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Les
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L'Apocalypse
de Jean est le livre qui clôt le recueil du Nouveau TestamentIl est, comme le dit justement un appréciateur compétent, Sabatier, « le chef-d'oeuvre d'un genre littéraire, né, au sein du peuple juif, de ses espérances messianiques et qui a particulièrement fleuri, après l'exil (ou captivité de Babylone), aux époques de grande persécution. Après les Juifs et parallèlement avec eux, les premiers chrétiens, qui attendaient eux aussi à bref délai le retour visible et triomphant de leur maître, ne l'ont pas cultivé avec moins de succès et d'ardeur, se servant des mêmes calculs, des mêmes procédés de composition et des mômes symboles. Aussi les trois premiers siècles virent-ils paraître un grand nombre d'apocalypses chrétiennes. Une seule, celle de saint Jean, a été admise dans le canon du Nouveau Testament. »On trouvera à la page sur les Apocalypses juives des renseignements sur le procédé de composition littéraire dont le livre en question est la spécimen le plus connu, en même temps que des liens vesr les pages présentant quelques livres juifs, écrits sur la même donnée générale et qui nous sont parvenus. « Pour bien comprendre le livre, dit encore Sabatier, il ne faut pas le séparer des autres apocalypses ni du genre spécial auquel il appartient, Ces apocalypses, avons-nous dit, apparaissaient surtout aux moments de crise et de persécution. Plus l'épreuve était terrible, plus les croyants persécutés se persuadaient que la délivrance, promise et attendue, était proche. Le triomphe de l'impiété réclamait la vengeance de Jéhova. Le Livre de Daniel avait paru au milieu des persécutions exercées par Antiochus Epiphane, l'Apocalypse d'Hénoch aux temps troublés de Jean Hyrcan; de même l'Apocalypse de Jean est sortie des convulsions qui agitèrent la Judée de l'an 67 à l'an 70 et amenèrent la destruction de JérusalemDans les derpiers mots que nous venons de citer, se fait jour une opinion relative à l'origine du livre, au lieu que l'opinion traditionnelle croit que cet écrit n'a vu le jour que vers la fin du Ier siècle de notre ère, aux temps de l'empereur Domitien, Nous renverrons cette discussion à un moment ultérieur, nous proposant, avant tout, de donner une analyse exacte d'un ouvrage qui, malgré de grands progrès réalisés dans son interprétation, ne laisse pas d'offrir encore de nombreuses obscurités. Analyse
du texte.
« La série des visions s'ouvre par la description du trône de la majesté divine, description imitée principalement d'Ezéchiel. De même que chez ce prophète, les attributs les plus essentiels de la divinité, sagesse, puissance, toute science et création, sont ici personnifiés dans les quatre figures de l'homme, du lion, de l'aigle et du taureau qui portent le trône. Le même besoin de rendre l'idée abstraite de Dieu accessible à l'imagination ou moyen du symbole suggère à l'auteur l'image des sept flambeaux placés devant le trône et qui représentent la manifestation septuple de l'esprit divin, que la théologie judaïque avait trouvée dans Isaïe. Un choeur d'anges, des plus élevés en rang, entouré, le trône; leur nombre représente celui des 24 classes de prêtres desservant le sanctuaire terrestre (chap. IV). Devant Dieu on voit placé un livre fermé par sept sceaux : c'est la livre de l'avenir. Un seul être y parviendra : c'est Christ, à la fois le fils aîné de la création et le rejeton de David. qui se présente ici sous la figure d'un agneau, portant d'un côté les marques de son immolation, de l'autre (dans la symbole des sept cornes et des sept yeux) la sceau de la plénitude de l'esprit de Dieu résidant en lui. C'est donc Christ qui récitera l'avenir, et le prophète sera admis à contempler le spectacle de ces révélations. L'agneau saisit le livre et aussitôt les chérubins, les archanges et d'innombrables choeurs de créatures de tous les rangs et de tous les lieux entonnent des hymnes de louange (chap. V). Les quatre premiers sceaux sont ouverts successivement, et leu voit paraître les premiers signes précurseurs de la parousie, les calamités qui doivent affliger l'humanité dans les derniers temps. Ce sont quatre figures, montées sur quatre chevaux et représentant la conquête, la guerre, la famine et la peste, signalées par des attributions symboliques très faciles à déchiffrer. Ce quatre figures sont sui vies d'une autre, qui sert, pour ainsi dire, à