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L'invasion
anglo-saxone
A considérer
l'histoire du Ve
siècle dans son ensemble, l'invasion
des Saxons en Angleterre semble, au
premier coup d'oeil, n'être qu'un simple épisode du grand
mouvement des migrations germaniques. La Bretagne
devint la proie de tribus guerrières venues de Germanie ,
comme la Gaule ,
l'Espagne
et l'Italie .
Mais cette ressemblance n'est qu'apparente et superficielle. On a pu en
effet se demander si la Gaule avait été réellement
conquise par les Francs et les Burgondes,
si l'établissement des Wisigoths sur
le sol de l'Espagne
avait eu réellement le caractère de ce que nous appelons
une conquête. Ce problème ne peut être sérieusement
posé pour la Grande-Bretagne. Les Anglo-Saxons ne se contentèrent
pas de soumettre les Bretons, ils les exterminèrent. La lutte entre
les envahisseurs et les envahis eut le caractère d'une guerre de
populations d'origines différentes et d'une guerre religieuse; aussi
fut elle atroce. L'histoire de cette lutte, très mal connue, est
entourée de beaucoup de légendes ( Cycle
de la Table rronde ).
En 449
deux rois de mer appartenant à la nation saxonne et à la
tribu des Jutes, Hengist et Horsa, tous deux
frères, débarquèrent par hasard sur la côte
de Kent ,
offrirent leurs services au roi breton Vortigern qui accepta, et reçurent
en récompense l'île de Thanet. Ils battirent les Pictes dans
la plaine de Stamford, Mais en
455
la guerre éclata entre les Bretons et leurs hôtes. A la bataille
d'Aylesford, Horsa fut tué, Hengist remporta néanmoins la
victoire. Les Bretons déposèrent leur chef suprême
comme suspect de trahison et le remplacèrent par son fils qui périt
dans une bataille. Un chef au nom romain, Ambrosius,
venu d'Armorique ,
tint tête quelques années encore au terrible Hengist, mais
celui-ci finit par triompher et fonda le royaume de Kent qui comprenait
les comtés actuels de Kent, Middlesex et une partie de Surrey. Les
victoires attirent d'autres barbares. Aella en 477-490
fonde le royaume des Saxons du Sud (Sussex). En 495'
Cerdic
et Kenric débarquent plus à l'Ouest, et après de grands
efforts créent le royaume de Wessex qui devait peu à peu
absorber tous les autres. Tandis que ces bandes luttent contre le roi national
et légendaire Arthur ,
d'autres remontant la Tamise sous le commandement d'Erkewin fondent le
royaume d'Essex
qui eut Londres
pour capitale.
Encouragés
par l'exemple des Saxons, les Angles
partirent, au milieu du VIe
siècle, de la presqu'île
danoise et, émigrant en masse, avec leurs femmes et leurs enfants,
vinrent s'établir sur la côte Nord-Est de la Bretagne. Uffa
crée le royaume d'Est-Anglie, Coeda celui de Mercie
(575); enfin le plus célèbre de ces tard-venus, Ida, fonde
le royaume de Northumberland ou de Bernicie ,
en même temps qu'un autre roi de mer nommé Ella s'établit
plus à l'Ouest dans le Lancashire et organise le royaume de Deirie .
Le caractère essentiel de cette conquête saxonne est la spontanéité
et l'incohérence des expéditions. Si la défense fut
décousue et mal organisée, l'attaque ne fut jamais conduite
avec ensemble. Ainsi les Celtes paraissent avoir eu moins de vigueur individuelle
que les Anglo-Saxons. Ceux-ci, dès la première heure de cette
colonisation du sol britannique, se montrent implacables à l'égard
des vaincus. Ils procèdent à une extermination systématique
de leurs rivaux. Ce n'est pas seulement une conquête militaire qu'ils
poursuivent avec leur ténacité originelle, c'est une prise
de possession complète. Les Angles, une fois le chemin frayé,
viennent tous; ils laissent un désert derrière eux sur leur
terre d'origine. Ils emportent dans leur exode jusqu'à leurs bestiaux.
