. Ceci achève de mettre dans tout son jour ce que j'ai établi plus haut : la terreur ne réussit pas à la démocratie, parce que la démocratie a besoin de justice, et que l'aristocratie et la monarchie peuvent s'en passer. Non seulement les sénats de Rome et de Venise n'ont jamais renié leurs oeuvres; mais ils se sont toujours montrés prêts à refaire ce qu'ils avaient fait un jour.

Après s'être abandonnée à la fureur, la démocratie s'abandonne au repentir; elle relève alors ce qu'elle a détruit. Erreur où ne tombe jamais un patriciat, elle pardonne.

Ce n'est pas une démocratie qui eût su extirper les Ilotes, Carthage, les Albigeois, les Maures d'Espagne; pour ces sortes d'extermination, il faut un génie non seulement plus persévérant, mais plus haineux que le sien. Elle ne vaut rien dans toutes les oeuvres où le principal est de mépriser et de haïr.

C'est la raison pour laquelle la réaction contre les oeuvres de l'aristocratie n'est jamais si prompte ni si complète. Celle-ci, quand elle a vaincu, sait ôter à l'ennemi jusqu'à l'espérance.

La démocratie d'Athènes pardonne à ceux de Mitylène; l'aristocratie de Sparte n'a jamais pardonné à personne.

Le plus grand nombre des conventionnels avaient voté les barbaries par faiblesse; ils les punirent par une autre faiblesse. Peut-être aussi eussent-ils mieux aimé qu'on oubliât; mais ils n'osèrent l'ordonner et ils n'auraient plus eu la force de se faire obéir.

Ceci échappe entièrement au pouvoir d'une démocratie. Quand elle a commis des barbaries, elle les dénonce elle-même; une fois dénoncées, il faut qu'elle les expie. Ce qui fait le salut des autres gouvernements fait sa ruine. »

E. Quinet (Extrait de la Révolution, tome III, 1865).

En 1870 partit un dernier ouvrage qui, sans être le plus important de l'oeuvre de Quinet, marque « un renouvellement prodigieux chez un homme qui avait passé la soixantaine-» : dans la Création (2 volumes) se trouve esquissée une vaste synthèse tendant à appliquer à l'humanité, au lieu des seules vues de la philosophie de l'histoire telle qu'il l'avait cultivée depuis sa jeunesse, les méthodes des sciences naturelles, celles des Darwin et des Spencer.

Dans les derniers mois du Second Empire, l'activité de Quinet redouble, il envoie coup sur coup au Rappel, aux journaux républicains de province, des articles d'une saisissante vivacité, comme son adresse aux paysans, Répondez : Non, lors du plébiscite. Au 4 septembre, il accourt à Paris, non sans avoir adressé aux envahisseurs un appel aussi généreux que vain. Il passe à Paris tout le temps du siège (La Guerre de 1870), écrivant des articles où s'expriment à la fois le patriotisme le plus ardent et une foi républicaine inébranlable. Elu député à l'Assemblée nationale le cinquième de la liste par près de 200.000 voix, il fait entendre à Bordeaux, au nom des principes, une protestation contre l'abus de la force entre nations. A Versailles, jusqu'à sa mort, tous ses votes sont ceux de l'extrême gauche. Désespérant de l'Assemblée nationale et craignant toujours les surprises de ce qu'il appelait « la pire des barbaries, la barbarie hypocrite », il trouvait sa dernière distraction dans la lecture des historiens grecs. Il avait publié depuis son retour, outre des articles épars, un petit volume sur le Siège de Paris et la Défense nationale (1871), un autre qui contient des études politiques, la République, condition de la régénération de la France (1872), enfin un ouvrage qui est un dernier essai de synthèse de ses doctrines philosophiques et sociales, l'Esprit nouveau (1874).
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La question sociale

« Ce que l'on appelle de nos jours la question sociale est un cas particulier, un épisode de ce qui s'est appelé avant nous lutte des riches et des pauvres, du peuple gras et du peuple maigre, des grands et des gueux : vieille question qui a rempli le monde et traversé toutes les civilisations.

Comment l'antiquité a-t-elle résolu ce problème? D'abord par la fondation des colonies. C'est par là que les cités antiques purent se conserver intactes. Elles jetaient leurs essaims sur des terres encore inoccupées. Par ces grands établissements, les classes diverses purent se trouver en présence sans s'étouffer l'une l'autre. La misère ne s'ajoutait pas à la misère...

