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Le mot foire
est à peu près synonyme de celui de marché, car l'un
et l'autre signifient un concours de marchands et d'acheteurs, dans des
lieux et des temps marqués; cependant le terme de foire s'applique
à un concours plus nombreux, plus solennel, et par conséquent
plus rare. On fait parfois dériver le mot foire du latin forum;
mais il viendrait plutôt de feria,
fête,
solennité religieuse, parce que c'est au concours de fidèles
qu'attiraient les fêtes de l'Eglise que
les premières foires de l'Europe
médiévale doivent leur origine. On en donne pour indice qu'il
y avait en France ,
par exemple, dès les premiers temps mérovingiens,
quelques lieux de pèlerinages célèbres.
Le tombeau de saint Marcel, la châsse de sainte Geneviève,
le calvaire du Mont-des-Martyrs, le pèlerinage de saint Denis ,
qui étaient autant de pieux rendez-vous fréquentés
par les fidèles à diverses époques de l'année
ecclésiastique. Le pèlerinage de sainte Geneviève
et celui de saint Denis étaient surtout, dans ces siècles
de dévotion ardente, une sorte de procession célèbre,
ou durant plusieurs jours la route était sillonnée de bourgeois,
boutiquiers, manants, dames et seigneurs. Il advint de ces rassemblements
que plusieurs petites industries se transportèrent sur ces voies,
pour faire oublier aux pèlerins la longueur du chemin. Ce furent
peut-être d'abord de pieux vendeurs d'images saintes, de reliquaires.
Puis ce furent des objets de luxe, aiguières, vaisseaux de faïence,
drageoirs. Puis enfin des objets d'utilité, parchemins, étoffes,
cuirs. Bref, petit à petit, les marchands n'y allaient plus pour
les pélerins : c'étaient les pèlerins qui y allaient
pour les marchands.
Quoi qu'il en soit, ces marchands inaugurèrent
un nouveau mode de vie nomade ou semi-nomade, celui des forains. C'était
une époque où les communications étant rares et difficiles,
les commerçants étaient obligés d'exécuter
directement eux-mêmes les différentes opérations de
leur industrie; ils se rendaient donc en troupes plus ou moins nombreuses,
et de loin en loin, dans certaines localités désignées
d'avance, puis ils retournaient chez eux après avoir fait leurs
ventes et leurs achats réciproques. Ces voyages étaient souvent
longs et pénibles. En outre, ils exposaient les marchands à
des vexations continuelles de la part des seigneurs qui, ne voyant dans
le commerce qu'une occasion d'accroître leurs revenus, soumettaient
a des péages exorbitants ceux que la nécessite forçait
de passer sur leurs terres. Toutefois plusieurs de ces petits souverains
finirent par reconnaître qu'en se relâchant de la rigueur de
ce qu'ils appelaient leurs droits, ils seraient plus que dédommagés
par l'augmentation de population, de commerce et de consommation, que gagneraient
les lieux de leur résidence.
Bientôt, en France ,
les rois prirent sous leur patronage cette oeuvre d'émancipation,
et à mesure que leur autorité s'étendit et se fortifia,
ils s'efforcèrent de soustraire aux taxes levées par leurs
vassaux la circulation des marchandises, et procurèrent à
ces dernières des débouchés faciles en dotant certaines
celles d'exemptions et de privilèges qui y firent accourir les vendeurs
et les acheteurs, de sorte que ces villes ne tardèrent pas à
devenir le centre de tout le mouvement commercial de l'époque. Les
foires ont même été ainsi un canal d'exploitation pour
les denrées étrangères que recevaient les ports et
quelques-unes des provinces du royaume, témoin les foires de Champagne ,
celle de Provins
surtout, qui, dès les temps les plus reculés, a eu une réputation
universelle, aussi bien que la fameuse foire de Beaucaire ,
autrefois si fréquentée, que les négociants ne pouvaient
trouver de lits pour se coucher, et que les marchands forains qui la hantaient
étaient réduits à passer la nuit dans leurs baraques
pour être sûrs de retrouver leur place le lendemain.
Certaines de ces manifestations commerciales
et industrielles ont subsisté jusqu'à l'époque contemporaine.
Mais on s'attachera ici moins à leur caractère économique,
qu'à souligner leur aspect proprement festif. De fait, avec quelle
impatience elles devaient être, attendues ces époques de mouvement
et de réjouissance générale qui étaient comme
des stations du plaisir dans la vie monotone de nos bons aïeux. Elles
avaient bien le caractère de fêtes. Quelle joie! que de surprises,
de divertissements, d'émotions! Tous y trouvaient leur compte. Les
marchands s'y en allaient pour s'en revenir avec quelques bons sacs d'écus
de plus. Les étrangers, les seigneurs, les bourgeois, les dames,
pour y vider leurs escarcelles; les filous, pour les leur couper, si le
cas échéait, et pour peu que les gens du guet n'eussent pas
l'oeil trop ouvert. Les étudiants, pour faire enrager tout le monde;
les coquettes pour s'amuser, les baladins pour amuser les autres! Et cela
n'arrivait que trois ou quatre fois dans l'année. Aussi qui eût
voulu y manquer? Aujourd'hui, on ne saurait se faire une idée meilleure
de ce qu'étaient ces foires du Moyen âge
qu'en prenant l'exemple donné pendant de longs siècles par
les grandes foires parisiennes
: la foire du Landit (à Saint-Denis ),
celles de Saint Germain et de Saint Laurent, et, pour finir, la foire Saint-Ovide.
La
foire du Landit
Le nom de foire du Landit ou du Lendit,
que l'usage a défiguré au point d'en rendre l'étymologie
méconnaissable, vient du latin indictum, signifiant assemblée;
on devrait donc I'écrire l'endit, sans répétition
de l'article, mais depuis plusieurs siècles la mauvaise orthographe
a prévalu. Les origines de cette assemblée sont restées
douteuses; l'abbé Lebeuf, qui a apporté à les étudier
toute la sagacité de son esprit critique, réfute par d'excellents
arguments l'opinion, courante de son temps, d'après laquelle elles
dateraient du don fait à l'abbaye de
Saint-Denis ,
par Charles le Chauve ou même Charlemagne,
de reliques apportées d'Aix-la-Chapelle .