concentrer les traits divers de ce tableau, le Hadès ou séjour des morts, personnifié, s'apprêtant à engloutir les innombrables victimes de ces quatre fléaux (chap. VI, 1 à 8). A l'ouverture du cinquième sceau, on voit paraître les martyrs, qui demandent que leur sang soit vengé. Il leur est répondu qu'ils aient à prendre patience jusqu'à ce que leurs frères, auxquels est réservé le méme sort, l'aient subi à leur tour. Les tribulations des fidèles ne sont donc pas encore à leur terme (chap. VI, 9-11). L'ouverture du sixième sceau amène des phénomènes terribles au ciel, des éclipses, des chutes d'astres. Les grands de ce monde commencent à trembler et à pressentir les effets de la colère de Dieu (chap. VI, 11-17). Le spectateur aussi attend avec anxiété l'ouverture du dernier sceau, qui doit amener l'accomplisserinent des choses; mais son attente n'est pas immédiatement satisfaite. Une scène intermédiaire, un entracte, recule le dénouement. Il se fait un solennel silence dans tout l'univers, et un ange va marquer du sceaux de Dieu les fidèles, afin qu'ils ne soient pas enveloppés dans les catastrophes que la colère du juge suprême s'apprête à faire éclater sur le monde. Ces fidèles, dont le nombre, inappréciable à l'oeil humain, est révélé par l'ange au prophète, sont le véritable peuple de Dieu, l'Israël spirituel dont les douze tribus représentent d'une manière idéale la totalité des nations dans le sein desquelles le Christ a des disciples. Dès ce moment, ils sont exempts des tribulations du monde chap. VII). Enfin le septième sceau s'ouvre; mais, au lieu de nous amener la fin directement, il nous présente une nouvelle série de scènes introduites par sept anges munis de trompettes, dont les révélations formeront, dans leur ensemble, le contenu de ce septième sceau. Les prières des saints portées devant le trône de Dieu sont brûlées devant lui en guise d'encens, elles sont aussitôt exaucées, et l'ange jette sur la terre la braise de l'encensoir, symbole des châtiments qui sont réservés aux persécuteurs (chap. VIII, 1-5). Les quatre premiers anges font retentir leurs trompettes. Ils forment, par les scènes qu'ils annoncent, un tableau d'ensemble parallèle à celui des quatre premiers sceaux. On voit des plaies semblables à celles d'Egypte frappant l'univers (terre, mer, rivières et ciel) et faisant périr le tiers des créatures. Ces quatre trompettes sont séparées de celles qui suivent et ainsi réunies plus étroitement entre elles (comme les quatre premiers sceaux) par une figure à part, celle d'un ange traversant le ciel, et annonçant les trois dernières trompettes (chap. VIII, 6-13). La cinquième et la sixième trompette amènent des châtiments plus terribles encore. Les deux fléaux particuliers à l'Orient, les sauterelles et le simoum, sont introduits dans des descriptions fantastiques, qui laissent loin derrière elles tout ce que l'imagination des anciens prophètes avait su dépeindre. Des milliers d'humains périssent par ces plaies; les autres sont en proie à des tourments sans nom, mais ils ne se convertissent pas (chap IX). Le monde est donc mûr pour le jugement
de la septième trompette. Mais celle-ci ne retentit pas immédiatement.
D'après la disposition symétrique des scènes, il suit
d'abord, comme après l'ouverture du sixième sceau, un nouvel
entracte. Cet entracte a un double objet. D'abord, et en vue de la grandeur
des choses qui restent à révéler, le prophète
est préparé à leur connaissance par une sorte d'initiation
spéciale. Le lecteur partage l'impression que cette solennité
imposante est destinée à produire, et son attention impatiente
augmente en raison directe des retards apportés au dénouement
(ch. X). En second lieu, ce temps d'arrêt est employé à
préparer une retraite aux élus qui, dans le premier entracte,
avaient reçu préalablement le sceau de Dieu. Cette retraite
se trouve dans l'enceinte sacrée du temple de Jérusalem Cette analyse, que nous avons la bonne fortune de pouvoir emprunter à l'éminent exégète de Strasbourg, qui a si heureusement résolu quelques-unes des énigmes les plus difficiles de l'Apocalypse, à Edouard Reuss. sera complétée par un mot relatif à l'épilogue (chap. XXII, 6-21). Dans ces lignes finales, l'auteur insiste de nouveau sur l'importance de la révélation dont il déclare n'être que le fidèle interprète et adjure chacun d'en respecter la teneur. Il termine en disant que l'avenir annoncé va se dérouler incessamment. Interprétation
et commentaires.