A Rome, le système des colonies, les distributions de terres, furent la première solution de la question sociale et le salut des plébéiens. Plus tard, quand la terre, commença à manquer, c'est la loi elle-même qui s'ouvrit à un esprit nouveau. On passa de l'ancien droit strict au droit interprété par l'équité; et ce pas a été fait en ajoutant à l'ancienne juridiction celle du préteur, qui a représenté la conscience humaine vivante en face de la législation immuable, lapidaire du passé....

On peut donc penser que les peuples modernes, rencontrant la même difficulté, la résoudront par des moyens analogues. ils établiront l'équivalent de la législation du préteur, dans la question de la vie économique. S'enfermer dans les formules d'une science économique que l'on croit immuable, où cela mène-t-il? A ce qui serait arrivé dans l'antiquité, si la société romaine s'était renfermée dans les formules rigides, dans la science implacable du vieux droit des décemvirs, sans ouvrir la porte au droit nouveau. Mais qui représentera cet office tout humain du préteur antique dans nos sociétés modernes? Évidemment ce ne sera plus un seul magistrat; ce sera tout tribunal qui donnera le mieux accès au progrès, à l'équité, au développement de la conscience des nouveaux rapports sociaux. Extension du jury en matière civile, chambre destinée à la préparation des lois sur l'industrie, conseils des prud'hommes, associations : c'est dans ce sens que sera remplacé l'ancien préteur.

L'équité, la conscience, en pénétrant librement dans la vieille législation des Douze-Tables, ont enfanté le droit romain. Il faut que de même l'équité pénètre dans la science et dans les formules rigides de la législation traditionnelle, pour enfanter le nouveau droit; travail qui ne se fera pas en un moment, mais auquel chaque jour apportera sa part de pensée et d'action... »

Lutte des classes

« Les guerres sociales de classe à classe font courir à un peuple de bien plus grands dangers que les guerres de religion. En voici la raison :

Les guerres sociales désorganisent une nation; les guerres religieuses ne font rien de semblable.

Dans les luttes de religion, chaque parti contient tous les éléments de la société, grands et petits, riches et pauvres; c'est-à-dire que la masse entière de la nation est représentée dans chaque faction religieuse.

Au contraire, dans les guerres sociales, chaque camp ne contient plus qu'une classe : les riches d'un côté, les pauvres de l'autre. L'ensemble des conditions n'est plus représenté nulle part. Premier symptôme de désorganisation.

On pourrait dire que, dans les guerres religieuses, la scission se fait verticalement, de manière que toutes les couches de la société restent agrégées. Dans les guerres sociales, la rupture se fait en sens horizontal, de manière que chaque couche soit séparée des autres.

Le mal est, dans ce cas, bien plus profond et le danger plus imminent, puisque c'est l'unité de la nation qui court risque d'être mise en pièces.

Quand la lutte des riches et des pauvres commence à se déclarer, la passion règne seule chez les prétendus sages. Les grands sont pris de la même ivresse que les petits. Toute supériorité morale disparaît chez ceux qui se croyaient seuls capables de gouverner. La raison ne trouve plus de place dans l'aveugle mêlée. C'est dans des crises de ce genre qu'ont péri plusieurs civilisations.

Si de plus la ploutocratie antique se combine avec le jésuitisme moderne, voilà, il semble, le dernier terme de la progression dans le mal.

Décadence évidente des hautes classes, quand les grands ne sont plus animés d'aucune pensée de grandeur, quand les conservateurs n'ont plus aucun autre instinct que de conserver leurs jouissances. La mort est déjà dans les branches les plus élevées de l'arbre; le vent les entrechoque avec un bruit grêle comme des ossements. Restent le tronc et les racines profondes.

Dans ces temps de crise, celui qui a commencé par défendre les faibles, les pauvres, s'il passe brusquement du côté des riches, est aussitôt comblé par eux de faveurs, d'emplois, de richesses, de louanges et même de gloire.
Mais celui qui reste fidèle à la justice et qui protège le faible ne doit compter que sur la ruine, l'outrage, la haine, l'oubli; car les pauvres n'ont rien à donner, pas même cette fumée qu'on appelle la gloire.
[...]
Il ne faut pas s'imaginer cependant qu'une nation périsse parce que les classes dites supérieures s'affaissent ou perdent leur raison d'être. Les nations qui comptent dans le monde ont toutes changé plusieurs fois de tête. Si la cime se dessèche, la sève se concentre dans le reste
de l'arbre.