L'heptarchie
Aussi les moeurs,
les institutions, les lois des AngloSaxons sont-elles tout d'abord sur
le sol britannique l'image fidèle de ce qui existait, avant la conquête,
sur le sol de la Basse Allemagne .
Etablis en maîtres au-delà de la Manche, n'ayant à
subir que dans une proportion minime l'effet des idées romaines,
ces peuples restent fidèles à leurs traditions. Tandis que
tous les peuples d'origine germanique, transplantés dans les autres
provinces de l'ancien empire, se laissent plus ou moins imprégner
par la civilisation qu'ils ont conquise; tandis que les Saxons restés
sur la rive droite du Rhin sont conquis à leur tour par les Francs
chrétiens, les Anglo-Saxons restent des Germains. Ils sont divisés
en royaumes indépendants et souvent ennemis. C'est ce qu'on appelle
la période de l'heptarchie .
En réalité,
il y eut tantôt plus, tantôt moins de sept royaumes (royaumes
Saxons : Kent ,
Essex ,
Wessex, Sussex; - royaumes Angles : Est-Anglie, Mercie ,
Northumbrie ).
Les plus importants de ces Etats ont été, dans les premiers
siècles, ceux du Nord, habités par les Angles, ce qui explique
pourquoi le nom d'Angleterre finit par
l'emporter sur celui de Saxe. Mais ils parlent la même langue, et
leurs institutions sociales sont identiques. Le trait essentiel de leur
organisaion sociale est la forte organisation de la famille. L'unité
territoriale est précisément l'étendue de terre nécessaire
à l'entretien d'une famille (hyde). Les familles sont réunies
entre elles, soit par les liens d'une commune origine, soit par des traditions
ou par des intérêts communs. Les Saxons étaient groupés
en communautés de famille ou marks, qui sont les germes des
townships,
ou communes modernes. Une agglomération de familles forma le hundred,
enfin ces derniers groupes combinés en nombre plus ou moins considérable
formaient le comté, gâ, ou shire.
Chacune de ces unités
avait ses assemblées et ses chefs. A la tête de chaque comté
se trouvait l'ealdorman ou alderman qui prenait en temps
de guerre le titre de herttoga ou herzog. Enfin en dernière
analyse la combinaison des shires formait le royaume, rice
ou kingdome. La royauté était une instituhion essentielle
dans le système politique des Anglo-Saxons. Les assemblées
les plus importantes étaient celles du hundred et du shire,
shiregemot.
Les hommes libres de tout le royaume formaient l'assemblée générale,
le conseil des sages ou wittenagemot. Le roi, King ou Cyning,
est un descendant d'Odin .
Il est choisi par l'assemblée générale; mais le droit
d'élection a pour correctif l'obligation de choisir le chef suprême
dans la famille divine. Le fils aîné ne succède pas
nécessairement à son père. Il a néanmoins plus
de chance d'être élu qu'aucun autre de ses parents.
-
L'Angleterre
médiévale.
L'institution de
la royauté se développa plus complètement et plus
rapidement après la conquête. Les Saxons restés en
Allemagne
ne laissèrent pas le pouvoir de leurs ducs se transformer en pouvoir
royal. On suit d'une manière confuse dans l'histoire de l'heptarchie
les étapes et les progrès de la royauté. Cette descendance
divine ne préserve pas les rois anglo-saxons des pires destinées.
Au cours du VIIIe
siècle, sur quinze rois de Northumbrie ,
deux seulement paraissent être morts paisiblement sur le trône,
tous les autres ont été assassinés ou déposés.
Il en est de même pour les autres royaumes. Cette dignité
si périlleuse n'en était pas moins très convoitée.
Le roi avait des domaines considérables. Il possédait les
uns à titre privé, les autres comme dépendances de
la couronne; enfin sur les terres publiques ou folkland il jouissait
de prérogatives étendues qui équivalaient presque
au droit de propriété. Son wergeld était énorme.
D'après la loi du royaume de Mercie
il était de 7200 shillings, dans le Northumberland à peu
près du double. Cette somme devait être payée aux parents
du roi, et il fallait en outre payer au peuple un cynebot de valeur
égale. Mais cet avantage posthume était illusoire, car le
meurtrier du roi se trouvait souvent être son parent et son successeur.
