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Rue Saint-Denis, à Paris (Ier et IIe arrondissements). - Cette rue doit son origine au village, d'abord nommé Catalocum, et qui prit la dénomination de Saint-Denis, lorsque le martyr y fut inhumé.  Son tombeau vénéré attira bientôt un immense concours de fidèles, qui donna lieu à la création d'une immense foire, la foire du Landit. Le chemin qui conduisait à ce mausolée se couvrit bientôt d'habitations. Dès 1134 une rue remplaçait le chemin, elle aboutissait à la rue d'Avignon; en cet endroit on voyait une porte de ville qui faisait partie de la deuxième enceinte de Paris. Vers 1197, la rue Saint-Denis atteignait la rue Mauconseil où se trouvait une porte de la troisième enceinte de Paris, commencée en 1188, par ordre de Philippe-Auguste. En 1418, cette voie publique était presque entièrement bordée de constructions jusqu'à la rue des Deux-Portes, aujourd'hui Neuve-Saint-Denis; là, s'élevait une porte qui faisait partie de la quatrième enceinte construite sous les rois Charles V et Charles VI; enfin, sous Louis XIV, la rue Saint-Denis était bâtie dans toute l'étendue qu'elle occupe encore aujourd'hui. Quant aux dénominations qu'elle a successivement portées, des actes nous apprennent que la partie située entre la place du Châtelet et la rue de la Ferronnerie, s'appelait en 1284 la Sellerie de Paris; en 1393, la Sellerie de la Grand-rue; en 1311, la Grand-rue des Saints-Innocents; elle prit ensuite dans toute son étendue le nom de la Grant-chaussée de Monsieur Saint-Denis, puis celui de Grant-rue Saint-Denis, et enfin simplement la dénomination de rue Saint-Denis. 

La rue Saint-Denis était, au Moyen âge, la plus belle, la plus longue, la plus riche de tout Paris : aussi jouissait-elle de grands priviléges et d'honneurs féodaux. C'était par la rue Saint-Denis que les rois et les reines entraient solennellement dans Paris. Toutes les rues, sur leur passage, jusqu'à la cathédrale, étaient tapissées d'étoffes de soie et de draps camelotés. Des jets d'eau de senteur embaumaient l'atmosphère; le vin, l'hypocras et le lait coulaient de toutes les fontaines. Les députés des six corps de marchands portaient le dais royal; les corps des métiers suivaient, représentant en habits de caractère, les sept Péchés mortels, les sept Vertus et la Mort, le Purgatoire, l'Enfer et le Paradis. Des théâtres étaient dressés de distance en distance; on y jouait des scènes tirées de l'Ancien et du Nouveau Testament (Les mystères). Des choeurs de musique se faisaient entendre dans les intermèdes

Froissard nous apprend qu'à l'entrée d'Isabelle de Bavière, il y avait à la Porte-aux Peintres rue Saint-Denis, 

« un ciel nué et étoilé très richement, et Dieu par figure séant en sa majesté le Père, le Fils et le saint-Esprit, et dans ce ciel, petits enfants de choeur chantoient moult doucement en forme d'anges ; et lorsque la reine passa dans sa litière découverte, sous la porte de ce paradis, deux anges descendirent d'en haut, tenant en leur main une très riche couronne d'or, garnie de pierres précieuses, et la mirent moult doucement sur le chef de la reine en chantant ces vers :
Dame enclose entre fleurs, de lys,
Reine êtes-vous de Paradis?
De France et de tout le pays,
Nous remontons en Paradis. »
Le commencement de la rue Saint-Denis formait autrefois un inextricable et dégoûtant réseau de ruelles hideuses et de baraques pleines de boue, « l'endroit le plus puant du monde entier », dit Mercier : c'est le noyau de Paris ancien dès qu'il sortit de la Cité. On y pénétrait, non pas comme aujourd'hui par une vaste place, mais par un passage sombre, étroit, fangeux, pratiqué sous la masse du grand Châtelet. Là, derrière cette sinistre forteresse, était la grande boucherie, si fameuse au temps des Bourguignons et Armagnacs, et qui subsista jusqu'en 1789. Là étaient les ruelles infectes et baignées du sang des bestiaux, de la Triperie, du Pied-de-Boeuf, de la Pierre-aux-Poissons, de la Tuerie, de la Place-aux-Veaux, dite aussi Place aux Saint-Yon. 