On ne saurait trouver à ce sujet de textes plus anciens que le commencement
du XIIe siècle; c'est en 1109 que
la cathédrale de Paris
reçut une parcelle du bois de la vraie croix et peu après,
- la même année peut-être, - que son évêque
autorisa les fidèles à la contempler. En raison du concours
de peuple que cette exhibition devait produire, on choisit un très
vaste espace compris entre le flanc septentrional de la butte Montmartre
et Saint-Denis, c.-à.-d. dans la partie de la plaine circonscrite
aujourd'hui par les territoires de Saint-Ouen ,
de Saint-Denis et le Périphérique de Paris. La date fixée
fut le second mercredi de juin, époque de grandes chaleurs, déterminée
à dessein, paraît-il, en vue augmenter le mérite et
la pénitence des pèlerins.
II ne s'agissait alors, en effet, que d'un
pieux pèlerinage; mais, de bonne heure,
des marchands vinrent s'installer sur le terrain où il avait lieu;
les religieux de Saint-Denis
qui en étaient propriétaires les y encouragèrent,
réglèrent leurs emplacements, jugèrent des différends
qui pouvaient s'élever entre eux, et la foire proprement dite du
Landit fut créée. On a des preuves qu'elle existait déjà
de cette façon sous le règne de Philippe-Auguste.
En effet, on voit, d'après les règlements que ce roi avait
fixés aux marchands, que dès l'époque tout était
minutieusement organisé dans le champ du Lendit. A partir du gros
orme que la foule appelait l'Orme du Lendit et qui marquait le champ
de la foire, chaque industrie avait sa place assignée. On y voyait
des tapissiers, de la mercérie, des parchemins, de vieux habits,
et des habits neufs, des pelleteries : il y avait encore de la tiretaine,
qui était une étoffe adoptée par les pauvres gens,
des cuirs, des chaudrons, des souliers vieux et neufs, des outils de labourage,
des bahuts, du chanvre, des ustensiles de ménage, en bois et en
étain. Il s'y trouvait aussi des changeurs et des marchands d'argent
comme aux foires de Champagne; puis des orfèvres, des marchands
de draps, des tanneurs, des épiciers, des regrattiers, des taverniers,
des marchands de bière et de vin. On le voit le marché était
bien assorti. Il s'y trouvait même des chevaux, témoin ces
vers d'un poète du temps :
Et
ceux qui vendent des chevaux,
Ronsins,
palefrois et destriers
Les
meilleurs que l'on peut trouver,
Jumens,
poulains et palefrois,
Tels
comme por contes et por roys.
Et tous les produits de notre commerce naissant
s'écoulaient pendant ce temps-là. On tirait gaiement l'escarcelle,
et les sols et les écus pleuvaient comme grêle dans toutes
les baraques de ces modestes négociants. C'est qu'on ne retrouvait
pas dans les rues de Paris
tout ce qu'offrait le champ du Lendit. Il y avait des spécialités
qui ne paraissaient qu'à la foire. Or nos bons aïeux n'étaient
pas blasés comme nous par la vue quotidienne de ces bazars qui étalent
à nos yeux à chaque coin de rue toutes les superfluités
du luxe. La plus petite nouveauté les émerveillait.
Vers la même époque, l'usage
s'établit pour l'université
de Paris
de se joindre à la procession, recteur en tête, pour y acheter,
avec droit de préemption, le parchemin dont on avait besoin durant
l'année. Ce fut pour les étudiants ("écoliers") une
occasion de désordres qu'il fallut bien des fois réprimer
sévèrement à cause des scandales inouïs qui se
produisaient. Dès la première aurore du premier jour, toute
cette marmaille lettrée se rassemblait sur la place Sainte-Geneviève,
son quartier, au plus haut de la montagne. Les uns étaient montés
sur des chevaux, les autres armés d'épées et, de bâtons,
desquels les abbés de Saint-Denis ,
qui ne les aimaient pas, n'avaient jamais osé les détrousser
à leur entrée à la foire. Ainsi équipés,
ils partaient sous la conduite de leurs régents, et divisés
en nations avec tambours et bannières, ils traversaient fièrement
tout Paris et se rendaient avec de grandes acclamations dit le récit,
au champ du Lendit. Ils n'étaient pas sitôt arrivés
qu'ils se débandaient à plaisir, comme on pense bien; et
du reste, leurs régents se hâtaient de s'en débarrasser,
leur laissant volontiers le champ libre, pour aller boire de leur côté,
soit chez les taverniers, soit à l'abbaye,
où les moines étaient dans l'usage de leur offrir du vin.
Pendant que le recteur s'en allait dans
les boutiques des parcheminiers, suivant les ordonnances, et qu'il allait
même fouiller les maisons de Saint-Denis
pour y confisquer le parchemin qu'on aurait pu y introduire en fraude,
toute cette turbulente jeunesse couvrait la plaine, se répandait
en bandes joyeuses chez les taverniers et marchands de vin, et faisait
mille misères aux marchands et aux bourgeois. Ici, ils dévalisaient
un marchand d'oublies, ou oublayer, qui, de la rue de la Licorne,
avait transporté sur la foire ses pâtisseries et sucreries
enjolivées d'images et d'inscriptions pieuses, - ce qui était
pure malice, et seulement pour se venger du privilège par lequel
messieurs les clercs de l'Eglise de Paris recevaient
gratuitement, aux jours de fête, des distributions d'oblées,
d'échaudés et de vin. Ailleurs, c'était un groupe
de laquais, espèce qui fourmillait aussi aux foires, aux prises
avec une bande d'étudiants.
On y était si accoutumé,
que les Parisiens n'y regardaient seulement pas, et qu'une scène
pareille aux foires, si elle n'était sanglante ou des plus burlesques,
n'attirait l'attention de personne. Cependant la moindre chose qui pût
arriver, c'était un nez ou une oreille coupés. Un chroniqueur
raconte que la foire de l'année 1605 avait fait fomenter tels dissentiments
et animosités qu'on n'entendait plus parler dans Paris
que de malheurs, de batailles, de coups et contusions occasionnés
par les méchancetés et drôleries commises à
la foire par les laquais, pages, soldats aux gardes, et surtout par les
étudiants
de l'Université, mauvaise engeance, fauteurs de troubles et grands
meneurs de discordes dans les fêtes et cérémonies
publiques.