-
Tels étaient
les principaux cadres de la vie publique chez les Anglo-Saxons. La plus
grande révolution qui se produisit parmi eux pendant l'heptarchie
fut la conversion au christianisme
dans le cours du VIIe
siècle. Une mission envoyée
par le pape saint Grégoire le Grand
et à la tête de laquelle se trouvait Augustin fut accueillie
par Ethelbert, roi de Kent ;
le royaume de Wessex fut évangélisé par un moine venu
de la haute Italie ,
Birinus; les autres royaumes entrèrent tour à tour dans la
communion catholique .
L'oeuvre commencée par Augustin fut achevée en 673
par Théodose de Tarse, archevêque de Canterbury .
L'Eglise anglo-saxonne créa véritablement l'unité
morale de ces petits royaumes divisés et ennemis. Elle eut un caractère
tout différent de l'ancienne Eglise bretonne, refoulée par
la conquête dans les montagnes du pays de Galles
ou contrainte à émigrer dans l'Armorique ;
elle se rattacha plus étroitement à l'Eglise romaine .
Enrichie par les largesses des rois et des fidèles, elle ajouta
pendant le VIIIe
siècle aux revenus de ses domaines
celui de la dîme qui fut rendue obligatoire pour tous les royaumes
en 787.
Elle divise le territoire en paroisses, chaque paroisse contient un ou
plusieurs townships, mais on ne voit presque aucun cas de township
démembré entre plusieurs paroisses, de sorte que par cette
organisation I'Eglise renforça l'esprit de patriotisme local en
même temps qu'elle donnait la conscience de l'unité nationale.
Elle fit d'ailleurs payer cher ses services et tout n'est pas à
approuver dans son histoire. Les monastères
qui ne tardèrent pas à pulluler en Angleterre
ne furent pas tous des écoles de vertu. Le célèbre
auteur de l'Histoire ecclésiastique des Anglais, Bède
le Vénérable, donne sur la vie monastique de ses contemporains
des détails qui, pour être très curieux, ne sont pas
très édifiants.
L'unification
de l'Angleterre
L'heptarchie anglo-saxonne
dura jusqu'en 829,
époque à laquelle le roi Egbert
de Wessex devint par héritage, acquisition ou conquête, roi
de tous les petits royaumes. Il semble pourtant qu'avant le
IXe siècle,
il y ait eu, à plusieurs reprises, une sorte de fédération
des différents Etats. Egbert aurait été précédé
de sept princes : Ella de Sussex, Ceawlin de Wessex, Ethelbert de Kent ,
Rodwal d'Est-Anglie, Edwin, Oswald et Oswy de Northumberland, qui portèrent
le titre de Breatwalda, que les chroniqueurs latins traduisent par
totius
Britanniae rex. Nous ne sommes pas fixés sur le sens réel
de cette dignité. D'ailleurs nous voyons que ce titre n'a pas été
porté par le plus puissant roi des Anglo-Saxons au VIIIe
siècle, Offa, roi de Mercie
(757-794).
Deux faits essentiels sont à noter parmi les conquêtes et
les atrocités de ce roi. Il est le créateur en Angleterre
du denier de saint Pierre ou tribut de Rome
(Romescot) et il prête le savant Alcuin
à Charlemagne. Nous voyons aussi que
Charlemagne est obligé de réprimer la mauvaise foi des marchands
anglais qui importaient dans les Etats francs des robes de laine de mauvaise
qualité et de taille trop exiguë et de plus essayaient de frauder
la douane. C'est à la cour de Charlemagne que s'était réfugié
Egbert, exilé par Offa; une députation vint l'y chercher
en 800
et il fut couronné roi de Wessex. Il mourut en 837,
après avoir soumis tous les autres Etats à son hégémonie.
Mais c'est aussi sous son règne que commencent les invasions danoises
qui allaient ravager pendant trois siècles et demi la Grande-Bretagne.
