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Histoire de la France
La Régence (1715-1723)
Plusieurs fois, dans l'histoire de France, le pouvoir a été placé temporairement entre les mains d'un régent ou d'une régente, chargés de gouverner le pays pendant la minorité ou l'absence ou l'incapacité du roi. Mais le terme de Régence désigne plus particulièrement la période de la régence de Philippe II, duc d'Orléans, pendant la minorité de Louis XV, de 1715 à 1723.

La Régence fut, d'abord une réaction contre la dure oppression des esprits qu'avait été le dernier quart de siècle de Louis XIV. Quand il raconte cette fin de règne, Saint-Simon, duc et pair, le plus entiché de noblesse qui fut jamais, écrit à chaque page le mot de despotisme. L'ennui, comme une projection du despotisme, s'étendit de la cour à tout le royaume; Versailles était devenu une manière d'Escurial.

La régence du duc d'Orléans, en dépit de ses tares, fut le retour à la vie. Le Régent, la cour quittent Versailles, rentrent à Paris, le roi à Vincennes et aux Tuileries, le régent au Palais-Royal. C'est le signal du réveil. Après le lourd silence, le bruit; après la froide immobilité, le mouvement. Tout ce qui a été contenu éclate. Les comédiens italiens, chassés depuis vingt ans, reviennent.

L'explosion tapageuse, parfois grossière, du plaisir (soupers du Palais-Royal, premiers bals de l'Opéra) ne doit pas faire tort à tout ce qu'il y eut de sérieux, de hardi, de profondément humain dans les tentatives de renouveler la monarchie. Le goût de la nouveauté, l'émancipation des esprits, une atmosphère chargée de liberté comme elle le serait d'électricité, ont changé la face de la France. La mode n'est plus à la dévotion, mais à la curiosité, dont la meilleure société donne l'exemple, à la science dont le régent professe publiquement le culte. Les philosophes peuvent venir.

Il n'est plus question partout que de secourir le peuple, de l'affranchir, de l'éclairer. L'égalité d'impôt n'est pas réalisée; elle a été proclamée (L'organisation financière de l'Ancien régime). Au jugement des socialistes comme des financiers, Law est un précurseur de génie; malgré sa déconfiture (précipitée par l'Angleterre), il a hâté l'avènement du monde moderne des affaires, où le crédit vaut plus que l'or. Le fil coupé de Colbert est renoué; il se reliera à Turgot. L'Université est ouverte à tous : Diderot va en sortir; déjà Voltaire, Montesquieu ont surgi. Le branle est donné.

Philippe d'Orléans. 
Le régent, Philippe d'Orléans, fut effectivement roi de France pendant huit ans.
Il était né de Monsieur, frère de Louis XIV, et de sa seconde femme, la princesse Palatine, Allemande du Rhin, grasse d'esprit et de corps, très fière sur les questions d'honneur. Elle bailla à son fils un soufflet qui n'était pas de comédie quand il lui annonça son mariage avec l'une des bâtardes du roi et de Mme de Montespan, Mlle de Blois.

Le testament de Louis XIV avait fait entrer les légitimés au conseil de régence; le régent le fit casser par le Parlement. Au préalable, il avait rendu aux parlementaires leurs libertés de remontrances. Acclamé par eux, il parut tenir d'eux son pouvoir. Il leur fit ensuite révoquer l'édit où le feu roi avait donné à ses bâtards le droit de succéder après les princes du sang.

Le gouvernement des conseils.
« De toute la race de Henri IV, écrit Voltaire, le régent fut celui qui lui ressembla le plus », et non seulement au physique, mais par la valeur, l'étendue et la justesse de son intelligence, le sens du progrès, beaucoup de bonté, cette gaîté de l'esprit dont Ninon de l'Enclos a dit si bien qu'elle en marque la force, « le gracieux qu'il mettait à tout et qui savait charmer jusqu'au refuse », et, aussi, par son goût des plaisirs qui le ruina avant l'âge, dans les fêtes de nuit, avec diverses maîtresses (la Parabère, la Phalari) et sa fille, l'effrontée et charmante duchesse de Berry.

Par une autre réaction contre Louis XIV, le régent essaya d'abord de gouverner à l'aide de conseils, composés de grands seigneurs et de gens de robe, à la place des secrétaires d'Etat, « ces marteaux qui avaient mis la noblesse en poudre », « ces vizirs-». Ç'avait été l'idée de Fénelon, du duc de Beauvillers.