La foire du Landit eut sa plus grande vogue
du XIVe, au XVIe
siècle; le chroniqueur parisien Guillot, qui, au temps de Philippe
le Bel, a écrit un poème si grossier sur les rues de
Paris, a consacré un Dit rimé au Landit (Lebeuf en
donne le texte); c'est une pièce intéressante parce qu'elle
énumère les marchandises qui s'y vendaient et les villes
qui y envoyaient le plus grand nombre de marchands; on voit que ce sont
surtout celles de la Normandie ,
du Nord et des Flandres .
Les guerres civiles du règne de
Charles VII interrompirent aussi le Lendit pendant environ-dix sept ans.
Puis, à dater de 1556, la foire du Landit se tint définitivement
dans l'intérieur de la ville de Saint-Denis .
On profita de ces changements pour essayer d'établir un peu d'ordre
dans ces fêtes, et pour commencer on s'en prit à ces messieurs
de l'Université. Il fut ordonné au recteur de ne se faire
accompagner chaque année que par un certain nombre d'étudiants.
C'était encore assez pour mettre tout en train. D'ailleurs, le parchemin
devenait de jour en jour moins usité, et le papier plus commun.
La procession de l'Université n'était donc plus qu'une formalité
inutile; néanmoins elle subsista. Mais il fut défendu aux
étudiants, surtout pendant les guerres civiles, d'y revenir en troupes.
Ce fut pour eux un jour néfaste. Hélas! plus de processions
aux tambours, plus de rassemblements avec bannières. Les marchands
forains ne s'en trouvèrent pas peu soulagés. Mais la foire
perdit dès lors toute son importance et cessa peu à peu d'être
le but du pèlerinage religieux auquel elle devait son origine. Au
XVIIIe siècle, elle devint presque
exclusivement une foire aux moutons, et il en fut encore ainsi pendant
la première moitié du XIXe
siècle; après quoi ce ne fut plus qu'une fête foraine
des plus banales, appelée à Saint-Denis fête de Saint-Barnabé
ou fête d'été.
Les
Foires Saint Laurent et Saint Germain
Le Lendit n'était rien à
côté de ce qu'étaient déjà à l'époque
dont nous parlons l'illustre foire Saint-Germain et la foire Saint-Laurent.
C'est là que commença et se forma l'art dramatique. C'est
là aussi que tous les jeux et divertissements
publics naquirent et se développèrent.
La foire Saint-Laurent.
La foire Saint-Laurent se tenait entre
le faubourg Saint-Denis, le faubourg Saint-Martin et près la rue
Saint-Laurent. Cette foire, dite d'abord Saint-Lazare ou Saint-Ladre, avait
été accordée par Louis VI
à la maladrerie ou léproserie
de Saint-Lazare. Elle durait alors huit jours, et se tenait hors la ville,
sur le territoire du prieuré, le long
du chemin de Paris
à Saint-Denis .
Philippe-Auguste
l'avait plus tard réunie à son domaine, et transférée
dans le grand marché des Champeaux, qui n'était autre que
les Halles ,
c'est-à-dire un vaste enclos couvert de hangars et fermé
de murs à grandes portes. Il y venait plusieurs marchands par intérêt;
mais il en venait encore plus par obligation, parce que les domaines royaux
percevant un droit sur les étaux et les huches, les
changeurs, les pelletiers, les marchands de soie, les ciriers, les selliers,
et même les bouchers, étaient obligés de fermer leurs
boutiques et ouvroirs pendant toute la durée de la foire, et de
n'étaler qu'aux halles et aux environs dans des limites déterminées.
C'était une servitude. Aussi quelques métiers qui devaient
retrouver leurs frais d'impôts au marché fermaient-ils leurs
maisons pour venir grossir le nombre des étagistes des halles.
Souvent, le roi affermait le produit de
la ferme Saint-Lazare. Alors le fermier qui percevait tenait ses plaids
quatre fois le jour.
C'était
assavoir, dit un manuscrit du XIIIe siècle, à huit heures
du matin, à douze heures, au premier coup de vespre a Saint-Eastace,
et aux chandelles allumans.
Ce fut pour dédommager les Lazaristes
de la foire des Champeaux, que le roi Philippe-Auguste
leur accorda une autre foire d'un jour durant, qui devait avoir lieu le
11 août. Le marché s'étendait sur trente six arpents,
depuis le faubourg Saint-Laurent près l'église,
jusqu'au Bourget. En octobre 1661, les prêtres de la Mission, qui
avaient succédé aux Lazaristes , reçurent du roi des
lettres patentes qui les confirmaient dans la possession de cette foire.
Sûrs de leur autorisation, ils transportèrent la foire dans
un enclos situé entre Saint-Lazare et les Récollets, qui
fut nommé l'enclos de la Foire-Saint-Laurent. Par une amélioration
toute nouvelle, ils firent, construire sur cet emplacement, qui n'avait
pas moins de cinq arpents, des boutiques, des loges, des salles. Ils y
firent percer des rues bordées d'arbres. Enfin, ce fut une concurrence
réelle et redoutable pour la foire Saint-Germain alors dans toute
sa splendeur.
Heureusement, les Parisiens
pouvaient aisément profiter de toutes les deux. Car la foire Saint-Laurent,
qui durait trois mois, occupait presque tout l'été, à
partir du 1er juillet. Mais elle n'offrait
toute son activité qu'au mois d'août, tandis que la foire
Saint-Germain, ouverte le trois février, se continuait pendant le
carnaval,
une grande partie du carême, et ne finissait
qu'au dimanche des Rameaux.
Les prêtres de la Mission luttèrent
bravement avec les religieux de Saint-Germain et avec la vogue qui semblait
régner tout entière à la foire Saint-Germain. Les
abbés de Saint-Germain
avaient fait de cette foire un vrai monument. Ils avaient fait construire
cent quarante huches qui étaient les logis des marchands. Ces huches
étaient élevés à la même place où
se trouve aujourd'hui le marché Saint-Germain. C'était un
vaste espace alors. Il s'étendait jusqu'à l'extrémité
de la rue de Tournon et aux environs de Saint-Sulpice et du Luxembourg .
