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Histoire de la Normandie
La Normandie, entre France et Anglererre
(1106 - 1461)
Aperçu
Jusqu'à la bataille de Tinchebray Entre France et Angleterre
De 1461 à la Révolution
Après la mort de Guillaume le Roux, Henri Ier, son frère cadet, non content de l'Angleterre, vint encore disputer le duché de Normandie à Robert Courte-Heuse. II s'empara en 1106 de Rouen, confirma, les privilèges de la bourgeoisie, accordés ou reconnus par Guillaume le Conquérant, se fit reconnaître comme duc de Normandie, et en exerça l'autorité. 

La Normandie sous les rois anglo-normands

La Normandie resta attachée, au point de vue politique, à l'Angleterre de 1106 à 1204. Le siècle anglo-normand est loin d'avoir l'intérêt des deux siècles précédents, simplement normands. Jusqu'ici la Normandie avait été au premier plan; elle s'efface peu à peu devant l'Angleterre et les autres possessions de ses souverains. Cela est encore peu sensible sous Henri Ier. Henri est, comme Guillaume le Conquérant, un pur Normand. Elevé en Normandie, il continua de vivre en Normandie. Son séjour préféré était Caen; il n'aimait pas l'Angleterre et méprisait les Anglo-Saxons. Il eut fort à faire en Normandie. Le duché était entouré d'ennemis; des luttes presque quotidiennes avaient lieu entre la France et la Normandie, dans le Vexin. Robert Courte-Heuse avait laissé deux fils. L'aîné, Guillaume Cliton, comte de Mortain, qui avait été enfermé à Cardiff avec son père, s'était enfui. Devenu pour quelque temps comte de Flandre, il revendiqua la Normandie. Il fut soutenu par le roi de France, Louis VI, et par Foulques Il d'Anjou qui voulait détacher le Maine de la Normandie. Louis le Gros fut battu à Brémule en 1119. 

Après le naufrage de la Blanche Nef, qui frappait Henri ler d'un coup si terrible que jamais plus il ne sourit, il ne restait plus pour succéder au roi anglo-normand qu'une fille, Mathilde (1124). En Normandie, l'émotion fut profonde; les ambitions se réveillèrent : le roi de France, le comte d'Evreux et quantité d'autres barons s'armèrent pour Guillaume Cliton. Au mois de mars 1124, les ennemis menaçaient Rouen. Henri était à Caen; il fait armer des paysans et les place sous les ordres de Robert de Caen; il attendit le résultat dans cette ville. Une nouvelle défaite ruina les espérances de ses adversaires. Il se montra plus inflexible que jamais et fit arracher les yeux aux prisonniers. Henri s'épuisa à tenter de remettre la paix dans la province. Il s'était remarié, mais il n'eut pas d'enfant. Sa fille, Mathilde, veuve de l'empereur d'Allemagne, Henri V, épousa Geoffroi Plantagenet, comte d'Anjou, l'ennemi héréditaire du nom normand; ce mariage eut un effet déplorable en Normandie; les barons s'agitèrent de nouveau en faveur de Guillaume Cliton, qui mourut à ce moment (1128) en essayant de s'emparer de nouveau de la Flandre après le meurtre de Charles le lion. Henri Ier faillit lui-même se repentir de ce mariage. Mathilde « l'impératrice », à l'instigation peut-être de son mari, organisait un complot contre son père, quand Henri Ier, mourut d'une indigestion à Lyons, près de Rouen (1er décembre 1135). Son corps fut transporté en Angleterre : déjà la sépulture des ducs échappait à la Normandie.

Henri Ier était mort sans régler sa succession : la descendance mâle de Rollon n'existait plus. Qui allait hériter? Il y eut trois candidats : Mathilde, au nom de son fils, Henri Plantagenet, né en 1133; Thibaut et Étienne, de la maison de Blois-Champagne, petits-fils par leur mère, Adèle, de Guillaume le Conquérant. Mathilde et son fils étaient mal vus des Normands; aussi crut-on le connétable Hugues Bigot, quand il affirma que Henri Ier avait déshérité sa fille au profit de ses neveux. L'un, Thibaut, fut appelé par les Normands de Normandie; l'autre, Etienne, par les Normands d'Angleterre. Le 15 décembre 1135, Etienne de Blois était couronné roi d'Angleterre à Westminster. En Normandie la lutte fut très vive; la guerre de succession ne dura pas moins de neuf ans, avec des alternatives de succès et de revers pour les deux partis. Thibaut de Blois, que l'assemblée du Neubourg avait élu comme duc, n'accepta pas; son frère prit sa place. La Normandie fut en proie à la guerre civile; l'Angevin en profita pour ravager le pays jusqu'au mois de janvier 1144, où Geoffroi prit la dernière place restée fidèle à Etienne, Falaise. Les Normands décidèrent d'élire Thibaut. Le comte de Blois céda la couronne ducale à Geoffroi contre Tours et la mise en liberté de son frère, Etienne, que Mathilde avait fait prisonnier en 1141 à Lincoln. Henri Plantagenet, fils de Geoffroi, devenait maître de la Normandie.

Pour la seconde fois, la Normandie et l'Angleterre étaient séparées; pour la troisième fois, elles allaient être réunies, et la situation de la Normandie allait en être modifiée. Henri Plantagenet tint une assemblée à Lisieux dans laquelle il décida les barons normands à l'accompagner en Angleterre. En 1153, il partit avec une flotte de 56 vaisseaux. Quand Henri Il débarqua (juin), Etienne de Blois, venait de perdre son fils unique. Les deux adversaires s'entendirent. Henri fut reconnu comme héritier par Etienne, qui mourut au mois d'octobre de cette même année. Le 18 mai 1152, Henri II avait épousé Aliénor d'Aquitaine. A la suite de cet héritage et de ce mariage, la Normandie se trouva comme noyée dans les possessions territoriales des rois angevins; elle en éprouva un vif ressentiment; elle se détacha insensiblement de princes qu'elle ne connaissait plus. La fin du XIIe siècle nous montre une Normandie prédisposée à la conquête capétienne.