L'expérience ne fut pas favorable malgré d'honorables efforts du duc de Noailles et du chancelier d'Aguesseau, et il fallut revenir à une autre conception, plus rationnelle, de l'exécutif.

La crise des finances. 
La situation financière du royaume était affreuse. La dette laissée par les guerres et les prodigalités de Louis XIV atteignait près de trois milliards et demi, soit plus de io milliards de notre temps. Le trésor était vide. L'impôt, pour une grande part, était absorbé d'avance par des anticipations. L'argent se cachait; l'industrie était mourante.

L'honnête Saint-Simon lui-même conseilla la banqueroute. Le duc de Noailles procéda à une refonte des monnaies qui ramenait à Philippe le Bel. Il chercha ensuite, par le moyen d'une Chambre de justice, à faire rendre gorge aux fournisseurs et aux traitants, les « nouveaux riches » d'alors.

La Chambre condamna plus de 4000 particuliers à restituer plus de 200 millions de livres. Mais il ne rentra que la moitié, au milieu d'une débauche de dénonciations et de scandales. On ne pendit que de petits voleurs; les gros échappaient.

L'opinion se cabra. Il fallut supprimer la Chambre de justice (1717). 

« La corruption s'était tellement répandue, dit l'édit, que presque toutes les conditions en avaient été infectées, en sorte qu'on ne pouvait employer les plus justes sévérités pour punir un si grand nombre de coupables, sans causer une interruption dangereuse dans le commerce et un espèce d'ébranlement général dans le corps de l'Etat. »
Après une série de banqueroutes partielles, Noailles, découragé, s'en alla.

Law
C'est à ce moment qu'un hardi. et séduisant étranger, qui n'avait pas été écouté dans son pays, John Law, fils d'un banquier d'Edimbourg, offrit au régent «le système ».

« Le gros de la nation, dit Voltaire, était d'une ignorance si profonde qu'il n'y avait guère de ministre ni de juge qui sût ce que c'était que des actions, des primes, le change, un dividende. »
Ecossais et protestant, Law se trouvait, comme tel, exclu des fonctions publiques, mais il accepta de tout conduire sans titre et sans rang. Plus tard, naturalisé et converti, et, parce qu'il avait réussi, élu d'acclamation à l'Académie, il fut nommé contrôleur général,
tout juste à la veille de, son effondrement.

Le système de Law. 
Law partait de cette idée que l'abondance du numéraire est la grande source de la prospérité publique, mais que le numéraire n'a pas besoin d'être des métaux précieux, dont la production est lente et dont la rareté crée la tyrannie et l'usure.

Il compare justement à la monnaie dans l'Etat ce que le sang est dans le corps humain, et il fait de la banque l'organe de la circulation des richesses, comme le coeur l'est de la circulation du sang.

« Ceux, dit-il, qui veulent amasser l'argent et le retenir sont comme des parties ou extrémités du corps humain, qui voudraient arrêter au passage le sang qui les arrose et les nourrit; elles détruiraient bientôt le principe de vie dans le coeur et dans les autres parties du corps. »
Or, cela n'est pas a craindre avec un papier dont la création ne coûte rien, et dont l'émission n'a pas d'autres limites que celles du crédit lui-même.

L'erreur de Law
Si le crédit a toujours pour but d'anticiper sur l'avenir, en employant des valeurs futures, et en les faisant circuler comme si elles existaient déjà (Thiers), le doute sur la solidité du crédit commence au doute sur la réalité des valeurs futures. L'idée fausse de Law, ce fut que la monnaie était une valeur arbitraire et variable au gré des gouvernants. Il ne vit pas, comme Turgot, qu' « une monnaie de pure convention est chose impossible. »

L'essentiel du système de Law (qu'il a exposé, dès 1705, dans ses Considérations
sur le numéraire et le commerce), c'est donc une banque d'État qui remplacera dans la circulation l'or et l'argent par des billets de crédit pour une valent triple ou quadruple. Réservant les espèce métalliques pour les petits paiements, elle emploiera pour les grands le papier- monnaie, le billet de banque.

En outre, la banque réunira à l'exploitation du commerce et de l'industrie centralisés à son profit, l'administration des deniers publics, perception d'impôts et émissions d'emprunts.

La Banque générale.
Le conseil des finances ayant repoussé la banque d'État, Law obtint seulement de fonder une banque privée, mais qu'il appela « générale », et qui fut autorisée à émettre des billets payables au porteur, en écus « du poids et titre de ce jour », dit l'édit d'autorisation (1716).