Cet ensemble formait neuf rues, qui se coupaient à angle droit et
se trouvaient abritées par une charpente immense, construction alors
fort admirée pour sa hardiesse. Au bout d'une de ces halles
on avait élevé une chapelle
où chaque jour pendant la foire on disait la messe.
La foire Saint-Laurent crut être
un instant débarrassée d'une rivalité si redoutable.
Une belle nuit le feu prit à cette charpente magnifique, dévora
toutes les boutiques et loges, et menaça même la superbe église
Saint-Sulpice ,
qu'elle endommagea quelque peu du côté de la coupole de la
Vierge. Mais on ne pouvait plus se passer de la foire Saint-Germain. Elle
fut aussitôt reconstruite que brûlée. Pourtant sa forme
fut plus simple, et on, ne fit que cent loges au lieu des cent-quarante
d'autrefois. Pendant ce temps, la foire Saint-Laurent, quoique plus éloignée
de beaucoup du centre de la ville, s'enrichissait tous les jours de quelque
acquisition et offrait au public l'attrait de quelque piquante nouveauté.
Sans oser lui donner le pas sur la brillante foire Saint-Germain, son poète,
car elle avait son poète et ses apologistes, Colletet,
qui en faisait en 1666 un tableau en vers burlesques, donnait à
la foire Saint-Laurent ces éloges :
Celle-ci
pourtant a sa grâce.
Elle
est dans une belle place;
Et
ses bâtiments bien rangés
Sont
également partagés.
Le
temps qui nous l'a destinée
Est
le plus beau mois de l'année.
Disons, entre parenthèse, que ce plus
beau mois de l'année, au sens du poète, était le mois
d'août. Colletet l'entendait à sa manière; car, pour
tout le monde alors, le plus beau mois de l'année avait été
jusque-là le mois de mai. Bref, la foire Saint-Laurent fit bientôt
courir tout Paris .
On y voyait des baladins, des animaux savants, des sauteurs de corde. Il
n'y avait pas de curiosité à la foire Saint-Germain qui ne
vînt s'étaler aussi à celle-ci; c'était un feu
roulant de merveilles (ou plutôt des horreurs) ambulantes.
Tout Paris avait vu en 1550 le fameux poussin de Saint-Merri, qui avait
quatre ailes et deux croupions. Mais la foire Saint-Laurent en montrait
bien d'autres. En 1578, il était né à Monthléry,
le jour de saint Nicolas, un veau-monstre vraiment curieux. On lui voyait
deux corps l'un sur l'autre avec quatre pieds et quatre jambes dont l'une
lui sortait au-dessous du gosier, le tout surmonté d'une tête
ordinaire. On avait d'abord montré ce phénomène au
faubourg Saint-Marceau. On le porta bientôt à la foire Saint-Laurent,
où il attira un nombre considérable de curieux.
Du reste, l'attention était alors
singulièrement partagée par divers étrangetés
de ce genre qui s'étalaient dans les foires. On citait par exemple
un homme de Nantes ,
âgé de quarante ans, né sans bras, qui tirait de l'arc,
et bien plus, qui chargeait, bandait et démontait un pistolet. On
s'amassait autour de lui, comme on a vu de nos jours encore pareil exemple,
pour l'admirer écrire, tirer son chapeau, laver un verre et jouer
aux dés. Le Buveur d'eau fit également sensation.
Ce
n'était pas peu de chose, dit Sauval, exprimant
ingénument son admiration, que de lui voir boire un seau d'eau,
et le rendre incontinent après, ou en formes de girandoles, ou en
plusieurs bouteilles, avec l'odeur de l'eau de rose - excusez du
peu, - de l'eau d'ambre et de maintes autres senteurs. Quelquefois, quand
il veut, c'est avec la couleur et le parfum de l'eau de vie [...]. Cependant,
nous ne l'admirons pas trop, parce que nous y sommes accoutumés,
et parce qu'il prend peu d'argent.
Il était rare aussi qu'on ne vît
pas aux foires un homme ou une femme « sauvage
», avec leur diadème et leur ceinture de plumes, faire
la parade au dehors des théâtres de saltimbanques et battre
du tambour. On avait toujours eu en France
le goût des sauvages, depuis une importation de ce genre, l'homme
sauvage, qui, sous le règne de Charles VI,
inspira ce fameux ballet, dans lequel le roi,
déguisé avec des étoupes attachées à
poix-résine, faillit être brûlé au milieu de
sa cour. Les récits des voyageurs et quelques tableaux de peintres
en vogue avaient répandu dans le peuple la fable de l'homme sauvage,
à savoir, disait-on, des hommes velus et hérissonnés
de leur naturel par tout le corps, sauf la face. Aussi les charlatans profitaient-ils
de la crédulité populaire, et ils ne manquaient guère
de paraître aux foires, traînant après eux l'un de ces
produits exotiques, « amenés par eux, criaient-ils, à
grands frais, de pays lointains-»,
n'eussent-ils hanté jamais que Pontoise et Chaillot. A
tout prendre, il est vrai, on peut préférer ces charlatans
à ces honnêtes «civilisés » qui encore
dans les premières décennies du XXe
siècle, lors des expositions coloniales, exposaient dans des
zoos
humains des prisonniers ramenés des colonies, et qui trouvaient
un public tout aussi «civilisé » pour pareille infâmie.
La foire Saint-Germain.
La foire Saint-Germain n'avait pas un
assortiment de « phénomènes-»
moins remarquables. Elle avait ses monstres indigènes et exotiques,
ses danseurs de corde, et autres singularités. On y montrait, par
exemple, en1662, un phénomène qui effrayait tout le monde,
et qui pourtant ne rebutait personne, car plus on criait au hideux, plus
ceux qui n'avaient pas vu voulaient voir. C'étaient deux petites
filles jointes par le milieu du corps; elles étaient nées,
cette même année, dans la rue de la Cerisaie, et elles étaient
si hideuses et si difformes qu'on ne les pouvait regarder sans un mouvement
d'horreur, ce qui n'empêchait pas que leurs parents gagnassent passablement
d'argent à les montrer à la foire: Le prêtre de Saint-Paul
avait quelque temps hésité à donner le baptême
à ces masses informes. Finalement il s'était décidé
à en baptiser une. C'était déjà beaucoup risquer
que de supposer une âme pour ces deux drôles de corps.