Les
invasions danoises
Ces invasions peuvent
se ramener à trois grandes périodes. Dans la première
les Danois et les Vikings
pillent les côtes et s'avancent à l'intérieur sans
chercher à s'établir d'une manière fixe. Dans la seconde
leurs chefs essaient de fonder des dynasties locales; dans la troisième
une tentative très importante dans l'histoire générale
de l'Europe
septentrionale est faite pour constituer un vaste royaume englobant l'Angleterre
avec les Etats scandinaves .
La première période des invasions danoises comprend le règne
d'Egbert qui les bat au sanglant combat d'Hengstone
Hill (835)
et celui de ses successeurs jusqu'à Alfred
le Grand (871).
La seconde période commence au traité conclu entre Alfred
le Grand et Guthrun, elle s'étend jusqu'à la fin du Xe
siècle. L'Angleterre est de nouveau
divisée en deux parties. Le Nord-Est, où s'étaient
surtout portées les invasions et qui était l'Angleterre proprement
dite, fut souvent désigné sous le nom de Danelage.
-
Saint
Dunstan, qui fut archevêque de Canterbury, écrivant
son
Commentaire
sur la règle de Saint-Benoît. (Miniature
du
XIIe siècle, British Museum).
L'histoire de ce
temps est elle aussi encore pleine de légendes. Les rois sont :
Edouard
l'Ancien (904),
fils et successeur d'Alfred, Athelstan
(925-940)
qui prend l'offensive et conquiert presque toute l'Angleterre
par la victoire de Brunanburgh, le grand combat, Edmond
ler l'Ancien
(941),
Edred
(946),
Edwy
(959),
l'ennemi et la victime de saint Dunstan; Edgar
le Pacifique, sous lequel fut tué le dernier loup qui ait parcouru
à l'état libre les forêts de l'Angleterre. Sa femme,
la belle Elfrida, fut aussi célèbre par ses aventures que
par sa dureté. Elle fit assassiner son beau-fils, Edouard
le Martyr (975-978),
et gouverna quelque temps son fils Ethelred II
(978-1016)
, l'esclave des moines, sous lequel recommencent les invasions danoises,
dont il essaie de se débarrasser par les inutiles atrocités
de la nuit de Saint-Brice (1002).
Il fut obligé par Suénon (Sven I)
de payer un tribut, le Danegeld, et enfin se retira en Normandie .
Son fils Edmond Côte de Fer
ne règne qu'un an et périt assassiné.
Pendant vingt-cinq
ans (1017-1042),
l'Angleterre est gouvernée par
des rois danois. Avec Canut (Knut) le Grand elle
est comme une province de la monarchie scandinave .
A sa mort le parti national saxon, dirigé par le comte Godwin, acclame
son plus jeune fils Hardi-Canut (Knut III), né
de la veuve d'Ethelred (1036).
Les provinces du Nord où les Danois sont en majorité reconnaissent
Harald Pied de Lièvre; celui-ci disparaît en 1040,
son frère en 1042,
et l'influence du parti national fait élire Edouard
le Confesseur (1042-1065).
C'est le dernier roi de la dynastie anglo-saxonne. Quand il meurt au mois
de janvier, le fils de Godwin, Harold, est élu,
mais il n'a pas la temps de s'installer, il est attaqué à
la fois au Sud par les Normands et au Nord par les Norvégiens
amenés par son frère Tostig. Il se débarrasse de celui-ci,
il est tué par Guillaume le Conquérant
à la bataille de Senlac ou de Hastings
(14 octobre 1066).
-
Sceau
d'Edouard le Confesseur (1043-1066). - Le roi est représenté
assis
sur
son trône, tenant de la main droite le sceptre et de la main gauche
le globe.
Il
a de fortes moustaches et la barbe en pointe. La légende inscrite
au droit,
comme
au revers, est curieuse : « Sceau d'Édouard, Basileus des
Anglais ».
(Sigillum
Eadwardi Anglorum Basilei).
Les institutions
anglo saxonnes à la veille de la conquête normande.
Dans cette longue
période si troublée, les institutions anglo-saxonnes s'étaient
implantées si solidement que la conquête normande n'allait
pouvoir les déraciner. La royauté s'était fortifiée.