La puissance de Henri II était une menace constante pour le roi de France qui ne cessa d'inquiéter son rival. Dès 1152, après le mariage de Henri avec Aliénor. Louis VII avait attaqué la Normandie. La guerre, coupée de trêves, se fait dans le Vexin jusqu'en 1157. Au mois d'août, la paix est conclue sur les bords de l'Epte : le fils aîné du roi anglais, Henri Court-Mantel, épouse Marguerite de France, fille de Louis VII. La guerre de Toulouse, dans laquelle Louis VII fit échec à Henri II, ralluma la guerre dans le Vexin. A la paix, Henri Court-Mantel rendit hommage à son beau-père pour le duché de Normandie (1158). En 1159, les hostilités reprirent autour de Neaufle et de Chaumont-en-Vexin; de nouvelles trêves furent signées, bientôt suivies d'une nouvelle paix. 

En 1165, le roi de France ayant pris parti pour le comte Guillaume d'Auvergne dans la guerre que Henri Il soutint contre lui, le Vexin fut de nouveau ravagé. Dans la révolte de Thomas Becket, la cour de Louis VII devint le refuge des exilés d'Angleterre : Thomas Becket vécut de l'argent fourni par le Capétien. Mais une meilleure occasion de nuire à Henri allait s'offrir à Louis VII. Le roi d'Angleterre avait associé son fils aîné au trône pour assurer la paisible transmission de la couronne; mais il ont le tort de partager de son vivant son empire. Henri Court-Mantel eut l'héritage paternel : Angleterre, Normandie, Anjou, Maine et Touraine. Le second, Richard Coeur de Lion, l'héritage maternel : Aquitaine et Poitou. Le troisième, Jean, n'eut rien; ce qui lui valut le surnom de Sans Terre. A l'occasion du mariage de celui-ci avec la fille du comte de Maurienne, Henri II voulut prélever sur la part des deux aînés quelques châteaux.

Henri Court-Mantel se révolta et se réfugia à la cour du roi de France qui le reconnut comme l'unique et légitime héritier de son père. Quantité de seigneurs le suivirent dans la rébellion; la reine Aliénor intrigua avec son premier mari contre le second. Une coalition se forma contre Henri II, dans laquelle entrèrent le comte de Boulogne, le comte de Flandre, le comte de Champagne et le roi de France, les deux fils de Henri Il, Henri et Richard. Aliénor fut arrêtée et jetée en prison au moment où elle allait rejoindre ses fils. La Normandie fut encore le théâtre de la guerre. Louis VII assiégea Verneuil, Henri Court-Mantel occupa Gournay, le comte de Flandre s'empara du château de Drincourt. Henri Il secourt Verneuil et bat les troupes de Louis VII à Conches. Le comte de Boulogne est tué dans un combat et les Flamands sont repoussés. Le roi de France obtient une trêve à Noël 1173.

L'année suivante, Louis VIl, qui avait repris les armes, voulut tenter une descente en Angleterre; Henri II n'eut qu'à paraître pour forcer Louis à demander la paix. Elle fut conclue à Gisors le 30 septembre 1174. Une autre révolte des fils de Henri Il en 1176 n'eut pas plus de succès. Au traité d'Amboise, Henri Court-Mantel recevait deux forteresses en Normandie et 15.000 livres de pension. Il s'humilia, vint solliciter son pardon à Bures et mourut peu après, en 1183. La dernière rébellion des fils de Henri II, Richard et Jean sans Terre, troubla les derniers instants du vieux roi anglais: elle avait encore été soutenue par le roi de France : Philippe Auguste continuait la politique traditionnelle des Capétiens. Henri lI mourut le 6 juillet 1189. Richard Coeur de Lion lui succéda.

Au retour de la troisième croisade et après sa captivité, Richard Coeur de Lion était rentré en Angleterre. Le 12 mai 1194, il partait pour la Normandie. Pendant son absence, Jean sans Terre l'avait trahi au profit du Capétien. Sa mère vint au-devant de lui à Barfleur et le réconcilia avec Jean. La guerre contre Philippe-Auguste, au cours de laquelle fut construit le Château-Gaillard, sur une colline de la Seine qui domine le Petit-Andely, fut sans intérêt. Le traité d'Issoudun, passé le 5 décembre 1195 entre les deux rois de France et d'Angleterre, assura à Philippe-Auguste quelques-unes des conquêtes qu'il avait faites en Normandie, c.-à-d. Ie Vexin normand, d'une part; les châtellenies de Nouancourt, d'Ivry, de Pacy, de Vernon et de Gaillon, à la limite Sud-Ouest de I'Evrecin, d'autre part.

Les deux derniers ducs de Normandie avaient été des étrangers. Henri II était un pur Angevin. Richard Coeur de Lion, né en Angleterre, était un Aquitain; il ne fit qu'apparaître en Normandie. Son frère, Jean sans Terre, ne sut pas garder cette province. Philippe-Auguste lui opposa son neveu Arthur de Bretagne. Après quelques escarmouches, il entra en négociations avec lui. Le traité du Goulet (mars 1200) amendait le traité d'Issoudun : il rendait au roi d'Angleterre le Vexin normand et reconnaissait au roi de France la possession d'Evreux et d'une partie importante de l'Evrecin, récemment conquis sur le comte Amaury, vassal de Jean sans Terre. Jean mariait sa nièce, Blanche de Castille, avec Louis de France, et lui donnait en dot quelques fiefs en Berry et en Normandie. Il se reconnaissait l'homme lige du souverain français. 

Philippe-Auguste, que ses démêlés avec la cour de Rome occupaient alors, avait différé la conquête de la Normandie.

La conquête de la Normandie par Philippe Auguste.
La Normandie détestait les rois angevins. Toutefois elle restait encore attachée à l'Angleterre parce que la rupture avait des conséquences économiques désastreuses pour elle. Les Normands tiraient de la Grande-Bretagne des laines, des métaux, des cuirs bruts et faisaient le commerce des vins et des blés avec les provinces méridionales de la France qui étaient aux mains des Anglais. D'autre part, si les exactions d'une fiscalité violente pouvaient réunir les barons et le peuple contre la royauté, elles n'allaient pas jusqu'à provoquer le désir d'une scission, parce qu'elles avaient, au cours des dernières guerres contre les rois capétiens, permis le développement des libertés municipales qu'un nouveau maître pouvait ne pas reconnaître. Philippe-Auguste comprit qu'après avoir détruit par les armes l'union politique contractée sur les champs de bataille d'Hastings et de Tinchebray, il lui faudrait ruiner l'union économique et assurer aux vaincus le maintien des libertés acquises (Communes). Il saisit la première occasion de reparaître en Normandie. Après l'enlèvement par Jean sans Terre d'Isabelle d'Angoulême, fiancée au comte de la Marche, une coalition s'était formée contre le ravisseur. 

