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Bodin

Jean Bodin est un magistrat et philosophe français, né à Angers en 1520, mort de la peste à Laon en 1596. On a peu de détails sur sa famille : on suppose que son père était jurisconsulte et que sa mère appartenait à la religion israélite. Guy Patin écrit «-qu'il était juif en son âme et que tel il mourut » , critiquant par là sa large tolérance qui ressemble à la tiédeur d'un incrédule. Il étudia le droit à Toulouse, y prit ses degrés et même y enseigna avec succès; en 1559 il y prononça devant la peuple et le sénat de la ville un discours sur l'éducation, Oratio de instituenda in republica juventute (Toulouse, 1559, in-4), qui fut son premier ouvrage et dont il ordonna plus tard la destruction. Il jugea également indigne de lui un traité de jurisprudence qui datait de la même époque.

Il vint à Paris à l'âge de quarante ans et sa vraie carrière date de son arrivée dans cette ville. On peut résumer son rôle en deux mots : il fonda en France la philosophie de l'histoire et fraya la voie à l'auteur de l'Esprit des lois, qui a tort par conséquent de prendre pour épigraphe : protes sine notre ereata. C'est en 1566 que Bodin donna une méthode de l'Histoire : Methodus ad facilem historiarum cognitionem, essai remarquable de critique historique qui valut immédiatement à son auteur la réputation, mais lui attira les critiques de Cujas parce que Bodin blâmait vivement dans son ouvrage l'étude exclusive du droit romain. 

En 1568, il aborde l'économie politique dans sa Réponse aux paradoxes de M. de Malestroict, touchant le fait des monnaies et l'enchérissement de toutes choses. II montre que rien n'est plus propre à amener la perturbation dans le commerce que le changement de valeur des monnaies, et soutient que le commerce « doit être franc et libre pour la richesse et la grandeur d'un royaume » . 

Ces ouvrages le rendirent célèbre et lui valurent le titre de maître des requêtes et conseiller du duc d'Alençon. Ils lui obtinrent plus tard la faveur de Henri III, faveur précaire et qui ne lui fut d'aucune utilité pour sa fortune. Ennemi des guerres de religions, partisan de la tolérance, il devait être suspect et il le fut il faillit être tué la nuit de la Saint-Barthélemy et fut obligé de s'enfuir de Paris où il n'était plus en sûreté.

Devenu avocat du roi à Laon, il fut envoyé en 1576 comme député du tiers état aux états généraux de Blois. où il joua ou rôle actif et brillant. Il publia une sorte de compte rendu des travaux de cette assemblée; Recueil de tout ce qui s'est négocié en la compagnie du tiers état de France. Mais par son zèle à soutenir les droits de l'as, semblée, à maintenir ses prérogatives et à défendre la religion réformée, il se rendit suspect, se fit beaucoup d'en nemis et s'attira des soupçons d'hérésie.
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Jean Bodin.
Jean Bodin (1520-1596).

 Sa disgrâce eut l'heureux résultat de le ramener à ses travaux philosophi ques et politiques, pour lesquels un voyage qu'il fit à cette époque en Angleterre à la suite du duc d'Anjou ne fut pas inutile : Bodin nous dit qu'il eut le plaisir d'y trouver son ouvrage de la République commenté dans les universités. Revenu à Laon comme procureur général, il commit la faute d'embrasser le parti de la Ligue et d'entraîner dans ce parti la ville de Laon, grave inconséquence et véritable dé menti infligé à ses idées de liberté et de tolérance et aux opinions de toute sa vie.

 Étant donnés son caractère et le fond de ses idées, on pense bien qu'il devint promptement suspect à ceux mêmes dont il venait d'embrasser le parti et qui ne pouvaient supporter ses conseils de modération il fut même en butte aux outrages du peuple, qui saccagea sa maison et brûla ses livres. Ayant expié de cette façon l'abandon momentané d'une partie de ses principes politiques, il s'aperçut qu'il s'était fourvoyé, abandonna les ligueurs et se rallia à Henri IV à une époque où il y avait encore danger et courage à le faire.