Nous avons indiqué que la période de crise finale devait durer trois ans et demi; cette même donnée se retrouve dans le curieux tableau qui représente Israël donnant naissance au Messie, puis attaqué par le diable, en suite de quoi le Messie est recueilli dans le ciel et l'Eglise (Israël, selon l'esprit) se réfugie au désert pour trois ans et demi (chap. XII). Elle se rencontre une troisième fois au chap. XIII, quand on nous dit que la bête mystérieuse a reçu pour trois ans et demi le pouvoir de persécuter les saints, Il ne saurait être question de trois périodes de quarante-deux mois ou trois ans et demi (chiffre lui-même emprunté au Livre de Daniel); il est visible que l'écrivain, dans les différents passages, se propose d'indiquer une seule et même phase d'épreuve, qui doit précéder la lutte suprême. La succession des événements est donc la suivante : 1° période finale de crise, d'une durée de trois ans et demi, marquée par une série de calamités extraordinaires et terminée par la ruine de Rome (désignée sous le nom de Babylone), la défaite de l'Antéchrist et du diable;Si l'on fait abstraction des événements renvoyés à une date éloignée, comme le millénium et l'avènement du royaume messianique pour toujours, on voit que l'auteur se borne à annoncer à bref délai la destruction de l'empire romain et le triomphe des disciples du Christ sur les ruines de celui-ci. C'est là le fond de sa révélation : c'est là ce qui devait en faire la valeur aux yeux de son public. Rome est désignée sous le nom de la ville aux sept collines et avec une précision qui ne laisse aucune place au doute. Seulement, il va sans dire qu'il s'agit de la Rome impériale, la Rome d'un Néron ou d'un Domitien, persécutrice des chrétiens, et non, comme l'a inventé la polémique protestante, de la Rome de la papauté. Un des traits les plus curieux du livre est l'importance donnée à un personnage représenté comme ayant exercé à Rome l'empire souverain, comme ayant succombé à une fin violente et comme devant revenir ultérieurement, à la tête d'une formidable coalition et en qualité d'Antéchrist, pour réduire Rome en cendres. Dans ce personnage, Reuss et, à sa suite, la plupart des critiques reconnaissent l'empereur Néron, et, dans l'analyse que nous avons donnée du livre, on l'a trouvé désigné nommément ainsi que Rome elle-même. Voici le passage capital sur lequel s'appuient ces auteurs : « Les sept têtes (de la bête représentant l'empire romain) sont sept montagnes; ce sont en même temps sept rois. Les cinq premiers sont tombés; l'un est en vie; l'autre n'est pas encore venu et, quand il sera venu, il ne doit demeurer que peu de temps. Et la bête qui était et qui n'est plus est elle-même un huitième roi, en même temps qu'elle est l'un des sept premiersV » (XVII, 10-11).Un peu plus haut (XIII, 2 suiv.) il était question d'une blessure mortelle reçue par une des sept têtes, blessure à laquelle la bête avait miraculeusement réchappé. Par-dessus le marché, l'auteur nous dit que le nom du roi ou empereur qu'il vise particulièrement se ramène au chiffre 666. En d'autres termes , le principal personnage du grand drame qui va se jouer est un empereur ayant succombé à une fin violente , lequel va merveilleusement reprendre vie. Ce personnage ne peut être que Néron. « L'empire se personnifiant dans l'empereur, dit Sabatier, il ne faut pas s'étonner que le huitième empereur, l'Antéchrist attendu, soit, à son tour, représenté comme la bête elle-même. - Et la bête, dit notre auteur, qui était, qui n'est plus, sera le huitième. - Mais, ajoute-il, ce huitième empereur a été déjà l'un des sept premiers. C'est la tête qui avait été blessée à mort, et dont la blessure a été guérie. Le monstre, jeté dans l'abîme, va reparaître, au grand étonnement du monde entier, et réunira bientôt une armée de partisans. Avec les rois de l'autre côté de l'Euphrate et les dix proconsuls de l'empire qui se prononceront en sa faveur, il marchera contre Rome et se vengera d'elle en la détruisant. Est-il possible de s'y méprendre et de ne pas reconnaître Néron? Mais, dira-on, comment