Les confédérés en appelèrent à Philippe-Auguste. Dans un parlement qu'il tint au château de Gaillon en Normandie, le roi capétien cita Jean sans Terre à comparaître devant lui quinze jours après Pâques (1202). Jean promit de venir se justifier, tergiversa et ne comparut pas. La cour des pairs, conformément au droit féodal, le déclara félon (avril 1202). Dès lors, le roi d'Angleterre ne pouvait plus tenir aucun fief mouvant de la couronne; il n'y avait plus qu'à reprendre ceux qu'il détenait indûment. Philippe entra en Normandie, s'empara de Tillières, Boute-Avant, Longchamp, Mortemer, La Ferté-en-Bray, Lyons et Gournay. Sous cette dernière ville, Philippe II fut rejoint par Arthur de Bretagne qui, fait chevalier et fiancé à Marie de France, fut investi des comtés de Poitou, d'Anjou, du Maine et de Touraine.

La mort tragique d'Arthur de Bretagne (3 avril 1203) ne donna pas lieu, comme on l'a dit à tort, à une condamnation capitale du meurtrier Jean sans Terre. On se contenta de faire revivre la sentence de 1202 et d'en reprendre l'exécution. Philippe prit Conches, les Andelys et le Château-Gaillard que Roger de Lacy défendit avec la plus sauvage énergie pendant cinq mois (6 mars 1204), et il occupa le Vaudreuil. Après les fêtes de Pâques, Philippe attaquait la Normandie par le Sud. Il se rendit maître de Falaise en sept, jours, de Domfront et de Laigle. Il marcha alors sur Rouen. Pendant ce temps; Guy de Thouars, qui avait épousé la mère d'Arthur, à la tête de l'armée de Bretagne, brûlait la forteresse et l'abbaye du Mont-Saint-Michel, prenait Avranches, Coutances, Bayeux, Caen et Lisieux. et terminait cette brillante campagne en enlevant Pontorson et Mortain. 

Le siège de Rouen ne fut pas un haut fait d'armes. A la nouvelle de l'approche de l'armée royale, la garnison anglaise sortit de la ville. Les bourgeois fermèrent néanmoins les portes et réclamèrent un délai de quatre semaines, promettant, s'ils n'étaient pas secourus, de se rendre. La trêve fut conclue; chevaliers et bourgeois fournirent des otages. Selon Matthieu de Paris, Jean sans Terre jouait aux échecs quand les délégués arrivèrent à Londres. Il refusa de les recevoir et continua à jouer. Rouen capitula. Philippe-Auguste promit aux Rouennais de confirmer leurs privilèges; mais, pour être plus sûr de leur soumission, il fit raser les murailles de la ville. La reddition de Rouen entraîna celles de Verneuil et d'Arques qui avaient été comprises dans la trêve de juin (juillet 1204). 

Ce fut le 26 octobre 1206 seulement que le sort de la Normandie fut réglé par une trêve de deux ans, plusieurs fois renouvelée dans le suite. A partir de ce moment, en droit comme en fait, le roi de France fut le suzerain immédiat du comté de Bretagne et des autres comtés moins importants d'Eu, d'Aumale, de Longueville, de Mortain et du Perche. Les îles Anglo-normandes, dont la perte doit être probablement attribuée à l'absence de flotte sous Philippe-Auguste, furent oubliées et restèrent entre les mains des rois d'Angleterre. La possession leur en a été officiellement reconnue par les rois de France au traité de Paris (4 décembre 1259). Jusqu'à la paix de Brétigny (1360), le roi d'Angleterre les a tenues en fief du roi de France par foi et hommage; à cette date, le roi de France abandonna son droit de suzeraineté, et c'est alors seulement que les îles Anglo-normandes cessèrent de faire partie du royaume de France.

La Normandie sous les Capétiens directs. (1204-1328).
Afin de se concilier ses nouveaux sujets, Philippe-Auguste confirma les droits et privilèges reconnus par les rois d'Angleterre aux églises, aux monastères, aux villes. La plus caractéristique de ces confirmations fut l'acte donné à Pacy entre le 23 avril et le 31 octobre 1207 en faveur de Rouen. Des troubles, dont les raisons et les circonstances nous sont inconnues, avaient éclaté à Rouen. A la tête d'une armée, Philippe-Auguste les réprima; après avoir frappé la ville d'une forte contribution, il confirma et même étendit ses privilèges; mais il interdit le commerce étranger; il défendit en particulier de transporter par eau à Rouen les vins du Poitou, de l'Anjou et de la Gascogne afin d'y donner accès aux vins de l'Ile-de-France, du Berry et de la Bourgogne. ll substituait ainsi l'influence économique de la France à celle de l'Angleterre et utilisait la navigation de la basse Seine au profit de ses propres Etats. Falaise, Pont-Audemer, Caen, Fécamp, Montivilliers, Verneuil, etc., obtinrent des confirmations de leur commune. Cette politique fut celle des successeurs immédiats de Philippe-Auguste; Louis VIII, en janvier 1224, Louis IX à son avènement, Philippe le Hardi à son avènement et en mai 1278 confirmèrent et précisèrent à leur tour les chartes des villes. 

En 1266, saint Louis donna même aux bourgeois de Rouen l'autorisation de faire le commerce étranger. Une seule mesure paraît limitative des libertés urbaines. Par la célèbre ordonnance de 1256 relative à toutes les communes de Normandie, saint Louis soumet les finances communales à la tutelle royale; les comptes doivent être présentés chaque année au mois de novembre à des commissaires délégués par le roi. En réalité, le roi avait voulu conjurer le péril de mal vivre dans lequel tombèrent toutes les communes de France. La bourgeoisie le comprit ainsi et s'attacha aux rois de France. Les grands eurent moins à se louer de la conquête que les bourgeois. Philippe-Auguste avait force les seigneurs à opter pour la France ou pour l'Angleterre; il dédommagea ceux qui, en s'attachant à lui, sacrifiaient leurs biens d'outre-mer en leur donnant les terres confisquées de ceux qui s'étaient déclarés pour l'Angleterre. Mais déjà la royauté française, qui s'efforçait partout ailleurs de se rendre indépendante de la noblesse, ne pouvait consentir en Normandie à soumettre ses actes au contrôle des seigneurs.

