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Les Moralistes

On appelle moralistes, des écrivains philosophes dont le mérite propre est d'être accessibles au vulgaire, et de donner à quiconque recherche leur commerce quelques sensibles et salutaires enseignements. La Métaphysique, comme science des premiers principes, est le fondement même de toutes les autres sciences : mais le caractère abstrait et spéculatif de ses recherches, l'aridité, au moins apparente, ou la profondeur de ses formules, le retour des mêmes problèmes toujours résolus et toujours discutés, la spécialité assez ardue du vocabulaire, déconcertent les profanes et les éloignent. Les Moralistes ne discutent pas de l'être, ni de l'absolu, ni des rapports du nécessaire avec le contingent, et autres questions ardues; ils nous parlent de nous-mêmes, et piquent ainsi à la fois notre amour-propre et notre curiosité; ils analysent nos préjugés, nos erreurs; ils nous instruisent du vrai prix de chaque chose, et nous font estimer la vie même à sa juste valeur; ils nous disent nos habitudes, nous font toucher du doigt nos plaies les plus secrètes, comme ils nous en découvrent les nobles penchants; peintres et précepteurs des humains, ils l'éclairent sur son origine, sur sa nature et sur sa destinée. La vie et l'infinie multiplicité des soins qui la remplissent, le coeur et ses inclinations, plus dissemblables que les visages, selon le mot de Bossuet, et plus nombreuses que les vagues, mêmes de l'Océan quand il est agité par la tempête, tel est donc le vaste et inépuisable sujet qui occupe les Moralistes.

Lurs oeuvres ne présentent pas moins de variété : l'un rédige des Sentences, des Pensées, des Maximes, l'autre dessine des Caractères et des Portraits; celui-ci prétend redire les causeries familières d'un Banquet, celui-là prête aux morts des Dialogues à l'adresse des vivants; tel nommera essais ses épanchements et ses confidences au lecteur, et tel nous soumettra pour notre bien ses Considérations sur les Moeurs de son siècle; celui-ci s'est proposé de composer un Traité dogmatique, celui-là nous guide par des Lettres qui sont adressées à a postérité plus encore qu'à son correspondant les uns enfin demandent à la prose sa précision sévère, les autres empruntent à la poésie la parure et les ornements de son langage. Mais la variété des oeuvres ne détruit pas l'unité de la matière : ces livres à cent formes diverses ont pour sujet identique l'humain et sa nature, mystérieux mélange de vices et de vertus, de petitesse et de grandeur. 

II faut chercher l'origine de ce genre littéraire, avant tout, dans cette curiosité instinctive d'où sortit jadis la philosophie, et qui porte l'humain à s'étudier lui-même et le monde qui l'entoure. L'antique maxime gravée sur le frontispice du temple de Delphes, "Connais-toi toi-même", est non seulement un conseil, mais aussi l'heureuse expression d'un penchant naturel à notre esprit. C'est à ce penchant d'abord que cèdent les Moralistes, lorsqu'ils observent l'âme humaine et la peignent. Supposez maintenant soit une philosophie, soit une religion qui prescrive à ses adeptes de veiller sur eux-mêmes, de fonder leurs coeurs pour en arracher toutes les inclinations mauvaises, de se demander compte chaque jour de leur avancement dans le bien, de méditer enfin sur leur destinée, une telle doctrine n'est-elle pas propre à produire les habitudes d'observation et de réflexion qui font les Moralistes? Telle a été, en effet, l'influence du stoïcisme et du christianisme.

Si l'objet des Moralistes est la peinture de l'humain et de la vie humaine, un pareil spectacle a pour avantage de chasser un instant de notre esprit les préoccupations des intérêts et des affaires, de nous faire rentrer en nous-mêmes pour y voir le tableau de nos misères et de nos imperfections, et de nous rendre indulgents aux défauts d'autrui par la conscience de nos propres faiblesses; de provoquer au fond de nos coeurs des mouvements de honte salutaire, de bonnes et généreuses résolutions, et des aspirations vers le bien; parfois même d'éveiller nos instincts les plus élevés, et, en s'adressant à la partie divine de notre être, de reporter nos pensées de crainte ou de reconnaissance vers notre créateur. Mme de Sévigné avait sans doute éprouvé quelqu'un de ces effets, quand elle disait qu'elle voudrait faire de tel Essai de Nicole "un bouillon pour l'avaler."