Tout ce que nous voyons de nos jours semble être la crise par laquelle les classes supérieures en déclin sont remplacées par les classes qui ont conservé la vie. »

E. Quinet (Extraits de La République, 1872).

L'oeuvre d'Edgar Quinet est multiple. Comme penseur, il représente fidèlement l'évolution de l'esprit libéral en Europe pendant plus d'un demi-siècle : sa philosophie, qui n'est pas la philosophie française du XVIIIe siècle, n'est pas non plus celle de Kant ni même celle de Hegel. Il a débuté, sans doute, par une sorte de mysticisme rationnel, mais il y ajoute, chemin faisant, toutes les lumières que l'histoire, l'art, la philologie comparée, les sciences naturelles peuvent bien fournir pour résoudre le problème humain. Son originalité et la raison de son isolement relatif en France fut qu'il s'attacha à étudier dans l'humanité le phénomène le plus complexe, le plus profond et le plus constant sous ses apparences de mobilité, le phénomène religieux. Il a essayé d'en trouver la loi en en suivant attentivement les transformations et la progressive spiritualisation. Il s'est également refusé à considérer l'esprit religieux comme une erreur de l'esprit humain et à le confondre avec les institutions ecclésiastiques et les échafaudages successifs des dogmatiques que personne n'a jamais attaqués plus vivement que lui au nom de la raison.

Comme homme public, professeur ou député, fonctionnaire ou proscrit, il a fait de ses cinquante années d'enseignement une seule et imperturbable leçon de morale, en particulier de morale sociale et politique. Ses discours, ses lettres, ses livres, on le leur a reproché, n'ont qu'une note, qu'un sens, qu'un but, c'est une longue prédication de la même doctrine, de celle qui se fonde sur la Déclaration des droits de l'homme, de celle qui conçoit et ordonne de réaliser dans la société humaine un idéal de justice qui va s'élevant à mesure que s'élève l'esprit humain : c'est l'idéalisme moral appliqué sans détour ni restriction à la constitution des sociétés. A cet égard, Quinet n'a pas été seulement un précurseur, il a tracé tout un programme d'éducation civique dont les lois scolaires de la Troisième République ont commencé la réalisation, mais qui, selon la pensée de Quinet, devait grandir à mesure que grandirait la conscience républicaine. 

De l'écrivain, de l'orateur, du poète on ne saurait ni méconnaître l'influence ni prétendre que tout soit chez lui d'égale valeur. Sa production est presque toujours fiévreuse, ardente; il a une puissance poétique incontestable, mais il a aussi des obscurités et des longueurs; sa fougue étonne parfois, son enthousiasme a dû être, on le sent, communicatif et entraînant, mais à des générations refroidies il faudrait souvent plus de précision et de rigueur. Il y a chez lui plus de Rousseau que de Voltaire, plus de Condorcet que de Montesquieu. A tout prendre, l'exemple d'attachement inébranlable aux principes, la leçon qu'il a donnée au monde par dix-huit années de protestation isolée contre le crime triomphant suffirait à justifier le mot de Gambetta : « Quinet est un des pères de la démocratie française ». 

Une statue, oeuvre d'Aimé Millet, a été élevée à Edgar Quinet, à Bourg-en-Bresse, en 1883. Sa bibliothèque et divers objets donnés par sa veuve se trouvent au musée de Bourg. En 1857, son épouse, Hermione Asachi Quinet, prit avec quelques amis dévoués l'initiative d'une édition générale des oeuvres de Quinet qui parut en 1857-1858, en 10 vol. in-8 et in-18 ; les frais furent couverts par une souscription nationale. Après la mort de Quinet, sa veuve entreprit une nouvelle édition complète en 30 vol. in-18 qui fut publiée en (1877-1882). 

Hermione Asachi Quinet a publié elle-même plusieurs ouvrages d'un vif intérêt qui sont le plus pieux, le plus touchant et souvent le plus éloquent commentaire de l'oeuvre d'Edgar Quinet. On a pu dire que c'est l'âme même de Quinet qui les remplit : Mémoires d'exil (1868 et 1870, 2 vol.); Paris, journal du siège (1872); Sentiers de France (1875), avec une préface posthume d'Edgar Quinet; Vie et mort du génie grec (1875), fragment posthume avec notes. Plus tard ont paru les Lettres d'exil (1884, 4 vol.), recueil précieux pour l'histoire des idées de tout le groupe auquel Quinet appartenait; les Lettres à sa mère, puis une biographie détaillée en 2 vol. : Edgar Quinet avant l'exil (1888); Edgar Quinet depuis l'exil (1889); les Mémoires du conventionnel Baudot légués à Edgar Quinet (1890); le Vrai dans l'éducation (1891); Ce que dit la musique (1893); la France idéale (1895), de Paris à Edimbourg (1897); enfin, en 1893, un volume précieux pour l'histoire intime d'Edgar Quinet et de Michelet, Cinquante ans d'amitié. (F. Buisson).

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Dictionnaire biographique
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