Nous voyons le roi Alfred créer une
flotte pour garder les côtes du royaume. Cette marine sous Edgar
comptait jusqu'à 3600 bâtiments, que le souverain passait
en revue chaque été. Edgar révise les lois et coutumes
de son peuple, il consacre chaque année, en hiver et au printemps,
plusieurs mois à des tournées dans chaque province de son
royaume et rend la justice en personne. Il préside les assemblées
générales du peuple, ou witenagemot, qui existaient
déjà dans l'organisation primitive mais que nous voyons tout
à coup prendre une grande importance. C'est le witenagemot
de Wessex qui avait rappelé Egbert en 800;
c'est le witenagemot de toute l'Angleterre qui choisit Harold
II pour roi à la mort d'Edouard
le Confesseur. Mais en même temps le pouvoir de la féodalité
s'accroît. Les eaIdormen prétendent administrer les
comtés à leur guise. Les Thanes ou Thegns ont
le droit de paix et de guerre. Ils guerroient ou pactisent à leur
gré avec les Danois.
Opprimé ou
trahi par ses chefs, le peuple anglo-saxon est sans doute dans une condition
tellement misérable, qu'on peut se demander si plus tard la conquête
normande ne fut pas un bienfait pour lui, car elle mit du moins un terme
aux invasions. Néanmoins il garde son organisation, il la développe;
les villes grandissent peu à peu-:
elles ont une autonomie presque complète. Elles élisent leurs
magistrats, elles ont des corporations puissantes. La police, l'administration,
la justice, sont entre les mains des aldermen. Dans les campagnes
on ne constate pas l'émiettement des groupes locaux, la faiblesse
qui semble le sort des classes rurales du continent. Les hundreds
et les townships sont de vraies personnes morales qui s'administrent
elles-mêmes plus ou moins librement, il existe des milices locales.
Tout homme libre
est obligé, pour sauvegarder ses intérêts et assurer
son repos, pour avoir son franc-pledge, de s'associer avec neuf
autres hommes libres qui répondent de lui comme il répond
d'eux. Tout Anglais est dans la paix du roi. Les serviteurs et les serfs
même des lords ne peuvent pas plus que leurs francs tenanciers être
jugés par leur seigneur. II est forcé de déférer
les criminels devant les tribunaux publics. Il est vrai qu'il peut présider
lui-même ces tribunaux, mais c'est à titre de délégué
du roi. On observe néanmoins, à côté de cet
affermissement des anciennes institutions, une tendance à l'introduction
en Angleterre du système féodal,
tel qu'il existe sur le continent, notamment pour le service militaire
et la tenure des terres. L'invasion normande devait accélérer
les progrès de cette transformation.
-
La
conquête de l'Angleterre par les Normands.
Avant
le choc décisif, Guillaume, duc de Normandie,exhorte ses soldats
à
se préparer à combattre avec courage et prudence (Broderie
de Bayeux).
Les
Normands en Angleterre
Vainqueur des Anglais
à Hastings ,
Guillaume
le Conquérant fit reconnaître son autorité dans
les contrées du Sud, s'empara de Douvres, écrasa une tentative
de résistance des hommes du comte de Kent
et, franchissant la Tamise, se porta au Nord de Londres ,
coupant ainsi les communications de la capitale avec le Nord de l'Angleterre.
Les habitants lui envoyèrent leur soumission et le 25 décembre
1066
le duc de Normandie
se fit couronner suivant les rites usités dans l'église
de Westminster. Malgré ses promesses réitérées
de gouverner les Anglais selon les lois de leurs anciens rois, il procéda
à un partage systématique des terres et des châteaux
dont les maîtres avaient porté les armes contre lui. Ces spoliations
désespérèrent les vaincus qui prirent les armes à
plusieurs reprises. Guillaume dut ainsi conquérir pièce à
pièce et en plusieurs campagnes ce qui restait de l'Angleterre.
Pourtant il est exagéré de dire qu'il apporta dans les spoliations
dont il punit ses ennemis, une animosité de principe. Guillaume
fut, il est vrai, exaspéré de la ténacité de
ses ennemis (Camp du refuge, 1071-1072,
insurrection du Maine 1073,
révolte d'York). L'Italien Lanfranc,
qu'il plaça sur le siège de Canterbury ,
à la place de Stegand, déposé, appliqua avec une grande
rigueur les idées réformistes qu'Hildebrand avait introduites
dans l'Eglise .