Les six livres de la République sont de beaucoup l'enivre la plus importante de Bodin, cependant on ne connaîtrait qu'imparfaitement cet esprit original et profond, mais parfois bizarre et même faux, si l'on oubliait la Démonomanie des sorciers (1580), où il prétend prouver la réalité de la possession et de la sorcellerie, justifiant par des contes de bonnes femmes érigés en preuves scientifiques les nombreux procès de sorcellerie qui avaient lieu de son temps. On s'étonne de trouver de pareilles aberrations et un tel manque de critique chez un écrivain si éclairé. 

L'Amphiteatrum naturae ne lui fait guère plus d'honneur et ne constitue guère qu'une physique détestable associée à une métaphysique puérile. L'Heptaplomeres eut d'autant plus de réputation, et peut-être de lecteurs, qu'il était demeuré manuscrit. Il n'a été publié qu'en 1841 par Guhrauer (les trois premiers livres en latin, les deux autres en allemand). C'est une discussion théologico-philosophique sous forme de dialogue, apologie souvent discrète, parfois audacieuse, du théisme et de la tolérance, qui eut l'honneur d'occuper Grotius et Leibniz et d'être souvent citée au XVIIe siècle.

La République fut écrite primitivement en français (Paris, 1576, in-fol.) et traduite ensuite en latin (avec des additions) par Bodin lui-même (Paris, 1586, in-fol,), qui voulait ainsi la mettre à la portée de tous les savants de l'Europe. La théorie de la famille, celle des formes de gouvernement, celle des Etats provinciaux et généraux, celle des Révolutions et surtout peut-être celle des climats et des influences du sol et du ciel, en sont les parties les plus remarquables. Bodin emprunte beaucoup à ses devanciers qu'il cite fréquemment. Mais sa grande érudition n'étouffe nullement son originalité, bien qu'elle ralentisse souvent et alourdisse son style. Dans sa préface, il indique son double but à la fois théorique et pratique : défendre le principe d'autorité si nécessaire à l'Etat et si fortement ébranlé de son temps par les guerres civiles; déterminer l'idéal de l'Etat et en analyser avec exactitude les fonctions essentielles.

Les six livres de la République forment et devaient former une véritable encyclopédie philosophique et politique puisque, selon l'auteur, le but de la société politique est le plus grand bien de chaque citoyen, et que ce plus grand bien consiste dans l'exercice des vertus propres à l'humain et dans la connaissance des choses naturelles, humaines et divines. La polémique tient une assez large place, soit que Bodin réfute vigoureusement les théories de Machiavel, soit qu'il entreprenne de rectifier les idées d'Aristote. Mais son érudition si vaste et si variée est un peu confuse et sans critique; il faut le louer pourtant des efforts qu'il fait pour vivifier la théorie par des exemples, selon le précepte de sa Méthode historique. 

« La philosophie mourrait d'inanition si elle ne vivifiait ses préceptes par l'histoire. » 
D'abord qu'est-ce que l'Etat? 
« C'est un droit gouvernement en plusieurs ménages, et de ce qui leur est commun avec puissance souveraine. » 
Son but suprême est de rendre plus facile la satisfaction des besoins et l'accomplissement des devoirs. L'élément de l'Etat est le ménage ou la famille et c'est d'elle que la souveraineté tient ses caractères.
« La famille bien conduite est la vraie image de la République, et la puissance domestique est semblable à la puissance souveraine. » 
Cette assimilation pourrait avoir ses dangers, mais Bodin s'attache d'une part à fortifier l'autorité dans la famille et d'autre part à contrôler le pouvoir dans l'Etat, échappant ainsi à bien des conséquences fâcheuses. La volonté des familles exprimée et devenue stable et permanente, c'est la loi, indépendante de toute autre autorité si ce n'est de la raison, et par la raison, de Dieu même qui en est le principe. Il est bon d'affermir le principe d'autorité dans la famille, mais pas au point de défendre l'esclavage. Bodin le condamne avec force et soutient une vigoureuse discussion contre Aristote qui le prétendait naturel et légitime.