Là ont régné, pendant 500 ans, dix-huit familles qui possédaient presque tout le quartier, dans lesquelles la succession était réglée par une sorte de loi salique, et dont il ne restait plus que deux à la fin du XVIIe siècle, celles des Thibert et des Ladehors; les plus puissantes avaient été celles des Legoix, des Thibert, des Saint-Yon, si fameuses au temps de Charles VI. Malgré les déblaiements opérés depuis la destruction du Châtelet, cette partie de Paris gardait quelque chose de son ancien aspect : c'était encore un quartier sale, triste, encombré d'une population pauvre et laborieuse, où l'humidité, la misère, la maladie semblaient suinter de tous les pavés et de tous les murs, mais à partir des années 1850, tout ce commencement de la rue Saint-Denis avec les ruelles qui y aboutissaient a été détruit pour former une large et belle voie jusqu'à la rencontre de la rue de Rivoli.

Les bourgeois et les boutiques de cette rue, fameuse dans toute l'Europe, ont représenté proverbialement pendant plusieurs siècles la population et le commerce de Paris; mais ce n'est réellement que du XVIe siècle que datent les grandes maisons de négoce qui ont fait jadis sa renommée. Là était le centre du commerce de la draperie, des soieries, des dentelles, de la mercerie, etc., commerce qui se faisait dans des boutiques sombres, profondes, étroites, sans luxe, sans ornement, comme on en pouvait voir encore au début du XXe siècle dans quelques coins de ce quartier, boutiques où se bâtissaient lentement, solidement, de grosses fortunes; où le fils succédait invariablement au père pendant quatre ou cinq générations, jusqu'à ce que la richesse entassée devînt telle que le dernier héritier se décidât à secouer la poussière du comptoir pour briguer les honneurs de l'échevinage ou acheter une charge de conseiller au Parlement. C'est en effet des boutiques de la Cité et des quartiers Saint-Denis et Saint-Honoré que sont sorties la plupart des familles municipales et parlementaires de la capitale.
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Rue Saint-Denis, à Paris.
La rue Saint-Denis.

La bourgeoisie de la rue Saint-Denis, à cause de ses richesses et de son importance commerciale, a naturellement joué un grand rôle politique presque dans tous les temps; elle est essentiellement ennemie de toute oppression et facile à embrasser toutes les idées généreuses; mais son opposition est plus taquine que persévérante, et, dès que sa prospérité matérielle en est troublée, elle se met à défendre l'autorité avec une ardeur passionnée, même aux dépens de la liberté, et ne cherche plus que l'ordre, la soumission, le repos. Ainsi, à l'époque de la Ligue, elle se montra catholique fougueuse, et néanmoins devint le centre du tiers parti qui appela Henri IV au trône; au temps de la Fronde, elle se signala par sa haine contre Mazarin, et néanmoins ce furent ses boutiques qui décidèrent le rétablissement de l'autorité royale; en 1789, elle se jeta dans la révolution avec enthousiasme, et sa garde nationale figura dans toutes les journées, dans toutes les fêtes; mais son ardeur commença à se calmer après le 10 août; elle vit la République avec répugnance, garda un profond ressentiment de la Terreur et se laissa entraîner par les royalistes à faire le 13 vendémiaire. Elle applaudit au 18 brumaire; mais quand les guerres impériales ruinèrent son commerce, elle devint ardemment hostile à Napoléon, et celui-ci dissimula à peine son dédain et sa colère contre ces boutiquiers; à son avis, cette partie de la population était le type de l'inconstance, de la vanité et de la bêtise parisienne. 


