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Le Domesday Book
Le Domesday Book ou Doomsday Book est un célèbre manuscrit, qui contient un cadastre partiel de l'Angleterre au temps de Guillaume le Conquérant. - Le mot anglo-saxon domas signifiait lois (anglais moderne dooms) et le Dom Boc du roi Alfred devait être un code de lois. Quelques-uns ont vu dans le mot Domesday une allusion à un métaphorique « jour du Jugement dernier », d'autres un Liber judiciarius, parce qu'il n'épargna personne ou parce que ses décisions furent sans appel. Quoi qu'il en soit, il faut observer que le manuscrit se désigne lui-même, dans son explicit, par le simple mot latin -Descriptio. C'est dans une lettre de 1198, écrite par un certain William of Pottern à R., prieur de Bath, qu'on trouve pour la première fois l'appellation de « Liber de Domesdai » appliquée au cadastre de Guillaume le Conquérant. On l'appelait jusque-là indifféremment Descriptio, Rotulus Wintoniae ou rôle de Winchester, Liber regis, etc. Notons enfin que le mot domesdai a été employé au Moyen âge pour d'autres cadastres moins fameux que celui-ci. Entre 1107 et 1128 furent dressés les « domesdais » de Chester, d'York, de Norwich, d'Ipswich, d'Evesham, d'Haliwell, etc. 
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Domesday Book.
Le Domesday Book.

Le Domesday Book par excellence fut rédigé en 1083 d'après Mathieu Paris, Robert de Gloucester, les Annales de Waverley et la Chronique de Bermondsey; en 1084 d'après Henri de Huntingdon, en 1085 d'après la Chronique anglo-saxonne, en 1086 d'après Simon de Durham, Florent de Worcester, Roger de Hoveden, en 1087 d'après l'Ypodigma Neustrie et Ralph de Diceto. L'enquête préparatoire eut certainement lieu en 1085-1086 et le résumé de cette enquête, qui forme le Domesday Book, doit avoir été écrit très peu de temps après. 

Quant à l'origine et à l'objet du Domesday, voici ce qu'en pensait le rédacteur de la Chronique anglo-saxonne (sous l'année 1085) : 

« Au milieu de l'hiver, le roi, étant à Gloucester avec son witan, y tint une cour de cinq jours; après quoi, il s'entretint avec son grand conseil au sujet des terres du royaume, comment elles étaient peuplées et par qui. Alors il envoya ses hommes dans toute l'Angleterre, dans chaque comté (shire) pour savoir combien il y avait dans chaque comté de centaines d'hides, combien appartenaient à la couronne, la quantité du bétail et le chiffre des revenus exigibles par le roi en chaque endroit. Il voulut avoir aussi par écrit ce que les archevêques, évêques, abbés, comtes, avaient de terres; bien plus, ce que chaque tenancier pouvait avoir en terres et en bestiaux, avec, l'estimation desdits biens. Il voulut que cela se fit si exactement qu'il n'y eût pas une seule hide, pas un seul yard de terre, pas même, ce que j'éprouve quelque honte à dire, bien qu'il n'en ait éprouvé aucune à l'exiger, qu'il n'y eût pas même une vache, un boeuf, un cochon qui ne fût point couché par écrit. Et tous ces renseignements, couchés par écrit, furent centralisés entre les mains du roi. » 
Nous voyons en effet que Guillaume le Conquérant désigna à Gloucester un certain nombre de legati, par exemple pour les Midlands l'évêque de Lincoln, Walter Giffard, comte de Buckingham, Henry de Ferrers, et Adam, frère d'Eudes le Sénéchal. Ces personnages se firent sans doute assister dans chaque comté par des jurys de notables (franci et angli juratores). Quelques-uns des rapports recueillis directement par des commissaires de la bouche de ces juratores nous ont été conservés : telle est l'Inquisitio comitatus Cantabrigiensis, texte original de l'enquête faite dans le comté de Cambridge, que les compilations du Domesday Book ont postérieurement abrégé, à Winchester (d'où le nom de Rotulus Wintoniae), pour l'insérer dans leur corpus des enquêtes locales (publiée en 1876 par H. Hamilton sous les auspices de la Royal Society of literature). Ces précieux documents permettent de se rendre compte de la manière dont les compilateurs du Domesday ont travaillé : ainsi, l'Inquisitio comitatus Cantabrigiensis indique, conformément à l'affirmation de la Chronique anglo-saxonne, le nombre des moutons, des porcs, des chevaux, dans chaque établissement agricole; or, ces mentions ont été de propos délibéré omises par le compilateur du Domesday. Celui-ci a commis un grand nombre de fautes de transcription et de bourdons, par inattention, dont l'Inquisitio permet de le convaincre et qu'elle permet de corriger; il semble même que son texte lui ait été dicté par un étranger, tant les erreurs de graphie dans les noms propres sont graves, uniformes et nombreuses. Il suit de là qu'on ne peut avoir dans les graphies du Domesday qu'une confiance très limitée; on doit avoir au contraire pleine confiance dans celles des inquisitiones locales. Malheureusement, on n'a plus qu'un petit nombre de ces sources directes qui viennent si fort à propos compléter et rectifier le Domesday Book. L'Exeter Book, conservé à la cathédrale d'Exeter, et publié par sir Henry Ellis en appendice à son édition du Domesday, contient une transcription qu'on suppose textuelle des rapports des commissaires envoyés dans les cinq comtés du Sud-Ouest : Wilts, Dorset, Somerset, Devon et Cornwall. Les bestiaux y sont, comme dans l'Inquisitio Cantabrigiensis, l'objet d'une statistique régulière; les noms propres y sont écrits correctement; les détails de toute sorte y sont plus abondants. Mais l'Exeter Book et l'Inquisitio sont les seuls documents de cette espèce qui soient connus aujourd'hui. 