A côté de ses tragédies
données en spectacle, il y avait aussi des spectacles moins déplorables.
Il est probable que la fameuse licorne venue
d'Afrique ,
qui avait établi son domicile dans la rue qui porte son nom, et
qui, vers le commencement du XVIe siècle,
mit tout Paris
en émoi, avait dû figurer parmi les singularités de
la foire Saint-Germain. Après la mort de cette prodigieuse bête,
sa corne, qui, disait-on, avait deux coudées de long, avait été
déposée dans le trésor de l'abbaye
de Saint-Denis .
Quant au numéro donné par la guenon d'Angole, il eut
aussi son heure de gloire vers la même époque. Cette petite
guenon, un peu plus grosse que le poing, appartenait à un homme
demeurant dans l'Isle Notre-Dame. Il l'avait; rapportée, disait-il,
de l'Isle d'Angole. On assure qu'il ne lui manquait que la parole pour
être une des personnes les plus distinguées et les mieux éduquées
de Paris et son maître l'avait rendue si savante qu'elle écrivait
à merveille, et qu'elle savait signer son nom en toutes lettres,
bien gentiment et en beaux caractères : Marie d'Angole.
La foire Saint-Germain avait aussi des
sauteurs de corde. Mais leurs tours étaient devenus presque indifférents
à la foule, tant leur art avait fait de progrès depuis que,
sous Henri II, un Turc,
très adroit et très fort, avait importé en France
ce genre d'exercices. A peine daignait-on regarder le fameux Boulonnais
qui faisait depuis longtemps ses tours équestres sur les remparts
Saint-Germain. D'ailleurs, en fait de tours d'adresse et d'agilité,
on en avait vu bien d'autres , à partir du fameux ange qui, au passage
de la reine Isabeau de Bavière,
était descendu des tours de Notre-Dame ,
en fendant un beau ciel de toile parsemé de fleurs-de-lis d'or,
pour venir mettre sur la tête de la reine sa couronne, jusqu'à
ce saltimbanque hardi qui se laissait choir d'une corde sur l'autre à
plusieurs pieds au-dessus de la Seine, du côté de la tour
de Nesle .
Il y avait encore un jeu
qui attirait beaucoup la foule c'était la course en sac, ou, sur
douze concurrents, souvent un seul n'arrivait pas au but. Après
quelques pas embarrassés dans leurs sacs de toile, ils tombaient
à qui mieux, aux grands applaudissements et rires de la foule, et
n'avaient plus que la ressource de se hisser en roulant vers le but. Il
y avait quelquefois près de deux cents badauds autour de six coureurs
en sac, qui riaient a se tenir les côtes. A cela s'ajoutaient les
farces
de Tabarin, les pochades de Gauthier-Garguille
de Gros-Guillaume et d'autres, dont nous parlerons plus bas plus amplement.
La mutation des
foires.
Les guerres civiles et religieuses,
qui déchirèrent longtemps la France ,
et qui ne s'apaisèrent guère avant le commencement du XVIIe
siècle, firent grand tort aux foires parisiennes. La foire Saint-Germain
allait s'allanguissant; la foire Saint-Laurent, quoique plus éloignée
du centre des factions, ne brillait plus comme par le passé. Si
celle-ci fut fermée, on ne sait, mais la foire Saint-Germain le
fut pendant une grande partie du règne de Henri
IV, et ne reprit son allure et son mouvement habituel que vers les
dernières années de ce monarque. Henri IV prenait plaisir
à y aller; il s'y amusait beaucoup, « quoiqu'elle fût
encore, dit le Journal de l'Estoile, piètre et désolée,
et que ceux qui l'avaient vue du vivant du feu roi n'eussent pu la reconnaître
pour la foire Saint-Germain. Mais le roi n'y dépensait pas beaucoup
d'argent. Le Béarnais avait été
pauvre, et il en avait gardé des habitudes d'économie que
la duchesse de Verneuil et les courtisans du roi
de France pouvaient railler, mais que le peuple appréciait.
«
A la foire de 1597, dit encore l'Estoile, il marchanda plusieurs
bijoux de grand prix; mais il n'acheta rien, si ce n'est un drageoir d'argent
de mathématicien, où étaient gravés les douze
signes du zodiaque, que lui vendit un marchand joailler. Il le donna à
son fils César (le bâtard de Vendosme). »
C'est à cette époque environ
qu'il s'était établi à la foire Saint-Germain quelques
petits comptoirs de jeu, ou il y eut quelques
catastrophes de fortune assez étranges, notamment un fils de marchand,
qui perdit dans une séance soixante mille écus, n'en ayant
hérité de son père que vingt mille. Mais cette
fureur nous l'avons dit, ne fut pas de longue durée. Le peuple se
rangeait.
«
Ils voulaient être dorénavant sages et bons ménagers,
dit le journal de Henri IV, puisque le roi leur
en montrait le premier l'exemple, et que M. de Rosny leur apprenait tous
les jours, à le devenir. »
D'ailleurs, à la place de ces tripots
qui ne pouvaient que nuire à l'ordre et aux moeurs publiques, s'élevaient
d'autres jeux qui devaient occuper dans l'histoire de l'art
dramatique et de la littérature française une place assez
importante. Il s'agit des théâtres
forains.
Les
théâtres forains
Les Mystères,
d'abord de simples récits dialogués, souvenirs des pélerinages
de la Terre-Sainte, colportés des carrefours de Paris
au bourg de Saint-Maur, avaient été en France
les éléments du théâtre.
Les premières foires offrirent quelque temps, sur les tréteaux
des Confrères de la Passion,
les épisodes si dramatiques et si palpitants du sacrifice de la
Rédemption. De cette interprétation bouffonne, souvent grossière
et indécente de drame biblique, naquit en France l'art dramatique.