Encore, en 1204 et en 1205, Philippe-Auguste, comme les anciens ducs normands, avait tenu des assemblées de barons. Ceux-ci, ayant voulu astreindre le roi à les réunir régulièrement, ne furent plus convoqués. Ils regrettèrent dès lors la domination anglaise; à l'avènement de saint Louis, ils se jetèrent dans la révolte féodale. Quand, en 1230, Henri III d'Angleterre débarqua à Nantes, deux seigneurs de l'illustre famille des Paynel et soixante gentilshommes normands vinrent le solliciter pour qu'il parût en Normandie, l'assurant que tout le pays se soulèverait en sa faveur. Henri IIl fit une manifestation militaire sur les frontières de la province qui ne bougea pas. Le traité de Paris (4 décembre 1259) contenait la renonciation absolue du roi d'Angleterre à la Normandie. 

A la fin du XIIIe siècle, l'assimilation était si complète que les Normands jouèrent, dans les démêlés de Philippe le Bel et d'Edouard Ier, (1291-1299), un rôle capital en organisant la course pour ruiner les Cinq ports (Hastings, Romney, Hythe, Douvres, Sandwich) dont ils redoutaient la concurrence. Aussi Philippe le Bel pouvait-il rompre impunément avec la politique traditionnelle à l'égard de la Normandie et ruiner les communes en confisquant tous leurs droits. Si, en 1293, il rend aux Rouennais ces droits, moins « certains privilèges intolérables », entre autres le monopole du commerce de la basse Seine (il y avait conflit entre la vicomté de l'eau de Rouen et la marchandise de l'eau de Paris); si, en 1309, il confirme les chartes de 1207 et de 1278 sans restriction, c'est qu'il bat monnaie : ce sont des mesures fiscales qui lui rapportent, la première 12.000 livres, et la deuxième 30.000. Louis X enleva en 1315 le monopole du commerce de la basse Seine aux Rouennais, Philippe V mit fin au régime municipal de Rouen en mettant la main sur la mairie dont le titulaire fut nommé par le roi (1321). Les autres communes, perdues de dettes, avaient fini par disparaître. 

A l'époque même ou le système municipal périclite, aux libertés des individualités urbaines succèdent des libertés plus générales, communes à toute la province. Les Etats de Normandie font leur apparition; ils se développeront à la faveur de la guerre de Cent ans, comme les institutions municipales s'étaient développées pendant les guerres des rois capétiens et des souverains angevins. L'origine de ces Etats réside dans les privilèges financiers de la province, dans le droit de consentir l'impôt né de l'usage (mos patria), inscrit dans le Très ancien Coutumier de Normandie (rédigé vers 1199 à 1200), fixe dans le Grand Coutumier de Normandie vers le milieu du XIIIe siècle, reconnu officiellement par saint Louis en 1266 dans une charte adressée aux évêques de Bayeux, Lisieux et Coutances. A la défense le ces privilèges encore mal définis, la Normandie se consacra tout entière sous les règnes de Philippe III et de Philippe IV. Les soulèvements de 1276, 1283,1286, 1292 eurent pour cause la levée d'impositions non consenties. En 1304, la royauté n'osa pas affronter de nouveau la révolte normande Charles de Valois obtint « de grâce pour quatre mois » l'aide demandée. 

La mort de Philippe le Bel fut le signal d'une violente réaction féodale et provinciale. Bien qu'aucun document ne soit relatif à la Normandie, il n'est pas douteux qu'elle prit part à la révolte. Louis X céda. La charte donnée à la Normandie fut la première en date. Elle est du 19 mars 1315; elle fut renouvelée et remaniée le 22 juillet de la même année en vertu de la décision générale prise par Louis X le 17 mai précédent. Par la Charte aux Normands, le roi, en dehors des droits régaliens, s'engageait à ne rien réclamer des nobles et des non-nobles, que ce soit service d'ost ou de finances, sauf quand il y aurait arrière-ban et évidente nécessité pour les impositions extraordinaires. Il ne pouvait lever des subsides qu'en faisant appel à ses sujets normands, par conséquent aux Etats. Ce fut pour la Normandie l'équivalent de la Grande Charte anglaise. Toutefois, ce n'est qu'en 1337 que nous constatons l'existence d'Etats provinciaux dûment constitués. Les Etats de Normandie allaient être entre les mains des Valois une arme contre l'invasion anglaise. 

La Normandie pendant la Guerre de Cent ans

La Normandie reprenait une demi-autonomie. En 1329, Philippe VI rétablissait le duché de Normandie au profit de son fils Jean. Dix ans plus tard, il octroyait la seconde Charte aux Normands, qui complétait la première. Le 25 août 1347. le duc Jean recevait « povoir, congié et auctorité qu'il puisse assembler toutes foiz et quantes foiz que il voudra tous ses subgiez »; et, au mois de mars 1348, aux Etats de Pont-Audemer, les gens de la province mettaient la main sur les finances en accaparant l'administration du subside. La Normandie allait dès lors, par ses Etats, s'imposer de lourds sacrifices d'hommes et d'argent pour la défense du royaume et en particulier de son propre sol. Les affaires d'Ecosse et de Flandre, qui furent comme les préludes de la guerre de Cent ans, eurent leur contre-coup dans l'histoire de la Normandie. En 1333, 1336, 1337, 1338, la Normandie fut en quelque sorte l'arsenal maritime de la France pour des expéditions qui aboutirent à l'annexion momentanée de l'archipel anglo-normand au duché.

« Le garde du clos des galées du roy à Rouen et des armeures et artillerie dudit seigneur » était un commissaire général de la marine : il centralisait les recettes, effectuait les dépenses sous le contrôle de la chambre des comptes. En 1339, la province mit à la disposition du duc Jean une armée de 4000 hommes d'armes et de 20.000 sergents et une flotte pour aller détrôner Edouard III et conquérir l'Angleterre. L'expédition n'eut pas lieu, et les préparatifs qui furent faits servirent à la campagne de l'Ecluse. Siméon Luce et Bourel de la Roncière ont bien mis en évidence la part importante, presque exclusive, que les marins normands prirent à ce désastreux combat naval (24 juin 1340). La guerre directe entre Philippe VI et Edouard III avait commencé dans le Midi de la France (1343). Le roi anglais préparait une expédition qu'il destinait à la Guyenne quand arriva près de lui Godefroi d'Harcourt, frère du comte Jean d'Harcourt et seigneur de Saint-Sauveur. Malgré la défense de Philippe VI, Godefroi, en guerre privée avec l'évêque de Bayeux, avait fait acte d'hostilité. Son château de Saint-Sauveur avait été occupé par les troupes royales. Accusé de complot avec l'Angleterre, il avait été obligé de fuir. Il représenta à Edouard III tous les avantages qu'il tirerait d'une diversion en Normandie et attira sur cette province l'invasion. 