Les Moralistes au fil des âges.
Hésiode fut Ie père des Moralistes, en donnant, dans son poème sévèrement didactique des Travaux et des Jours, l'exemple de ces maximes qui formèrent le genre gnomique ou sentencieux. Les sept Sages, puis les poètes gnomiques Solon, Phocylide de Milet, Théognis de Mégare sont ses plus célèbres héritiers : Solon, qui sut être à la fois un grand législateur et le plus aimable des poètes; Phocylide, véritable créateur du genre, qui composa des maximes pour elles-mêmes, tandis que Solon faisait servir la poésie à la politique; Théognis, que des troubles civils chassèrent de son pays, et qui mit parfois dans ses réflexions morales autant d'élévation et de force que d'âpreté dans ses invectives politiques. Si l'on ajoute à ces sentences, fréquentes d'ailleurs dans toutes les oeuvres lyriques de ces temps-là, les maximes à demi énigmatiques des pythagoriciens, on aura la première forme que revêtit en Grèce l'oeuvre si compliquée des Moralistes. Aristote et Théophraste, par leurs portraits ou caractères, lui donnèrent la seconde; et une autre enfin lui vint de Xénophon, de Plutarque et de Lucien.

Aristote, faisant, à l'exemple de Platon, de la rhétorique une partie de la science de l'humain, et lui donnant comme principe fondamental la connaissance de l'âme humaine, consacra tout un livre de son ouvrage sur l'art oratoire à décrire, avec une exactitude et une finesse admirables, les passions et les moeurs; de là notamment ce portrait des jeunes gens, des vieillards et des hommes faits, incomplètement retracé par Horace et par Boileau, ses imitateurs. Théophraste, qui faisait sans doute pour la comédie ce que son maître avait fait pour l'éloquence, et qui voulait dessiner des modèles à l'usage des poètes dramatiques, pénétra plus avant dans l'analyse des ridicules et des vices, les décrivit en plus grand nombre, avec des détails piquants, jusque dans leurs nuances les plus fines et les plus délicates. Xénophon, Plutarque et Lucien durent leur nom de Moralistes, non plus à des maximes ni à des portraits, mais à des compositions de plus longue haleine, dont le but était de servir les hommes en éclairant leur inexpérience, en persiflant leurs travers, en guérissant leurs faiblesses, en dissipant leur ignorance. Cette intention d'écrire des choses utiles, qui fait d'eux des écrivains éminemment pratiques, est le fond commun de leurs oeuvres morales et leur seule unité. 

Les plus renommées de Xénophon sont : l'Économique, charmant dialogue sur l'administration du ménage et l'agriculture; le Banquet, dialogue entremêlé de scènes où Socrate est le principal acteur, conversation vive et variée, mais d'un tour légèrement vulgaire, avec des traits d'une couleur parfois trop antique; l'Hiéron, dialogue entre Hiéron de Syracuse et le poète Simonide, parallèle du tyran et du simple citoyen, rempli d'observations judicieuses sur l'art de gouverner les humains. Plutarque, le plus infatigable causeur de l'Antiquité, en fut aussi le Moraliste le plus fécond et le plus attrayant. Ses écrits vulgairement appelés Morales atteignent le chiffre de quatre-vingts; il est vrai que tous les genres y sont représentés, et sous les formes les plus variées : traité dogmatique sur l'éducation des enfants; préceptes sur la vie conjugale; conseils aux enfants sur la lecture des poètes; dissertations sur l'utilité des ennemis, sur la fortune, sur l'exil, sur le destin; souper des sept Sages; considérations sur le bavardage, sur la curiosité, sur la mauvaise honte dialogue sur les délais de Ia justice divine; propos de banquet en neuf livres; histoires d'amour; apophthegmes; questions naturelles; recherches sur la décadence des oracles; consolation à sa femme sur la mort de sa fille; tout y est, la religion, la philosophie, la littérature, les sciences et les arts, autant que la morale, et partout l'on sent une âme sincèrement amie du bien et du beau, même au milieu d'étranges erreurs, un coeur simple, un esprit curieux et juste, éloigné de tout excès, un homme de bonne foi et de bon sens. 

Lucien fut sceptique et moqueur comme Plutarque était croyant et bon, et il consacra sa vie et son esprit tantôt à bafouer toute croyance religieuse ou philosophique qui dépasse l'étroit horizon de nos sens, même le scepticisme spéculatif; tantôt à persifler, avec une verve intarissable et digne d'Aristophane, les travers, les ridicules, les vices de ses contemporains et des hommes de tous les temps. Ses Dialogues des Morts sont immortels. Esprit élégant et distingué, un jour qu'il voulut être sérieux, il écrivit sur l'amitié, ce sujet aimé des Moralistes, quelques pages originales, qui conservent encore leur agrément et leur prix, même après Cicéron, même après Montaigne.