un homme de sens rassis a-t-il pu annoncer le retour de Néron comme huitième César, alors qu'il était du nombre des cinq premiers disparus? Que veut-il dire en le représentant comme la bête qui est blessée et qui est guérie, qui était et qui n'est plus et va bientôt remonter de l'abîme? A cette question les historiens romains nous donnent une claire réponse. Tacite et Suétone nous racontent, en effet, que le bruit se répandit surtout en Orient, sous le règne de ses successeurs, que Néron vivait encore. On disait tout bas que ses meurtriers ne l'avaient pas tué, mais seulement grièvement blessé, qu'il s'était réfugié chez les Parthes, d'où il allait bientôt revenir, suivant une antique prophétie, pour régner sur l'Orient et détruire Rome. Au moment même où Jean écrivait à Pathmos, un aventurier ressemblant de visage à Néron se faisait passer pour lui en Asie Mineure et dans les îles de l'Archipel, et y causait la plus grande agitation (Suétone, Nero, 57 et 38; Tacite, Hist., r, 2; II, 8-9; Dion Chrysostome, Orat., XXI; Livres sibyllins, V, v. 33; CIII, v. 74 ; Sulpice Sévère, Hist., II. Ce dernier écrivain, en rapportant cette légende, la met précisément en rapport avec Apocalypse, XIII, 3). L'auteur de l'Apocalypse partagea cette croyance générale en l'appropriant à ses espérances de chrétien. LEglise, en effet, avant le retour Messie, attendait la venue de l'anti-Messie (antéchrist). Quoi de plus naturel pour les chrétiens, tremblant encore de l'horrible persécution de l'année 64, que de voir cet Antéchrist dans le prince qui semblait avoir résumé dans sa personne tous les vices et toutes les cruautés, dans cet incendiaire de Rome, ce meurtrier de sa mère, ce roi de la populace, que l'enfer même n'avait pu retenir et qui ne pouvait reparaître d'une façon si prodigieuse que pour accomplir son grand rôle d'ennemi de Dieu et de l'Eglise! La dernière épreuve à laquelle cette explication reste soumise achève de la confirmer. L'auteur n'a pas donné de nom propre de l'Antéchrist; mais il l'a indiqué par un nombre, selon les procédés cabalistiques du temps : ce nombre est 666. A la fin du second siècle, la signification de ce chiffre n'était pas encore tout à fait oubliée. Quelques-uns y savaient encore lire le nom de Néron. Mais, plus tard, le sens de ce passage se perdit en même temps que celui du livre tout entier. La polémique acheva d'égarer l'exégèse. Les protestants se sont rattachés à une interprétation qui date d'Irénée et, dans le nombre 666, ont trouvé le mot Lateinos, c.-à-d. le pape. Les catholiques y ont lu par contre Lutheranos et présenté le docteur Martin Luther comme la bête de l'Apocalypse. Les piétistes anglais, allemands, suisses ont su y découvrir le nom de Bonaparte, etc. Plusieurs savants à la fois, parmi lesquels Reuss, à Strasbourg, Hitzig, à Heidelberg, Benory, à Berlin, Fritzsche, à Dalle, ont retrouvé la véritable interprétation. En écrivant en lettres hébraïques le nom de Néron César (empereur), on obtint exactement le nombre 666; n = 50, r=200; v=6; n= 50; q= 100 ; ç = 60 ; r = 200. ».A joutons ici qu'il résulte d'un très intéressant mémoire d'Ambroise FirminDidot (Des Apocalypses figurées, Paris, 1870) que le sens primitif de l'Apocalypse, - sa double désignation de Rome comme la grande prostituée et de Néron comme l'Antéchrist, - s'est conservé en Espagne jusqu'au XIIe et, en partie même, jusqu'au XVIe siècle. En même temps le livre est rapporté, comme je le prétends moi-même, au temps de l'empereur Domitien. Rome, persécutrice des chrétiens, Néron, leur premier et plus illustre bourreau, revenant à la vie, d'une part pour se venger de Borne qui l'a méconnu, de l'autre pour engager une lutte dernière contre le Messie, la victoire suprême de ce dernier, tous ces événements se déroulant dans le plus bref délai (ce terme si court est rendu par l'expression conventionnelle de trois ans et demi ou quarante-deux mois), voilà la matière de l'Apocalypse de saint Jean. Tout système d'explication du livre
qui ne s'inspirera pas ne ces données fondamentales, ne pourra qu'induire