Le 12 juillet 1346, Édouard III débarquait à Saint-Waast-la-Hougue. Il s'empara de Cherbourg, Barfleur, Valognes, Carentan, Saint-Lô, Thorigny. Le 25 juillet, il était sous Caen dont les bourgeois firent une belle défense, quoi qu'en ait dit Froissart. Lisieux n'offrit pas de résistance. Falaise et Rouen repoussèrent victorieusement l'ennemi. Cette campagne de Normandie fut l'une des plus barbares de la guerre de Cent ans. De Saint-Waast à Poissy, l'armée anglaise fit une vaste razzia. Pont-de-l'Arche, les faubourgs de Vernon, Meulan furent incendiés. A partir de ce moment, la Normandie fut parcourue par des bandes anglaises et françaises qui vécurent sur le pays, « le gâtèrent et l'ardirent ». Néanmoins, en 1348 et en 1350, les Etats votèrent de nouveaux subsides pour la conquête de l'Angleterre. L'argent fut dépensé sans résultat. En 1351, Jean le Bon faisait un nouvel appel de fonds. La levée du subside accordé au mois de mars donna lieu à de graves désordres. A Rouen, 23 drapiers furent pendus. La révolte qui couvait n'empêcha pas Jean le Bon de recourir encore aux Etats (1352 et 1353). A partir de 1353, à côté des États généraux de la province, il y eut des États partiels qui eurent surtout pour but la défense locale. 

La Normandie, si cruellement affligée par la guerre étrangère, eut encore à souffrir de la guerre civile. Un membre de la famille royale, arrière-petit-fils de Philippe le Hardi par ses ascendants masculins, petit-fils de Louis X le Hutin par sa mère, Charles II le Mauvais fut l'ennemi le plus perfide du royaume. E. Meyer, après Sismondi, a tenté une réhabilitation; il n'y a pas pleinement réussi. Outre ses possessions de Navarre, Charles le Mauvais tenait par héritage de ses père et mère le comté d'Evreux, le comté de Longueville en Caux, Mantes, Anet, Nogent-le-Roi, Montchauvet, Breval dans la Haute-Normandie, le comté de Mortain dans la Basse-Normandie. Par le traité de Mantes (22 février 1354), il obtint de Jean le Bon, après que celui-ci eut confié la lieutenance de la province à son jeune fils Charles, le comté de Beaumont-le-Roger, les châteaux et châtellenies de Conches et de Breteuil, la vicomté de Pont-Audemer, moins la forêt de Brotonne dans la Haute-Normandie, et dans la Basse Normandie le clos du Cotentin avec Cherbourg, les vicomtés de Valognes, Coutances et Carentan. Bien que la vicomté d'Orbec, ne se trouve pas mentionnée dans le traité, elle fut cependant à cette époque cédée au roi de Navarre. Après le meurtre du connétable Charles de la Cerda (1354), Charles le Mauvais se réfugia auprès d'Edouard III. Jean le Bon lui pardonna. Mais le Navarrais ne tardait pas à organiser contre le roi de France un complot dont le but était de détrôner Jean, peut-être même de le faire mourir; il essaya d'y faire entrer le dauphin. Celui-ci dénonça les manoeuvres de Charles le Mauvais à son père. Il y eut encore pardon, apparent seulement. Le dauphin recevait en apanage le duché de Normandie (7 décembre 1355). En janvier 1356, il vint à Rouen pour recevoir l'hommage de ses barons. Jean comte d'Harcourt le lui refusa. 

Aux Etats de février 1356, tenus au château du Vaudreuil, le comte d'Harcourt s'éleva contre les exigences royales, non sans raison, et prononça « plusieurs orgueilleuses et injurieuses paroles contre le roi ». Le subside demandé ne put être levé, comme il semble, sur les terres des barons de Normandie; Aux Etats généraux de Paris (1er mars 1356), les nobles et quelques grosses villes de Normandie firent défaut. Le roi soupçonna Charles le Mauvais d'être l'instigateur de cette résistance qu'il résolut de briser. Les 5 et 6 avril, le duc de Normandie tenait sa cour à Rouen; il invita à sa table les principaux seigneurs normands. Le roi Jean que l'on croyait à Paris parut dans la salle à l'improviste, fit saisir, malgré les supplications du duc Charles, quelques-uns des convives. Jean d'Harcourt, Jean Mulet de Gravelle et plusieurs autres furent « décollés » sans jugement. Le roi de Navarre fut conduit de prison en prison au château d'Arleux en Picardie. 

La tragédie de Rouen fut un acte inique et maladroit. Philippe d'Evreux, frère du roi de Navarre, et Godefroi d'Harcourt, oncle du comte Jean, appelèrent de nouveau Edouard Ill, et avec 800 hommes d'armes ravagèrent la Normandie jusqu'au moment où, après la défaite de Poitiers, le régent Charles de Normandie envoya contre eux des troupes qui défirent et tuèrent Godefroi à Saint-Sauveur-le-Vicomte et rejetèrent Philippe dans Evreux. La Normandie resta en grande majorité fidèle à la cause royaliste; alors que le dauphin ne trouvait plus d'argent ailleurs, il pouvait encore s'adresser aux Normands. De 1357 à 1362, on ne compte pas moins de dix-sept assemblées partielles ou générales suivies d'un impôt consenti. Après cette crise terrible, la Normandie faillit passer sous la domination anglaise par les préliminaires de Londres (24 mars 1359). Au traité de Brétigny, la Normandie restait française.

Le premier soin de Charles V fut de punir Charles le Mauvais. Du Guesclin prit Mantes, Meulan et vainquit les troupes anglo-navarraises de Jean Grailly et de Jean Jouel à Cocherel (16 mai 1364). D'autre part, Valognes, Carentan furent occupés. Le traité de Pampelune du 6 mars 1365 enleva en Normandie le comté de Longueville à Charles le Mauvais qui recouvrait le comté d'Evreux et les places du Cotentin. La guerre étrangère et la guerre civile terminées, la Normandie ne jouit pas encore de la paix; elle resta livrée aux Grandes Compagnies (La criminalité au Moyen Age) de Hugues de Caverley et de James de Pipe.