Quel fut le caractère juridique de la vaste enquête territoriale qui aboutit au Domesday? Blackstone y voit l'introduction formelle des tenures féodales en Angleterre, l'indice d'une réorganisation féodale du sol anglais, non pas imposée par le gouvernement du Conquérant, mais volontaire et consentie. Le cadastre terminé, Guillaume, en 1086, reçut à Sarum la soumission des principaux propriétaires fonciers de son royaume au joug de la tenure féodale; ils lui jurèrent hommage et fidélité, passant ainsi de leur propre consentement de la condition de propriétaire allodial à la manière saxonne à celle de vassal de la couronne. Nombre d'historiens pensent, d'autre part, que Guillaume confisqua après sa conquête toutes les terres d'Angleterre comme lui ayant été forfaites par la trahison des habitants anglo-saxons qui avaient refusé d'abord de le reconnaître pour le légitime héritier du Confesseur. Le Domesday Book serait l'indice de la mainmise sur toutes les parcelles du sol anglais de la couronne qui, à Sarum, les aurait distribuées à des étrangers ou rendues gracieusement à leurs anciens possesseurs, à la charge nouvelle et uniforme de la prestation de l'hommage et de la fidélité. Quoi qu'il en soit, le but affiché de l'opération cadastrale fut celui-ci : le cadastre devait être dressé pour que chacun sût l'étendue réelle de ses possessions et n'empiétât pas sur le voisin. En réalité, l'effet principal de l'opération fut de définir exactement la position politique et les responsabilités vis-à-vis de l'Etat des possesseurs de terre; ils devinrent les vassaux du roi, lui payant une taxe annuelle proportionnelle à l'étendue et à la fertilité de leurs tenures. Grâce à cette enquête, la roi acquit une connaissance suffisamment exacte des possessions, droits et revenus de la couronne; il obtint en outre une liste utile des noms de ses vassaux, une bonne statistique de le population et une base solide pour répartir les impositions.
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Domesday Book.
Détail d'une page du Domesday Book.

La masse des renseignements recueillis par l'enquête est telle qu'on ne pourrait supposer que les commissaires et même leurs jurys aient pu se la procurer par un examen direct des domaines décrits, au cours des huit mois que dura leur travail; leur tâche dût être préparée de longue main par des sous-enquêtes locales dont nous n'avons plus aucune trace. Les commissaires réarrangèrent et fondirent toutes ces préenquètes dans leur rapport général sur chaque comté de la manière suivante : d'abord l'énumération des principaux propriétaires fonciers du comté : le roi, les évêques, abbés, comtés, les servientesregis, tainiregis, etc. ; puis les clamores et les invasiones, liste des biens au sujet desquels des litiges sont pendants, ces biens étant spécifiés dans l'ordre des hundreds. La description de chaque domaine est condensée en quelques lignes, quatre au moins, dix au plus, et elle est disposée de manière à fournir une réponse aux divers points du questionnaire qui avait été remis à Gloucester aux commissaires:

« Quel est le nom du domaine? le nom de son possesseur au temps du roi Edouard le Confesseur? son possesseur actuel? Combien de hides, de charrues, de vassaux, de villains, de cottarii, de tenanciers libres, de socagers, de bois, de prairie, de pâture, de moulins, de viviers? Quelle était la valeur au temps d'Édouard? la valeur actuelle? moyens d'en augmenter la valeur? » 
Le Domesday Book se compose de deux volumes de taille inégale, en parchemin. Le plus grand a 382 fol. (fac-similés dans les publications de la Palaeographical Society et dans l'Athaeneum du 30 octobre 1886); il est à deux colonnes, réglé à la pointe sèche, et contient de cinquante à soixante lignes à la page; les rubriques sont très simples, quoique l'écriture soit celle des manuscrits de luxe. On pense que l'écriture dénote une main italienne et qu'elle est probablement celle d'un des scribes amenés de Lombardie par Lanfranc, archevéque de Canterbury. Il contient le cadastre de trente comtés : Kent, Sussex, Surrey, Hampshire, Berks, Wilts, Dorset, Somerset, Devon, Cornwall, Middlesex, Hertford, Buckingham, Oxford, Gloucester, Worcester, Hereford, Cambridge, Huntingdon, Bedford, Northampton, Leicester, Warwick, Stafford, Shrops, Cheshire, Derby, Nottingham, Yorkshire, Lincolnshire. Le second volume a 450 folios; il a été écrit par diverses mains, d'une écriture beaucoup plus cursive et négligée que celle du premier. Il ne contient le cadastre que de trois comtés seulement : Essex, Norfolk, Suffolk, mais avec une abondance de détails qui fait croire qu'on se trouve en présence, pour ces trois comtés, comme pour les cinq comtés du Sud-Ouest dans l'Exeter Book, de la transcription textuelle des enquêtes originales. Remarquez que les quatre grands comtés du Nord semblent ne pas avoir été compris dans les opérations cadastrales : Northumberland, Cumberland, Westmoreland et Durham. Le Cumberland et le Westmoreland n'étaient pas encore sous le joug normand en 1086; les deux autres étaient trop atrocement dévastés à cette date pour que la fiscalité royale y trouvât son compte. 
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Domesday Book.
Le coffre de bois, armé de fer, où le Domesday Book a été conservé jusqu'au XVIIe s.

Les deux volumes du Domesday Book sont aujourd'hui habillés d'une reliure en cuir de Russie qui date de 1868, mais on a conservé les plats de l'ancienne reliure qui date, au moins celle du deuxième volume, de 1340. Ils étaient autrefois enfermés dans un coffre en cuir et en fer; ils sont aujourd'hui exposés sous des châssis de verre au Public Record Office de Londres. Avant d'être déposés dans cet établissement, ils avaient été successivement conservés à Winchester, à Westminster, voyageant pour ainsi dire à la suite de l'Echiquier, à York; en 1696, ils furent placés dans Chapter House, Westminster, d'où l'on les a enlevés, dans les années 1880, pour les faire photographier à Southampton. Quant aux Inquisitiones originales dont on déplore la perte; il est hors de doute qu'elles ont été détruites dans les pillages subis par la ville de Winchester pendant l'anarchie du règne d'Étienne, en 1141.

Le Domesday Book est une source de premier ordre pour les philologues, pour les généalogistes, pour les personnes qui s'intéressent à l'ancienne topographie, à la condition des personnes et des terres, à l'économie politique du haut Moyen âge, à l'histoire locale des comtés anglais. Il n'est donc pas étonnant que ce vénérable monument, véritable gloire nationale de l'Angleterre, ait été étudié, publié, critiqué sous toutes les formes et sous toutes les faces. Il y a en Angleterre des Domesday Scholars comme il y a des exégètes de la Bible. Le Domesday a été publié pour la première fois par la Société des antiquaires de Londres (1770-1816), en 4 vol. in-fol.; les deux derniers, composés de tables, d'index et d'additamenta, sont dus à sir Henry Ellis. (Ch.-V. Langlois).

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