-
Sceau
de guillaume le Conquérant. - Au droit, type équestre
: il est représenté
portant
la lance et l'écu, sur un cheval galopant. Au revers, type de majesté
le
roi, couronné et assis sur son trône, tient de la main droite
une épée; de la main
gauche,
une croix pattée fichée. Il est représenté
avec le ventre proéminent,
l'«
abdomen pendulum », dont se moquait le roi de France.
Les cruautés,
les atrocités des nouveaux maîtres furent horribles. Mais
c'était la rébellion que frappait le conquérant. L'examen
attentif du grand rôle des propriétés qu'il fit dresser
de 1080
à 1086
atteste d'ailleurs le nombre d'Anglo-Saxons qui restèrent en possession
de leurs terres. Ce Rotulus Regis, ou Rôle de Westminster,
plus connu sous le nom de Domesday book ,
est le plus étonnant document qui nous reste de cette époque.
Guillaume
se fit prêter serment en 1086,
à Westminster, par tous les hommes possesseurs d'un domaine suffisant
pour nourrir un cavalier et son cheval. Il en vint, dit-on, 60.000 qui
lui firent hommage. La féodalité normande, implantée
de force en Angleterre, eut ainsi pour
chef suprême, unique et expressément reconnu, le roi. Les
énormes richesses que Guillaume s'était réservées
et qu'il augmenta par sa rapacité et son habileté donnaient
à la royauté anglaise un pouvoir sans pareil à cette
époque. Mais les guerres civiles qui troublèrent les règnes
de Guillaume II le Roux (1087-1100),
de
Henri Ier
(1100-1135)
obligèrent les rois eux-mêmes, pour se faire des partisans,
à concéder des chartes à leurs sujets.
Henri
Ier Beauclerc, au moment où
il prend la couronne, qu'il usurpait aux dépens de son frère
Robert, signa une charte fameuse qui, dans ses dispositions essentielles,
semble comme un prologue de la Grande charte. Il s'empara de son
frère aîné à la bataille de Tinchebray (1105);
à ses ennemis intérieurs se joignent les ennemis extérieurs.
Le roi de France ,
Louis
VI, prend en main les intérêts de Guillaume
Cliton, fils de Robert Courte-Heuse. Henri le bat à Brenneville
(1119).
Il règle par un accord avec saint Anselme
la question des investitures. Mais le naufrage de la Blanche-Nef
(décembre 1120)
engloutit ses deux fils. Il oblige tous ses vassaux d'Angleterre
et de Normandie
à jurer fidélité à sa fille Mathilde,
veuve de l'empereur Henri V. Mathilde se remaria
en 1172
à Geoffroy Plantagenet, comte d'Anjou .
Elle en eut un fils qui fut aussi reconnu solennellement par les seigneurs
normands et anglais comme futur roi
d'Angleterre. Vaines promesses. Le vieil Henri meurt d'une indigestion
de lamproie et immédiatement Etienne
de Blois, s'emparant de son trésor, se fait reconnaître
roi d'Angleterre. Mathilde proteste; des guerres acharnées mettent
aux prises les deux camps. Les Ecossais
s'en mêlent. Étienne, pour se faire des amis parmi les Anglais,
accorde une nouvelle charte et, de guerre las, finit par adopter le jeune
Henri,
fils de Mathilde (1135-1154).
Ce règne si troublé a une grande importance dans l'histoire
constitutionnelle. A la faveur de l'anarchie, tout ce qui avait des racines
profondes grandit de soi-même. Les nobles dans leurs châteaux,
les bourgeois dans leurs villes, deviennent à peu près indépendants,
le clergé s'interpose entre les partis, la misère des campagnes
est atroce. Avec Etienne se termine la période dite des rois normands.
La formation des
classes commerçantes.