Au printemps de 1369, les hostilités contre Edouard III  furent reprises. Charles V, qui pensait à faire une descente en Angleterre, vint à Rouen surveiller l'armement des grosses barges construites spécialement au Clos des Galées. La flotte ne partit pas. Le duc de Lancaster, débarqué à Calais, ravageait la Picardie et le pays de Caux jusqu'à Harfleur et regagnait Calais. En 1373, la Normandie fournit l'armée qui harcela celle du duc de Lancaster. Un siège mémorable occupa la Normandie celui de Saint-Sauveur-Ie-Vicomte que les Anglais occupaient. A pris plusieurs tentatives infructueuses, grâce à l'argent donné par les huit Etats partiels tenus de 1372 à 1375, grâce à la grosse artillerie de siège, qui apparaît pour la première fois, le ville fut rendue à l'été de 1375. Les Anglais étaient chassés de Normandie. Restait le roi de Navarre. En décembre 1317, l'arrestation d'un chambellan de Navarre, Jacques de Rue, révélait un nouveau complot contre Charles V. Avec le concours de Charles le Noble, mis au courant de la trahison de son père, on reprit successivement toutes les possessions de Charles le Mauvais, moins Cherbourg, que le roi de Navarre avait cédé à l'Angleterre pour trois ans et dont, en 1381, il prolongea le délai de restitution jusqu'au jour ou il lui plairait de réclamer la place. L'occupation de la Normandie fut complétée en 1380 par la conquête de Jersey et de Guernesey qui devinrent françaises pour quelques années.

Le règne de Charles VI commençait heureusement : la guerre était limitée à la Bretagne; et Charles V en mourant avait aboli les aides. Les lettres d'abolition du 16 septembre 1380 furent publiées dans la province jusque dans les plus petites villes. La Normandie devait pouvoir réparer les ruines de la guerre; il n'en fut rien. Malgré les engagements pris, les oncles du roi obtinrent des Etats une aide considérable pour l'entretien des hommes d'armes, le joyeux avènement et l' « estat du roy » (3 février 1381). En 1382, le duc d'Anjou prit le parti dangereux de mettre les Normands à contribution encore une fois; le 13 janvier 1382, le receveur Bérenger Loutrel vint à Rouen pour préparer l'établissement d'une crue sur les aides. Le, 24 février, une révolte terrible éclata dans la ville : elle est célèbre sous le nom de Harelle. Un marchand de drap, proclamé roi de Rouen, dut promettre l'abolition des aides à la foule qui entourait son trèfle sur la place du Marché; il fit publier à son de trompe une ordonnance soi-disant royale.

La Charte aux Normands, confirmée le 25 janvier 1381, fut lue solennellement. Les maisons des officiers, des riches; les monastères furent pillés. Le pseudo-roi se sauva pour échapper à toute responsabilité. Au mois de mars, Charles VI vint à Rouen avec ses oncles à la tête d'une armée; il entra dans la ville par la brèche. L'amiral de France, Jean de Vienne, fut chargé d'informer contre les séditieux; il se contenta de punir les plus coupables. La ville paya une amende au profit du roi, Les exigences financières du gouvernement devinrent plus grandes. Le 8 avril, en juin 1382, les Etats de la province s'imposèrent encore. Quelques mois plus tard, pour l'expédition de Flandre, la Normandie fut mise à contribution; toutefois, on ne convoqua pas les Etats provinciaux, on eut recours à des consultations locales dans les principales villes des diocèses, de Bayeux, Coutances, Avranches, Sées, Lisieux et Evreux. Le diocèse de Rouen, troublé par une nouvelle sédition qui avait éclaté le 1er août à Rouen, ne fut pas sollicité. 

Dans le grand monvement de réaction qui suivit la bataille de Rosebecque (1382), les libertés provinciales s'abîmèrent : il n'y eut plus d'États provinciaux communs à toute la Normandie jusqu'à l'époque de la domination anglaise. Les assemblées locales elles-mêmes disparurent dix ans plus tard; la dernière est celle de 1393. Elle fut réunie à l'occasion du rachat de Cherbourg aux Anglais qui demandaient 30.000 écus d'or. Cherbourg fut alors rendu à Charles III qui y entretint une garnison. Le 9 juin 1404, Charles le Noble cédait au roi cette ville moyennant 200.000 livres tournois. Par un acte du même jour, il renonça, moyennant une rente de 12.000 livres tournois constituant le duché-pairie de Nemours, à l'héritage de ses parents qui avait été légalement confisqué en 1385 à la suite de la tentative d'empoisonnement sur la personne de Charles VI par Wourdreton, agent de Charles le Mauvais.

La guerre étrangère avait failli reprendre dès 1386 une grande expédition avait été préparée au port de l'Ecluse, la Normandie avait fourni 1387 navires, une ville de bois, et des approvisionnements. Pendant trois ans, on attendit le duc de Berry. Cette attente créa de nouveaux frais en majeure partie supportés par les vicomtés de Normandie; et l'on ne partit pas. Dans l'été de 1415 seulement, la guerre fut conduite avec vigueur par les Anglais. Une armée anglaise de 60.000 hommes montés sur 1400 navires débarqua à l'embouchure de la Seine le 14 août. Harfleur l'arrêta jusqu'au 16 septembre 1415. Après Azincourt, les Anglais profitèrent de leur victoire. Ils ravagèrent toute la Haute-Normandie. En 1417, l'amiral de France, le bâtard de Bourbon, essaya de les déloger d'Harfleur; sa campagne malheureuse fut suivie à bref délai de la conquête de la Basse-Normandie. Le 3 août 1417, Henri V d'Angleterre débarqua à Touques. 

En moins d'un an, il soumit Caen, Honfleur, Argentan, Alençon, Falaise, Bayeux, Saint-Lô, Coutances, Carentan, Avranches et Cherbourg, qui résista six mois; puis, revenant vers la Haute-Normandie, il occupa Lisieux, Bernay, le Neubourg, Louviers, Pont-de-l'Arche Henri y s'établit sous les murs de Rouen le 29 juillet 1418. Les Rouennais furent admirables; ils ne cédèrent qu'à la famine. La capitulation fut signée par Gui le Bouteiller, capitaine de la ville, le 13 janvier 1419; la ville ouvrit ses portes le 19. Henri V exigea une rançon de 345.000 écus d'or et trois habitants : le chanoine Delivet, vicaire général de l'archevêque et Jean Jourdain, capitaine de l'artillerie, se rachetèrent; Alain Blanchart, capitaine des arbalétriers, trop pauvre pour payer sa rançon, fut mis en croix. 