Cette clause mettant les porteurs à l'abri des variations de la monnaie, le succès de la banque fut rapide. Le public se fia à ce papier, si commode et si aisément réalisable en argent. Le gouvernement s'en servit. La circulation se rétablit; le crédit public et le commerce se ranimèrent. Un nouvel édit (1717) permit à la banque de rayonner en province. Il devint inutile de faire circuler des espèces, de lourds sacs d'écus.

Le succès alla croissant. La banque, avec un fond de six millions, put émettre jusqu'à 50 et 60 millions de billets, sans que Ia confiance fût ébranlée. Les dépôts d'or et d'argent affluèrent.

La Compagnie des Indes. 

« Si Law s'en était tenu à cet établissement, il serait considéré comme un des bienfaiteurs de notre pays et comme le créateur d'un superbe établissement de crédit. » 
Mais il suivait son idée de concentrer dans un seul établissement la banque, l'administration du trésor et les monopoles commerciaux. Il ressuscita en conséquence la Compagnie des Indes occidentales, pour l'exploitation du commerce dans la Louisiane et le Mississippi, découverts par Cavelier de La Salle, et avec la pensée de réunir par la suite compagnie et banque (1718).

Il obtint ensuite d'étendre le privilège des Indes occidentales aux Indes orientales; le monopole du commerce en Amérique, en Afrique et en Asie fut dès lors aux mains d'une seule société qui prit le titre de Compagnie des Indes (1719).

L'histoire du Système, si heureusement commencé « dans le plus horrible dérangement de nos finances », bientôt compromis par l'impatience de Law et de la nation elle-même, a été résumée ainsi par Voltaire

« C'était l'émétique à des malades; nous en prîmes trop, et nous eûmes des convulsions.-»
Comme Law n'avait pas cessé de marcher de succès en succès, - l'emportant de haute lutte sur le Parlement qui s'était opposé à ce que la banque fût déclarée royale, puis sur les fermiers généraux et sur les frères Paris qui avaient lancé les actions de l'Anti-Système, et enfin obtenant du régent l'administration des monnaies et les recettes générales, avec le titre de contrôleur général des finances, - la confiance du public tourna à une sorte de folie.

La rue Quincampoix. 
Les comptoirs des principaux banquiers étaient établis alors, à Paris, rue Quincampoix, entre les rues Saint-Denis et Saint-Martin, et tenaient lieu de « Bourse ». Des agioteurs, de toutes les classes et de tous les rangs mêlés, du prince au balayeur et au laquais, de la grande dame à la brocanteuse, se livrèrent à un agiotage effréné. Les billets de la banque firent prime sur l'argent.

Aux nouvelles colportées que l'on découvrait tous les jours dans la vallée du Mississippi des mines d'or, des champs d'émeraudes et de diamants, les actions de la Compagnie des Indes montèrent de 500 livres à 10 000 et 20 000.

Les habiles se mirent alors à réaliser, poussés par les ennemis de Law et par la
Bourse de Londres. La chute des actions fut aussi rapide qu'avait été la hausse, la Compagnie entraînant la Banque avec qui elle avait été fondue.

Chute du système. 
Law, dégrisé, eut alors recours aux pires moyens en usage dans les gouvernements despotiques (cours forcés des billets, prohibition de transporter des espèces métalliques, variations des monnaies). Rien n'y fit ou, plutôt, tout ce qu'on fit accéléra la catastrophe. La Banque ne remboursant plus les billets au-dessus de 10 livres, le cri public fut si fort qu'il fallut la supprimer. Les actions et les billets ne furent remboursés qu'en rentes ou en actions rentières après de grosses réductions. La rue Quincampoix fut fermée.

La Compagnie des Indes continua seule à exister. L'opération du visa fit rendre gorge à quelques Mississippiens enrichis (1720).

La peste qui ravageait Marseille et la terreur de la contagion ajoutèrent aux misères de cette lamentable année.

Fin de Law. 
Poursuivi par l'explosion des haines de ceux dont il avait été l'idole, désespéré devant le spectacle de tant de ruines, mais gardant une foi indomptable dans le « Système », Law, après avoir reçu pendant quelques jours l'hospitalité courageuse du régent, s'enfuit en Belgique, d'où il se rendit à Venise. Il y mourut en 1729, dans l'abandon et «-dans un état à peine au-dessus de l'indigence ».

Les conséquences du Système perverti avaient été si désastreuses que, de tout le règne de Louis XV, aucun établissement de crédit ne fut autorisé.