Les Mystères étaient si bien passés dans les moeurs,
qu'à côté du théâtre de l'hôtel
de Bourgogne ,
qui commençait à étaler certaines prétentions
artistiques, que le temps devait justifier, devant le public choisi que
le roi et la reine ne dédaignaient pas de lui amener, sur la même
affiche que les tragédies de Jean Prévost, Oedipe,
Hercule,
etc., on voyait en même temps annoncée la représentation
du Purgatoire et du Paradis et du Mystère de saint Sébastien.
La reine Marguerite de Valois, soeur de
François
Ier, avait
elle-même fourni son contingent au répertoire des Mystères.
Et l'on jouait d'elle, quelquefois encore, le Mystère de la Nativité,
celui des Innocents, puis de l'Adoration des mages. Mais
le peuple de Henri IV se contentait encore très
bien du Mystère et beau miracle de saint Nicolas, joué
à vingt-quatre personnages; du Mystère de la Vengeance
de la mort de Notre-Seigneur et de la Destruction de Jérusalem ,
le tout par personnages; du Mystère de la Nativité de
la glorieuse Vierge Marie, avec le Mariage d'icelle; toutes pièces
qui s'étaient déjà jouées à Paris du
temps de François Ier. Il y avait
même encore une autre espèce de Mystères, purement
historiques, que l'on donnait aux fêtes
des rois de France. Un des plus courus
avait été celui-ci : « Mystère là
où la France se présente au roi Charles VII pour le glorifier
des grâces que Dieu a faites pour lui et qu'il a ragues en sa cause.
»
Le tout dialogué par les barons du roi.
Les Mystères
cédèrent tout doucement la place aux Farces,
Sotties
et Moralités, dont le succès
était tel, que tout le monde se mêlait d'en faire. Depuis
la cour du palais où les farceurs de la basoche
sur les tables de marbre s'escrimaient à singer et parodier la cour,
le Châtelet
et les bourgeois de Paris ,
jusqu'à l'hôtel de Bourgogne
où le roi, mêlé à ses sujets suivant la bonhomie
des moeurs d'alors, allait assister à des satires indirectes lancées
avec une effronterie non pareille contre les autorités les plus
respectées, la farce et momerie avait cours partout.
Quelques-unes amusaient beaucoup le public, et même le roi, qui,
en riant à gorge déployée, oubliait de se mettre en
colère.
Du reste le public n'était pas de
moins bonne composition que son roi, et il ne se fâchait pas davantage,
quand, pour se venger des clameurs, des attaques, et quelquefois de l'improbation
des spectateurs, Turlupin, Gauthier-Garguille,
Guillot-Gorgu et Bruscambille, tous ces
types célèbres des farces foraines,
chargeaient de spirituelles impertinences les prologues que, suivant l'usage,
ils débitaient aux spectateurs avant la pièce, sans doute
pour suppléer à l'effet des orchestres modernes et faire
prendre patience à tout ce monde, entremêlant quelquefois
leur discours de grossières caricatures dessinées à
vif et impromptu, prises au hasard dans les galeries de ce même public.
Ainsi Gauthier-Garguille et Bruscambille ne se gênaient-ils guère,
et voilà comme, dans le prologue sur l'Impatience des spectateurs,
ils avaient bien l'aplomb de parler au public :
«
Je vous dis donc que vous avez tort et grand tort de venir depuis vos maisons
jusqu'ici pour n'être à peine entrés dans ce lieu de
divertissement, que pour crier à gorge déployée :
Commencez, commencez! Et que savez-vous, messieurs, si le seigneur
Bruscambille aura bien étudié son rôle avant que de
paraître devant l'excellence de vos seigneuries, et si votre précipitation
ne lui fera point dire quelque impertinence qui pourra déplaire
à la seigneurie de vos excellences? »
Puis plus loin :
«
Nous avons bien eu la patience de vous attendre de pied ferme et de recevoir
votre argent de meilleur coeur, pour le moins, que vous ne nous l'avez
présenté. »
Mais c'est encore bien pis quand on a commencé
l'un tousse, l'autre crache, l'autre rit; l'autre nous tourne le dos. Il
n'est pas jusqu'aux laquais qui n'y veulent mettre le nez...
Toutes les pasquinades du Pont-Neuf
et de la Place Dauphine
se donnaient rendez-vous sur les foires et faisaient cortège au
théâtre de l'Hôtel de Bourgogne .
On y voyait les farces de Mondor et de son valet
Tabarin. Mondor, en habit doctoral, la tête
couverte d'un bonnet basque, le menton orné d'une longue barbe,
débitait là, comme au Pont-Neuf, ses onguents et ses baumes,
« souverains, criait-il, aux douleurs de tête, aux migraines,
vertiges, ténébrosités du cerveau, singuliers topiques
pour le mal d'estomac, syncope, vomissement, palpitation... » - pendant
que Tabarin, coiffé d'un chapeau d'Arlequin,
vêtu d'une souquenille et d'un large pantalon, sa balle à
la main, et le visage couvert du masque traditionnel, dialoguait ainsi
avec lui :
«
TABARIN. - Ça, mon maître, quels gens trouvez-vous les plus
courtois du monde?
MONTDOR.
- J'ai vu l'Italie ,
j'ai traversé les Espagnes ,
et les Allemagnes ;
mais je n'ai jamais remarqué autant de courtoisie qu'en France .
Vous voyez les Français qui s'embrassent, se caressent, se bienveillent,
s'ôtent le chapeau. Il n'y a gens si courtois au monde.
TABARIN.
- Appelez-vous un trait de courtoisie que d'ôter le chapeau? Je ne
voudrais pas voir beaucoup de telles caresses, moi.
MONTDOR,
sentencieusement. - La coutume d'ôter le chapeau est ancienne,
Tabarin c'est pour, témoigner l'honneur le respect et l'amitié
qu'on doit à ceux qu'on salue.
TABARIN.
- Eh bien, voulez-vous savoir quels sont les gens les plus courtois du
monde?
MONTDOR.
- Qui, Tabarin?
TABARIN.