La prise de Rouen entraîna celle des principales places de la Haute-Normandie : Eu (15 févrrier 1419), Saint-Clair-sur-Épte, Etrépagny (février 1419), Chaumont-en-Vexin, Gisors (17 septembre), etc. La domination anglaise fut mal accueillie. Il y eut de nobles dévouements : à Caen, 25.000 bourgeois et artisans sortirent de la ville pour ne pas devenir Anglais. Perrette de la Rivière, dame de La Roche-Guyon, en avril 1419, partit pour l'exil avec ses enfants, refusant les offres du vainqueur. Quelques petites places, comme Fresneaux, Méru, la Neuville-en-Hez, ne capitulèrent qu'en 1422. 

Le Crotoy, défendu par Jacques d'Harcourt, retint les forces qui l'assaillaient jusqu'au 1er mars 1424. Dans la Basse-Normandie, le Mont-Saint-Michel brava les  Anglais. Successivement défendu par Jean d'Harcourt, par Dunois et par Louis d'Estouteville, il eut à subir trois sièges dont le principal dura de septembre 1424 à juin 1425. Là s'étaient enfermés presque tons les membres de la célèbre famille des Paynel. Néanmoins, on peut dire qu'en 1420, à l'époque du traité de Troyes, la Normandie était conquise. Henri V vint en cette année à Rouen tenir un parlement d'Anglais et de Normands, où il fit reconnoitre le duc de Clarence, son frère, pour son lieutenant général en Normandie.

Les faits de guerre de 1420 à 1435 sont peu importants dans la région normande. A part les deux défaites des Français à Verneuil près d'Evreux le 17 août 1424, et à Saint-James-de-Beuvron près d'Avranches le 6 mars 1426, ils se réduisent à des sièges de places secondaires, à des coups de main heureux; de part et d'autre, ce sont des succès et des revers compensés qui ne modifient pas l'état de choses, jusqu'en 1433 on le régent d'Angleterre le duc de Bedford, envoie d'Angleterre des renforts considérables en Normandie. Les Français lâchent pied presque partout. Cependant la Normandie n'avait pas souscrit au traité de Troyes; elle ne cessa de s'agiter. Dès juillet 1419, à Rouen, il y avait eu une conspiration pour livrer la ville aux Français; il y eut pareille entreprise à Neufchâtel, à Dieppe, à Saint-Martin-le-Gaillard, etc. Partout la répression fut sanglante, ce qui n'empêcha pas de recommencer; vers juin 1423, les bourgeois de Rouen appelaient de nouveau Charles VII; en 1431 et 1433, des troubles éclatent encore.

La résistance à la domination anglaise s'organisait dans les campagnes : les documents anglais parlent d'insurgés, de réfractaires, ou encore de larrons et de brigands qui ne sont que des révoltés, des partisans. La guerre des partisans s'étend de la forêt d'Eu à la Hague. La Basse-Normandie est parcourue par des bandes d'irréguliers, sans lien entre elles. Au contraire, dans la Haute-Normandie, les compagnies des Guillaume Halley, Perrot le Saige, Roger Christophle, Guillaume de Brédevent, Jeannequin de Villers, Le Roy de Valescourt, agissent de concert et se tiennent perpétuellement en contact avec les troupes régulières. Elles ont une organisation et des cadres. Les habitants sont leurs complices. Les partisans s'engagent par serment les uns envers les autres, se reconnaissent à un mot d'ordre. Ils pullulent malgré que les Anglais les traquent comme des bêtes fauves, mettent leur tête à prix, les exécutent sans jugement. Le recel, est puni comme l'insurrection : la mort est donnée par la corde, la hache on la noyade. Les femmes sont enterrées vives au pied des gibets. Contre cette insurrection qui paralyse ses forces, le gouvernement de la conquête est obligé d'entretenir sur pied une série de petits corps mobiles. Il a cherché à organiser la défense à l'aide des populations. Des dizeniers sont institués dans les paroisses pour essayer d'encadrer les gens de village. 

Cette première ébauche de milice locale, cet « armement et embastonnement des communes gens » ne semble pas avoir réussi aux conquérants. C'était fournir des armes à leurs ennemis. En 1429, Philippe le Cat organise un complot dont le but était de livrer Cherbourg aux Français. Après 1435, de grands soulèvements éclatent dans le pays de Caux, dans le Bessin et la plaine de Caen, dans le Lieuvin, dans le val de Vire (1436) où un certain Boschier tient en échec les Anglais. Le soulèvement du Val de Vire a laissé des souvenirs dans les chansons du XVe siècle, et en particulier dans les poésies attribuées à Olivier Basselin. Le connétable Arthur de Richemont met à profit ces soulèvements. Il envoie le maréchal de Rieux dans le pays de Caux rejoindre Charles Desmarets et Le Carnier qui se sont mis à la tête des Cauchois révoltés; Dunois dans le Lieuvin où le bâtard de Douville en 1436 et Le Borgne de Nocé en 1438 organisent la résistance; André de Laval, Jean de La Roche et Jean de Beuil dans le Val de Vire; le duc d'Alençon et Ambroise de Loré dans le Cotentin. Les insurgés du Bessin ont attaqué Caen (janvier 1436). Les années 1436 et 1437 sont marquées par les succès de la cause française; mais bientôt les gens de la campagne abandonnés à eux-mêmes sont vaincus. Cette guerre d'indépendance finissait au milieu d'infortunes de toute sorte : la peste, la famine s'ajoutaient à la guerre. 

Richemont, qui a voulu utiliser les écorcheurs de Champagne dans le pays de Caux, a déchaîné sur ce malheureux pays un nouveau fléau. En 1440, les Anglais sont les maîtres presque partout; sur quelques points seulement, ils trouvent encore de la résistance, à Harfleur qui succombe après un siège de trois mois (août-octobre 1440), à Granville, à Dieppe qui résiste victorieusement à Talbot de novembre 1442 à août 1443. La trêve de Bourges (20 mai 1444), renouvelée à plusieurs reprises, et prolongée par le traité de Lavardin jusqu'au 1er avril 1450, donna quelque répit à la Normandie. Les hostilités recommencèrent avant la fin de la trêve. Dans la nuit du 23 au 24 mars 1449, le capitaine anglais, François de Surrienne, avait surpris Fougères. Le gouvernement anglais refusa de rendre cette ville au dur, de Bretagne. Par représailles, le roi de France entra en Normandie. 