le lecteur en erreur. Il n'en résulte cependant pas que toutes les
questions soulevées par l'étude de cet intéressant
écrit puissent être considérées comme vidées;
et, au premier rang, nous citerons la question de date. La tradition place
le livre au temps de la persécution de Domitien; Reuss et ceux qui
adoptent son système d'interprétation, autant dire l'ensemble
des écrivains qui se placent au point de vue de la critique historique,
le reportent aux temps qui précèdent la ruine de Jérusalem Reprenons cependant la liste des empereurs; on nous annonce que le septième, celui qui est à venir, n'occupera le trône que pendant peu de temps, afin de laisser la place au terrible. Antéchrist, Néron, qui est le huitième, bien qu'ayant appartenu à la série des sept premiers. Si nous supposons que l'auteur désigne Vespasien comme le sixième, actuellement vivant, le septième sera Titus, dont le règne fut en effet très court. Quant au huitième, nous devrons nommer Domitien. Qui empêche, en effet, que l'écrivain, lié par le chiffre conventionnel de sept empereurs, ait voulu représenter Domitien, le persécuteur des chrétiens, comme un nouveau Néron, comme Néron revenu à la vie? On nous arrêtera peut-être en ce point, en nous disant: Vous avez représenté l'écrivain comme vivant sous Vespasien; comment donc est-il si au courant de ce qui concerne Titus, ou Domitien? C'est ici que les auteurs du nouveau système d'interprétation de l'Apocalypse ont négligé un point important, à savoir que le genre apocalyptique s'associe généralement à la pseudonymie ou pseudépigraphie. L'écrivain, pour donner plus de poids à sa parole, se place à une époque plus reculée que celle où il vit en réalité. Ainsi l'auteur de l'Apocalypse, vivant en réalité sous Domitien, se sera donné comme contemporain de Vespasien, soit du sixième empereur. Cette supposition explique qu'il puisse nous annoncer le court règne de Titus, lequel appartenait déjà pour lui au passé. Cela nous amène directement à la question d'auteur. L'écrivain se nomme Jean et, à l'insistance avec laquelle il met ce nom en avant (I, 9 ; XXII, XII, 8), on doit comprendre qu'il s'agissait là d'un personnage puissant d'un grand crédit auprès des destinataires du livre, c.-à-d. tout particulièrement des sept principales églises de l'Asie proconsulaire. La tradition voit dans ce Jean l'apôtre du même nom; il nous semble probable que l'écrivain de l'Apocalypse a eu réellement l'intention de mettre sa prophétie sous le patronage de cet apôtre, de l'un des disciples immédiats de Jésus, dont la tradition rattache l'activité à la région même de l'Asie proconsulaire qui est ici visée. Nous estimons, en conséquence, que l'Apocalypse dite de saint Jean est l'oeuvre d'un anonyme, vivant au temps de Domitien, vers la fin du ler siècle, lequel se dérobe sons la figure vénérée de l'apôtre Jean, selon l'exemple que lui donnaient les principaux écrivains apocalyptiques des derniers temps du judaïsme. L'examen de passages nombreux et importants de l'Apocalypse fait bien voir, en effet, que la date de 69, préconisée par la critique moderne comme étant celle de la composition du livre, ne lui convient absolument pas. Dès le début du livre (I, 10) l'auteur déclara qu'il a été honoré de ses visions « le jour du Seigneur ». Cette expression, qui est devenue le dimanche
en français, n'était certainement pas en usage trente ans
après la mort de Jésus, c. -à-d. avant la ruine de
Jérusalem Il reste à définir l'esprit
de cette composition. L'école de Tubingen, qui a rendu de si grands
services à notre connaissance des commencements du christianisme
en faisant ressortir l'opposition des deux principales tendances qui s'y
disputaient l''influence, rattache l'Apocalypse à l'opinion judéo-chrétienne
la plus étroite, la plus antilibérale. Nous ne saurions accepter
ce jugement. Sans doute, l'auteur trahit à chaque ligne son origine
et ses préoccupations foncièrement israélites, mais
il est de ceux qui, comme l'auteur de l'Épître aux Hé-breux,
tirent à eux l'Ancien Testament en cherchant dans ses images la
justification du christianisme.