- Ce sont les tireurs-de-laine de Paris
[une espèce de voleurs]; car ils ne se contentent pas seulement
de vous, tirer le chapeau, mais ils vous ôtent le manteau avec!-»
Or, très souvent la farce se passait
en action, comme cela se faisait aussi sur le Pont-Neuf ;
et, au milieu de ce beau dialogue, tandis que les badauds, le nez en l'air,
écoutaient les drôleries de Tabarin
ou les débits des autres charlatans, on entendait tout à
coup ces cris « Au filou! au voleur! hé la la! mon manteau!
». Et le tireur-de-laine, de s'encourir au loin, emportant le manteau
qu'il venait d'arracher brutalement aux épaules d'un habitué
de la foire Saint-Laurent...
La fameuse farce
de l'Avocat Pathelin
est née sur la petite scène, d'un théâtre
forain. Elle comptait alors quatre personnages, ni moins ni plus, savoir
: Pathelin, avocat, maître passé en tromperies; Guillemette,
sa femme, qui le seconde; Guillaume, drapier, maître badaud, qui
est dupé par Pathelin, de six aulnes de drap valant neuf francs;
et de plus, un berger.
C'est la foire Saint-Germain qui, la première,
avait eu le privilège d'un théâtre forain, en 1596;
mais, ce n'était pas la faute des maîtres
de la Passion, autrement dit le théâtre de l'hôtel
de Bourgogne ,
qui avaient cherché à expulser les nouveaux acteurs. Le théâtre
forain tint bon, en vertu des franchises de la foire; seulement ils en
furent quittes pour une redevance légère à cette compagnie
rivale. L'hôtel de Bourgogne, du reste, n'avait pas à se plaindre
de l'état de ses affaires. Il s'était acquis une collection
de farceurs qui faisaient courir tout Paris
aux foires, et en temps ordinaire, rue Mauconseil ,
où s'était établi à Paris, le théâtre
de l'hôtel de Bourgogne. Turlupin, qui
joua la comédie improvisée pendant cinquante ans, Gauthier-Garguille,
de son nom Hugues Guéru, et Gros-Guillaume,
autrement dit, Robert Guérin, étaient trois garçons
boulangers du faubourg Saint-Laurent, qui étaient liés d'amitié.
Grossiers, sans étude, mais doués d'esprit naturel, les pochades
de la foire Saint-Laurent leur donnèrent le goût du métier,
et ils essayèrent leurs moyens dans une baraque qui fut leur premier
théâtre, du côté de l'Estrapade. Ayant eu l'honneur
de divertir un jour le cardinal Richelieu,
ce ministre les fit incorporer à la troupe de l'hôtel de Bourgogne,
et ils firent la fortune de ce théâtre.
Turlupin passait pour n'avoir pas d'égal
dans le bas-comique. Il était né pour la farce; c'était
chez lui une vocation. Son ami Gauthier-Garguille, quoique normand, contrefaisait
à ravir le gascon. C'était lui qui était chargé
des rôles de vieillards de farce, de maître d'école,
de savant et de maître de la maison. Turlupin jouait les valets,
les filous; et Gros-Guillaume, le sentencieux. Ils avaient tous, un peu
par nature et beaucoup par apprentissage, le physique de leur emploi,
ce qui faisait un assortiment parfait. Quant à Gros-Guillaume, il
avait, ainsi que l'indique son nom, une grosseur de stature extraordinaire.
Rien n'était plus naturel et plus entraînant que sa joie,
et cependant il y avait des moments ou elle était bien jouée
et où elle lui coûtait cher; car le pauvre diable avait la
gravelle, et sous son gros rire bouffon, on voyait souvent des larmes de
douleur sillonner ses joues épaisses. Et pourtant, son jeu n'en
était point interrompu, ni son rire moins communicatif.
Ces pauvres camarades ne firent pas une
heureuse fin. Un jour que Gros-Guillaume s'était avisé d'imiter
un tic habituel à un des magistrats du sévère parlement,
celui-ci, en colère, le fit décréter de prise de corps.
Gros-Guillaume, enfermé dans les cachots de la conciergerie, tomba
malade de saisissement et mourut. Quant à ses deux compagnons, instruits
de sa fin, ils ne purent lui survivre. Le chagrin les enleva dans la même
semaine. Tous trois furent enterrés dans l'église
de Saint-Sauveur, sépulture ordinaire des comédiens de l'hôtel
de Bourgogne .
Guillot-Gorgu et Bruscambille leur succédèrent.
Ils ne les valaient peut-être pas. Cependant il semble que Guillot-Gorgu
ait eu un vrai talent, et que ses farces dans lesquelles il imitait
les médecins ridicules et pédants, jusqu'à faire rire
les médecins de son temps eux-mêmes, aient inspiré
beaucoup Molière dans les comédies,
qu'il a laissées de ce genre.
La foire Saint-Germain avait cette supériorité
du théâtre sur la foire Saint-Laurent. Car, tandis que grâce
à l'hôtel de Bourgogne
et à quelques autres compagnies on sortait peu à peu de la
farce
pour entrer dans la comédie, la foire
Saint-Laurent n'avait encore que la farce du genre poissard, qui se donnait
dans la salle de spectacle établie par le sieur l'Ecluse à
la foire. Brioché, qui, en 1650, avait établi à la
foire Saint-Germain son théâtre
de marionnettes, avait été obligé, comme les autres,
de suivre le progrès. Les marionnettes avaient paru pour la première
fois sous Charles IX. La mode étant
alors pour les hommes de se grossir démesurément le ventre,
et pour les femmes de porter des paniers, un charlatan du nom de Marion
entreprit de frapper au vif ce ridicule. Il en éternisa le souvenir
par deux types, deux pantins, Polichinelle
et la mère Gigogne le père et la mère de toutes les
marionnettes possibles. Quelque temps après Jean Brioché,
un autre étalait aussi son théâtre de marionnettes
à la foire Saint-Germain. Ce fut Audinot. Il n'avait qu'un seul
acteur sérieux, Arlequin. Une nouveauté
qui parut très piquante, c'est que les marionnettes d'Audinot avaient
le mérite d'être la caricature des acteurs des théâtres
royaux. Ceux qui n'étaient pas assez riches pour fréquenter
l'Opéra, la Comédie et les Italiens, étaient bien
aises d'en venir voir la parodie. Ceux qui y allaient, voulaient voir si
la caricature s'éloignait beaucoup du portrait. Tout le monde y
trouvait son compte, et surtout le directeur, qui fit d'excellentes affaires.