Quand la guerre fut officiellement déclarée le 31 juillet 1449, déjà Pont-de-l'Arche, Conches, Gerberoy, Saint-James-de-Beuvron, Mortain avaient été pris par les Français. Après la déclaration de guerre, la Normandie fut attaquée de deux côtés à la fois : par le roi et Dunois au Sud-Est, par Richemont et le duc de Bretagne dans le Cotentin. On fit appel aux habitants que les Anglais cherchaient à contenir par la terreur. La campagne de l'Est fut facile : Pont-Audemer, Mantes, Vernon, Lisieux, Verneuil, Pont-l'Évêque; Fécamp se soumirent. Le roi entrait à Evreux au mois d'août 1449 et le lendemain à Louviers

L'opération capitale fut le siège de Rouen. La ville, défendue par le meilleur capitaine anglais, Talbot, fut livrée par ses habitants le 9 octobre 1449 pendant la messe. Le duc de Sommerset et Talbot s'enfermèrent dans le château, capitulèrent le 29 octobre et livrèrent tout le pays de Caux. Charles VII entra à Rouen le 10 novembre. Les capitulations du Château-Gaillard (23 novembre), de Harfleur (24 novembre), de Condé-sur-Noireau et de Bellème en décembre, enfin le siège de Honfleur (janvier-février 1450), terminèrent cette campagne. 

Celle de l'Ouest se divise en deux périodes. Dans la première, qui dura jusqu'au mois d'octobre 1449, Richemont et son neveu le duc de Bretagne conquirent tout le Cotentin, sauf Avranches, Saint-Sauveur-le-Vicomte, Briquebec et Cherbourg : les principaux événements militaires furent la prise du château du Hommet par les paysans soulevés (25 septembre), le siège de Carentan (26-29 septembre) et le siège de Gavray (9-11 octobre). 

La seconde période commença le 15 mars 1450 avec le débarquement à Cherbourg des 5000 hommes de Thomas Kyriel. Celui-ci avait reçu l'ordre de rejoindre le duc de Sommerset qui s'était enfermé dans Caen après la capitulation de Rouen. Il occupe Valognes, passe le Grand Vey malgré les gens du pays (14 avril). Il trouve en face de lui le comte de Clermont, fils du duc de Bourbon et gendre de Charles VII; le connétable de Richemont, de son côté, arrivait à Saint-Lô. Les deux capitaines français concertèrent mal leurs mouvements et, le 15 avril, à Formigny, le comte de Clermont attaquait seul Thomas Kyriel. Quand le connétable arriva, il était trois heures de l'après-midi, la bataille était presque perdue. Les paysans du voisinage se joignirent aux hommes d'armes de France; 3774 Anglais furent tués; 1200 à 1400 étaient prisonniers, dont Thomas Kyriel. 

Après cette victoire, Vire le 21 avril, Avranches après trois semaines de siège (13 mai), l'îlot de Tombelaine, Saint-Sauveur-le-Vicomte après dix jours d'investissement, Briquebec, Valognes (mai), furent réoccupés par les troupes françaises. Alors commença le siège de Caen par Richemont, Dunois, les comtes d'Eu et de Nevers. La population força Sommerset à capituler le 24 juin. La ville fut remise au roi le 1er juillet et Charles VII y faisait son entrée solennelle le 6 juillet. Les trois dernières villes occupées par les Anglais, Falaise, Domfront et Cherbourg, ouvrirent leurs portes les 23 juillet, 2 août et 12 août 1450. La Normandie était conquise définitivement. 

En octobre 1452, une flotte anglaise vint bien, il est vrai, menacer les côtes de Normandie; mais c'était une fausse démonstration l'attaque principale devait avoir lieu en Guyenne. On continua néanmoins à faire bonne garde. A l'assemblée de Montils-lez-Tours réunie en mars 1454, Richemont, Dunois, le comte d'Eu, l'archevêque de Narbonne qui était président de l'Echiquier et Pierre de Brézé firent au roi un rapport détaillé sur l'état de la Normandie; ils lui remontrèrent que les impôts levés pour l'entretien et la solde des troupes dans la province, si durement et longtemps éprouvée par la guerre, étaient « à très grand déplaisir et charge à ses sujets »; ils le prièrent de ne pas rejeter des réclamations qui leur paraissaient fondées. Charles se rendit à cet avis. Par l'ordonnance du 20 mars 1454, il permit de remplacer les contributions exigées auparavant par une taille fixe de 250.000 livres tournois que la Normandie et le duché d'Alençon auraient à payer; à partir du mois d'avril, pour la solde de 600 lances et des troupes auxiliaires qui semblaient encore indispensables à la défense du pays.

Ainsi le Normandie échappait à la domination anglaise pour la seconde fois. Cette conquête est un événement capital, tant pour l'histoire générale que pour l'histoire de la province. La Normandie aux mains des rois d'Angleterre était une menace perpétuelle pour le suzerain de Paris. Henri V le comprenait quand il disait : 

« Vous charge sur tant que vous povez mesprendre, que tant que vous vivrez, ne souffrez à faire traictié avecques nostre adversaire Charles de Vallois ne autres pour chose qu'il advienne, que le duché de Normandie ne lui demeure franchement. » 
Aussi les Anglais s'étaient-ils efforcés de donner à la Normandie une vie indépendante. Ils avaient rendu aux Normands leurs Etats provinciaux; l'Échiquier tenait lieu de Parlement. En juillet 1436, Henri VI avait établi à Rouen une chambre des comptes spéciale à la Normandie, qui fut distraite de la juridiction des généraux et de la cour des aides de Paris. Enfin, en 1432, le régent Bedford avait érigé à Caen une faculté de droit canon et de droit civil, rivale des écoles françaises d'Orléans et d'Angers. Après l'expulsion des Anglais de Paris, en 1436, l'université de Caen comprit une faculté de théologie et arts (1437), une école de médecine (1438) : destinée à détourner les sujets normands du roi d'Angleterre d'aller étudier à Paris, elle fut en quelque sorte modelée sur l'université parisienne. 

Après la conquête, Charles VII confirma l'oeuvre des rois anglais. En 1450, l'université reçut une continuation temporaire; seule, la faculté de droit disparut; elle fut rétablie par une charte de 1452. Le roi conserva les Etats provinciaux et la juridiction financière en matière d'aides. En 1461, la Cour des aides fut abolie; mais, sur la plainte des Etats de Normandie, Louis XI, par lettres patentes du 19 novembre 1462, la rétablit, en lui donnant la plénitude de juridiction qu'avait celle de Paris. Elle vécut peu de temps. Enfin, il autorisa son frère à recréer une Chambre des comptes à Rouen. (Léon Levillain).

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Dictionnaire Territoires et lieux d'Histoire
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