Cette période
du commencement du XIIe
siècle a été précisément,
en Angleterre comme en France ,
celle du développement des classes commerçantes. Ce fait
capital n'apparaît peut-être pas aussi clairement dans l'histoire
anglaise que sur le continent. L'attention des chroniqueurs anglais a été,
en effet, surtout attirée par les cérémonies ,
les combats, les actions des rois normands. Ceux-ci étaient si forts
et si jaloux de leur autorité qu'il ne pouvait être question,
pour les marchands anglais, de conquérir par la force leurs privilèges
et les garanties dont ils avaient besoin. Aussi le caractère essentiel
de la conquête normande, une fois l'Angleterre conquise, a été
le souci de la légalité. Le second personnage du royaume
après le roi est le justicier, capitalis justiciarius, justiciarius
totius Angliae, qui est souvent un homme d'Eglise .
Le chancelier vient ensuite, et concentre en ses mains les rôles,
les registres des minutes des actes royaux. Le trésorier en chef
de l'échiquier garde à Winchester le trésor royal
et vérifie à Westminster les comptes des shérifs.
On voit quels puissants éléments d'ordre existent à
cette époque qui paraît si troublée. Les rois normands
ont respecté la vieille institution du witenagemot qui subsiste
sous le nom de grand conseil ou cour du roi.
Tous les vassaux
directs de la couronne ont le droit d'y assister, et si ces assemblées
sont peu fréquentes, les grandes cours annuelles qui se réunissent
à Noël ,
à Pâques ,
à la Pentecôte
et même plus souvent, en tiennent la place. La féodalité,
malgré la richesse des comtes (earls) et la turbulence des
barons, est en somme moins puissante en Angleterre
que sur le continent. Ces considérations nous expliquent la grand
importance des villes. Déjà, du temps de Guillaume
le Conquérant, elles se sont fait confirmer le droit de lever
leurs propres taxes et de conserver leurs tribunaux. Londres est déjà
un comté à part sous Henri Ier.
Ses guildes sont organisées; leurs chefs se considèrent comme
les égaux des barons et prennent part à l'élection
du roi. Un grand nombre d'autres villes, cities ou boroughs,
ont des privilèges formellement reconnus. Winchester a la même
organisation que Londres ,
Lincoln ,
Beverley, Exeter ,
Cambridge ,
Canterbury ,
non seulement ont conservé leurs guildes du temps des rois saxons,
mais encore obtiennent généralement à prix d'argent
de nouveaux privilèges.
Pourtant qu'on n'oublie
pas ce caractère essentiel des guildes et des corporations anglaises;
ce sont des associations étroites, fermées, égoïstes,
jalouses. Elles ont servi la cause de la liberté, mais plus tard
et malgré elles; de sorte qu'on s'est demandé si leurs progrès
au XIIe
siècle n'avaient pas été
un véritable malheur public; car ils se firent aux dépens
des classes inférieures. Quiconque n'appartient pas à une
de ces sociétés, et n'est pas protégé par ses
privilèges, ne compte pas dans la cité. Elles veillent à
empêcher la formation d'autres corporations, elles dénoncent
leurs rivales naissantes aux officiers du roi qui s'empressent de les frapper
de lourdes amendes. Les rivalités de corporation à corporation
dégénèrent souvent en rixes sanglantes. Malgré
tout l'intensité de la vie municipale est un curieux spectacle.
Les villes anglaises
greffent les formes normandes sur leurs vieilles traditions saxonnes, mais
elles rejettent, par exemple, le duel judiciaire; elles gardent leurs fêtes
annuelles dans leurs drinking-halls, salles à boire; quelques-unes
peuvent conférer la liberté aux vilains qu'elles autorisent
à rester un an et un jour dans leur enceinte. Elles sont connues
et respectées au dehors. Leurs marchandises circulent librement
dans le comté et même dans le royaume et, pour les principales
sur toute l'étendue du territoire appartenant au roi. Même
sur les vastes domaines des grands seigneurs, nous voyons se former des
groupes appelés villes de marchés ou market-towns,
pourvues de quelques libertés et d'une ébauche de constitution
municipale. Tandis que les classes marchandes s'organisent et se fortifient,
les classes rurales deviennent de plus en plus misérables. La situation
légale des vilains empire d'une façon lamentable et les différences
reconnues par les coutumes anglo-saxonnes s'effacent; tous sont réduits
à la pire servitude. (Louis Bougier). |
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