Enfin la troupe de Nicolet, avec son singe,
qui, du boulevard du temple, transportait son théâtre
des grands danseurs de corde aux foires, compléta la collection
des curiosités foraines. Il se transportait même aussi à
une nouvelle foire, qui venait de s'ouvrir, et en faveur de laquelle le
public abandonnait souvent la foire Saint-Laurent, malgré le zèle
que les religieux de la Mission mettaient à le contenter, et malgré
une redoute chinoise qu'ils avaient fait faire à l'instar du vauxhall
d'hiver de la foire Saint-Germain. Cette redoute chinoise avait coûté
fort cher à établir. Elle contenait tout un assortiment de
plaisirs et de jeux de toute espèce.
On y trouvait des escarpolettes, une roue de fortune, des balançoires.
Il y avait un jeu de bague, d'autres petits jeux, un jardin, un salon chinois,
pour la danse, une grotte pour un café,
ce qui a fait dire aux dictionnaires
que la foire Saint-Laurent offrit au public le premier café. Enfin,
il y avait même un restaurateur ; c'était un magnifique vauxhall
d'été.
La
foire Saint-Ovide. La fin d'une époque
Il existait aussi autrefois une foire qui
s'offrait en concurrence avec les deux grandes foires de Paris ,
car, pour celle du Temple, qui s'ouvrait à Saint-Jude et,
qui n'était absolument qu'un marché de mercerie et de
fourrures, nous n'en avons pas parlé, - cette foire était
celle de Saint-Ovide. Ce saint était peu connu en France ;
cependant le duc de Créquy, étant
à Rome ,
avait reçu du Pape une de ses reliques;
et, comme il ne la trouvait pas en mains assez dévotes dans sa maison,
il en fit don aux religieuses capucines, qui
avaient leur couvent place Vendôme. Les religieuses exposèrent
ce saint à la vénération
des fidèles; de là, promenades et pélerinages.
C'était ainsi qu'avaient commencé les autres foires. Celle-ci
fit de même. On construisit des baraques aux marchands, et en peu
de temps elle devint si florissante, qu'elle fit un tort considérable
à la foire Saint-Laurent; car pour la foire Saint-Germain,
la vogue ne la quitta jamais sérieusement.
La foire Saint-Ovide ouvrait le 30 août.
Comme elle était, par sa situation, plus au centre de la ville que
les autres, les Parisiens, profitant des belles soirées de l'été
finissant, venaient s'y installer, s'y asseoir, et y restaient à
respirer le frais jusqu'à minuit. Du reste, ils retrouvaient là
tous les marchands et même tous les divertissements des autres foires.
Les marchandises étaient seulement un peu moins fraîches;
les escarpolettes et autres jeux un peu plus poudreux. Mais on y voyait
des bateleurs, des marionnettes
et des spectacles. On n'y vendait pas moins des joujoux, du pain d'épice
et toutes les bagatelles qu'offrent d'ordinaire toutes les fêtes
foraines. En 1762, l'industrie créa une nouveauté qui fit
fureur. C'étaient des figurines sortant d'une coquille d'escargot
et rentrant ensuite. Ces escargots à surprise furent longtemps à
la mode.
Cette foire eût duré jusqu'en
1789, comme la foire Saint-Germain, sans un accident pareil à celui
qui avait une première fois détruit celle-ci. Transportée
de la place Vendôme
à la place Louis XV (Place de la Concorde ),
malgré les plaintes des marchands, elle fut incendiée en
1777. Toutes les baraques, qui étaient en planches, flambèrent
en moins de rien, tout comme les autres boutiques et les salles de spectacle.
Ce malheur causa presque plusieurs ruines. Pour essayer de le réparer,
les troupes Audinot, Nicolet et autres s'associèrent pour donner
des représentations au bénéfice des incendiés.
C'est le premier exemple que l'on cite d'un acte de bienfaisance de ce
genre. Si à quelque chose ce malheur fut bon, ce fut à la
prospérité décroissante alors de la foire Saint-Laurent;
mais ce ne fut pas non plus pour longtemps. Et malgré ses splendeurs,
malgré sa longue faveur, malgré la supériorité
même dont elle brillait à côté de la foire Saint-Germain
: par son beau local et sa situation riante et champêtre, sa soeur
aisée l'enterra, avant les grandes ruines de la Révolution.
Reine et sans rivale désormais,
la foire Saint-Germain étala ses fastes avec un orgueil tranquille,
que l'émulation et le soin de sa gloire ne stimulaient plus. Aussi
n'eut-elle plus d'histoire à partir de 1780. Aucune nouveauté
bruyamment annoncée, comme autrefois, ne piqua plus la curiosité
de ses amateurs. Les sauteurs de corde, autrement dits le théâtre
des grands danseurs et sauteurs du roi, semblèrent seuls y faire
quelque progrès. Ceux de ces brillants saltimbanques qui avaient
eu l'honneur, de paraître devant le roi, n'arrivaient sur leurs planches
qu'avec les armes de France brodées en plastron sur la poitrine.
Mais aussi c'était le théâtre de Sa Majesté.
On y vit paraître quelques années avant la Révolution,
un écuyer français remarquable, puis la troupe Astley avec
ses écuyers et ses patrons. Cette troupe eut un succès extraordinaire.
On venait de créer les fameuses
galeries du Palais-Royal ,
et la foire Saint-Germain pouvait craindre le voisinage peut-être
un peu trop prochain de cette petite foire permanente. Le nouvel ordre
de choses ne lui en laissa pas le temps. L'année 1789 fut la dernière
où le lieutenant de police, assisté des officiers du Châtelet ,
des syndics de la foire et des gardes-marchés, vint, suivant la
coutume, le 3 février à dix heures du matin, crier à
haute voix, entre deux fanfares devant une foule joyeuse : Messieurs,
ouvrez vos loges! Le moment était venu où les Français
allaient briser ce qu'ils avaient adoré, et adorer ce qu'ils avaient
brisé. La foire Saint-Germain subit le sort de tant d'institutions
plus illustres. Elle fut supprimée. (F. Bournon /
Amory de Langerack). |
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