Bodin s'attache à faire ressortir par d'ingénieuses et profondes analyses les caractères et les « marques » de la souveraineté, ses devoirs et ses droits; il place la propriété individuelle et la levée des impôts au-dessus de la souveraineté, critique la théorie des trois pouvoirs et reconnaît trois formes de l'Etat, monarchique, aristocratique et populaire. Ses préférences sont pour le gouvernement monarchique, mais il exige de nombreuses garanties contre le despotisme royal : consentement exprès de la nation pour percevoir les impôts et lever les soldats ; réunion fréquente des Etats généraux et provinciaux; création d'une sorte de Sénat inamovible qui est en même temps Conseil d'Etat et Cour de justice ; magistrats indé. pendants du pouvoir, soumis seulement à la loi. Quant à amalgamer les trois formes de gouvernement, Bodin repousse cet éclectisme, car, selon lui, c'est la forme qui domine qui doit imposer son nom au mélange. Le quatrième livre, qui traite des Révolutions, est un des plus importants de tout l'ouvrage : le spectacle de l'Europe qui se déroule sous ses yeux n'est pas perdu pour Bodin, et ses analyses des causes des révolutions rappellent et dépassent souvent par la netteté et la profondeur celles de Platon et d'Aristote. 

La partie qui traite de l'influence des climats est la plus souvent citée, car Bodin s'y montre le devancier de Montesquieu, de Taine; il y tempère aussi quelques idées un peu trop absolues des livres précédents. C'est ainsi qu'il fait voir qu'il n'y a pas, absolument parlant, de meilleur gouvernement; il faut qu'un gouvernement naisse pour ainsi dire du sol et des moeurs. Les peuples du Midi, ceux du Nord et les « mitoyens" ont des qualités et des défauts différents les uns des autres et que Bodin analyse avec sagacité, exquissant ainsi une sorte de psychologie des peuples. C'est ainsi, dit-il, que les Français sont supérieurs aux Allemands « qui font grand état du droit des reistres, qui n'est ni divin, ni humain, ni canonique; ainsi, c'est le plus fort qui veut qu'on fasse ce qu'il commande ». Néanmoins, la variété ne doit pas être l'anarchie et, dans un même pays, il n'y a pas lieu de distinguer les moeurs et les coutumes par provinces : il faut l'unité de législature. Tenir grand compte des différences des moeurs et particulièrement des climats dans les constitutions des peuples; c'est le plus sûr moyen de prévenir les révolutions. Nous avons dit que cette oeuvre magistrale est une encyclopédie politique; il faut donc renoncer à en donner une idée complète en quelques lignes, mais on peut résumer l'esprit dominant en quelques mots et cet esprit est celui-ci : nécessité de limiter et de contrôler efficacement le pouvoir royal par les assemblées populaires qui maintiennent intacts les droits de la nation; nécessité de faire pénétrer dans les esprits et de répandre universellement le principe de la tolérance et des concessions mutuelles. (Alexis Bertrand).

Bodin (Félix). - Écrivain politique, né à Saumur en 1795, mort en 1837, était fils de François Bodin (1776-1829), archéologue distingué, et ancien conventionnel. F. Baudin écrivit de bonne heure dans les journaux de l'opposition, publia en 1821 un Résumé de l'histoire de France, conçu dans un esprit libéral, et qui eut beaucoup de succès, le fit suivre en 1823 d'un Résumé de l'histoire d'Angleterre, fut élu député après la révolution de 1830 et soutint la nouvelle royauté. Ami de Thiers, il lui fit confier la rédaction de l'Histoire de la Révolution.
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