Politique extérieure du régent. 
Pendant que la France payait ainsi, très cher, sa première leçon d'économie politique, une diplomatie sans éclat, mais de bon sens, maintenait la paix et rentrait dans l'alliance anglaise.

L'hostilité acharnée de Guillaume d'Orange et les victoires de Marlborough (le Malbrouck, des chansons populaires) avaient réveillé les vieilles haines de la guerre de Cent ans. Le régent défia le reproche d'anglomanie.

Il fit négocier par l'ancien précepteur de son fils, l'abbé Dubois, la Triple Alliance avec l'Angleterre et la Hollande, qui devint la Quadruple Alliance par l'adhésion de l'empereur (1717-1718).

Le cardinal Dubois.
Dubois était un « petit homme maigre, effilé, à mine de fouine », sans moralité, - « tous les vices se combattaient en lui à qui demeurerait maître », - mais intelligent, cultivé, laborieux, parfaitement instruit de l'Europe. Ses origines étaient modestes; il en était fier :

« On me reproche de n'être pas fils d'un duc et pair; ce qu'on appelle être né dans la boue. »
Le régent le fit conseiller d'Etat, secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères, premier ministre; le pape, archevêque de Cambrai et cardinal. Résolument pacifique, comme le voulait la sagesse après tant d'années meurtrières de guerre, Dubois ne craignit pas de consentir à l'entente avec l'Angleterre le renvoi du prétendant Stuart et, ce qui était excessif, la démolition des fortifications de Mardick. Surtout, il tint tête avec fermeté aux desseins de bouleversement Albéroni.

Guerre d'Espagne. 
Ce nouvel Olivarès était un abbé parmesan, d'aussi médiocre naissance que Dubois lui-même, qui, après avoir été longtemps de la suite du duc de Vendôme, était devenu premier ministre d'Espagne et cardinal.

Albéroni avait travaillé, avec une sorte de génie, à refaire spn nouveau pays. Poussé par la reine Elisabeth Farnèse, il projetait maintenant de restituer l'Angleterre aux Stuarts; à l'Espagne ses possessions italiennes, Sardaigne et Sicile, abandonnées par le traité d'Utrecht; à Philippe V la régence en France et, malgré ses solennelles renonciations, ses droits à la couronne.

Ces desseins étaient aussi absurdes que vastes. Albéroni négocia avec Charles XII de Suède un débarquement en Ecosse, l'invasion de l'Autriche avec les Turcs, un traité d'alliance contre l'Empire avec la Russie, et, par l'entremise de son ambassadeur à Paris, Cellamare, avec le duc et la duchesse du Maine le renversement du duc d'Orléans et une insurrection en Bretagne.

Dubois,ayant découvert le complot de Cellamare, fit arrêter le duc et la duchesse du Maine et leurs gens. Les Anglais, prenant les devants, avaient détruit la flotte espagnole à Syracuse; le régent, appuyé par tout le conseil, déclara la guerre à Philippe V, qui signait ses manifestes du nom de « Philippe de France ».

Une courte campagne du maréchal de Berwick, le même qui avait porté Philippe V au trône, en eut raison; la révolte de Bretagne fut étouffée en quelques jours.

Albéroni, voyant ses desseins et sept complots déjoués, essaya de traiter avec la Quadruple Alliance; les alliés n'accordèrent la paix qu'à la condition du renvoi d'Albéroni. Philippe V y consentit, sur quoi le régent conclut avec l'Espagne une alliance (1721) qui, complétant l'alliance anglaise, assura, sauf pendant la courte affaire de Pologne, la paix de l'Europe pendant vingt ans.

Le traité avec l'Espagne stipulait le mariage de Louis XV avec l'infante, âgée de trois ans, que Saint-Simon alla chercher à Madrid. Elle fut renvoyée à son père quand Louis XV, sous le ministère du duc de Bourbon, épousa Marie Leszczynska.

Pierre le Grand. 
Le tsar Pierre le Grand vint à Paris en 1717; il offrit son alliance que le régent et Dubois déclinèrent, par crainte de compromettre l'entente avec l'Angleterre. Ce fut contre l'avis de Saint-Simon : 

« On ne peut nier, dit-il, que le tsar ne fît une grande figure en Europe et en Asie et que la France n'eût infiniment profité d'une union étroite avec lui. »
La fin de la Régence.
Dubois et le régent, qui avait pris le titre de premier ministre à la majorité de Louis XV, moururent la même année (1723), à quelques mois d'intervalle.  Le duc de Bourbon, puis Fleury, l'évêque de Fréjus, prirent la suite comme ministres de Louis XV.  (J. Reinach).
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