A Rome, il convient de donner un souvenir au livre de Cicéron'Sur l'Amitié, à son traité plus original encore et plus attrayant Sur la Vieillesse, ainsi qu'à Horace pour ses Epîtres. Mais les vrais moralises furent les Stoïciens. Sénèque, particulièrement dans ses Lettres à Lucilius, Épictète dans le Manuel de ses leçons qu'Arrien nous a transmises, Juvénal et Perse dans quelques-unes de leurs brûlantes Satires, Marc-Aurèle dans ses Pensées, portèrent une analyse pénétrante jusque dans les replis les plus cachés du psychisme, ou enseignèrent d'exemple cette humilité, ce renoncement à soi-même, cette tendresse expansive et cet amour du prochain que la religion chrétienne, avec une force d'enthousiasme irrésistible et au prix du sang des martyrs, allait répandre bientôt, au moins en paroles, sinon dans les faits. Tous les Pères de l'Eglise, en effet, Grecs ou Latins, apologistes ou dogmatiques, et les évêques ou prédicateurs leurs héritiers du Moyen âge et des temps modernes, tous les représentants illustres du christianisme, précédés dans cette voie par l'auteur sacré des Proverbes et du livre de l'Ecclésiaste, depuis Saint Paul jusqu'à Sainte Thérèse, et depuis Saint Bernard jusqu'à Fénelon, se montrèrent d'admirables Moralistes, sans en avoir le titre, en peignant dans leurs oeuvres les maladies cachées du coeur humain, comme aussi ses aspirations les plus sublimes.

II est juste de nommer, dans la littérature française, Boileau, Voltaire, et Gilbert, l'un pour plusieurs de ses Epîtres et de ses Satires l'autre pour ses Discours en vers sur l'homme, pour ses Epîtres sur la calomnie, à Horace, aux Délices, etc., le troisième pour sa satire le Dix-huitième siècle. Mais les vrais moralistes furent tous des prosateurs, qui mêlèrent souvent, nouvelle originalité dans un genre déjà si complexe, aux pensées morales des maximes littéraires. Montaigne en ouvre glorieusement la liste dès le XVIe siècle par ses Essais. Eclairé, sinon profondément attristé par les querelles religieuses, à l'entêtement, à la présomption opiniâtre qui poussait ses concitoyens à s'entr'égorger au nom de l'amour du prochain, il opposa le doute systématique, et fit le procès à la raison humaine, détruisant toutes les affirmations des sages les unes par les autres. Avec une grands force d'éloquence Pascal (Dialogue sur Epictète et Montaigne) combattracette doctrine. 

A côté de Montaigne, Charron, sans avoir autant de verve, d'esprit et de finesse, se recommande du moins par un grand sens, et par des opinions à la fois fermes et modérées, qui ne démentent pas le titre de son livre, De la sagesse. Le XVIIe siècle cite avec orgueil les Maximes de La Rochefoucauld; les Pensées de Pascal; les Essais où Nicole, au lieu de troubler les esprits, leur donne le calme, et doucement les réconforte contre les passions; les Caractères de La Bruyère; enfin, à un degré inférieur, les Réflexions de Saint-Évremond sur l'usage de la vie, ses Discours sur les Belles-Lettres, et d'autres Réflexions sur la tragédie et la Comédie. A ces noms illustres, le XVIIIe siècle, sans parler de J.-J. Rousseau et de Bernardin de Saint-Pierre qui ne se rattachent qu'indirectement à ce groupe d'écrivains, oppose Vauvenargues avec ses Réflexions et Maximes, Duclos avec ses Considérations sur les Moeurs de ce siècle, observations fines et judicieuses, mêlées à des sentiments qui sont d'un honnête homme et d'un bon citoyen ; enfin Montesquieu, avec quelques pensées morales et littéraires, où il sut être encore, après ses prédécesseurs, original et piquant. Joubert (Pensées, Essais et Maximes, 2e édit., Paris, 1849, 2 vol. in-8°) couronnerait la série, s'il fallait croire que le XIXe siècle pouvait avoir dit le dernier mot; mais on a publié les oeuvres de Mme Swetchine (Mme Swetchine, sa vie, ses oeuvres, par Falloux, Paris, 1861, 2 vol. gr. in-18), et cette dame aura au XXe siècle de nombreux successeurs. (H.).

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