Panorama de la rue saint-Denis, à Paris.

Aussi la chute du tyran fut-elle accueillie dans cette rue avec des transports de joie; aussi le comte d'Artois et Louis XVIII, qui, à l'imitation de leurs ancêtres, firent leur entrée par la rue Saint-Denis, y furent reçus avec des acclamations dont une part alla même aux soldats étrangers qui les escortaient. Aucune rue de Paris ne se montra plus royaliste; aucune ne se pavoisa plus complétement de drapeaux blancs; aucune ne se para de fleurs de lis avec plus de bonheur. Ajoutons que cet enthousiasme fut bien récompensé, car le retour de la paix et la présence des étrangers amenèrent dans ce quartier une prospérité inouïe et y furent la cause de fortunes colossales. Mais quand le gouvernement des Bourbons donna trop de pouvoir au clergé, la rue Saint Denis, qui se piquait d'avoir des lettres et était même un peu esprit fort, rentra dans l'opposition: c'est là que le Constitutionnel trouva ses premiers et plus sympathiques lecteurs; c'est de là que sortirent les malédictions les mieux nourries contre les jésuites; c'est là que les bourses se montrèrent inépuisables pour toutes les souscriptions du libéralisme, éditions de Voltaire, dotation de la famille Foy, tombeau du jeune Lallemand; c'est là, enfin, au fond des arrière-boutiques, que furent chantées avec délice, les chansons les plus hardies, les plus secrètes de Béranger. Alors la rue Saint-Denis, si chère aux Tuileries, dont l'opinion était naguère si soigneusement caressée par les royalistes, tomba dans le discrédit de la cour. Elle s'en inquiéta peu : ce fut un de ses bourgeois qui refusa d'empoigner Manuel; sa garde nationale cassa les vitres de Villèle après la revue du 12 avril, et aux élections de novembre 1827, toutes ses maisons s'illuminèrent en l'honneur des députés libéraux que Paris venait de nommer. On sait comment le ministère fit taire cette joie à coups de fusils : la rue Saint-Denis ne l'oublia pas; elle fut des premières, en juillet 1830, à crier Vive la Charte! et quand la grande colonne du duc de Raguse arriva dans cette rue pour y couper les insurrections des quais et des boulevards, elle y fut entièrement enveloppée et ne se dégagea qu'après un furieux combat.

Depuis cette époque, depuis les améliorations matérielles qui ont changé la face de Paris, la rue Saint-Denis a subi une sorte de transformation et perdu en partie son caractère spécial. C'est resté une rue commerçante,  mais il y a longtemps que ce n'est plus la reine de Paris, la régulatrice de son commerce, le guide de ses opinions politiques. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, les grands travaux de Hausmann et surtout la construction des Halles centrales par Baltard firent s'éloigner les principaux commerces de la rue Saint-Denis , dont les locaux servirent d'entrepôts. Après la démolition des Halles et le transfert du marché qu'elles abritaient à Rungis, le négoce a repris ses droits. A partir des années 1970, de nombreuses boutiques d'habillement s'installèrent, tandis que se développait parallèlement dans cette rue l'industrie du sexe, qui lui a donné une réputation bien peu conforme à sa longue histoire. De fait, de son passé peu de choses matérielles sont restées, en dehors de son tracé. On y  trouvait ainsi cinq églises, dont il ne reste qu'une, trois couvents et cinq hospices, aujourd'hui détruits : l'hôpital Sainte-Catherine, l'église Sainte-Opportune, l'église des Saint-Innocents, l'église du Saint-Sépulcre, l'abbaye Saint-Magloire, l'église Saint-Leu-Saint-Gilles (qui est celle qui existe toujours), l'hôpital Saint-Jacques, l'hôpital de la Trinité, l'église Saint-Sauveur, le couvent des Filles-Dieu, la maison des Filles-Saint-Chaumont. (Th. Lavallée).

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Dictionnaire Villes et monuments
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