« Ces savants, dit justement A. Sabatier, se sont trompés sur le vrai caractère de l'Apocalypse en parlant, comme ils l'ont fait, du matérialisme religieux, du fanatisme juif, des conceptions étroites et grossières de son auteur. Ils ont eu le tort de prendra à la lettre la description et les symboles apocalyptiques. Ils ont oublié que c'est là un langage qu'il faut comprendre et traduire, une rhétorique dont le propre est de cacher les idées abstraites sous des images matérielles. Si l'on veut tenir compte de cette sorte d'expression plas-tique et creuser sous les symboles, on trouvera chez notre auteur une dogmatique et un genre de piété d'un spiritualisme aussi élevé que celui de la plupart des écrits du Nouveau Testament. »Il est visible, d'autre part, que l'auleur pseudonyme nourrit une vive haine à l'endroit de certains représentants du christianisme, dans lesquels on a cru pouvoir reconnaître saint Paul et ses partisans; c'est à eux, a-t-en soupçonné, que s'appliqueraient les reproches concernant les Nicolaïtes on les partisans de Jézabel (II, 6, 9, 14, 20). Il y a surtout la description du faux prophète (chap. XIII), lequel ressemble à un agneau et parle comme le dragon, qui séduit les humains et les pousse à adorer la bête, c.-à-d. l'empereur. Saint Paul na t-il pas prêché l'obéissance aux pouvoirs établis (Romains, XIII, 1-6)? On a donc pu soupçonner que l'écrivain visait certaine tendance chrétienne qu'il réprouvait, par exemple, les procédés plus ou moins conciliants de l'apôtre Paul à l'endroit du paganisme. On pourra également rapprocher la description du faux prophète de l'épisode de Simon le magicien dans le Livre des Actes (IX, 9, suiv.). Il est admis très généralement, d'autre part, que, sous le masque de ce même Simon, divers écrits pseudépigraphes du IIe siècle (Homélies Clémentines, Reconnaissances, Constitutions apostoliques) décrivent une lutte diaboliquement soutenue à Rome par Paul contre l'apôtre Pierre devant l'empereur Néron lui-même. C'est là, en somme, une question assez complexe et sur laquelle il n'est pas très aisé de faire la lumière. En résumé, nous tenons l'Apocalypse de Saint Jean pour un produit littéraire appartenant à la fin du Ier siècle et qui serait inexplicable avant la persécution exercée par l'empereur Domitien; ce livre est pseudépigraphe et l'intention très probable de son auteur a été de placer son contenu sous le patronage vénéré de l'apôtre Jean. L'ouvrage a vu la jour dans l'Asie proconsulaire. C'est, d'ailleurs, avec grande raison qu'il a été placé dans la collection des écrits sacrés du christianisme. Soit par la valeur de sa forme, soit par l'élévation ou la délicatesse de ses idées, il était digne d'y figurer. On excusera la longueur des développements que nous avons consacrés à une oeuvre dont le contenu a passé pendant longtemps pour la formule même de l'obscurité et de la complication. Si toutes les questions relatives au sens, à l'origine, à l'auteur et à la tendance de l'Apocalypse n'ont pas encore reçu une solution définitive, c'est toutefois une grande satisfaction de penser que le secret de la composition du livre a été pénétré et que le champ de l'inconnu s'est limité pour nous, en cette matière, à des points secondaires. En ce qui concerne cet écrit, comme maint autre de la collection de l'Ancien ou du Nouveau Testament, la sagesse recommande de ne pas compromettre les résultats obtenus en rendant le système général d'interprétation, qui est inattaquable, solidaire des explications que l'on est tenté de préférer sur des détails de plus ou moins grande importance. (Maurice Vernes). |
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